[Illustration:
PARIS
de Siècle en Siècle
par
A. ROBIDA
Imp. Eug. Marx (Atelier Belfand) Paris
]
PARIS
DE SIÈCLE EN SIÈCLE
OUVRAGES DE A. ROBIDA
LA VIEILLE FRANCE.--NORMANDIE. BRETAGNE. PROVENCE. TOURAINE. Quatre
volumes in-4º, illustrés de très nombreuses gravures dans le texte
et hors texte. (A la _Librairie illustrée_.)
LES VIEILLES VILLES D’ITALIE. Un volume in-8º raisin, illustré de
nombreuses gravures. (Maurice Dreyfous, éditeur.)
LES VIEILLES VILLES DE SUISSE. Un volume in-8º raisin, illustré de
nombreuses gravures. (Maurice Dreyfous, éditeur.)
LES VIEILLES VILLES D’ESPAGNE. Un volume in-8º raisin, illustré de
nombreuses gravures. (Maurice Dreyfous, éditeur.)
VOYAGES TRÈS EXTRAORDINAIRES DE SATURNIN FARANDOUL. Un fort in-8º
jésus, illustré de nombreuses gravures. (A la _Librairie
illustrée_.)
LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE. Un volume in-8º jésus, illustré de
nombreuses gravures. (A la _Librairie illustrée_.)
LE VINGTIÈME SIÈCLE. Un volume in-8º colombier, illustré de
gravures dans le texte et hors texte. (A la _Librairie illustrée_.)
VOYAGE DE MONSIEUR DUMOLLET. Un volume in-8º colombier, illustré de
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LE DIX-NEUVIÈME SIÈCLE. Un volume in-8º colombier, illustré de
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ŒUVRES DE RABELAIS, illustrées de très nombreuses gravures dans le
texte et de gravures hors texte en couleurs. (A la _Librairie
illustrée_.)
MESDAMES NOS AIEULES, DIX SIÈCLES D’ÉLÉGANCES. Un volume in-18
couronne illustré de très nombreuses gravures en noir et en
couleurs. (A la _Librairie illustrée_.)
ÉVREUX, IMPRIMERIE DE CHARLES HÉRISSEY
[Illustration:
A. Robida del et sculp A. Maire imp
LA REINE MARGUERITE DE VALOIS
_à l’hôtel de Sens_]
PARIS
DE SIÈCLE EN SIÈCLE
TEXTE, DESSINS ET LITHOGRAPHIES
PAR
A. ROBIDA
[Illustration]
PARIS
A LA LIBRAIRIE ILLUSTRÉE
8, RUE SAINT-JOSEPH, 8
_Tous droits réservés._
A MON AMI
CHARLES NORMAND
PARISIEN DE PARIS
SECRÉTAIRE GÉNÉRAL DES AMIS DES MONUMENTS PARISIENS
_Toujours sur la brèche pour la défense des intérêts_
_artistiques de Paris toujours menacés._
A. ROBIDA
[Illustration: LE PONT-NEUF ET LA POINTE DE LA CITÉ AU XVIIᵉ SIÈCLE]
CHAPITRE PREMIER
L’ILE BERCEAU
Le cœur de Paris et ses déplacements.--Lutèce gauloise.--Le village
insulaire entre marais et forêts.--L’arrivée du Romain.--Premier
siège et premier incendie.--Camulogène et Labiénus.--Lutèce
gallo-romaine.--Le premier coup d’État militaire.--Un Empereur de
Paris.--Le Palais de Julien aux Thermes.--Les Nautes.--Les arènes
parisiennes.--Lutèce mérovingienne.--Sainte-Geneviève.--Le Palais
des Comtes de Paris dans la Cité.--Les marchands de l’Eau.
[Illustration: PETITE TOURELLE DE L’HOTEL DE SENS]
A chaque étape de sa vie, à chaque mouvement de sa croissance, les
siècles passés ont vu notre Paris, faisant craquer sa ceinture et se
dépouillant de son enveloppe, s’épanouir en d’autres conditions au
soleil des idées nouvelles, revêtir, sous une armure de défense plus
solide et plus large, un vêtement tout neuf, enrichi et décoré suivant
les modes alors triomphantes, lesquelles constituent parfois un progrès
et un embellissement, mais parfois aussi, par malheur, n’apportent que
de regrettables modifications.
Une capitale est un organisme et Paris plus que nulle autre.
Mais dans cet organisme de la ville en perpétuelle transformation, en
même temps que l’enveloppe se modifie, le cœur change de place. Il était
ici, en ce siècle, sur cette rive du fleuve; au siècle prochain, il sera
là-bas, de l’autre côté. Il fut au milieu du fleuve d’abord, aux
premiers vagissements de Paris, dans l’île où naquit la petite Lutèce,
puis il passa l’eau, sembla se fixer un instant sur la montagne
Sainte-Geneviève, à l’ombre des palais gallo-romains, qu’après Constance
Chlore, Julien et les magistrats romains, habitaient les terribles chefs
francs,--pour revenir en son île avec les évêques et les rois, entre la
cathédrale et le palais, ensuite pour refranchir encore le fleuve, mais
de l’autre côté, et gagner la ville nouvelle, la ville bruyante et
commerçante qui s’agite sur la rive droite...
Et le cœur vagabond ne quittera plus cette rive, il se contentera
d’avancer bond par bond, du côté où va le soleil, pendant que la ville
se gonfle et s’agrandit, pousse au loin ses rues interminables, dévore
les marais, les champs, les vignes, les parcs, les taillis, boit les
petites rivières qu’elle rencontre, absorbe les villages, les châteaux,
les bourgs, étale à l’infini ses palais et ses maisons sur un territoire
qui, pour le bourgeois de jadis, était l’horizon lointain, perdu dans le
vague du couchant!
Le cœur de Paris, ce fut d’abord l’île-berceau, où, dans un paysage vide
et silencieux, au seul murmure du fleuve, tranquille alors et libre de
s’élargir à l’aise sur des berges incertaines, s’éveilla la Lutèce
gauloise, sous les saules, entre quelques chaumières rondes à toits
coniques.
