souvenir d’une précédente chapelle Saint-Jean, qui était le baptistère
de la cathédrale mérovingienne, bâti en rotonde, suivant l’usage. Simple
chapelle extérieure, cette annexe de la cathédrale disparut en 1790.
Précédemment à la place de la porte gothique, on lui avait infligé une
entrée surmontée d’un fronton à l’antique, sévice insignifiant pour la
modeste chapelle, mais qui fait penser au péril incroyable couru par
Notre-Dame elle-même, pendant les deux siècles de réaction classique,
par cette splendide façade dont on voulut gratter la parure gothique
pour la rhabiller en style jésuite au temps de Louis XIV, ainsi que l’on
avait fait précédemment à la pauvre façade de Saint-Gervais, ou dont on
faisait charcuter les portails au XVIIIᵉ siècle sous la direction de
Soufflot!
Les marches de Saint-Jean le Rond ont entendu bien des vagissements de
pauvres petits êtres abandonnés: les mères qui se résignaient à
délaisser leurs enfants, les déposaient là comme le Quasimodo du poète,
pour être recueillis par le chapitre de Notre-Dame. Qui pourrait compter
leur nombre en tant de siècles! Des fondations pieuses s’efforçaient de
subvenir à l’entretien des enfants trouvés, mais le vice, la misère
multipliaient les abandons de malheureux poupons, au grand souci de
l’évêque et des chanoines auxquels cette charge revenait par tradition;
au XVIᵉ siècle elle était telle qu’il fallut faire contribuer les
abbayes et les paroisses de Paris possédant fiefs de haute justice.
Un matin de 1717, sous le porche de Saint-Jean le Rond, un de ces petits
abandonnés fut trouvé par un pauvre vitrier, qui touché de compassion le
recueillit et l’éleva. L’enfant, baptisé sous le nom de Jean le Rond,
devint le célèbre philosophe d’Alembert, l’un des fondateurs de
l’_Encyclopédie_.
Sur le côté de Saint-Jean le Rond s’ouvre la porte principale du
cloître, vaste enclos qui enferme toute la pointe orientale de l’île et
qui, très diminué, est aujourd’hui à peu près la seule partie
subsistante de l’ancienne cité. La muraille de cet enclos est
représentée par la rue de la Colombe, la rue basse des Ursins et le
quai.
C’est là que les derniers débris de la Cité, telle que les siècles
l’avaient faite, peuvent encore se retrouver avec quelques vestiges
d’une chapelle Saint-Aignan au fond d’un bâtiment; de tout le reste, il
a été fait table rase pour le colossal Hôtel-Dieu et les grandissimes
casernes, et pour la grande place actuelle du Parvis qui représente
environ dix fois la grandeur de l’ancienne.
Les écoles de l’église donnent aussi sur le Parvis à côté de
Saint-Christophe. Le Chapitre de Notre-Dame, haut justicier, a sa prison
proche Saint-Pierre-aux-Bœufs et son échelle patibulaire sur le Parvis
même, laquelle potence ne fut abattue qu’au XVIIᵉ siècle.
Sur cette place étroite, au débouché de ces rues où les processions
doivent avoir peine à passer, où passeront pourtant les processions
tumultueuses de la Ligue et tant de cortèges triomphants ou sinistres,
voici donc des paroissiens de la cathédrale se rendant aux offices, des
clercs du chapitre allant à leur collège, des pèlerins arrivant, de bien
loin parfois, se prosterner devant le sanctuaire et vénérer les reliques
du Trésor... Saluons le chanoine qui passe sur sa mule, c’est un
cinquantième de très haut et très puissant seigneur le Chapitre. Il s’en
va visiter en son logis quelque gros bourgeois, quelque dignitaire de
l’Université, quelque abbé de l’un des innombrables couvents de la
Ville.
Qu’est-ce que ce rassemblement? C’est le marché au pain, marché franc où
n’importe quel boulanger du dedans ou du dehors peut apporter ses pains.
Voici plus qu’un rassemblement, une foule qui se presse et se bouscule
criant ou riant, plaignant ou se moquant suivant le cas, autour d’une
charrette escortée par des archers en hoqueton aux armes de la ville.
