Ce rapport excessivement long, mais écrit avec beaucoup d'art et de

soin, était un plaidoyer spécieux en faveur de l'anglification, tout en

donnant gain de cause aux principes que la chambre d'assemblée avait de

tout temps défendus. Le séjour qu'il avait fait parmi les Canadiens

avait complètement changé ses idées, disait lord Durham, sur l'influence

relative des causes auxquelles on devait attribuer les maux existans. Il

s'attendait à trouver une lutte entre un gouvernement et un peuple, et

il avait trouvé deux nations se faisant la guerre au sein d'un seul

état; non une guerre de principes, mais une guerre de race; l'une

éclairée, active, entreprenante; l'autre ignorante, inerte, et soumise

aveuglément à des chefs que conduisaient d'étroits préjugés; celle-ci

composée de torys déguisés qui cherchaient à cacher leur hostilité à

l'émigration anglaise sous l'apparence d'une guerre de principes contre

le gouvernement; l'autre de vrais démocrates, d'hommes vraiment

indépendans; les deux enfin toujours en présence, mais séparés en deux

camps qui ne se mêlaient jamais. «Tel est, ajoutait-il, l'état

lamentable et hasardeux des choses produit par le conflit de race qui

divise depuis si longtemps le Bas-Canada, et qui a pris le caractère

formidable et irréconciliable que je viens de dépeindre.»

Après s'être étendu longuement sur cette division, sur ses causes et sur

ses effets, il passe au remède pour y mettre fin. «Il y a deux modes,

dit-il, de traiter un pays conquis. Le premier est de respecter les

droits et la nationalité des possesseurs du territoire, de reconnaître

les lois existantes et de conserver les institutions établies, de ne

donner aucun encouragement à l'émigration du peuple conquérant, et sans

entreprendre de changemens dans les élémens de la société, d'incorporer

simplement la province sous l'autorité générale du gouvernement central.

Le second est de traiter le pays conquis comme s'il était ouvert aux

vainqueurs, d'encourager leur émigration, de regarder les anciens

habitans comme entièrement subordonnés et de s'efforcer aussi

promptement que possible d'assimiler leur caractère et leurs

institutions à ceux de la grande masse de l'empire.» Dans un vieux pays

ou doit suivre le premier; dans un nouveau, le second.

Malheureusement la révolution américaine avait empêché l'Angleterre de

suivre celui-ci en Canada, ou la nationalité des habitants avait été

conservée comme moyen d'une séparation perpétuelle, et complète avec

leurs voisins.[39] Aujourd'hui que les choses sont changées et qu'on n'a

plus besoin d'eux, l'on peut revenir au premier. Tel est le raisonnement

non pas écrit, mais impliqué du représentant de l'Angleterre à notre

égard dans le rapport qu'il fait à l'Angleterre.

[Note 39: Dépêche de lord Bathurst à sir J. E. Sherbrooke, 1 juillet

1816.]

