Lutèce proprement dite, dans son île, quatre siècles après l

[Illustration:

PARIS

de Siècle en Siècle

par

A. ROBIDA

Imp. Eug. Marx (Atelier Belfand) Paris

]

PARIS

DE SIÈCLE EN SIÈCLE

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ÉVREUX, IMPRIMERIE DE CHARLES HÉRISSEY

[Illustration:

A. Robida del et sculp A. Maire imp

LA REINE MARGUERITE DE VALOIS

_à l’hôtel de Sens_]

PARIS

DE SIÈCLE EN SIÈCLE

TEXTE, DESSINS ET LITHOGRAPHIES

PAR

A. ROBIDA

[Illustration]

PARIS

A LA LIBRAIRIE ILLUSTRÉE

8, RUE SAINT-JOSEPH, 8

_Tous droits réservés._

A MON AMI

CHARLES NORMAND

PARISIEN DE PARIS

SECRÉTAIRE GÉNÉRAL DES AMIS DES MONUMENTS PARISIENS

_Toujours sur la brèche pour la défense des intérêts_

_artistiques de Paris toujours menacés._

A. ROBIDA

[Illustration: LE PONT-NEUF ET LA POINTE DE LA CITÉ AU XVIIᵉ SIÈCLE]

CHAPITRE PREMIER

L’ILE BERCEAU

Le cœur de Paris et ses déplacements.--Lutèce gauloise.--Le village

insulaire entre marais et forêts.--L’arrivée du Romain.--Premier

siège et premier incendie.--Camulogène et Labiénus.--Lutèce

gallo-romaine.--Le premier coup d’État militaire.--Un Empereur de

Paris.--Le Palais de Julien aux Thermes.--Les Nautes.--Les arènes

parisiennes.--Lutèce mérovingienne.--Sainte-Geneviève.--Le Palais

des Comtes de Paris dans la Cité.--Les marchands de l’Eau.

[Illustration: PETITE TOURELLE DE L’HOTEL DE SENS]

A chaque étape de sa vie, à chaque mouvement de sa croissance, les

siècles passés ont vu notre Paris, faisant craquer sa ceinture et se

dépouillant de son enveloppe, s’épanouir en d’autres conditions au

soleil des idées nouvelles, revêtir, sous une armure de défense plus

solide et plus large, un vêtement tout neuf, enrichi et décoré suivant

les modes alors triomphantes, lesquelles constituent parfois un progrès

et un embellissement, mais parfois aussi, par malheur, n’apportent que

de regrettables modifications.

Une capitale est un organisme et Paris plus que nulle autre.

Mais dans cet organisme de la ville en perpétuelle transformation, en

même temps que l’enveloppe se modifie, le cœur change de place. Il était

ici, en ce siècle, sur cette rive du fleuve; au siècle prochain, il sera

là-bas, de l’autre côté. Il fut au milieu du fleuve d’abord, aux

premiers vagissements de Paris, dans l’île où naquit la petite Lutèce,

puis il passa l’eau, sembla se fixer un instant sur la montagne

Sainte-Geneviève, à l’ombre des palais gallo-romains, qu’après Constance

Chlore, Julien et les magistrats romains, habitaient les terribles chefs

francs,--pour revenir en son île avec les évêques et les rois, entre la

cathédrale et le palais, ensuite pour refranchir encore le fleuve, mais

de l’autre côté, et gagner la ville nouvelle, la ville bruyante et

commerçante qui s’agite sur la rive droite...

Et le cœur vagabond ne quittera plus cette rive, il se contentera

d’avancer bond par bond, du côté où va le soleil, pendant que la ville

se gonfle et s’agrandit, pousse au loin ses rues interminables, dévore

les marais, les champs, les vignes, les parcs, les taillis, boit les

petites rivières qu’elle rencontre, absorbe les villages, les châteaux,

les bourgs, étale à l’infini ses palais et ses maisons sur un territoire

qui, pour le bourgeois de jadis, était l’horizon lointain, perdu dans le

vague du couchant!

Le cœur de Paris, ce fut d’abord l’île-berceau, où, dans un paysage vide

et silencieux, au seul murmure du fleuve, tranquille alors et libre de

s’élargir à l’aise sur des berges incertaines, s’éveilla la Lutèce

gauloise, sous les saules, entre quelques chaumières rondes à toits

coniques.

Le cœur de Paris, de la Lutèce gallo-romaine et mérovingienne, ce fut la

_Cité_ naissante, l’île déjà pleine et débordant sur la rive gauche; ce

fut aussi la montagne de Geneviève, où montèrent la garde le soldat

gaulois des empereurs romains et le rude compagnon de ces chefs francs

qui devinrent les rois de la petite France naissante aussi,--la montagne

que se partagèrent le cloître qui prie et l’université qui médite et

enseigne; ce fut le quartier des manoirs féodaux groupés autour de

l’hôtel Saint-Paul et de l’hôtel des Tournelles,--palais des rois de

France alors que le Louvre attend encore son heure,--le quartier du

Marais--lequel, avec la place Royale aux arcades simples et nobles,

resta centre aristocratique jusqu’au grand siècle;--ce fut aussi le

Pont-Neuf, la grosse artère où toute la vie de Paris passe et repasse.

Puis, étape nouvelle, le cœur de Paris avance et se fixe tout près des

édifices royaux du Louvre et des Tuileries, abandonnés par leurs hôtes

pour Versailles où se ressentent moins les soubresauts du Paris toujours

bouillonnant et grondant en perpétuelles mutineries. Le cœur de Paris

bat sous les galeries du Palais-Royal, demeure élevée par le grand

cardinal et devenue le palais de la branche cadette des Bourbons.

Il oscille pendant un siècle, retournant parfois, aux jours sombres,

vers la Grève où le terrible Hôtel de Ville couve les révolutions; il

monte au commencement de notre temps vers les nouveaux boulevards

brillants, étincelants et bourdonnants, jadis simples fossés d’enceinte

sur la campagne et devenus centre de la vie parisienne pendant la course

de notre XIXᵉ siècle.