C’est quelque malheureux larron, quelque assommeur de carrefour que l’on
va justicier à la potence du Parvis, ou bien un criminel qui vient du
grand Châtelet faire amende honorable, pieds nus et torche en main sur
les marches de Notre-Dame, après quoi le bourreau va le reprendre pour
le conduire subir sa peine en place de Grève.
Nos seigneurs du Chapitre, les chanoines, sont gens puissants et riches!
Notre-Dame possède des seigneuries, des fiefs dans Paris, des censives
et des rentes, des droits, des terres considérables aux environs de la
ville et bien loin, et même jusqu’à une terre en Provence qui fournit à
l’église l’huile de ses lampes.
L’évêque et le Chapitre ont leurs menses parfaitement distinctes et
séparées, leurs attributions et leurs droits particuliers. Le Chapitre,
dont on fait remonter la fondation à Charlemagne, se compose, y compris
les hauts dignitaires, de soixante chanoines; n’ayant pas tous reçu les
ordres, tous doivent sous peine de suspension de bénéfice, porter la
tonsure et avoir la barbe rasée, obligation qui donna lieu en 1555 au
refus fait par le Chapitre, ennemi obstiné des longues barbes,
«_contraires à la modestie_», d’admettre Pierre Lescot l’architecte,
pourvu d’un canonicat, tant qu’il porterait sa longue barbe.
Ce Chapitre dans le cours de son existence a fourni à l’Église des
papes, nombre de cardinaux et une foule d’évêques et d’archevêques; cela
ne l’empêchait pas de se montrer fort soigneux de ses immenses richesses
terrestres, fort jaloux de ses droits et privilèges, qu’il savait
défendre du bec et des ongles même contre les rois. Ses vassaux
n’étaient pas traités toujours avec la mansuétude qu’on eût été en droit
d’attendre d’hommes d’église; l’illustre Chapitre se montrait pour tout
ce qui regardait les redevances aussi rigoureux que n’importe quel
seigneur rude et besogneux. On connaît l’histoire des pauvres habitants
de Châtenay-sous-Paris, serfs de corps de Notre-Dame, qui en 1252, sur
le refus de payer un surcroît d’impositions, furent appréhendés et jetés
sans pitié dans la prison du Chapitre. Saisie d’une plainte, la reine
Blanche, mère de saint Louis, intervint et pria les chanoines de rendre
la liberté aux prisonniers. La demande de la reine fut repoussée avec
une insolence cruelle et pour mieux établir ce qu’il prétendait être son
droit sur les biens et la vie de ses sujets, le Chapitre fit saisir en
masse et jeter avec les autres, les femmes et les enfants de Châtenay.
Les malheureux, ainsi entassés dans tous les réduits ou cachots de cette
prison trop étroite allaient périr de misère ou d’asphyxie, lorsque
accourut la reine indignée, qui fit enfoncer les portes et délivra par
la force les victimes du Chapitre.
Dans l’enclos du Chapitre il restait à la Révolution trente-trois
maisons canoniales soumises à un régime particulier; chacune était
propriété du chanoine qui l’occupait, sous réserve d’une redevance au
Chapitre, mais ne pouvait être vendue qu’à un chanoine. Le cloître,
c’est-à-dire l’ensemble de ces maisons et jardins n’était pas cependant
tout à fait le séjour de tranquillité que l’on peut supposer, le
paisible asile d’hommes d’étude et de prières, à l’ombre de la
cathédrale. Il se glissa des abus nombreux et des intrus dans la petite
ville canoniale; des chanoines sous-louèrent et, malgré les défenses,
permirent même à des tavernes de s’établir dans des dépendances de
l’enceinte.
D’ailleurs, il y eut ici jusqu’au XIIᵉ siècle une population qui ne
pouvait manquer d’amener quelques désordres et turbulences avec elle:
c’étaient messieurs les écoliers, en tout temps amis du bruit et en tout
lieu difficiles à tenir en bride. L’Université de Paris, poussin éclos
sous l’aile de l’Église, mais qui devait bientôt réclamer indépendance
et coudées plus franches, eut ses premières écoles dans l’enclos de
Notre-Dame.
