l'administration des terres incultes, de l'émigration, des institutions
municipales, de l'éducation. La seigneurie de Montréal, les bureaux
d'hypothèques occupèrent aussi son attention. La seigneurie de Montréal
lui fournit une occasion de neutraliser le clergé en lui prouvant qu'il
ne lui en voulait pas à lui-même. Cette seigneurie appartenait au
séminaire de St.-Sulpice, et le parti anglais cherchait depuis longtemps
à la faire confisquer au profit de la couronne comme on avait déjà
confisqué les biens des jésuites et des récollets. Lord Durham qui
savait de quelle importance il était pour ses desseins de ne pas exciter
les craintes de l'autel, saisit cette occasion pour lui prouver ses
bonnes dispositions en accordant un titre inébranlable aux sulpiciens.
Cet acte était très sage et très politique. Il savait que depuis M.
Plessis surtout, le clergé avait séparé la cause de la religion de celle
de la politique, et que s'il rassurait l'autel, il pourrait faire
ensuite tout ce qu'il voudrait sans que le clergé cessât de prêcher
l'obéissance au pouvoir de la couronne quel qu'il fut. Lord Durham était
trop éclairé pour négliger une pareille influence.
Une chose qui devait devenir extrêmement embarrassante pour son
administration, extrêmement irritante pour le public, c'était le procès
de ceux qui se trouvaient impliqués dans nos troubles récens. Les procès
politiques sont toujours vus d'un mauvais oeil par le peuple, et les
gouvernemens n'en sortent presque jamais sans y laisser une partie de
leur popularité et quelque fois de leur force. Lord Durham pensant qu'il
ne pourrait obtenir de jurés qui voulussent condamner les accusés, à
moins de les choisir parmi leurs adversaires politiques, résolut
d'adopter une grande mesure pour terminer cette question malheureuse
d'un seul coup et sans discussion; cette mesure fut une amnistie
générale, qu'il proclama le jour même fixé pour le couronnement de la
reine Victoria. Il n'excepta que vingt-quatre prévenus, auxquels on
laissa cependant la perspective de rentrer dans leurs foyers aussitôt
que cela paraîtrait compatible avec la paix et la tranquillité publique,
et les assassins d'un Canadien et d'un officier qui portait des dépêches
dans le pays insurgé, qui avaient été tués au commencement des troubles.
Ceux sur les vingt-quatre qui se trouvaient en prison, devaient être
envoyés aux îles de la Bermude, et ceux qui se trouvaient à l'étranger
devaient y rester jusqu'à ce qu'on pût permettre aux uns et aux autres
de revenir dans le pays. Il ne pouvait adopter de moyen plus sage, ni
plus humain pour sortir d'un grand embarras; mais malheureusement en en
exilant quelques uns aux îles de la Bermude sans procès, il violait les
lois, et aussitôt que cet acte fut connu en Angleterre, il excita un
grand bruit parmi ceux qui tiennent non sans raison aux formalités de la
justice, ainsi que parmi les ennemis de ses prétentions dans son pays.
En Canada cette amnistie fut bien reçue, et comme lord Durham se tenait
toujours dans l'ombre vis-à-vis des Canadiens sur les mesures qu'il
entendait recommander à leur égard, ils aimaient à en tirer un bon
augure et à se bercer d'espérances qu'entretenaient avec art les
émissaires du nouveau vice-roi. Ainsi le _Canadien_ du 8 juin contenait
un article d'un employé du gouverneur, M. Derbyshire, contre l'union des
deux Canadas en réponse aux journaux anglais de Montréal. Dans toutes
les occasions on parlait des abus crians des administrations
précédentes, de l'ignorance et de la vénalité des fonctionnaires, de la
modération des représentans du peuple d'avoir enduré si longtemps un
pareil état de choses. Mais tout cela n'était que pour attirer la
confiance, comme la proclamation dont nous avons parlé plus haut, dans
laquelle lord Durham invitait tout le monde à venir épancher dans son
sein ses griefs et ses douleurs.