[Illustration: LUTÈCE GAULOISE. POINTE DE L’ILE AVEC LES ILOTS SUR

LESQUELS PASSE LE PONT-NEUF ACTUEL]

On perçoit le battement de ce cœur entre l’Opéra flamboyant et l’église

de la Madeleine, temple grec dédié à la Gloire par Napoléon; mais ce

cœur jamais fixé se porte de plus en plus en avant et marche vers les

Champs-Élysées, vers l’ouest, vers les immenses quartiers aux splendides

hôtels tout battant neufs, quartiers trop cosmopolites, où peut-être, de

transformation en transformation, naîtra un Paris trop différent du

Paris de l’histoire, une grande Cosmopolis, capitale internationale aux

qualités essentielles évaporées et n’ayant point gardé la saveur du

terroir lutécien.

* * * * *

Temps lointains;--pour la Gaule aux vastes forêts, l’histoire commence à

peine et pourtant les légions de Rome, bientôt, vont y trouver des

villes importantes, du commerce, quelques routes--peu nombreuses il est

vrai, fleuves et rivières en tenant lieu,--des tribus puissantes mais

mal confédérées, des peuples divisés qui ne sauront point se réunir

contre l’ennemi commun. Des cités en nombre considérable existaient.

Sans parler des côtes méditerranéennes, aux villes prospères et policées

étendant au loin leur commerce maritime, l’intérieur du pays présentait

d’importantes agglomérations urbaines, s’élevant à quelque point de

passage sur les rives des fleuves principaux, ou serrées dans des

murailles de défense sur la crête de quelque abrupt mamelon. Parmi des

centaines de petites cités dont beaucoup gisent encore en ruines sous

quelques pouces de terre en des coins inconnus, Chartres, Tours, Rouen,

Bordeaux, Reims, Nevers, Sens, Beauvais, etc., possédaient déjà des

édifices imposants et une certaine splendeur, telle Bourges, que les

Bituriges au temps de Vercingétorix ne purent se résoudre à détruire

pour faire le désert à l’approche des Romains.

Alors que plusieurs de ces villes formaient un chapelet de petites

capitales pleines de sève ardente, ayant même une vie politique, dans

cette Gaule déjà même livrée au pouvoir dangereux de l’éloquence,

Lutèce, plus modeste, toute petite et ne pressentant point ses

destinées, vivait dans son île du commerce de sa batellerie, du

transport des marchandises lui arrivant du Sud-Est par la haute Seine,

et du Nord par les affluents divers.

Le long de halliers et de taillis se ramifiant aux profondes forêts au

milieu desquelles l’Oise se fraie un chemin, la Seine, large et semée

d’îlots, descend lentement vers la mer, coulant en méandres gracieux à

travers des plaines fertiles et de belles collines.

Ici, à la place des immenses murs de pierre qui l’encaissent aujourd’hui

et contiennent aux grandes eaux ses désirs de flâneries en dehors du lit

régularisé, c’est à cette époque une verdoyante plaine basse, aux arbres

mouillés, que nous apercevons, un marécage où le vent fait onduler avec

de soudains et harmonieux frissons, les longues étendues de roseaux où

s’abritent des barques de pêcheurs, et sur lesquels planent des vols

d’oiseaux de rivière et tournoient les canards sauvages.

Un archipel non moins verdoyant balance ses grands arbres au milieu de

la Seine, c’est une flottille d’îles et d’îlots dont beaucoup ont

disparu aujourd’hui, rongés peu à peu, dévorés par le fleuve, ou bien

que l’homme a supprimés.

Iles et îlots se suivent ainsi à la file jusqu’à l’horizon; la plus

grande île de l’archipel parisien, c’est la _Cité_ d’aujourd’hui, grande

et noble nef suivie de ses chaloupes, les deux îles qui se nomment au

moyen âge l’île Notre-Dame et l’île aux Vaches et qui, réunies sous

Louis XIV, s’appellent maintenant l’île Saint-Louis, plus loin l’île aux

Javiaux ou Louviers, maintenant soudée à la rive droite sous l’ancien

Arsenal.

Une quatrième et une cinquième île, deux îlots plutôt, précèdent la

grande nef que forme la Cité, ce sont les îlots de Bussy et de la

Jourdaine où Philippe le Bel brûla les templiers et qui, réunies et

constituées en terre-plein du Pont-Neuf, portent aujourd’hui la statue

du Vert-Galant. Deux ponts de bois reliaient Lutèce aux oseraies de la

rive, deux ponts bien modestes, qui cent fois détruits se perpétueront à

peu près sur le même point et deviendront le pont au Change et le pont

Saint-Michel.

Voilà le calme paysage parisien de ces temps, le premier décor de la

série aux immenses changements; des îles au fil de l’eau, des marécages

pour premier plan, marais dont le souvenir se retrouve encore dans le

nom du quartier aux vieux et riches hôtels; au loin, de vertes collines,

dominées par les croupes bien dessinées de Montmartre, puis des bois,

des taillis où se cachent des villages qui sont alors peut-être aussi

importants que Lutèce en son île et que Lutèce, débarquant en terre

ferme, englobera l’un après l’autre.

* * * * *

Depuis des années, la Gaule lutte contre l’envahisseur, contre le

Romain, âpre conquérant qui n’apporte sa civilisation aux peuples

qualifiés par lui de barbares,

[Illustration: LUTÈCE INCENDIÉE A L’ARRIVÉE DES ROMAINS]

que pour organiser l’exploitation savante et régulière de ces peuples,

pour pomper leur or et leur sang, destinés à alimenter son luxe et ses

plaisirs. La civilisation romaine s’avance précédée du carnage et de

l’incendie. La Gaule sans cohésion, morcelée en cent peuples rivaux l’un

de l’autre, est dévorée morceau par morceau, malgré la bravoure de ses

enfants, qui se brise devant la tactique supérieure des légions

romaines.

Cependant ce fut dans un moment où la Fortune semblait se retourner et,

attendrie par tant d’efforts désespérés, gagnée par tant de farouche

courage, se déclarait un instant pour la Gaule, que tomba la pauvre

petite Lutèce. Les Romains venaient de subir une défaite au siège de

Gergovie, suivie d’autres revers sur la Loire. Vercingétorix, le

généralissime des nations celtiques un instant réunies, tenait César en

échec; l’espoir renaissait.