Le cœur de Paris, de la Lutèce gallo-romaine et mérovingienne, ce fut la
_Cité_ naissante, l’île déjà pleine et débordant sur la rive gauche; ce
fut aussi la montagne de Geneviève, où montèrent la garde le soldat
gaulois des empereurs romains et le rude compagnon de ces chefs francs
qui devinrent les rois de la petite France naissante aussi,--la montagne
que se partagèrent le cloître qui prie et l’université qui médite et
enseigne; ce fut le quartier des manoirs féodaux groupés autour de
l’hôtel Saint-Paul et de l’hôtel des Tournelles,--palais des rois de
France alors que le Louvre attend encore son heure,--le quartier du
Marais--lequel, avec la place Royale aux arcades simples et nobles,
resta centre aristocratique jusqu’au grand siècle;--ce fut aussi le
Pont-Neuf, la grosse artère où toute la vie de Paris passe et repasse.
Puis, étape nouvelle, le cœur de Paris avance et se fixe tout près des
édifices royaux du Louvre et des Tuileries, abandonnés par leurs hôtes
pour Versailles où se ressentent moins les soubresauts du Paris toujours
bouillonnant et grondant en perpétuelles mutineries. Le cœur de Paris
bat sous les galeries du Palais-Royal, demeure élevée par le grand
cardinal et devenue le palais de la branche cadette des Bourbons.
Il oscille pendant un siècle, retournant parfois, aux jours sombres,
vers la Grève où le terrible Hôtel de Ville couve les révolutions; il
monte au commencement de notre temps vers les nouveaux boulevards
brillants, étincelants et bourdonnants, jadis simples fossés d’enceinte
sur la campagne et devenus centre de la vie parisienne pendant la course
de notre XIXᵉ siècle.
[Illustration: LUTÈCE GAULOISE. POINTE DE L’ILE AVEC LES ILOTS SUR
LESQUELS PASSE LE PONT-NEUF ACTUEL]
On perçoit le battement de ce cœur entre l’Opéra flamboyant et l’église
de la Madeleine, temple grec dédié à la Gloire par Napoléon; mais ce
cœur jamais fixé se porte de plus en plus en avant et marche vers les
Champs-Élysées, vers l’ouest, vers les immenses quartiers aux splendides
hôtels tout battant neufs, quartiers trop cosmopolites, où peut-être, de
transformation en transformation, naîtra un Paris trop différent du
Paris de l’histoire, une grande Cosmopolis, capitale internationale aux
qualités essentielles évaporées et n’ayant point gardé la saveur du
terroir lutécien.
* * * * *
Temps lointains;--pour la Gaule aux vastes forêts, l’histoire commence à
peine et pourtant les légions de Rome, bientôt, vont y trouver des
villes importantes, du commerce, quelques routes--peu nombreuses il est
vrai, fleuves et rivières en tenant lieu,--des tribus puissantes mais
mal confédérées, des peuples divisés qui ne sauront point se réunir
contre l’ennemi commun. Des cités en nombre considérable existaient.
Sans parler des côtes méditerranéennes, aux villes prospères et policées
étendant au loin leur commerce maritime, l’intérieur du pays présentait
d’importantes agglomérations urbaines, s’élevant à quelque point de
passage sur les rives des fleuves principaux, ou serrées dans des
murailles de défense sur la crête de quelque abrupt mamelon. Parmi des
centaines de petites cités dont beaucoup gisent encore en ruines sous
quelques pouces de terre en des coins inconnus, Chartres, Tours, Rouen,
Bordeaux, Reims, Nevers, Sens, Beauvais, etc., possédaient déjà des
édifices imposants et une certaine splendeur, telle Bourges, que les
Bituriges au temps de Vercingétorix ne purent se résoudre à détruire
pour faire le désert à l’approche des Romains.
Alors que plusieurs de ces villes formaient un chapelet de petites
capitales pleines de sève ardente, ayant même une vie politique, dans
cette Gaule déjà même livrée au pouvoir dangereux de l’éloquence,
Lutèce, plus modeste, toute petite et ne pressentant point ses
destinées, vivait dans son île du commerce de sa batellerie, du
transport des marchandises lui arrivant du Sud-Est par la haute Seine,
et du Nord par les affluents divers.
Le long de halliers et de taillis se ramifiant aux profondes forêts au
milieu desquelles l’Oise se fraie un chemin, la Seine, large et semée
d’îlots, descend lentement vers la mer, coulant en méandres gracieux à
travers des plaines fertiles et de belles collines.
Ici, à la place des immenses murs de pierre qui l’encaissent aujourd’hui
et contiennent aux grandes eaux ses désirs de flâneries en dehors du lit
régularisé, c’est à cette époque une verdoyante plaine basse, aux arbres
mouillés, que nous apercevons, un marécage où le vent fait onduler avec
de soudains et harmonieux frissons, les longues étendues de roseaux où
s’abritent des barques de pêcheurs, et sur lesquels planent des vols
d’oiseaux de rivière et tournoient les canards sauvages.
Un archipel non moins verdoyant balance ses grands arbres au milieu de
la Seine, c’est une flottille d’îles et d’îlots dont beaucoup ont
disparu aujourd’hui, rongés peu à peu, dévorés par le fleuve, ou bien
que l’homme a supprimés.
Iles et îlots se suivent ainsi à la file jusqu’à l’horizon; la plus
grande île de l’archipel parisien, c’est la _Cité_ d’aujourd’hui, grande
et noble nef suivie de ses chaloupes, les deux îles qui se nomment au
moyen âge l’île Notre-Dame et l’île aux Vaches et qui, réunies sous
Louis XIV, s’appellent maintenant l’île Saint-Louis, plus loin l’île aux
Javiaux ou Louviers, maintenant soudée à la rive droite sous l’ancien
Arsenal.
Une quatrième et une cinquième île, deux îlots plutôt, précèdent la
grande nef que forme la Cité, ce sont les îlots de Bussy et de la
Jourdaine où Philippe le Bel brûla les templiers et qui, réunies et
constituées en terre-plein du Pont-Neuf, portent aujourd’hui la statue
du Vert-Galant. Deux ponts de bois reliaient Lutèce aux oseraies de la
rive, deux ponts bien modestes, qui cent fois détruits se perpétueront à
peu près sur le même point et deviendront le pont au Change et le pont
Saint-Michel.
Voilà le calme paysage parisien de ces temps, le premier décor de la
série aux immenses changements; des îles au fil de l’eau, des marécages
pour premier plan, marais dont le souvenir se retrouve encore dans le
nom du quartier aux vieux et riches hôtels; au loin, de vertes collines,
dominées par les croupes bien dessinées de Montmartre, puis des bois,
des taillis où se cachent des villages qui sont alors peut-être aussi
importants que Lutèce en son île et que Lutèce, débarquant en terre
ferme, englobera l’un après l’autre.