Quant à la véritable cause dr dissensions entre le gouvernement et la

chambre d'assemblée, il justifie complètement celle-ci, en attribuant le

refus d'une liste civile à sa détermination de ne pas renoncer au seul

moyen de soumettre les fonctionnaires du gouvernement à quelque,

responsabilité. «C'était une vaine illusion, dit-il, de s'imaginer que

de simplets restrictions dans la constitution ou un système exclusif de

gouvernement, induiraient un corps fort de la conscience qu'il avait

avec lui l'opinion de la majorité à regarder certaines parties du revenu

public comme hors de son contrôle, et à se restreindre à la simple

fonction de faire des lois en restant spectateur passif ou indifférent

pendant qu'on exécuterait ou qu'on éluderait ces lois et que des hommes

dans les intentions ou la capacité desquels il n'avait pas la plus

légère confiance conduiraient les affaires du pays. L'assemblée pouvait

passer ou rejeter des lois, accorder ou refuser les subsides, mais elle

n'avait aucune influence sur la nomination d'un seul serviteur de la

couronne. Le conseil exécutif, les officiers judiciaires, tous les chefs

de département étaient nommés sans aucun égard pour les voeux du peuple

ou de ses représentant, et il ne manquait pas même d'exemples que la

simple hostilité à la chambre d'assemblée fit élever les personnes les

plus incompétentes aux postes d'honneur et de confiance.» C'était ainsi

que les gouverneurs venaient en lutte avec les représentans, que ses

conseillers regardaient comme leurs ennemis. Du reste l'entière

réparation des pouvoirs législatif et exécutif est l'erreur naturelle

des gouvernemens qui veulent s'affranchir du contrôle des institutions

représentatives. «Depuis le commencement donc, continuait-il, jusqu'à la

fin des querelles qui signalent toute l'histoire parlementaire du

Bas-Canada, je regarde la conduite de l'assemblée comme une guerre

constante avec l'exécutif pour obtenir les pouvoirs inhérens à un corps

représentatif d'après la nature même du gouvernement représentatif.»

Lord Durham ne pouvait justifier en termes plus forts la conduite de la

chambre d'assemblée, et cependant après l'avoir justifiée il s'appuya de

cette même conduite pour recommander l'union des deux Canadas, parce que

le seul pouvoir qui puisse arrêter d'abord la désaffection actuelle et

effacer plus tard les Canadiens-français, c'est celui d'une majorité

loyale et anglaise.

Il serait bien pour l'union de toutes les provinces de l'Amérique du

Nord; mais cette union nécessiterait une centralisation qui répugne à

l'esprit des populations du Nouveau-Monde. D'ailleurs il faudrait pour

satisfaire ces populations, conserver les assemblées provinciales avec

des pouvoirs municipaux seulement, ou encore mieux des assemblées de

districts ou d'arrondissemens plus petits. Il recommanderait bien sans

hésiter l'union législative de toutes ces provinces s'il s'élevait des

difficultés dans les provinces inférieures, ou si le temps permettait de

les consulter avant de régler la question des deux Canadas; mais si

elles se remuent plus tard on pourra les noyer dans une union qui les

mettra en minorité. En attendant il recommande l'union des deux Canadas

seuls, en donnant à chacun le même nombre de membres, des municipalités

électives pour les affaires locales, un conseil législatif mieux

composé, un bon système d'administration pour les terres, l'abandon de

tous les revenus de la couronne moins celui des terres à la législature

pour une liste civile suffisante, la responsabilité de tous les

officiers du gouvernement à la législature excepté le gouverneur et son

secrétaire, l'indépendance des juges, et enfin des ministres

responsables placés à la tête des différens départemens de l'exécutif et

tenus de commander la majorité dans les chambres.

Tel est le plan auquel lord Durham s'est arrêté, et qu'il soumet à la

métropole comme le plus propre entre tous ceux qu'on lui a suggérés pour

rétablir l'ordre, l'harmonie et la paix. Il y en a qui voulait frapper

les Canadiens en masse d'ostracisme, et les priver comme Français du

droit de vote et d'éligibilité. D'autres proposaient une union

législative des deux Canadas ou de toutes les provinces avec une seule

législature, en diminuant le nombre des membres canadiens à un chiffre

nominal. D'autres encore proposaient une union fédérale. Lord Durham dit

qu'à son arrivée à Québec il penchait fortement en faveur de ce dernier

plan, et que ce fut avec ce projet en vue qu'il discuta une mesure qui

embrassait toutes les colonies avec les députations des provinces

inférieures, avec les corps publics et avec les hommes marquans du

Canada, qu'il avait mandés à Québec; que tout en conciliant les Français

du Bas-Canada en leur laissant le gouvernement de leur propre province

et leur propre législation intérieure, il aurait assuré la protection

des intérêts britanniques au moyen du gouvernement général, et la

transition graduelle de toutes les provinces en une seule société

homogène; mais qu'après quelque séjour dans le pays et la consultation

du parti anglais il avait été obligé de changer d'opinion et de croire

que l'époque de l'anglification graduelle était passée.

Ses recommandations furent adoptées par les ministres. L'association

coloniale de Londres n'était pas satisfaite cependant du sacrifice des

Canadiens. Elle voulait les priver de tout droit politique en leur ôtant

jusqu'à celui de voter aux élections, et s'opposait au système

responsable. Mais lord Durham et les ministres repoussèrent ces

prétentions, et lord Melbourne présenta au parlement le 4 mai 1839, un

message de la reine pour recommander l'union. Cette mesure fut retardée

par la résignation du ministère à l'occasion d'une loi qui concernait la

Jamaïque, au sujet de laquelle il s'était trouvé dans une majorité si

faible qu'il n'osa plus compter sur l'appui des chambres.