Ce fut alors que le lieutenant de César, Labiénus, manœuvrant avec

quatre légions entre Sens et Paris pour venir en aide à César arrêté sur

la Loire, s’approcha du pays des Parisii.

Pour l’histoire, c’est la première fois que la bourgade gauloise à peine

née, future capitale de la France, entend sous ses murs gronder la

terrible rumeur de la guerre, qu’elle entendra si souvent ensuite dans

le cours des siècles,--rugissement des luttes intestines ou bien heurt

violent des invasions étrangères aux tours de bois des Gaulois, aux

donjons des rois de France, aux bastions à la Vauban du Paris de 1870.

Les buccins des légions romaines vont sonner sous les faibles murs de

Lutèce, premières clameurs de l’immense vacarme que ce petit coin des

rives de la Seine, marqué par le destin, entendra maintenant, de siècle

en siècle, des cris de carnage asiatiques des hordes d’Attila, des

stridents ronflements de la trompe de guerre des barques normandes aux

ronflements des bombardes des Anglais,--des arquebusades de la Ligue aux

roulements de tambours des sections révolutionnaires,--des hourras des

cosaques de 1814 aux sifflements des obus Krupp de la Germanie

reconstituée, ou des canons révoltés de 1871...

Sous les maisonnettes en flammes de la pauvre Lutèce, la tactique

romaine eut encore raison des armes gauloises. Le vieux Calmuken ou

Camulogène, chef aulerque de la basse Seine, menant des contingents

aulerques, bellovaques et parisiens, chercha vainement le corps à corps

avec l’ennemi pour le jeter dans le fleuve. Mais par des voltes rapides,

des contremarches, des passages soudains de la rive gauche de la Seine à

la rive droite, Labiénus trompa le chef gaulois: les Romains, après une

tentative avortée dans les marais à l’embouchure de la Bièvre, passèrent

la Seine à Melun pour attaquer par la rive droite. Mais sur cette rive,

devant Lutèce incendiée et abandonnée, avec Camulogène en face, et par

derrière un corps de Bellovaques qui approchait, Labiénus se trouva tout

à coup en un péril pressant; il en sortit par un coup d’audace heureux,

par un passage nocturne du fleuve sur cinquante bateaux amenés de Melun.

Le choc eut lieu sur la rive gauche au-dessus ou au-dessous de Paris, on

ne sait au juste: pour les uns entre Choisy-le-Roy et Vitry, pour les

autres entre Sèvres et Meudon, à l’endroit où fument les cheminées de

tant de bruyants restaurants alignés sur les berges d’une gracieuse

boucle de la Seine aimée de nos pêcheurs à la ligne et de nos

canotiers,--probablement sur les deux points à la fois, Labiénus ayant

passé à Sèvres et s’étant rabattu de là sur les positions occupées par

le gros de l’armée gauloise en amont de Lutèce. Camulogène et tous ses

soldats cramponnés au sol se firent tuer jusqu’au dernier et, sur les

rangs accumulés de cadavres gaulois et romains, Labiénus, ayant conquis

un passage chèrement payé, eut tout juste la force de conduire les

débris de ses légions chez les Senones.

Que reste-t-il de cette première Lutèce entrée dans l’histoire par sa

destruction au temps de César? quelles traces matérielles des Parisiens

du temps pourrions-nous aujourd’hui retrouver encore? Rien ou presque

rien, peut-être quelques pierres grossières ressaisies au plus profond

de notre sol, dans les fouilles opérées pour la construction des

édifices de la Cité actuelle.

Une seconde Lutèce allait renaître bientôt des cendres de la première.

La guerre terminée, les Romains définitivement établis en Gaule, le

nouvel ordre de choses accepté, de grands progrès matériels

s’effectuèrent rapidement. La _paix romaine_ opère une complète

transformation, les villes détruites se relèvent, de grandes voies

parfaitement entretenues relient les unes aux autres ces vieilles cités

gauloises devenues municipes romains, qui se parent bien vite de grands

monuments taillés sur le patron des édifices de la métropole lointaine.

[Illustration: LES LÉGIONS GAULOISES PROCLAMENT JULIEN EMPEREUR]

Après les légions, c’est l’invasion des lettres et des arts latins, qui

s’infiltrent avec une surprenante facilité jusqu’aux extrémités de la

terre des Druides et font marcher ensemble la transformation matérielle

et la transformation morale; les mœurs, les usages, les costumes de Rome

sont adoptés partout et font de l’ancienne _Gaule chevelue_ une _Gaule à

toges_ très romaine.

Cette Lutèce gallo-romaine, il nous est plus facile de nous la figurer

que la petite Lutèce gauloise; quatre siècles de vie romaine en avaient

fait une jolie ville décorée de vrais monuments, blanche et riante dans

sa ceinture mouvante, si limpide alors.

L’empereur Julien l’appelle _sa chère Lutèce_; il y a passé

quelques-unes des saisons de loisir que pouvaient lui laisser et tous

les soucis de l’empire, et les armées à conduire contre les Francs et

les Germains,--ce nouveau péril s’élevant à l’horizon de la ville

latine. Il vint en 358 et 359, après sa victoire sur les Germains dans

les plaines d’Argentoratum (Strasbourg), s’y reposer au milieu de ses

amis lettrés et philosophes, et il a tracé de la ville et de la vie

qu’il y menait un intéressant croquis:

«Je me trouvais pendant un hiver à ma chère Lutèce (c’est ainsi qu’on

appelle dans les Gaules la ville des Parisiens); elle occupe une île au

milieu d’une rivière: des ponts la joignent aux deux bords. Rarement la

rivière croît ou diminue: telle elle est en été, telle elle demeure en

hiver: on en boit volontiers l’eau très pure et très riante à la vue.

Comme les Parisiens habitent une île, il leur serait difficile de se

procurer d’autre eau. La température de l’hiver est peu rigoureuse, à

cause, disent les gens du pays, de la chaleur de l’Océan, qui n’en étant

éloigné que de neuf cents stades, envoie un air tiède jusqu’à Lutèce:

l’eau de mer est en effet moins froide que l’eau douce. Par cette

raison, ou par une autre que j’ignore, les choses sont ainsi. L’hiver

est donc fort doux aux habitants de cette terre; le sol porte de bonnes

vignes; les Parisii ont même l’art d’élever les figuiers en les

enveloppant de paille de blé comme d’un vêtement, et en employant les

autres moyens dont on se sert pour mettre les arbres à l’abri de

l’intempérie des saisons.»