* * * * *
Depuis des années, la Gaule lutte contre l’envahisseur, contre le
Romain, âpre conquérant qui n’apporte sa civilisation aux peuples
qualifiés par lui de barbares,
[Illustration: LUTÈCE INCENDIÉE A L’ARRIVÉE DES ROMAINS]
que pour organiser l’exploitation savante et régulière de ces peuples,
pour pomper leur or et leur sang, destinés à alimenter son luxe et ses
plaisirs. La civilisation romaine s’avance précédée du carnage et de
l’incendie. La Gaule sans cohésion, morcelée en cent peuples rivaux l’un
de l’autre, est dévorée morceau par morceau, malgré la bravoure de ses
enfants, qui se brise devant la tactique supérieure des légions
romaines.
Cependant ce fut dans un moment où la Fortune semblait se retourner et,
attendrie par tant d’efforts désespérés, gagnée par tant de farouche
courage, se déclarait un instant pour la Gaule, que tomba la pauvre
petite Lutèce. Les Romains venaient de subir une défaite au siège de
Gergovie, suivie d’autres revers sur la Loire. Vercingétorix, le
généralissime des nations celtiques un instant réunies, tenait César en
échec; l’espoir renaissait.
Ce fut alors que le lieutenant de César, Labiénus, manœuvrant avec
quatre légions entre Sens et Paris pour venir en aide à César arrêté sur
la Loire, s’approcha du pays des Parisii.
Pour l’histoire, c’est la première fois que la bourgade gauloise à peine
née, future capitale de la France, entend sous ses murs gronder la
terrible rumeur de la guerre, qu’elle entendra si souvent ensuite dans
le cours des siècles,--rugissement des luttes intestines ou bien heurt
violent des invasions étrangères aux tours de bois des Gaulois, aux
donjons des rois de France, aux bastions à la Vauban du Paris de 1870.
Les buccins des légions romaines vont sonner sous les faibles murs de
Lutèce, premières clameurs de l’immense vacarme que ce petit coin des
rives de la Seine, marqué par le destin, entendra maintenant, de siècle
en siècle, des cris de carnage asiatiques des hordes d’Attila, des
stridents ronflements de la trompe de guerre des barques normandes aux
ronflements des bombardes des Anglais,--des arquebusades de la Ligue aux
roulements de tambours des sections révolutionnaires,--des hourras des
cosaques de 1814 aux sifflements des obus Krupp de la Germanie
reconstituée, ou des canons révoltés de 1871...
Sous les maisonnettes en flammes de la pauvre Lutèce, la tactique
romaine eut encore raison des armes gauloises. Le vieux Calmuken ou
Camulogène, chef aulerque de la basse Seine, menant des contingents
aulerques, bellovaques et parisiens, chercha vainement le corps à corps
avec l’ennemi pour le jeter dans le fleuve. Mais par des voltes rapides,
des contremarches, des passages soudains de la rive gauche de la Seine à
la rive droite, Labiénus trompa le chef gaulois: les Romains, après une
tentative avortée dans les marais à l’embouchure de la Bièvre, passèrent
la Seine à Melun pour attaquer par la rive droite. Mais sur cette rive,
devant Lutèce incendiée et abandonnée, avec Camulogène en face, et par
derrière un corps de Bellovaques qui approchait, Labiénus se trouva tout
à coup en un péril pressant; il en sortit par un coup d’audace heureux,
par un passage nocturne du fleuve sur cinquante bateaux amenés de Melun.
Le choc eut lieu sur la rive gauche au-dessus ou au-dessous de Paris, on
ne sait au juste: pour les uns entre Choisy-le-Roy et Vitry, pour les
autres entre Sèvres et Meudon, à l’endroit où fument les cheminées de
tant de bruyants restaurants alignés sur les berges d’une gracieuse
boucle de la Seine aimée de nos pêcheurs à la ligne et de nos
canotiers,--probablement sur les deux points à la fois, Labiénus ayant
passé à Sèvres et s’étant rabattu de là sur les positions occupées par
le gros de l’armée gauloise en amont de Lutèce. Camulogène et tous ses
soldats cramponnés au sol se firent tuer jusqu’au dernier et, sur les
rangs accumulés de cadavres gaulois et romains, Labiénus, ayant conquis
un passage chèrement payé, eut tout juste la force de conduire les
débris de ses légions chez les Senones.
Que reste-t-il de cette première Lutèce entrée dans l’histoire par sa
destruction au temps de César? quelles traces matérielles des Parisiens
du temps pourrions-nous aujourd’hui retrouver encore? Rien ou presque
rien, peut-être quelques pierres grossières ressaisies au plus profond
de notre sol, dans les fouilles opérées pour la construction des
édifices de la Cité actuelle.
Une seconde Lutèce allait renaître bientôt des cendres de la première.
La guerre terminée, les Romains définitivement établis en Gaule, le
nouvel ordre de choses accepté, de grands progrès matériels
s’effectuèrent rapidement. La _paix romaine_ opère une complète
transformation, les villes détruites se relèvent, de grandes voies
parfaitement entretenues relient les unes aux autres ces vieilles cités
gauloises devenues municipes romains, qui se parent bien vite de grands
monuments taillés sur le patron des édifices de la métropole lointaine.
[Illustration: LES LÉGIONS GAULOISES PROCLAMENT JULIEN EMPEREUR]
Après les légions, c’est l’invasion des lettres et des arts latins, qui
s’infiltrent avec une surprenante facilité jusqu’aux extrémités de la
terre des Druides et font marcher ensemble la transformation matérielle
et la transformation morale; les mœurs, les usages, les costumes de Rome
sont adoptés partout et font de l’ancienne _Gaule chevelue_ une _Gaule à
toges_ très romaine.
Cette Lutèce gallo-romaine, il nous est plus facile de nous la figurer
que la petite Lutèce gauloise; quatre siècles de vie romaine en avaient
fait une jolie ville décorée de vrais monuments, blanche et riante dans
sa ceinture mouvante, si limpide alors.