Néanmoins les difficultés s'arrangèrent; lord John Russell resta au

pouvoir, et après quelque discussion dans le mois de juin, il

introduisit enfin son bill pour unir les deux Canadas; après sa deuxième

lecture et l'adhésion de sir Robert Peel et de M. Hume, ce bill fut

ajourné à la session suivante, afin d'avoir le temps d'aplanir dans

l'intervalle certaines difficultés qui se présentaient. L'existence du

conseil spécial fut prolongée, et M. Poulett Thomson, membre des

communes et réformateur radical, fut envoyé comme gouverneur à Québec

pour les faire disparaître. Il arriva dans cette ville dans le mois

d'octobre, et partit presqu'immédiatement pour Montréal et le

Haut-Canada. Il entra à Toronto à la fin de novembre, et ouvrit les

chambres le 3 du mois suivant. Sa mission principale était de leur faire

adopter les bases du rapport de lord Durham, qui ne s'accordaient pas

avec les résolutions de l'assemblée de cette province, qui portaient que

le siège du gouvernement serait dans le Haut-Canada, que les trois

comtés inférieurs du district de Québec seraient annexés au

Nouveau-Brunswick, que les représentans du Bas-Canada seraient moins

nombreux que ceux du Haut, qu'après 1845, les comtés en seigneuries ne

fussent plus représentés au parlement, que la langue française fut

abolie, et que la dette du Haut-Canada, qui dépassait un million, fut

payée par les deux provinces réunies, le Bas-Canada n'ayant pas de

dette, et de se procurer des informations sur lesquelles les ministres

pussent soumettre au parlement une mesure plus parfaite que le bill

présenté aux communes. Il devait les convaincre que les ministres

étaient eux-mêmes persuadés de l'opportunité de leur projet, et

dissoudre l'assemblée si elle ne recevait pas ses ouvertures dans un

esprit convenable; faire rapport des collèges électoraux, et nommer,

s'il le jugeait à propos, un certain nombre de personnes influentes pour

préparer les conditions de l'union.[40]

[Note 40: Dépêche de lord John Russell, à M. C. P. Thomson, 7 septembre

1839.]

Dans une dépêche Subséquente, lord John Russell argumentant contre le

principe du système responsable dans les colonies, citait quelques faite

survenus dans le Bas-Canada, où s'était élevée d'abord la demande d'un

pareil système, et représentait M. Papineau et la majorité de la chambre

comme des rebelles. Les chambres furent saisies de la question dès le

commencement de la session. Les débats se prolongèrent, mais le

gouvernement l'emporta à la fin, et la mesure fut approuvée dans la

forme à peu prés que l'Angleterre désirait. Il est inutile de dire que

le conseil spécial du Bas-Canada, nommé par la couronne, l'approuva dans

tout son esprit. Trois membres seulement votèrent contre, MM. Neilson,

Cuthbert et Quesnel.[41] Quant aux Canadiens qu'on ne consulta pas, ils

protestèrent dans le district de Québec et des Trois-Rivières avec tout

le clergé catholique. 40,000 signatures couvrirent les pétitions de ces

deux districts au parlement impérial, contre lesquelles le gouverneur

mit lord John Russell en garde, en lui mandant que le nombre des

signatures n'était pas si considérable qu'on s'y attendait; que

l'assemblée des Anglais qui avait eu lieu à Québec en faveur de l'union

exprimait les sentimens de la très grande majorité de la population

fidèle à l'Angleterre; que le clergé se méprenait sur cette mesure, et

qu'il désirait au fond la continuation du conseil spécial quoiqu'il

demandât le rétablissement de la constitution de 91.