[Illustration: LE CLOS DE LAAS ET LE PALAIS DES THERMES]

Ces figuiers que les Parisii savaient protéger contre les rigueurs de

l’hiver sont encore cultivés de la même façon sur un point des environs

de Paris, à Argenteuil, où, souvenir plus ancien, sur les hauteurs

dominant la Seine et l’immense plaine parisienne, un dolmen recouvre

les os de quelque chef parisien préhistorique.

Le palais où ces lignes furent écrites par l’empereur existe encore, il

n’était point dans l’île, car déjà Lutèce avait débordé sur les rives,

couvrait de naissants faubourgs le débouché des voies romaines de la

rive droite et se doublait presque d’une seconde ville sur la rive

gauche.

Le grand palais romain si longtemps enfoui et méprisé, aujourd’hui

annexe de notre musée de Cluny, était construit depuis une cinquantaine

d’années peut-être lorsque Julien, vers 356, y résidait. Il présentait

un très grand développement et bien des parties, les plus importantes

probablement, ont dû se perdre sous les constructions élevées au moyen

âge à leurs dépens. Ces superbes voûtes romaines, ces salles

majestueuses que nous admirons enchâssées dans la verdure d’un beau

jardin, précieuses reliques servant elles-mêmes de reliquaire à tant de

joyaux du passé, disparaissaient naguère sous un amas de maisons

serrées, de bicoques accrochées aux vieilles pierres, entassées sur les

reins des voûtes, heureusement d’une solidité à toute épreuve. Des

salles étaient à peu près bouchées par les décombres, d’autres

défigurées, éventrées, misérables, servaient de caves, écuries ou

remises, à une foule de petites industries.

[Illustration: PARIS MÉROVINGIEN.--LA POINTE DE LA CITÉ]

Derrière des murs énormes au fond de ces voûtes obscures, aux sombres

pierres coupées d’assises de briques, des chevaux au râtelier frappaient

de leurs fers le pavé romain et des tonneliers chantaient en cognant sur

les douves de leurs tonneaux; au-dessus, dans l’enchevêtrement des

bâtisses, des jardins s’étaient établis sur six pieds de terres

rapportées on ne sait quand ni comment, de vrais jardins suspendus où

poussaient des légumes et des arbres fruitiers. L’entrée des ruines à la

fin du siècle dernier était rue de la Harpe, au fond de la cour d’une

maison à l’enseigne de la Croix de fer, où les coches de Laval et

différents services de messageries avaient leur installation.

Racheté par l’État sous la Restauration, le palais des Thermes, ou ce

qu’il en restait, apparut au jour, désobstrué, débarrassé des maisons

assises sur ses puissantes épaules, de tous les appentis parasites et de

son clos de pommiers aériens. Les parties consacrées à l’habitation ont

disparu complètement; seuls les Thermes ont survécu à tant de causes de

destruction et nous pouvons à Paris admirer ces vastes salles purement

romaines, le tepidarium, salle des bains chauds et le frigidarium, la

grande salle des bains froids, immense et haute nef au berceau

majestueux, aux fortes murailles percées de niches profondes et

d’arcades robustes, les unes bouchées, les autres encadrant de leurs

doubles archivoltes un coin de la verdure lumineuse des jardins.

Quelles étaient l’étendue, la physionomie d’ensemble et les dispositions

exactes du palais des Thermes? Avec ce qui nous en reste nous ne pouvons

plus que chercher à le deviner. Tant de salles ont été complètement

détruites autour du noyau subsistant. Un écrivain qui l’a vu au XIIᵉ

siècle, Jean de Hauteville, dit emphatiquement du palais: «Les cimes

s’élèvent jusqu’aux nues et les fondements atteignent l’empire des

Morts.» La deuxième partie de la phrase est toujours exacte, tant de

souterrains ou de tronçons de souterrains circulent sous les

constructions restées debout et s’enfoncent sous les terrains

environnants.

Au temps de Julien, au temps des rois mérovingiens, qui succédèrent aux

empereurs, le palais des Thermes, les dépendances et les jardins

occupaient un immense terrain depuis Saint-Germain des Prés jusqu’à la

rue Saint-Jacques, sur les pentes de la montagne Sainte-Geneviève (_mons

Lucotitius_), où des vignes et des maisons de campagne se chauffaient au

soleil; le vieil aqueduc d’Arcueil amenait aux hôtes du palais l’eau des

sources de Rungis que l’aqueduc moderne verse encore à Paris. Sur

l’emplacement du jardin du Luxembourg était un camp romain. C’est là, en

360, Julien n’étant encore qu’un général victorieux, rival malgré lui de

l’empereur Constance, que les légions rassemblées à Lutèce, parmi

lesquelles se trouvaient deux légions gauloises, proclamèrent Julien

empereur. Au milieu de la nuit, échauffés par un banquet, les

légionnaires gaulois, brandissant des torches et des épées, forcèrent

les portes du palais barricadé, saisirent Julien, l’élevèrent comme un

roi barbare sur un bouclier. Première révolution dont Paris ait été le

théâtre, quelque chose comme un 18 Brumaire exécuté un peu malgré celui

qui en profitait.

Au moyen âge ces jardins du palais si étendus, enclos de fortes

murailles, devinrent le Clos de Laas qu’envahirent peu à peu, en le

morcelant, des couvents et des maisons.

Lutèce proprement dite, dans son île, quatre siècles après l’arrivée des

Romains et peu avant celle des Francs, ne ressemblait plus à la

bourgade gauloise bercée par la rivière. Elle avait l’aspect de toutes

les villes romaines; l’île couverte de maisons de pierres, entourée

d’une enceinte à tours carrées, montrait çà et là quelque colonnade,

quelque monument à la forte carrure. En avant des deux ponts qui la

reliaient aux rives, s’élevaient des ouvrages militaires; tout à fait à

la pointe de l’île se trouvait le palais habité par les préfets de

l’empereur, magistrats de la région, construction dont on a retrouvé des

traces nombreuses dans les fouilles du Palais de justice et à laquelle

succédèrent sur le même emplacement le palais de Saint-Louis, le logis

de Philippe le Bel, ce précieux édifice qui fut retrouvé il y a trente

ans noyé dans les bâtiments de l’ancienne préfecture de police et que la

pioche, irrespectueuse de l’histoire, démolit sans pitié, pour

l’édification de l’énorme façade égyptienne (!) de la cour d’assises,

imitation d’un temple de Dendérah (!) aussi peu à sa place que les

imitations de Parthénons qui se voient, hélas! en tant d’endroits

n’ayant rien de grec ni d’égyptien.