L’empereur Julien l’appelle _sa chère Lutèce_; il y a passé
quelques-unes des saisons de loisir que pouvaient lui laisser et tous
les soucis de l’empire, et les armées à conduire contre les Francs et
les Germains,--ce nouveau péril s’élevant à l’horizon de la ville
latine. Il vint en 358 et 359, après sa victoire sur les Germains dans
les plaines d’Argentoratum (Strasbourg), s’y reposer au milieu de ses
amis lettrés et philosophes, et il a tracé de la ville et de la vie
qu’il y menait un intéressant croquis:
«Je me trouvais pendant un hiver à ma chère Lutèce (c’est ainsi qu’on
appelle dans les Gaules la ville des Parisiens); elle occupe une île au
milieu d’une rivière: des ponts la joignent aux deux bords. Rarement la
rivière croît ou diminue: telle elle est en été, telle elle demeure en
hiver: on en boit volontiers l’eau très pure et très riante à la vue.
Comme les Parisiens habitent une île, il leur serait difficile de se
procurer d’autre eau. La température de l’hiver est peu rigoureuse, à
cause, disent les gens du pays, de la chaleur de l’Océan, qui n’en étant
éloigné que de neuf cents stades, envoie un air tiède jusqu’à Lutèce:
l’eau de mer est en effet moins froide que l’eau douce. Par cette
raison, ou par une autre que j’ignore, les choses sont ainsi. L’hiver
est donc fort doux aux habitants de cette terre; le sol porte de bonnes
vignes; les Parisii ont même l’art d’élever les figuiers en les
enveloppant de paille de blé comme d’un vêtement, et en employant les
autres moyens dont on se sert pour mettre les arbres à l’abri de
l’intempérie des saisons.»
[Illustration: LE CLOS DE LAAS ET LE PALAIS DES THERMES]
Ces figuiers que les Parisii savaient protéger contre les rigueurs de
l’hiver sont encore cultivés de la même façon sur un point des environs
de Paris, à Argenteuil, où, souvenir plus ancien, sur les hauteurs
dominant la Seine et l’immense plaine parisienne, un dolmen recouvre
les os de quelque chef parisien préhistorique.
Le palais où ces lignes furent écrites par l’empereur existe encore, il
n’était point dans l’île, car déjà Lutèce avait débordé sur les rives,
couvrait de naissants faubourgs le débouché des voies romaines de la
rive droite et se doublait presque d’une seconde ville sur la rive
gauche.
Le grand palais romain si longtemps enfoui et méprisé, aujourd’hui
annexe de notre musée de Cluny, était construit depuis une cinquantaine
d’années peut-être lorsque Julien, vers 356, y résidait. Il présentait
un très grand développement et bien des parties, les plus importantes
probablement, ont dû se perdre sous les constructions élevées au moyen
âge à leurs dépens. Ces superbes voûtes romaines, ces salles
majestueuses que nous admirons enchâssées dans la verdure d’un beau
jardin, précieuses reliques servant elles-mêmes de reliquaire à tant de
joyaux du passé, disparaissaient naguère sous un amas de maisons
serrées, de bicoques accrochées aux vieilles pierres, entassées sur les
reins des voûtes, heureusement d’une solidité à toute épreuve. Des
salles étaient à peu près bouchées par les décombres, d’autres
défigurées, éventrées, misérables, servaient de caves, écuries ou
remises, à une foule de petites industries.
[Illustration: PARIS MÉROVINGIEN.--LA POINTE DE LA CITÉ]
Derrière des murs énormes au fond de ces voûtes obscures, aux sombres
pierres coupées d’assises de briques, des chevaux au râtelier frappaient
de leurs fers le pavé romain et des tonneliers chantaient en cognant sur
les douves de leurs tonneaux; au-dessus, dans l’enchevêtrement des
bâtisses, des jardins s’étaient établis sur six pieds de terres
rapportées on ne sait quand ni comment, de vrais jardins suspendus où
poussaient des légumes et des arbres fruitiers. L’entrée des ruines à la
fin du siècle dernier était rue de la Harpe, au fond de la cour d’une
maison à l’enseigne de la Croix de fer, où les coches de Laval et
différents services de messageries avaient leur installation.
Racheté par l’État sous la Restauration, le palais des Thermes, ou ce
qu’il en restait, apparut au jour, désobstrué, débarrassé des maisons
assises sur ses puissantes épaules, de tous les appentis parasites et de
son clos de pommiers aériens. Les parties consacrées à l’habitation ont
disparu complètement; seuls les Thermes ont survécu à tant de causes de
destruction et nous pouvons à Paris admirer ces vastes salles purement
romaines, le tepidarium, salle des bains chauds et le frigidarium, la
grande salle des bains froids, immense et haute nef au berceau
majestueux, aux fortes murailles percées de niches profondes et
d’arcades robustes, les unes bouchées, les autres encadrant de leurs
doubles archivoltes un coin de la verdure lumineuse des jardins.
Quelles étaient l’étendue, la physionomie d’ensemble et les dispositions
exactes du palais des Thermes? Avec ce qui nous en reste nous ne pouvons
plus que chercher à le deviner. Tant de salles ont été complètement
détruites autour du noyau subsistant. Un écrivain qui l’a vu au XIIᵉ
siècle, Jean de Hauteville, dit emphatiquement du palais: «Les cimes
s’élèvent jusqu’aux nues et les fondements atteignent l’empire des
Morts.» La deuxième partie de la phrase est toujours exacte, tant de
souterrains ou de tronçons de souterrains circulent sous les
constructions restées debout et s’enfoncent sous les terrains
environnants.
Au temps de Julien, au temps des rois mérovingiens, qui succédèrent aux
empereurs, le palais des Thermes, les dépendances et les jardins
occupaient un immense terrain depuis Saint-Germain des Prés jusqu’à la
rue Saint-Jacques, sur les pentes de la montagne Sainte-Geneviève (_mons
Lucotitius_), où des vignes et des maisons de campagne se chauffaient au
soleil; le vieil aqueduc d’Arcueil amenait aux hôtes du palais l’eau des
sources de Rungis que l’aqueduc moderne verse encore à Paris. Sur
l’emplacement du jardin du Luxembourg était un camp romain. C’est là, en
360, Julien n’étant encore qu’un général victorieux, rival malgré lui de
l’empereur Constance, que les légions rassemblées à Lutèce, parmi
lesquelles se trouvaient deux légions gauloises, proclamèrent Julien
empereur. Au milieu de la nuit, échauffés par un banquet, les
légionnaires gaulois, brandissant des torches et des épées, forcèrent
les portes du palais barricadé, saisirent Julien, l’élevèrent comme un
roi barbare sur un bouclier. Première révolution dont Paris ait été le
théâtre, quelque chose comme un 18 Brumaire exécuté un peu malgré celui
qui en profitait.