[Illustration: EN HAUT DES TOURS DE NOTRE-DAME]
C’est dans le préau du cloître, jonché de bottes de paille en guise de
sièges, et dans les différentes cours voisines que se réunissaient
maîtres et écoliers, pour les leçons, cours et controverses. Bientôt ces
assemblées, passionnées pour les grandes querelles philosophiques des
Scolastiques du temps, pour la fameuse controverse des réalistes et des
nominaux, se sentirent à l’étroit de toutes façons dans les bâtiments du
chapitre; les écoliers après les cours, passionnés pour d’autres choses
moins édifiantes, lâchés dans les tavernes de la rue de Glatigny ou chez
les ribaudes du Val d’amour, trop voisines des maisons canoniales,
durent émigrer sur la rive gauche, qui devint leur ville particulière,
la ville de l’Université avec ses nombreux collèges, ses franchises, ses
coutumes.
Mais les écoles épiscopales du cloître Notre-Dame eurent pour écolier
Abélard et le virent revenir professeur à l’éclatante célébrité,
traînant avec lui à son _camp_ de la rive gauche une armée d’étudiants
suspendus à ses lèvres, enfin, rival victorieux de Guillaume de
Champeaux son ancien maître dont il combattait les idées. Hélas! la
philosophie et la science ne suffisaient pas à remplir toute l’âme
d’Abélard, il aima une femme, d’esprit supérieur comme lui, savante et
belle, Héloïse, nièce du chanoine Fulbert. Le théologien, enflammé
bientôt par cette élève charmante, se fit poète et musicien, compositeur
de chansons amoureuses qui dirent le secret de ses amours à tous les
échos scandalisés du cloître Notre-Dame. L’oncle Fulbert se montra un
terrible gardien de la vertu de sa nièce et vengeur féroce de la morale;
et l’on connaît la malheureuse aventure qui termina ce doux roman
d’amour en jetant Héloïse chez les nonnes d’Argenteuil, en faisant
d’Abélard un moine désespéré, cherchant l’oubli de couvent en couvent,
de Saint-Denis jusqu’au fond de la Bretagne.
[Illustration: LA FÊTE DES FOUS]
Abélard, mort en 1142, n’a point connu la cathédrale actuelle. Du temps
où il écrasait sous son éloquence Guillaume de Champeaux, archidiacre de
la cathédrale, c’était toujours la vieille église romane, qu’Étienne de
Garlande restaura vers 1140, restauration dont il fut utilisé des
fragments à la porte Sainte-Anne.
Vingt ans après, vers 1163, commencèrent les travaux de la nouvelle
cathédrale dont le pape Alexandre III vint poser la première pierre.
L’œuvre était dirigée par l’évêque Maurice de Sully, un prélat qui avait
été l’un de ces pauvres étudiants mendiant le pain du corps aux portes
des couvents, en sortant des écoles avec la nourriture de l’esprit. La
foi soulève des montagnes, elle élève aussi des montagnes de pierre;
alors se bâtissent également les grandes cathédrales du domaine royal
par l’élan de tous, avec l’aide de dons considérables et d’oboles, avec
le cœur et l’âme de tous,--constructions gigantesques qui nécessairement
impliquent l’existence, dans cette société du moyen âge, d’un nombre
considérable d’artistes, maîtres _massons_, tailleurs de pierre,
sculpteurs non refroidis par Rome, par l’excès de science et
d’érudition, naïfs imagiers du ciseau, dont l’œuvre, d’une imagination
formidable, d’une originalité, d’une abondance et d’une variété inouïes,
après avoir passionné leurs contemporains, stupéfie encore notre temps.
Avant la fin du XIIᵉ siècle le gros œuvre était fort avancé; la nef et
le chœur étaient couverts et en 1235 l’édifice arrivait à son
achèvement. Les portails latéraux ne sont pas de cette construction
primitive, des modifications importantes furent apportées dès le milieu
du XIIIᵉ siècle au plan primitif, adjonction de chapelles au pourtour de
l’abside, allongement du transept, construction par l’architecte Jehan
de Chelles du merveilleux portail Sud en 1257, construction du portail
Nord par Pierre de Chelles en 1313, avec une portion des richesses
confisquées sur les Templiers.
Les Parisiens suivaient avec un intérêt passionné la construction de
leur cathédrale et le cœur de Paris battit bien réellement sur ce point,
durant ces cent années de labeur pour la poussée de ces pierres
miraculeuses.