Devant le palais s’étendait le forum, puis venaient les maisons pressées

de la ville et à l’autre extrémité de l’île, la première cathédrale de

Paris, c’est-à-dire un temple dédié à Jupiter, dont il subsiste encore

sans doute bien des débris sous Notre-Dame, outre ceux qu’on en a

retirés. Dans le chœur de la cathédrale, juste sous les autels

chrétiens, des fouilles en 1711 mirent au jour des débris de l’autel de

Jupiter, des bas-reliefs grossiers représentant les dieux gaulois et

romains fraternellement réunis, Jupiter, Vulcain, Esus, le Mars des

Gaulois, et Cernunnos ou Cervunnos, sculptures d’un style barbare

accompagnées de l’inscription suivante:

«_Sous Tibère Auguste, les Nautes parisiens ont publiquement élevé cet

autel à Jupiter très bon, très grand._»

Les précieuses pierres ont été rejoindre au musée des Thermes bien

d’autres débris de la même époque, déterrés un peu partout dans la Cité

et sur différents points du sol parisien. Ces trouvailles fournissent

une nouvelle preuve de cette sorte de loi historique que les monuments

de même ordre se perpétuent généralement à la même place, le palais sous

le palais, le temple sous l’église.

En avant du palais, sur le petit bras de la Seine, la muraille

d’enceinte de Lutèce, trempant dans l’eau, s’ouvrait pour une porte de

rivière, un débarcadère monumental pour les bateaux des Nautes, orné

d’un portique dont les colonnes, retrouvées en 1848, portaient la trace

profondément marquée des cordages ayant amarré les barques à leur base.

En arrière de ce portique s’élevait, pense-t-on, un temple de Mercure,

qui sans doute était en même temps une sorte de bourse, un lieu de

réunion pour les Nautes, près du port de débarquement de leurs

marchandises.

Elle était bien petite encore, notre Lutèce, car son mur d’enceinte

retrouvé sur divers points, près de Notre-Dame ou sous le palais,

s’alignait assez fortement en arrière des quais actuels, et cette

fortification était assez faible, car elle avait été élevée à la hâte,

avec des débris d’édifices rasés dans les faubourgs par mesure de

défense, afin de dégager les abords de la place lors des invasions

barbares. Ces faubourgs formés le long des voies au nord et sur les

pentes du mont Lucotitius au sud, au pied du grand palais, devaient

former avec la cité une agglomération d’une certaine importance déjà,

si l’on en juge par les ruines des Arènes parisiennes, dégagées depuis

1869.

Le gallo-romain de Lutèce, le négociant affairé sur ses ballots de

marchandises arrivant par les routes de terre ou par bateau, plaidait

devant les magistrats au Palais actuel, faisait ses dévotions au temple

de Jupiter, où ses fils des siècles suivants ont élevé la majestueuse

Notre-Dame; ou s’en allait pèleriner aux temples de Mercure et de Mars

qui couronnaient la colline de Montmartre et dont les ruines ont

subsisté côte à côte avec les moulins et l’abbaye, jusqu’au XVIIᵉ

siècle, édifices considérables puisqu’il paraît que de la plus grande

partie du territoire des Parisii on pouvait les apercevoir, comme on

peut de nos jours, au-dessus de Montmartre enveloppé par la grande

ville, apercevoir de si loin la colossale masse de l’église du

Sacré-Cœur, toute blanche et non terminée encore.

[Illustration: PALAIS DES THERMES.--LA GRANDE SALLE AU XVIIIᵉ SIÈCLE]

Ce Parisien gallo-romain, nous pouvons également nous le représenter

assis sur les gradins de l’amphithéâtre, dont les hautes arcades

superposées se dressaient parmi les verdures, sur le versant oriental du

mont Lucotitius; après tant d’années, après quinze siècles

d’enfouissement et d’oubli, depuis le temps où la crainte des invasions

franques fit jeter bas les hautes arcades et employer leurs pierres à la

construction du rempart de Lutèce, ces gradins ont été enfin en partie

remis au jour. L’existence de ces arènes sous les maisons du quartier

Saint-Victor était connue depuis longtemps; cela s’appelait au moyen

âge, par tradition, le Clos des Arènes sur le territoire de l’abbaye de

Saint-Victor, mais l’emplacement exact était oublié; des maisons serrées

s’étaient juchées sur les arènes remblayées par

[Illustration: LE PALAIS DES THERMES]

les décombres, et beaucoup possédaient des caves pratiquées dans les

couloirs, des trous inconnus et mystérieux revêtus de puissantes

maçonneries dont on ne s’expliquait pas l’origine. En 1869, lors du

percement de la rue Monge, une moitié de l’amphithéâtre reparut soudain

à la lumière, profondes excavations, gradins écroulés, tas de pierres

bouleversées. La découverte de ces arènes perdues fit du bruit quelque

temps, puis survint 1870 et Paris sous les obus eut à songer à bien

autre chose qu’à déterrer ses antiquités. Une invasion avait causé la

ruine des arènes, une autre invasion fut cause de la ruine de ces

ruines, remblayées de nouveau impitoyablement et recouvertes par les

bâtiments des dépôts et ateliers de la Compagnie des omnibus, malgré la

défense désespérée d’un Comité de savants. Quelques sculptures furent

envoyées dans les musées et ce fut fini du monument. C’était une moitié

de l’hémicycle qui redisparaissait ainsi après avoir quelque temps revu

le ciel de la Gaule.