Au moyen âge ces jardins du palais si étendus, enclos de fortes
murailles, devinrent le Clos de Laas qu’envahirent peu à peu, en le
morcelant, des couvents et des maisons.
Lutèce proprement dite, dans son île, quatre siècles après l’arrivée des
Romains et peu avant celle des Francs, ne ressemblait plus à la
bourgade gauloise bercée par la rivière. Elle avait l’aspect de toutes
les villes romaines; l’île couverte de maisons de pierres, entourée
d’une enceinte à tours carrées, montrait çà et là quelque colonnade,
quelque monument à la forte carrure. En avant des deux ponts qui la
reliaient aux rives, s’élevaient des ouvrages militaires; tout à fait à
la pointe de l’île se trouvait le palais habité par les préfets de
l’empereur, magistrats de la région, construction dont on a retrouvé des
traces nombreuses dans les fouilles du Palais de justice et à laquelle
succédèrent sur le même emplacement le palais de Saint-Louis, le logis
de Philippe le Bel, ce précieux édifice qui fut retrouvé il y a trente
ans noyé dans les bâtiments de l’ancienne préfecture de police et que la
pioche, irrespectueuse de l’histoire, démolit sans pitié, pour
l’édification de l’énorme façade égyptienne (!) de la cour d’assises,
imitation d’un temple de Dendérah (!) aussi peu à sa place que les
imitations de Parthénons qui se voient, hélas! en tant d’endroits
n’ayant rien de grec ni d’égyptien.
Devant le palais s’étendait le forum, puis venaient les maisons pressées
de la ville et à l’autre extrémité de l’île, la première cathédrale de
Paris, c’est-à-dire un temple dédié à Jupiter, dont il subsiste encore
sans doute bien des débris sous Notre-Dame, outre ceux qu’on en a
retirés. Dans le chœur de la cathédrale, juste sous les autels
chrétiens, des fouilles en 1711 mirent au jour des débris de l’autel de
Jupiter, des bas-reliefs grossiers représentant les dieux gaulois et
romains fraternellement réunis, Jupiter, Vulcain, Esus, le Mars des
Gaulois, et Cernunnos ou Cervunnos, sculptures d’un style barbare
accompagnées de l’inscription suivante:
«_Sous Tibère Auguste, les Nautes parisiens ont publiquement élevé cet
autel à Jupiter très bon, très grand._»
Les précieuses pierres ont été rejoindre au musée des Thermes bien
d’autres débris de la même époque, déterrés un peu partout dans la Cité
et sur différents points du sol parisien. Ces trouvailles fournissent
une nouvelle preuve de cette sorte de loi historique que les monuments
de même ordre se perpétuent généralement à la même place, le palais sous
le palais, le temple sous l’église.
En avant du palais, sur le petit bras de la Seine, la muraille
d’enceinte de Lutèce, trempant dans l’eau, s’ouvrait pour une porte de
rivière, un débarcadère monumental pour les bateaux des Nautes, orné
d’un portique dont les colonnes, retrouvées en 1848, portaient la trace
profondément marquée des cordages ayant amarré les barques à leur base.
En arrière de ce portique s’élevait, pense-t-on, un temple de Mercure,
qui sans doute était en même temps une sorte de bourse, un lieu de
réunion pour les Nautes, près du port de débarquement de leurs
marchandises.
Elle était bien petite encore, notre Lutèce, car son mur d’enceinte
retrouvé sur divers points, près de Notre-Dame ou sous le palais,
s’alignait assez fortement en arrière des quais actuels, et cette
fortification était assez faible, car elle avait été élevée à la hâte,
avec des débris d’édifices rasés dans les faubourgs par mesure de
défense, afin de dégager les abords de la place lors des invasions
barbares. Ces faubourgs formés le long des voies au nord et sur les
pentes du mont Lucotitius au sud, au pied du grand palais, devaient
former avec la cité une agglomération d’une certaine importance déjà,
si l’on en juge par les ruines des Arènes parisiennes, dégagées depuis
1869.
Le gallo-romain de Lutèce, le négociant affairé sur ses ballots de
marchandises arrivant par les routes de terre ou par bateau, plaidait
devant les magistrats au Palais actuel, faisait ses dévotions au temple
de Jupiter, où ses fils des siècles suivants ont élevé la majestueuse
Notre-Dame; ou s’en allait pèleriner aux temples de Mercure et de Mars
qui couronnaient la colline de Montmartre et dont les ruines ont
subsisté côte à côte avec les moulins et l’abbaye, jusqu’au XVIIᵉ
siècle, édifices considérables puisqu’il paraît que de la plus grande
partie du territoire des Parisii on pouvait les apercevoir, comme on
peut de nos jours, au-dessus de Montmartre enveloppé par la grande
ville, apercevoir de si loin la colossale masse de l’église du
Sacré-Cœur, toute blanche et non terminée encore.
[Illustration: PALAIS DES THERMES.--LA GRANDE SALLE AU XVIIIᵉ SIÈCLE]
Ce Parisien gallo-romain, nous pouvons également nous le représenter
assis sur les gradins de l’amphithéâtre, dont les hautes arcades
superposées se dressaient parmi les verdures, sur le versant oriental du
mont Lucotitius; après tant d’années, après quinze siècles
d’enfouissement et d’oubli, depuis le temps où la crainte des invasions
franques fit jeter bas les hautes arcades et employer leurs pierres à la
construction du rempart de Lutèce, ces gradins ont été enfin en partie
remis au jour. L’existence de ces arènes sous les maisons du quartier
Saint-Victor était connue depuis longtemps; cela s’appelait au moyen
âge, par tradition, le Clos des Arènes sur le territoire de l’abbaye de
Saint-Victor, mais l’emplacement exact était oublié; des maisons serrées
s’étaient juchées sur les arènes remblayées par
[Illustration: LE PALAIS DES THERMES]
les décombres, et beaucoup possédaient des caves pratiquées dans les
couloirs, des trous inconnus et mystérieux revêtus de puissantes
maçonneries dont on ne s’expliquait pas l’origine. En 1869, lors du
percement de la rue Monge, une moitié de l’amphithéâtre reparut soudain
à la lumière, profondes excavations, gradins écroulés, tas de pierres
bouleversées. La découverte de ces arènes perdues fit du bruit quelque
temps, puis survint 1870 et Paris sous les obus eut à songer à bien
autre chose qu’à déterrer ses antiquités. Une invasion avait causé la
ruine des arènes, une autre invasion fut cause de la ruine de ces
ruines, remblayées de nouveau impitoyablement et recouvertes par les
bâtiments des dépôts et ateliers de la Compagnie des omnibus, malgré la
défense désespérée d’un Comité de savants. Quelques sculptures furent
envoyées dans les musées et ce fut fini du monument. C’était une moitié
de l’hémicycle qui redisparaissait ainsi après avoir quelque temps revu
le ciel de la Gaule.