Que de légendes se formèrent devant ce déroulement d’images sculptées,
devant cette galerie des rois qui représente peut-être, comme le peuple
s’obstinait à le croire, la lignée des rois de France de Childebert à
Philippe-Auguste et non celle des rois de Juda, et devant ce troupeau de
monstres de toutes formes, guivres, dragons, aigles accrochés aux tours,
accoudés aux balustrades, démons lippus contemplant Paris de leurs
prunelles ironiques.
Ces ferrures merveilleuses si extraordinairement enroulées sur les
portes de la façade principale, qui donc avait pu les forger, tourner
aussi délicatement le fer en volutes feuillues et fleuries? qui donc,
sinon le diable lui-même, maître, chacun le sait, par-dessus tous les
maîtres! Un serrurier chrétien avait tenté l’ouvrage, mais après mille
essais, se reconnaissant vaincu, il offrit désespérément son âme au
diable s’il voulait l’aider dans son travail. L’ennemi du genre humain
consentit pour une simple âme de forgeron à travailler en l’honneur de
Notre-Dame et envoya le démon Biscornette, bon ouvrier devant qui le fer
se tordait presque de lui-même sur l’enclume.
En conséquence, les ferrures pour les vantaux des deux portes de côté,
dites porte de la Vierge et porte Sainte-Anne, furent terminées et
placées sans peine en un rien de temps; restait la porte centrale, mais
alors le forgeron infernal Biscornette eut beau s’y prendre de toutes
les façons, employer toutes les ressources de son art, il ne put venir à
bout des ferrures de cette porte centrale, qui est celle par où passe le
Saint-Sacrement aux processions. Le fer, devenu soudain rebelle,
résistait à son marteau, si bien que Biscornette, humilié à son tour,
dut abandonner le marché et se replonger dans l’Enfer sans emporter
l’âme du serrurier de Notre-Dame.
[Illustration: LES CHIMÈRES DE NOTRE-DAME]
Cette porte centrale, pour donner raison à la légende, nous est parvenue
sans ferrures, soit qu’elle n’en ait jamais eu, ce qui serait bien
extraordinaire, soit qu’elles aient disparu dans une modification
ancienne. On l’a ferrée de nos jours cependant, Viollet-le-Duc
remplaçant Biscornette.
[Illustration: LES CHIMÈRES DE NOTRE-DAME]
Autre légende: Sous la porte de gauche ou de la Vierge, une statue de la
Vierge détruite en 1793 ornait le trumeau central, dès les premiers
temps de la construction; à ses pieds était placé le tronc qui recevait
les offrandes pour les travaux de l’église. Or, un jour, un escholier
qui jouait à la pelote, c’est-à-dire à la balle, sur la place avec des
amis, eut l’idée, pour mettre en sûreté un anneau qu’il craignait de
perdre au jeu, de le passer au doigt par lequel la Vierge montrait le
ciel.
--Je vous donne cet anneau pour gage, dit-il en plaisantant à la statue,
je n’aurai ni amie ni dame, sinon vous!
[Illustration]
Et soudain la Vierge, en signe d’acquiescement, plia le doigt de manière
à retenir l’anneau! Le prodige émut fort le jouvenceau qui laissa le jeu
et songea quelque temps à se faire moine. Cependant, repris par le
siècle, notre jeune homme oublia l’anneau offert à la Vierge et il en
offrit un autre à une fiancée riche et bien née. Mais, le soir des
noces, il vit se dresser devant lui la Vierge du portail courroucée, lui
rappelant sa promesse et l’appelant parjure, apparition qui fit fuir le
pauvre garçon jusqu’au prochain couvent où il prit l’habit de moine, _se
mariant ainsi à Marie_, dit la légende rapportée par le bibliophile
Jacob.
Il y a encore la légende du _Chanoine damné_: racontée sous les voûtes
impressionnantes de l’église, elle devait faire courir le frisson dans
les veines des bonnes gens. Il s’agit d’un membre du puissant Chapitre,
aux temps lointains, mort, croyait-on, presque en odeur de sainteté;
pendant que l’on chantait à ses obsèques l’office des Morts devant une
assistance recueillie qui croyait déjà l’âme du saint homme placée au
paradis parmi les Élus, on vit tout à coup le couvercle du cercueil se
soulever, le mort passer une tête hagarde et brandir un bras hors du
cercueil, en criant par trois fois d’une voix étrange qui roula dans
l’église: _Je suis damné!_
Et comme l’assistance, pétrifiée par l’effroi, n’osait bouger, le mort
si vénéré confessa d’horribles crimes insoupçonnés, puis retomba
lourdement dans sa bière, pendant que les fidèles, retrouvant leurs
jambes, s’enfuyaient dans l’épouvante...