Enfin tout récemment de nouveaux travaux dégagèrent à son tour l’autre

moitié, le second demi-cercle apparut avec une dizaine des gradins sur

lesquels venaient s’asseoir pour les jeux sanglants importés de Rome,

les Lutéciens romanisés du IVᵉ siècle et qui servent aujourd’hui aux

ébats des gamins de la rue Mouffetard, assez peu soucieux de leurs

ancêtres.

Peut-être un jour recherchera-t-on l’autre moitié volontairement perdue,

afin de rendre à Paris son amphithéâtre complet, dont l’ampleur

permettra d’évaluer, par la comparaison avec les amphithéâtres d’Italie

ou de France le chiffre de la population de la Lutèce gallo-romaine.

Le monde romain attaqué sur tous les points s’écroulait ou s’émiettait

sous le choc des armées barbares. Chaque chef de tribu important

cherchait à se tailler sa part, Sicambres, Francs, Alains, Burgondes,

Wisigoths s’arrachaient des morceaux de la Gaule. A barbare, barbare et

demi; derrière ceux-ci qui s’étaient établis et lotis, et cessaient de

ravager le pays où ils se fixaient, s’avançait un ennemi plus farouche,

l’effroyable ravageur asiatique, poussé par le vertige du carnage et de

la destruction. C’était Attila et ses hordes qui venaient de saccager

toutes les villes de l’est, Trèves, Reims, Metz. Devant l’ouragan

dévastateur, la pauvre Lutèce, derrière son faible rempart, dut se

croire à son dernier jour.

C’est à ce moment que se place la légende de sainte Geneviève de

Nanterre, non simple bergère quand elle prit le voile, mais fille

d’habitants notables, chrétiens ardents en relation avec l’évêque saint

Germain d’Auxerre. Comme les Parisiens découragés à l’approche des

terribles Huns allaient se décider à abandonner leur ville, Geneviève

s’interposa, elle leur rendit le courage et leur prédit que l’invasion

respecterait Paris. L’événement ayant réalisé ses prédictions,

Geneviève, fixée à Paris, écoutée, vénérée, devint à côté des évêques

comme une bergère d’âmes. Elle mourut au temps de Clovis et fut enterrée

dans la basilique de Saint-Pierre-et-Saint-Paul fondée par Clovis sur le

mont Lucotitius, où Clovis et Clotilde eurent à leur tour leur

sépulture, et qui devint par la suite, de reconstruction en

reconstruction, l’abbaye de Sainte-Geneviève, c’est-à-dire le lycée

Henri IV actuel et notre Panthéon, sarcophage des grands hommes.

Que devient Paris dans la confusion de ces temps, quand les royaumes

francs se font, se défont et se refont, et qu’un monde nouveau

s’organise? L’obscurité enveloppe ces commencements laborieux, il ne

surnage d’autres souvenirs que les grands faits, les guerres, les

massacres, les alliances, les absorptions de peuples...

Le municipe gallo-romain, peu à peu, devient la capitale politique de

ces rois barbares qui, lorsqu’ils ne sont pas en expéditions, vivent au

loin, dans leurs châteaux de bois entourés de fermes et de forêts.

Paris christianisé remplace ses temples par des églises, les édifices

romains disparaissent; les monuments qui s’élèvent sont rudes et

grossiers, mais si leur architecture n’est plus la copie régulière des

monuments de Rome elle laisse deviner, sous sa rudesse barbare, la sève

d’un art national qui s’élabore et se prépare à dominer tous les autres,

quels qu’ils soient, par les merveilles romanes et ogivales.

Le roi ou quelque leude investi du titre de comte de Paris, ou bien un

maire du palais de rois fainéants, réside dans le Palais de Julien ou

dans celui de la Cité. Paris, malgré les désordres et les misères du

temps, continue à prospérer matériellement, puisqu’il s’agrandit et

déborde sur les deux rives.

[Illustration: LES ARÈNES DE LUTÈCE RETROUVÉES]

Les grandes abbayes se fondent dans la banlieue, s’entourent de

murailles à l’abri desquelles viennent se grouper des habitations,

embryons de bourgs que Paris enveloppera et absorbera un jour: l’abbaye

de Sainte-Geneviève, proclamée patronne de Paris, sur qui elle semble

veiller de la hauteur où le monastère est assis; l’abbaye de

Saint-Germain des Prés, au milieu des prairies, presque sur la Seine,

fondée par Childebert au VIᵉ siècle; l’abbaye de Saint-Denis, bourg plus

éloigné, annexe de Paris que Paris n’a pas encore atteint, fondée en

l’honneur du légendaire évêque de Lutèce, au IIIᵉ siècle, martyrisé à

Montmartre, patron de Paris et des vignobles parisiens, quand il y avait

encore des vignobles parisiens. Des églises s’élèvent dans les faubourgs

et dans l’île, petites églises de la cité qui se perpétueront, et qui

disparaîtront dans les démolitions de la Révolution ou dans la grande

transformation entreprise de nos jours dans l’île mère.

Et les siècles passent. La France et Paris se bâtissent peu à peu sous

la rude main des chefs mérovingiens, sous celle des maires du palais

quand la race de Klodowig s’abâtardit, quand le trône hissé sur les

cadavres de frères, d’oncles ou de neveux n’est plus qu’un simple

fauteuil pour ses faibles successeurs.

Quatre bœufs attelés d’un pas tranquille et lent

Promenaient dans Paris le monarque indolent,

... ils le promènent de Paris à ses villas des environs, tandis que le

duc Pépin ou Charles-Martel conquiert le pouvoir réel, gouverne et

guerroie en son propre nom sans s’occuper du faible titulaire de la

couronne.

Le commerce de Paris prospère, les Nautes, ces négociants lutéciens,

s’appellent maintenant les _marchands de l’eau_, et forment une _hanse_

ou ligue marchande dont les opérations s’étendent au loin, association

qui deviendra au moyen âge la corporation prépondérante parmi les

métiers et fournira les Prévôts des marchands.--Là est l’origine de la

municipalité parisienne, le lien qui rattache à travers les âges les

édiles de nos jours, les terribles hommes de la commune de 1793, les

chaperons bleus et rouges d’Étienne Marcel, les négociants de la rivière

d’il y a dix siècles aux nautes gallo-romains. La nef qui vogue sur

l’écusson de Paris, on la trouve déjà au palais des Thermes, figurée par

les proues des navires sculptées aux retombées des voûtes, et s’il faut

choisir parmi les étymologies incertaines, il est bien probable que

cette nef emblématique rappelle aussi le nom de la ville, Paris en

langue celtique devant signifier Bateau et Parisii bateliers, comme

Lutèce signifiait, dit-on, _habitation au milieu de la rivière_, ou

l’île aux Corbeaux, ou l’île blanche, ou autre chose, au gré des

étymologistes.