[Note 41: Le gouverneur fit prier M. Neilson de venir le voir pour le

consulter sur les affaires du pays, surtout sur l'union. Sur ce dernier

point, M. Neilson lui dit que cette mesure mécontenterait un grand

nombre de citoyens et en satisferait peu, puis qu'elle avait pour objet

d'opprimer les Canadiens. Le gouverneur le voyant continuer sur ce ton,

lui dit: «Vous être donc contre l'union. Oui, répondit M. Neilson. Alors

nous ne pourrons pas nous accorder, répliqua l'agent proconsulaire.» Je

tiens ceci de M. Neilson lui-même.]

L'approbation donnée par les chambres du Haut-Canada et le conseil

spécial du Bas, rassura pleinement le ministère, qui poussa sa mesure

avec toute la vitesse possible. Les communes l'adoptèrent presque sans

débat, M. Hume votant pour et M. O'Connell contre. La langue anglaise

fut reconnue comme seule langue parlementaire. La mesure éprouva plus

d'opposition dans la chambre des lords, où lord Gosford, le duc de

Wellington, et plusieurs outres membres votèrent contre et protestèrent,

lord Ellenborough parce que le bill était fondé sur une double erreur,

celle d'une défiance indue contre la population française et celle d'une

confiance indue dans toute la population d'origine britannique; parce

que les changemens apportés à la représentation du Bas-Canada étaient

injustes dans leur caractère, ayant pour objet d'augmenter indirectement

encore plus la disproportion entre la représentation de la population

anglaise et celle de la population française...; parce que si l'on

voulait priver les Canadiens-français d'un gouvernement représentatif,

il valait mieux le faire d'une manière ouverte et franche, que de

chercher à établir un système permanent de gouvernement sur une base que

le monde entier s'accorderait à qualifier de fraude électorale. Ce

n'était pas dans l'Amérique du Nord qu'on pouvait en imposer aux hommes

par un faux semblant de gouvernement représentatif, ou leur faire

accroire qu'ils n'étaient qu'en minorité de votes lorsqu'ils étaient de

fait défranchisés; parceque l'union entre les deux provinces était

imposée à l'une par défiance contre sa loyauté, sans son consentement et

à des conditions qu'elle devait juger injustes, et acceptée par l'autre

en considération d'avantagea fiscaux et de l'ascendance législative.

Lord Melbourne insista sur la nécessité d'apaiser l'esprit de

mécontentement qui avait éclaté dans les deux Canadas; il fit observer

que c'étaient de pareils mécontentemens qui avaient amené autrefois

l'indépendance des Etats-Unis, événement qui ne serait pas arrivé s'ils

avaient été mieux liés à la métropole. Les divisions intestines avaient

été la principale cause qui avait fait perdre à l'Angleterre en 1450, le

beau territoire qu'elle possédait en France et qu'elle tenait de ses

princes normands, et dans le dernier siècle ses anciennes colonies. Le

duc de Wellington lui répondit qu'il ne fallait pas tant se presser;

qu'il fallait attendre de meilleures informations; qu'il fallait

attendre que le peuple eut repris ses sens, dans une province après une

insurrection, dans l'autre après une rébellion, et que dans les

Etats-Unis il y eût moins de disposition à encourager l'une et l'autre.

Il fallait réfléchir avant de former une législature de trois ou quatre

différentes nations et de gens d'une douzaine de religions. Il se

plaignit de la manière avec laquelle on avait obtenu le consentement du

Haut-Canada. On s'était assuré du concours du parti tory en publiant la

dépêche de lord John Russell au sujet des emplois, et de l'appui du

parti républicain en supprimant une autre de ses dépêches qui aurait

déplu aux partisans du gouvernement responsable. Lord Brougham émit

convaincu que lorsque le Canada se séparerait de l'Angleterre, ce qui

devait arriver tôt ou tard, ce serait par suite de la manière avec

laquelle la mesure de l'union était emportée, et cette séparation se

ferait dans des circonstances d'autant plus regrettables que les deux

partis se quitteraient ennemis.