On vit jusqu’au siècle dernier sur cette place du Parvis un monument
singulier, une vieille statue en demi ronde bosse plantée sur le pavé en
avant des portes. Dans cette figure méconnaissable, rongée par le temps,
les vieux historiens et descripteurs de Paris voient soit un Mercure,
soit un Esculape, vestige dernier du temple de la Cité, tandis que
l’abbé Le Bœuf pense plutôt que c’était une statue de Jésus-Christ
détachée du portail de l’ancienne cathédrale romane. Le populaire,
complètement oublieux de l’origine du monument, l’appelait, sur son
aspect misérable, le _grand Jeusneur_ ou _Monsieur Le Gris_ et prenait
pour sujet ou pour endosseur de mille facéties ce vieux sermonneur:
Vulgairement appelé le Jeusneur
Pour s’être vu, selon l’histoire,
Mil ans sans manger et sans boire.
Quel plus magnifique cadre pouvait-on rêver pour toutes ces fêtes qui à
des époques fixes venaient émouvoir et doucement réjouir le peuple des
villes par le déploiement de toutes les pompes religieuses sous ces
hautes voûtes, où, dans les fumées de l’encens, les magiques fenestrages
découpés, les roses flamboyantes semblent des ouvertures sur le
ciel,--ou pour d’autres journées de liesse, quand tout à coup, au
lendemain des grandes solennités religieuses élevant les âmes jusqu’aux
plus hautes poésies, éclataient sous les mêmes voûtes les transports de
la joie la plus terrestre, la plus grossière aussi, et se déroulaient
les plus burlesques parodies, devant ces mêmes chrétiens si fervents, et
même avec le concours des prêtres et des clercs!
[Illustration]
Franche et sincère, la religion du moyen âge ne connaissait pas
l’hypocrite bigoterie, elle ne frappait point la gaîté d’anathème; au
contraire, le naturel joyeux de la race se taillait sa part dans
l’ornementation des églises, et très largement, on peut le voir aux
milliers de sculptures comiques et satiriques mélangées partout aux plus
édifiantes scènes religieuses. Notre-Dame, au lendemain de la Noël,
avait sa semaine folle consacrée aux cérémonies de la _fête de l’âne_
et _de la fête des fous_, commençant le 26 décembre par la fête des
sous-diacres, qu’on appelait la fête des diacres-saôuls. Des études
spéciales ont été consacrées à ces étranges réjouissances, dont
l’origine remonte aux premiers siècles du christianisme et se relient
aux saturnales antiques, aux _barbatoires_ des premiers siècles
chrétiens dont elles sont la simple continuation, comme les églises
continuent sur les mêmes lieux les temples païens.
Fête des fous, fête de l’âne, ou bien fête des innocents, c’était
toujours une parodie des cérémonies du culte, une messe en coq-à-l’âne
et latin de cuisine, chantée dans les tons les plus discordants avec des
_Hihan_ pour alleluias. L’âne de la fuite en Égypte amené en cérémonie
figurait au milieu du chœur et portait une jeune fille avec un petit
enfant dans les bras pour représenter la Vierge et Jésus.
C’était donc tout d’abord au lendemain de la Noël un petit coin sérieux
et poétique de la fête, puis la pure farce commençait.
Tous les honneurs du cérémonial étaient pour le brave baudet, sage
monture de la Vierge; on lui chantait gravement la _prose de l’âne_, une
prose burlesque en latin baroque entremêlé de français, à chaque strophe
de laquelle la foule dans l’église clamait le refrain:
Hez! sire âne, hez, chantez!
Belle bouche, rechignez!
Vous aurez du foin assez
Et de l’avoine à plantez!...
Et la messe de l’âne s’achevait au milieu des éclats de rire et des
bouffonneries. Les prêtres officiants eux-mêmes, à certains moments,
poussaient des hi-han prolongés, qui servaient de signal aux assistants
pour braire à qui mieux mieux en guise de répons.