[Illustration: LUTÈCE]

[Illustration: HENRI III ALLANT POSER LA PREMIÈRE PIERRE DU PONT-NEUF LE

31 MAI 1578]

[Illustration: A NOTRE-DAME] CHAPITRE II

LA CROISSANCE

La cité de Paris.--Le temple de Jupiter devient l’église cathédrale

Notre-Dame de Paris.--Les petites églises de la Cité.--Saint-Jean

le Rond et les Enfants trouvés.--Très haut et très puissant

seigneur le chapitre de Notre-Dame.--Le cloître et ses premières

écoles.--Guillaume de Champeaux et Abélard.--Naissance de

l’Université.--Les légendes: le diable Biscornette.--L’anneau de la

Vierge.--Le grand Jeusneur.--Folies et mascarades des fêtes de

l’âne, des fous et des innocents.--Diables, guivres et chimères.

[Illustration: A NOTRE-DAME]

Enfin le XIIIᵉ siècle,--qui mérite autant que le XVIIᵉ, pour la France

arrivée à son complet développement, le nom de grand siècle,--le grand

siècle du moyen âge va se lever sur un monde sortant de la confusion,

rajeuni, plein de sève et de force, et sur une société organisée tout

autrement que nous la comprenons maintenant, posée sur d’autres bases,

mais fortement constituée et douée d’une vitalité assez vigoureuse pour

affronter les siècles d’orages qu’elle aura bientôt à traverser.

C’est l’époque où le moyen âge, dans toutes ses institutions, se

rapproche le plus de son idéal et donne sa plus complète expression en

tout. C’est le siècle où la pensée s’efforce de se dégager des ténèbres

et des enveloppements de la scolastique, et entrevoit la science; où

l’Université fait de Paris la grande école des peuples et de la montagne

Sainte-Geneviève le plus haut sommet d’Europe; où l’art, le grand

magicien décorateur de la vie, après des siècles de tâtonnements et de

progrès vers le beau, arrive à un merveilleux et vraiment sublime

épanouissement.

Le cœur de Paris, à ce moment de son histoire, il est vraiment là, dans

l’île de l’antique Lutèce, dans cette glorieuse Cité où la grande

cathédrale, la nouvelle Notre-Dame, achève de se construire et domine de

ses tours, de sa flèche élancée, de ses mille pinacles dissemblables,

clochers, flèches, tours et tourelles hérissant l’île et les deux rives

du fleuve.

La Cité d’ailleurs est centre religieux par sa cathédrale et centre

politique par son palais, qu’habitent les rois, seigneurs de ce petit

jardin d’île de France auquel peu à peu, par l’adresse, la politique ou

la force, ils réunissent les seigneuries, les terres, les provinces,

arrondissant de plus en plus le domaine royal, noyau d’agglomération

dans le morcellement féodal.

Bien des édifices se sont remplacés l’un l’autre, sur l’emplacement du

temple gallo-romain où le Christ a succédé à Jupiter, en attendant qu’il

soit un instant remplacé par l’Être Suprême et la déesse Raison de 93.

Il y a eu d’abord au IVᵉ siècle une première église dédiée à saint

Étienne martyr, église à côté de laquelle s’éleva la cathédrale

mérovingienne bâtie au commencement du VIᵉ siècle par le roi Childebert,

en reconnaissance de la guérison d’une grave maladie. De cette

cathédrale, d’art encore à demi romain et non roman, il reste quelques

débris et une description du moine poète Fortunat qui célèbre ses

splendeurs en vers enthousiastes; les débris, des fragments de colonnes,

des chapiteaux corinthiens se peuvent voir au palais des Thermes. Une

particularité de cette église signalée par Fortunat, c’est que là pour

la première fois les fenêtres furent garnies de verrières transparentes

où «les feux tremblants de l’aurore naissante semblent se jouer jusque

dans les lambris»...

Près de dix siècles, la basilique mérovingienne, maintes fois réparée,

vécut cependant, malgré bien des accidents et des désastres soufferts au

temps des Normands. Elle avait presque l’âge de la cathédrale actuelle

lorsque fut décidée sa démolition. Cette basilique et la vieille église

Saint-Étienne accolée à son flanc sud tombaient sans doute en ruines,

malgré les incessantes réparations, et l’édifice ne répondait plus aux

exigences du temps. La cathédrale, comme on la concevait alors,--église

mère de la Cité, centre commun à tous, la maison de Dieu la plus

solennelle, autel privilégié entre tous, lieu de réunion du peuple pour

toutes les occurrences, joyeuses ou funestes, et pour certains, donjon

d’une puissance supérieure à toutes, ou pour le moins allant de pair

avec la plus haute,--la cathédrale demandait une ampleur de proportions

refusée aux autres églises et voulait être revêtue de toutes les

magnificences de l’art.

Développement naturel et superbe des beautés en germe dans l’art roman,

éclosion de toutes les fleurs poussées sur sa tige puissante, un art

nouveau surgit juste à point pour satisfaire aux conditions nouvelles,

au moment où jaillissent du sol de l’Ile de France agrandie de quelques

provinces, ces grandes cathédrales de Paris, Chartres, Laon, Reims,

Amiens, Senlis, Bourges, condensant tous les arts sublimes, toutes les

aspirations élevées, miracles de pierre pour lesquels les peuples

semblent avoir jeté comme en un brasier leur âme ardente, leur foi et

leurs trésors.

Et Notre-Dame de Paris, sous l’effort d’une génération, naquit, poussée

en cinquante années de travaux dans l’ensemble de sa structure, mais

demandant pour l’achèvement de sa merveilleuse parure de sculptures,

encore un siècle de labeurs et des centaines d’existences d’artistes, de

savants maîtres de l’œuvre et d’imagiers au patient ciseau.