Enfin tout récemment de nouveaux travaux dégagèrent à son tour l’autre
moitié, le second demi-cercle apparut avec une dizaine des gradins sur
lesquels venaient s’asseoir pour les jeux sanglants importés de Rome,
les Lutéciens romanisés du IVᵉ siècle et qui servent aujourd’hui aux
ébats des gamins de la rue Mouffetard, assez peu soucieux de leurs
ancêtres.
Peut-être un jour recherchera-t-on l’autre moitié volontairement perdue,
afin de rendre à Paris son amphithéâtre complet, dont l’ampleur
permettra d’évaluer, par la comparaison avec les amphithéâtres d’Italie
ou de France le chiffre de la population de la Lutèce gallo-romaine.
Le monde romain attaqué sur tous les points s’écroulait ou s’émiettait
sous le choc des armées barbares. Chaque chef de tribu important
cherchait à se tailler sa part, Sicambres, Francs, Alains, Burgondes,
Wisigoths s’arrachaient des morceaux de la Gaule. A barbare, barbare et
demi; derrière ceux-ci qui s’étaient établis et lotis, et cessaient de
ravager le pays où ils se fixaient, s’avançait un ennemi plus farouche,
l’effroyable ravageur asiatique, poussé par le vertige du carnage et de
la destruction. C’était Attila et ses hordes qui venaient de saccager
toutes les villes de l’est, Trèves, Reims, Metz. Devant l’ouragan
dévastateur, la pauvre Lutèce, derrière son faible rempart, dut se
croire à son dernier jour.
C’est à ce moment que se place la légende de sainte Geneviève de
Nanterre, non simple bergère quand elle prit le voile, mais fille
d’habitants notables, chrétiens ardents en relation avec l’évêque saint
Germain d’Auxerre. Comme les Parisiens découragés à l’approche des
terribles Huns allaient se décider à abandonner leur ville, Geneviève
s’interposa, elle leur rendit le courage et leur prédit que l’invasion
respecterait Paris. L’événement ayant réalisé ses prédictions,
Geneviève, fixée à Paris, écoutée, vénérée, devint à côté des évêques
comme une bergère d’âmes. Elle mourut au temps de Clovis et fut enterrée
dans la basilique de Saint-Pierre-et-Saint-Paul fondée par Clovis sur le
mont Lucotitius, où Clovis et Clotilde eurent à leur tour leur
sépulture, et qui devint par la suite, de reconstruction en
reconstruction, l’abbaye de Sainte-Geneviève, c’est-à-dire le lycée
Henri IV actuel et notre Panthéon, sarcophage des grands hommes.
Que devient Paris dans la confusion de ces temps, quand les royaumes
francs se font, se défont et se refont, et qu’un monde nouveau
s’organise? L’obscurité enveloppe ces commencements laborieux, il ne
surnage d’autres souvenirs que les grands faits, les guerres, les
massacres, les alliances, les absorptions de peuples...
Le municipe gallo-romain, peu à peu, devient la capitale politique de
ces rois barbares qui, lorsqu’ils ne sont pas en expéditions, vivent au
loin, dans leurs châteaux de bois entourés de fermes et de forêts.
Paris christianisé remplace ses temples par des églises, les édifices
romains disparaissent; les monuments qui s’élèvent sont rudes et
grossiers, mais si leur architecture n’est plus la copie régulière des
monuments de Rome elle laisse deviner, sous sa rudesse barbare, la sève
d’un art national qui s’élabore et se prépare à dominer tous les autres,
quels qu’ils soient, par les merveilles romanes et ogivales.
Le roi ou quelque leude investi du titre de comte de Paris, ou bien un
maire du palais de rois fainéants, réside dans le Palais de Julien ou
dans celui de la Cité. Paris, malgré les désordres et les misères du
temps, continue à prospérer matériellement, puisqu’il s’agrandit et
déborde sur les deux rives.
[Illustration: LES ARÈNES DE LUTÈCE RETROUVÉES]
Les grandes abbayes se fondent dans la banlieue, s’entourent de
murailles à l’abri desquelles viennent se grouper des habitations,
embryons de bourgs que Paris enveloppera et absorbera un jour: l’abbaye
de Sainte-Geneviève, proclamée patronne de Paris, sur qui elle semble
veiller de la hauteur où le monastère est assis; l’abbaye de
Saint-Germain des Prés, au milieu des prairies, presque sur la Seine,
fondée par Childebert au VIᵉ siècle; l’abbaye de Saint-Denis, bourg plus
éloigné, annexe de Paris que Paris n’a pas encore atteint, fondée en
l’honneur du légendaire évêque de Lutèce, au IIIᵉ siècle, martyrisé à
Montmartre, patron de Paris et des vignobles parisiens, quand il y avait
encore des vignobles parisiens. Des églises s’élèvent dans les faubourgs
et dans l’île, petites églises de la cité qui se perpétueront, et qui
disparaîtront dans les démolitions de la Révolution ou dans la grande
transformation entreprise de nos jours dans l’île mère.
Et les siècles passent. La France et Paris se bâtissent peu à peu sous
la rude main des chefs mérovingiens, sous celle des maires du palais
quand la race de Klodowig s’abâtardit, quand le trône hissé sur les
cadavres de frères, d’oncles ou de neveux n’est plus qu’un simple
fauteuil pour ses faibles successeurs.
Quatre bœufs attelés d’un pas tranquille et lent
Promenaient dans Paris le monarque indolent,
... ils le promènent de Paris à ses villas des environs, tandis que le
duc Pépin ou Charles-Martel conquiert le pouvoir réel, gouverne et
guerroie en son propre nom sans s’occuper du faible titulaire de la
couronne.