Lord Gosford ne leva ensuite; son langage devait avoir d'autant plus de

poids qu'il avait résidé dans le pays, qu'il en avait ou

l'administration entre les mains et qu'il en connaissait les partis, les

sentimens et les tendances. «Je regarde, dit-il, l'union comme une

expérience très dangereuse, et comme une mesure injuste et arbitraire en

elle-même. Si, comme je le crois, ceux qui l'appuyent le font parce

qu'ils sont convaincus que la population française est en état de

résistance organisée au régime britannique, jamais ils ne furent dans

une plus grande erreur. Pour ma part, je ne crois pas que dans aucune de

nos colonies, sa Majesté ait un peuple qui, par inclination autant que

par intérêt, ait plus de désir de rester sur un pied d'amitié et

d'alliance avec l'Angleterre. Je n'ignore pas les fausses

représentations que l'on a répandues avec trop d'activité dans ce pays,

mais je ne crains pas de déclarer, malgré tout ce que l'on peut

prétendre au contraire, que ce que je dis ici est fondé sur la vérité et

peut-être pleinement prouvé. On a beaucoup parlé de ce qu'on appelle la

révolte récente; ce sont là des mots qui sonnent bien haut, et qui sont

fort utiles aux intérêts de ceux qui leur donnent cours. Mais si je nuis

disposé à réprouver toute espèce de soulèvement et de troubles, je dois

également reconnaître qu'il n'est que juste de regarder de plus prés au

véritable état des choses avant de stigmatiser les événemens qui ont eu

lieu en termes qui doivent produire des préjugés très forts et très

funestes contre ceux contre qui on les dirige. La partie du Bas-Canada

agitée par les troubles, n'embrassa jamais qu'une petite section du

district de Montréal sur la rivière Richelieu. Maintenant quel était son

état politique avant les troubles? Elle était déchirée par les divisions

les plus violentes et les plus haineuses, fruit d'élections contestées

avec acharnement; l'esprit de parti, comme c'est le cas en semblables

circonstances, était monté au plus haut degré d'exaspération, et

contribua beaucoup à ce qui est arrivé. A l'appui de mon assertion, je

puis citer un fait très concluant. Le seul endroit au nord du

St.-Laurent où il y ait eu des troubles, est le comté des

Deux-Montagnes. Eh bien! ce comté se trouvait justement sous le rapport

de la violence des luttes électorales dans le même cas que les environs

de la rivière Richelieu. Il y a, et il y a eu une certaine partie de la

population anglaise, principalement à Montréal et dans les environs, à

laquelle tous les hommes libéraux et indépendans ne peuvent qu'être

hostiles, et dont les actes et la conduite ont été caractérisée par un

esprit de domination au préjudice de toute la population d'origine

française; elle a toujours aspiré à posséder la domination et le

patronage du pays. C'est à elle qu'il faut principalement attribuer les

troubles et les animosités qui viennent d'avoir lieu. A l'appui de ce

que j'avance, je n'ai qu'à rappeler à vos seigneuries une de ses

premières démarches peu de temps après mon arrivée en Canada. A une

assemblée qu'elle avait convoquée, il fut résolu de lever un corps

militaire sous le nom de _British Rifle Legion_, ou quelque nom

semblable, et une de ses règles était que les membres de ce corps

éliraient leurs officiers. Je pris la première occasion de faire, d'une

manière amicale, des remontrances contre un pareil procédé; mais ce fut

en vain. Je fus obligé de les abattre par une proclamation, après m'être

assuré, en consultant les hommes de loi de la couronne, que leur

conduite était illégale et inconstitutionnelle. Une section intéressée

et violente du parti mercantile voulait en persévérant dans ses fausses

représentations, faire appuyer ses desseins par ses amis en Angleterre;

et ce sont ces fausses représentations, ainsi répandues, qui ont amené

les maux qui sont malheureusement arrivés. Tant qu'on encouragera ce

parti ou qu'on l'appuiera en aucune façon, la méfiance et le

mécontentement régneront. Je suis heureux cependant de pouvoir dire que

ces remarques ne s'appliquent qu'à une petite portion de la population

britannique, fixée principalement aux environs de Montréal, et à

quelques partisans à Québec. Bien des Anglais ont souvent, et dans les

termes les plus énergiques, réprouvé la violence de ceux dont je parle.