[Illustration: 1711. DÉCOUVERTE DES DÉBRIS D’UN AUTEL DE JUPITER SOUS LE

CHŒUR DE NOTRE-DAME]

La Cité après saint Louis, c’est-à-dire lorsque Notre-Dame et la

Sainte-Chapelle, ces deux splendides joyaux de la couronne de Paris,

s’élèvent parfaits et achevés vers le ciel, forme un merveilleux

ensemble d’édifices et pendant trois siècles, c’est-à-dire jusqu’au

moment où l’on commencera à détruire ou dénaturer sa parure du moyen

âge, elle figurera au milieu de la Seine comme la gigantesque

représentation de la nef symbolique de son blason.

Cet aspect de nef moyen âge baignée par le flot de la Seine a frappé

tout le monde et, oubliant les _Nautes_, les bateliers de Lutèce, on a

voulu y voir l’origine de son emblème héraldique. C’est une de ces nefs

à château d’avant, et château d’arrière: à la proue le palais de saint

Louis, avec son jardin entouré de murs crénelés et la maison des étuves

en extrême pointe; la flèche aérienne de la Sainte-Chapelle au centre

pour grand mât; et vers la poupe, Notre-Dame élevant, majestueuse, sa

haute façade à grandes lignes régulières que dorent ou rougissent les

soleils couchants.

Dans ce noble vaisseau, d’un bord à l’autre il y a, outre ces deux

châteaux d’avant et d’arrière, des écoles, des hôpitaux, deux couvents,

cinquante-deux rues à maisons forcément bien serrées, bien enchevêtrées

les unes dans les autres, six impasses, des places, dix paroisses, vingt

et une églises ou chapelles.

_Le dit des rues de Paris_, rimé par Guillot vers la fin du XIIIᵉ

siècle, nomme seulement trente-six rues, certaines modifications,

certains percements de voies sur des emplacements d’hôtels ayant eu lieu

seulement après lui.

Guillot si fait à tous sçavoir

Que par deça _Grand pont_ pour voir

N’a que deux cents rues moins sis

Et en la Cite trente sis

Outre _Petit Pont_ quatre vingt

Ce sont dix moins de seize vingt,

Dedans les murs, non pas dehors.

Ces rues de la Cité du moyen âge, notre époque les a connues avant le

grand déblaiement de la Cité,--qui n’en a laissé que quelques-unes

toujours blotties à l’ombre de Notre-Dame--et les a remplacées par un

colossal amas de cubes de pierre tristes et monotones, par des casernes

et par un hôpital formidable, successeur du vieil Hôtel-Dieu, qu’on eût

mieux fait de transporter ailleurs, vers les coins inoccupés des

bastions de l’enceinte moderne.

Certes, nous les avons vues ces vieilles rues--ou ce qu’il en

restait--étroites et sombres avec des recoins sinistres, des maisons

noires et sordides, des carrefours moisis aux façades lépreuses

renversées en arrière, mais ce n’est point sur ce qu’il nous en était

parvenu, en certains endroits, vieux restes semblables à un décor de

cour des miracles rongé par l’usure des siècles, bariolé de

rafistolages, défiguré, enlaidi, dégradé par la misère, ce n’est point

sur ces tristes débris que nous devons juger la _Cité_ du moyen âge avec

son enclos du Cloître, ses nombreux édifices religieux, grands ou

petits, ses hôtels et ses rues marchandes.

Alors elles étaient jeunes, ces rues et ces maisons, alors elles

n’étaient point noires et nullement fétides; le moyen âge qui jonchait

de fleurs et de feuillages les nefs des églises et les cours des palais,

et qui jetait des verdures odoriférantes dans les salles des tribunaux,

partout où s’entassent des foules,--ce que nous ne songeons guère à

faire maintenant, le moyen âge n’aimait pas plus que nous les mauvaises

odeurs. Il n’aimait pas davantage l’obscurité et nous en avons pour

preuve les vastes ouvertures, les grands fenestrages des façades

d’autrefois, fenêtres qu’on a, depuis, bouchées et rapetissées en

largeur et en hauteur pour nous marchander l’air et la lumière. De ce

que nous les voyons en leur misère et leur décrépitude, ne concluons pas

que ces rues et ces maisons ont toujours eu leur triste aspect

d’aujourd’hui; le masque lamentable de la sénilité peut-il nous faire

juger de la beauté d’une figure en son printemps.

Mais pénétrons dans ce dédale serré de petites rues et par la rue

_Neuve-Notre-Dame_, débouchons sur le Parvis élevé sur un degré de cinq

marches disparues depuis par le lent exhaussement du sol, devant la

splendide et robuste façade agrandie encore par le voisinage des maisons

qui semblent se rapetisser soudain à ses pieds, apparaissant tout

entière avec sa fantastique décoration, ses vastes portails béants où

mille images sculptées se dessinent nettement au soleil ou se devinent

dans l’ombre, avec ses deux grandes lignes horizontales coupant la

masse: la Galerie des rois alignant ses majestueuses statues d’une tour

à l’autre et la galerie des hautes arcades à jour au-dessus de la grande

rosace;--avec les hautes ogives des tours d’où tombent sur la ville le

carillon des cloches et, seulement pour les grandes joies ou les grandes

alertes, la voix grave du bourdon.

En cette Cité où l’espace est mesuré, où palais, églises et maisons se

serrent si bien les coudes, on ne saurait imaginer espace mieux rempli

et plus meublé.

[Illustration: SAINT-JEAN LE ROND ET LES ENFANTS ABANDONNÉS]

L’Hôtel-Dieu d’abord, au pied de la tour méridionale, se présente aux

gens avec son petit porche d’entrée et ses bâtiments divers découpés

très irrégulièrement. C’est ensuite l’église Saint-Christophe tournant

son abside au parvis, devant le débouché de la rue

Saint-Pierre-aux-Bœufs qui montre l’entrée de l’église Saint-Pierre à

deux pas, derrière le pignon à tourelle du Bureau des pauvres. En face,

juste sous la tour du Nord, s’accote la petite église Saint-Jean le

Rond, humble et pauvre, toute petite, dont le pignon ne monte pas plus

haut que l’ogive du portail de la cathédrale.

Paris de siècle en siècle · 第 1 / 37 段