Le commerce de Paris prospère, les Nautes, ces négociants lutéciens,
s’appellent maintenant les _marchands de l’eau_, et forment une _hanse_
ou ligue marchande dont les opérations s’étendent au loin, association
qui deviendra au moyen âge la corporation prépondérante parmi les
métiers et fournira les Prévôts des marchands.--Là est l’origine de la
municipalité parisienne, le lien qui rattache à travers les âges les
édiles de nos jours, les terribles hommes de la commune de 1793, les
chaperons bleus et rouges d’Étienne Marcel, les négociants de la rivière
d’il y a dix siècles aux nautes gallo-romains. La nef qui vogue sur
l’écusson de Paris, on la trouve déjà au palais des Thermes, figurée par
les proues des navires sculptées aux retombées des voûtes, et s’il faut
choisir parmi les étymologies incertaines, il est bien probable que
cette nef emblématique rappelle aussi le nom de la ville, Paris en
langue celtique devant signifier Bateau et Parisii bateliers, comme
Lutèce signifiait, dit-on, _habitation au milieu de la rivière_, ou
l’île aux Corbeaux, ou l’île blanche, ou autre chose, au gré des
étymologistes.
[Illustration: LUTÈCE]
[Illustration: HENRI III ALLANT POSER LA PREMIÈRE PIERRE DU PONT-NEUF LE
31 MAI 1578]
[Illustration: A NOTRE-DAME] CHAPITRE II
LA CROISSANCE
La cité de Paris.--Le temple de Jupiter devient l’église cathédrale
Notre-Dame de Paris.--Les petites églises de la Cité.--Saint-Jean
le Rond et les Enfants trouvés.--Très haut et très puissant
seigneur le chapitre de Notre-Dame.--Le cloître et ses premières
écoles.--Guillaume de Champeaux et Abélard.--Naissance de
l’Université.--Les légendes: le diable Biscornette.--L’anneau de la
Vierge.--Le grand Jeusneur.--Folies et mascarades des fêtes de
l’âne, des fous et des innocents.--Diables, guivres et chimères.
[Illustration: A NOTRE-DAME]
Enfin le XIIIᵉ siècle,--qui mérite autant que le XVIIᵉ, pour la France
arrivée à son complet développement, le nom de grand siècle,--le grand
siècle du moyen âge va se lever sur un monde sortant de la confusion,
rajeuni, plein de sève et de force, et sur une société organisée tout
autrement que nous la comprenons maintenant, posée sur d’autres bases,
mais fortement constituée et douée d’une vitalité assez vigoureuse pour
affronter les siècles d’orages qu’elle aura bientôt à traverser.
C’est l’époque où le moyen âge, dans toutes ses institutions, se
rapproche le plus de son idéal et donne sa plus complète expression en
tout. C’est le siècle où la pensée s’efforce de se dégager des ténèbres
et des enveloppements de la scolastique, et entrevoit la science; où
l’Université fait de Paris la grande école des peuples et de la montagne
Sainte-Geneviève le plus haut sommet d’Europe; où l’art, le grand
magicien décorateur de la vie, après des siècles de tâtonnements et de
progrès vers le beau, arrive à un merveilleux et vraiment sublime
épanouissement.
Le cœur de Paris, à ce moment de son histoire, il est vraiment là, dans
l’île de l’antique Lutèce, dans cette glorieuse Cité où la grande
cathédrale, la nouvelle Notre-Dame, achève de se construire et domine de
ses tours, de sa flèche élancée, de ses mille pinacles dissemblables,
clochers, flèches, tours et tourelles hérissant l’île et les deux rives
du fleuve.
La Cité d’ailleurs est centre religieux par sa cathédrale et centre
politique par son palais, qu’habitent les rois, seigneurs de ce petit
jardin d’île de France auquel peu à peu, par l’adresse, la politique ou
la force, ils réunissent les seigneuries, les terres, les provinces,
arrondissant de plus en plus le domaine royal, noyau d’agglomération
dans le morcellement féodal.
Bien des édifices se sont remplacés l’un l’autre, sur l’emplacement du
temple gallo-romain où le Christ a succédé à Jupiter, en attendant qu’il
soit un instant remplacé par l’Être Suprême et la déesse Raison de 93.
Il y a eu d’abord au IVᵉ siècle une première église dédiée à saint
Étienne martyr, église à côté de laquelle s’éleva la cathédrale
mérovingienne bâtie au commencement du VIᵉ siècle par le roi Childebert,
en reconnaissance de la guérison d’une grave maladie. De cette
cathédrale, d’art encore à demi romain et non roman, il reste quelques
débris et une description du moine poète Fortunat qui célèbre ses
splendeurs en vers enthousiastes; les débris, des fragments de colonnes,
des chapiteaux corinthiens se peuvent voir au palais des Thermes. Une
particularité de cette église signalée par Fortunat, c’est que là pour
la première fois les fenêtres furent garnies de verrières transparentes
où «les feux tremblants de l’aurore naissante semblent se jouer jusque
dans les lambris»...
Près de dix siècles, la basilique mérovingienne, maintes fois réparée,
vécut cependant, malgré bien des accidents et des désastres soufferts au
temps des Normands. Elle avait presque l’âge de la cathédrale actuelle
lorsque fut décidée sa démolition. Cette basilique et la vieille église
Saint-Étienne accolée à son flanc sud tombaient sans doute en ruines,
malgré les incessantes réparations, et l’édifice ne répondait plus aux
exigences du temps. La cathédrale, comme on la concevait alors,--église
mère de la Cité, centre commun à tous, la maison de Dieu la plus
solennelle, autel privilégié entre tous, lieu de réunion du peuple pour
toutes les occurrences, joyeuses ou funestes, et pour certains, donjon
d’une puissance supérieure à toutes, ou pour le moins allant de pair
avec la plus haute,--la cathédrale demandait une ampleur de proportions
refusée aux autres églises et voulait être revêtue de toutes les
magnificences de l’art.
Développement naturel et superbe des beautés en germe dans l’art roman,
éclosion de toutes les fleurs poussées sur sa tige puissante, un art
nouveau surgit juste à point pour satisfaire aux conditions nouvelles,
au moment où jaillissent du sol de l’Ile de France agrandie de quelques
provinces, ces grandes cathédrales de Paris, Chartres, Laon, Reims,
Amiens, Senlis, Bourges, condensant tous les arts sublimes, toutes les
aspirations élevées, miracles de pierre pour lesquels les peuples
semblent avoir jeté comme en un brasier leur âme ardente, leur foi et
leurs trésors.