Il est aussi un fait curieux, c'est que lorsque les troubles éclatèrent

aucune des populaces, car je puis presque les appeler ainsi, qui y ont

pris part, n'était commandée par des Canadiens-français. A St.-Denis,

c'était un Anglais, M. Wilfred Nelson; à St.-Charles, un M. Brown,

moitié Anglais, moitié citoyen américain; à St.-Benoit, un Suisse, qui

agissaient comme chefs. Les troubles, comme je l'ai déjà dit, éclatèrent

dans une partie seulement du district de Montréal. Dans le reste de ce

district, dans les quatre autres districts du Bas-Canada, Gaspé,

St.-François, Québec et les Trois-Rivières, tout demeura tranquille, et

les autorités civiles y conservèrent toute leur force. Les troubles

furent complètement supprimés dans l'espace de trois semaines; il me fut

envoyé des adresses de toutes parts pour réprouver la conduite et la

violence de quelques hommes égarés, poussés par des gens mal

intentionnés et désespérés, et pour me déclarer leur détermination

d'appuyer le gouvernement. La paix et la tranquillité étaient rétablies

dans toute la province du Bas-Canada avant mon départ. Mais cela ne

faisait pas le compte du parti qui voulait écraser la population

française.

«Convaincu de l'exactitude de ce que je dis, je ne puis m'empêcher de

regarder l'union des deux provinces que comme un acte des plus injustes

et des plus tyranniques, proposé pour priver la province inférieure de

sa constitution, sous prétexte d'actes de quelques hommes mal

intentionnés, et la livrer, en noyant la population française, à ceux

qui, sans cause, lui ont montré tant de haine; car ce bill doit la

noyer. Vous donnez à 3 ou 400,000 habitans la même représentation qu'au

Bas-Canada, qui a une population d'au moins 700,000; et ensuite vous

imposez la dette de la province supérieure, qui est, dit-on, d'un

million, à une province qui n'a presque aucune dette. Peut-il y avoir

rien de plus arbitraire et de plus déraisonnable? En vérité, la légalité

d'un tel procédé peut être mise en question; car, j'apprends qu'aucune

partie de la dette contractée par la province supérieure n'a été

sanctionnée par le gouvernement de ce pays, je dois déclarer de nouveau

que ma conviction est que tout cela vient d'une intrigue mercantile.[42]

Je dis que la population française désire vivre sous la protection et

dans l'alliance anglaise, et que la très grande majorité des habitans

des deux Canadas est opposée à l'union... Je ne puis donc consentir à

une mesure fondée, comme je le crois consciencieusement, sur de fausses

informations et sur l'injustice. Tant que je vivrai, j'espère que je ne

donnerai jamais ma sanction à une injure semblable à celle qui est sous

la considération de vos seigneuries. J'ai dit ce que je crois fermement

être la vérité, et ce qui pourrait être appuyé du témoignage de tout

esprit calme dans les Canadas.»

[Note 42: De la maison Baring, à laquelle était due une grande partie de

cette dette.]

Nous donnons une grande partie du discours de ce gouverneur pour faire

mieux apprécier la politique du bureau colonial.

L'aristocratie anglaise ne vota pour la mesure qu'à contrecoeur, parce

que le parti mercantile, qui a eu une grande influence dans tous les

temps sur la politique des colonies, le demandait. Le Haut-Canada devait

un million à la maison Baring et se trouvait à la veille d'être

incapable de faire face à ses engagemens. Cette maison puissante fit

tous ses efforts pour engager le parlement à consentir à l'union afin

d'assurer sa créance. Beaucoup de marchands, de capitalistes et

peut-être de membres du parlement y étaient intéressés. Devant tous ces

motifs personnels ajoutés aux préjugés nationaux, la cause des

Canadiens-français devait succomber. Dans l'acte d'union il est

expressément stipulé qu'après les frais de perception payés, la première

charte sur le revenu du Canada sera l'intérêt de la dette publique due

au moment de l'union. Le salaire du clergé et la liste civile ne

viennent qu'après.

L'acte d'union adopté par les deux chambres mit fin, en recevant la

sanction royale, à l'acte de 91, passé pour soustraire à la domination

des Canadiens-français, la petite population anglaise, du Haut-Canada,

et révoquée plus tard pour mettre ces mêmes Canadiens sous la domination

de la population anglaise, devenue ou devenant plus nombreuse.

Histoire du Canada depuis sa découverte jusqu'à nos jours. Tome IV · 第 29 / 31 段