Pour la _fête des fous_ on trouvait le moyen d’exagérer encore ces
singulières drôleries. On choisissait alors parmi les clercs au milieu
des plus étranges cérémonies un évêque des fous que l’on promenait
processionnellement dans l’église et qui, coiffé et mitré, s’en allait
s’asseoir irrévérencieusement dans le siège épiscopal d’où il donnait
avec mille bouffonneries sa bénédiction à la foule. Huit jours après,
l’évêque des fous, amené par une nouvelle procession au son de toutes
les cloches venait, en grande cérémonie, célébrer une parodie de la
grand’messe. Diacres et clercs revêtus d’oripeaux, barbouillés de suie
ou le visage couvert de masques bizarres, barbus et cornus,
remplissaient le chœur, dansant, chantant, faisant mille extravagances.
Les encensoirs répandaient une âcre odeur de vieux cuir brûlé en guise
d’encens, puis les danses se poursuivaient dans la nef, et les gens
d’église régalaient les assistants de boudins, saucisses et cruches de
vin. Tout n’était pas fini, car la fête se continuait en véritable
carnaval par des processions non moins étranges dans les rues.
C’était une parodie, mais sans nulle dérision pourtant; la franche
gaillardise de nos pères ne trouvait là nulle matière à s’indigner et
il fallut des siècles pour faire disparaître les derniers vestiges de
ces vieilles coutumes. Vieux moines, graves évêques protestaient
parfois, mais protestations et tentatives d’interdiction n’y firent de
longtemps pas grand’chose et ne purent prévaloir contre la puissance des
vieilles coutumes, tant est vif aussi le besoin instinctif d’une détente
dans l’austérité.
[Illustration: LE GRAND JEUNEUR, SUR LE PARVIS]
Outre ces folies alternant avec les solennités religieuses, les
processions de la Fête-Dieu, les représentations de mystères, origine de
notre théâtre, Notre-Dame avait encore la promenade du dragon de saint
Marcel, une sorte de Tarasque d’osier qui partant du cloître le jour des
Rogations, était promenée dans la paroisse par le clergé, à la grande
joie du populaire qui s’efforçait de jeter fruits et gâteaux dans la
gueule du monstre.
Ces statues étranges penchées à la balustrade au-dessus de la grande
galerie ajourée, ces chimères, guivres et bêtes fantastiques que les
siècles avaient fini par ronger et qu’on a dû refaire de nos jours en
s’aidant de leurs débris, ces diables cornus usant leurs prunelles de
pierres à contempler ou surveiller Paris, quels spectacles la vieille
Lutèce ne leur a-t-elle pas donnés!
Drames, comédies et féeries, déroulements de splendeurs joyeuses pour
les entrées solennelles de rois ou de reines, départs pour la croisade,
pavoisements et enguirlandements des rues pour les grandes occasions; et
comme contrastes, la longue série des séditions populaires et
révolutions diverses, explosions périodiques de la mauvaise humeur du
peuple foulé ou trompé, furieux accès de rage causés par les trop
longues et trop dures misères.
Combien de fois les sanglantes lueurs de l’incendie ont-elles illuminé
la face de ces monstres, les flammes courant de rue en rue sur ces
milliers de toits! C’est l’Anglais à Paris et Jeanne d’Arc repoussée
sous la porte Saint-Honoré, à la joie criminelle de la majorité des
Parisiens, de l’Université et des dirigeants. C’est le sang de tant de
bagarres et de tant de massacres que boit sous les pavés soulevés le sol
des rues parisiennes; ce sont enfin les forteresses et les palais qui
s’écroulent et la guillotine qui se dresse, le terrible autel pour la
messe rouge dite chaque jour là-bas, pendant que retentissent sous les
voûtes de l’église les hymnes en l’honneur de la déesse Raison.
[Illustration: LES ÉCOLES DU CLOÎTRE]
Il semble qu’en plaçant cette couronne de diaboliques figures au front
du monument, où devant tant de vierges, de martyrs et de saints
s’élèvent comme un encens les prières des foules, les architectes du
moyen âge, philosophes ironiques, aient songé à faire la part du mal et
à fournir des patrons dignes d’eux aux êtres de sang et de proie qui
grouillent dans les bas-fonds des grandes villes, écume sinistre des
agglomérations humaines.
..... Et Paris contemplé de là-haut était bien grand déjà. Victor Hugo
dans _Notre-Dame de Paris_ a brossé splendidement le grand panorama à
vol d’oiseau