Et Notre-Dame de Paris, sous l’effort d’une génération, naquit, poussée
en cinquante années de travaux dans l’ensemble de sa structure, mais
demandant pour l’achèvement de sa merveilleuse parure de sculptures,
encore un siècle de labeurs et des centaines d’existences d’artistes, de
savants maîtres de l’œuvre et d’imagiers au patient ciseau.
[Illustration: 1711. DÉCOUVERTE DES DÉBRIS D’UN AUTEL DE JUPITER SOUS LE
CHŒUR DE NOTRE-DAME]
La Cité après saint Louis, c’est-à-dire lorsque Notre-Dame et la
Sainte-Chapelle, ces deux splendides joyaux de la couronne de Paris,
s’élèvent parfaits et achevés vers le ciel, forme un merveilleux
ensemble d’édifices et pendant trois siècles, c’est-à-dire jusqu’au
moment où l’on commencera à détruire ou dénaturer sa parure du moyen
âge, elle figurera au milieu de la Seine comme la gigantesque
représentation de la nef symbolique de son blason.
Cet aspect de nef moyen âge baignée par le flot de la Seine a frappé
tout le monde et, oubliant les _Nautes_, les bateliers de Lutèce, on a
voulu y voir l’origine de son emblème héraldique. C’est une de ces nefs
à château d’avant, et château d’arrière: à la proue le palais de saint
Louis, avec son jardin entouré de murs crénelés et la maison des étuves
en extrême pointe; la flèche aérienne de la Sainte-Chapelle au centre
pour grand mât; et vers la poupe, Notre-Dame élevant, majestueuse, sa
haute façade à grandes lignes régulières que dorent ou rougissent les
soleils couchants.
Dans ce noble vaisseau, d’un bord à l’autre il y a, outre ces deux
châteaux d’avant et d’arrière, des écoles, des hôpitaux, deux couvents,
cinquante-deux rues à maisons forcément bien serrées, bien enchevêtrées
les unes dans les autres, six impasses, des places, dix paroisses, vingt
et une églises ou chapelles.
_Le dit des rues de Paris_, rimé par Guillot vers la fin du XIIIᵉ
siècle, nomme seulement trente-six rues, certaines modifications,
certains percements de voies sur des emplacements d’hôtels ayant eu lieu
seulement après lui.
Guillot si fait à tous sçavoir
Que par deça _Grand pont_ pour voir
N’a que deux cents rues moins sis
Et en la Cite trente sis
Outre _Petit Pont_ quatre vingt
Ce sont dix moins de seize vingt,
Dedans les murs, non pas dehors.
Ces rues de la Cité du moyen âge, notre époque les a connues avant le
grand déblaiement de la Cité,--qui n’en a laissé que quelques-unes
toujours blotties à l’ombre de Notre-Dame--et les a remplacées par un
colossal amas de cubes de pierre tristes et monotones, par des casernes
et par un hôpital formidable, successeur du vieil Hôtel-Dieu, qu’on eût
mieux fait de transporter ailleurs, vers les coins inoccupés des
bastions de l’enceinte moderne.
Certes, nous les avons vues ces vieilles rues--ou ce qu’il en
restait--étroites et sombres avec des recoins sinistres, des maisons
noires et sordides, des carrefours moisis aux façades lépreuses
renversées en arrière, mais ce n’est point sur ce qu’il nous en était
parvenu, en certains endroits, vieux restes semblables à un décor de
cour des miracles rongé par l’usure des siècles, bariolé de
rafistolages, défiguré, enlaidi, dégradé par la misère, ce n’est point
sur ces tristes débris que nous devons juger la _Cité_ du moyen âge avec
son enclos du Cloître, ses nombreux édifices religieux, grands ou
petits, ses hôtels et ses rues marchandes.
Alors elles étaient jeunes, ces rues et ces maisons, alors elles
n’étaient point noires et nullement fétides; le moyen âge qui jonchait
de fleurs et de feuillages les nefs des églises et les cours des palais,
et qui jetait des verdures odoriférantes dans les salles des tribunaux,
partout où s’entassent des foules,--ce que nous ne songeons guère à
faire maintenant, le moyen âge n’aimait pas plus que nous les mauvaises
odeurs. Il n’aimait pas davantage l’obscurité et nous en avons pour
preuve les vastes ouvertures, les grands fenestrages des façades
d’autrefois, fenêtres qu’on a, depuis, bouchées et rapetissées en
largeur et en hauteur pour nous marchander l’air et la lumière. De ce
que nous les voyons en leur misère et leur décrépitude, ne concluons pas
que ces rues et ces maisons ont toujours eu leur triste aspect
d’aujourd’hui; le masque lamentable de la sénilité peut-il nous faire
juger de la beauté d’une figure en son printemps.
Mais pénétrons dans ce dédale serré de petites rues et par la rue
_Neuve-Notre-Dame_, débouchons sur le Parvis élevé sur un degré de cinq
marches disparues depuis par le lent exhaussement du sol, devant la
splendide et robuste façade agrandie encore par le voisinage des maisons
qui semblent se rapetisser soudain à ses pieds, apparaissant tout
entière avec sa fantastique décoration, ses vastes portails béants où
mille images sculptées se dessinent nettement au soleil ou se devinent
dans l’ombre, avec ses deux grandes lignes horizontales coupant la
masse: la Galerie des rois alignant ses majestueuses statues d’une tour
à l’autre et la galerie des hautes arcades à jour au-dessus de la grande
rosace;--avec les hautes ogives des tours d’où tombent sur la ville le
carillon des cloches et, seulement pour les grandes joies ou les grandes
alertes, la voix grave du bourdon.
En cette Cité où l’espace est mesuré, où palais, églises et maisons se
serrent si bien les coudes, on ne saurait imaginer espace mieux rempli
et plus meublé.
[Illustration: SAINT-JEAN LE ROND ET LES ENFANTS ABANDONNÉS]
L’Hôtel-Dieu d’abord, au pied de la tour méridionale, se présente aux
gens avec son petit porche d’entrée et ses bâtiments divers découpés
très irrégulièrement. C’est ensuite l’église Saint-Christophe tournant
son abside au parvis, devant le débouché de la rue
Saint-Pierre-aux-Bœufs qui montre l’entrée de l’église Saint-Pierre à
deux pas, derrière le pignon à tourelle du Bureau des pauvres. En face,
juste sous la tour du Nord, s’accote la petite église Saint-Jean le
Rond, humble et pauvre, toute petite, dont le pignon ne monte pas plus
haut que l’ogive du portail de la cathédrale.