M. Wakefield fut député secrètement vers quelques-uns des meneurs
canadiens. Il vit M. LaFontaine plusieurs fois à Montréal; il chercha à
le persuader des bonnes intentions du gouverneur, qui nonobstant les
ordres contraires de lord Glenelg, scandalisé par un procès déshonorant
intenté à ce serviteur zélé, avait persisté à le retenir à son service;
il était parti, disait-il, pour aller voir M. Papineau aux Etats-Unis,
non comme envoyé de l'administration, mais comme ami de sir William
Molesworth et de M. Leader aux noms desquels il le priait de lui donner
une lettre pour le chef canadien, espérant voir résulter beaucoup de
bien de cette entrevue. Il dit encore à M. Cartier, en passant à
Burlington, que lord Durham, M. Buller et M. Turton étaient tous amis de
ses compatriotes. Cet émissaire ne put voir cependant M. Papineau. A son
retour il se trouva à des entrevues entre M. Buller et M. LaFontaine où
l'on parla de l'ordonnance touchant les exilés et de la constitution.
Plus tard, après le désaveu de l'ordonnance par les ministres, d'autres
affidés cherchèrent à engager plusieurs Canadiens à convoquer des
assemblées publiques en sa faveur sans succès.[36]
Tout cela se faisait autant que possible à l'insu du parti anglais, avec
lequel on tenait un autre langage.
On trouve peu de faits plus honteux dans l'histoire, que la conduite de
tous ces intrigans cherchant à tromper un peuple pour qu'il aille se
précipiter de lui-même dans l'abîme. Après avoir cherché à surprendre la
bonne foi des Canadiens sans succès, retournés en Angleterre, ils les
calomnient pour appuyer le rapport que lord Durham faisait sur sa
mission. Après avoir passé des heures et des jours entiers dans leur
société, en se donnant pour leurs amis, ils déclarent publiquement[37]
dans les journaux de Londres, qu'ils avaient été trompés et aveuglés;
que les malheureux Canadiens ne méritent aucune sympathie, et qu'ils
prennent cette voie pour les désabuser sur les sentimens de l'Angleterre
à leur égard. Ceux qui les ont reçus avec bienveillance comme M.
LaFontaine et quelques autres, sont dépréciés et peints comme des hommes
d'une intelligence bornée, sans éducation, sans lumières, aveuglés par
d'étroits préjugés. On rougit en exposant de pareilles bassesses.
[Note 36: Lettre de M. LaFontaine au rédacteur de l'Aurore. Montréal, 17
janvier 1839.]
[Note 37: Lettre de E. G. Wakefield au _London Spectator_. Londres, 22
novembre 1838.]
Dans le même temps, des rapports intimes s'établissaient entre les
Anglais de Montréal, qui marchaient à la tête de tous ceux du pays, et
lord Durham. Il y avait bien quelque méfiance chez quelques uns d'eux;
mais les hommes les plus influens paraissaient saisis de la vraie pensée
du chef du gouvernement, et l'appuyaient de tout leur pouvoir. Ils le
reçurent avec les plus grands honneurs lorsqu'il passa par leur ville
pour se rendre dans le Haut-Canada dans le mois de juillet. Dans cette
tournée, lord Durham rallia la majorité du Haut-Canada à son plan
d'union après les explications qu'il donna aux chefs; il fut reçu
partout de manière à le satisfaire.
Mais il devait se hâter de jouir de ces honneurs, car bientôt des
désagrémens plus sensibles pour lui que pour un autre, devaient
appesantir dans ses mains le sceptre de sa vice royauté. Un
mécontentement inexpliquable était resté dans le parlement contre sa
mission. Le secret dont on l'entourait au sujet des Canadiens, semblait
causer de l'inquiétude et comme de la honte. Tout était décidé d'avance
dans le secret de la pensée, et cependant on feignait d'agir comme si on
ignorait complètement ce qu'on allait faire. La chambre des lords
surtout était blessée de ce système de déception qui entraînait après
lui des actes illégaux de clémence et des actes légaux de tyrannie,
comme l'étaient l'amnistie et la constitution des deux conseils composés
de serviteurs stipendiés et dépendans de la couronne. Lorsque
l'ordonnance du conseil spécial qui graciait les accusés politiques ou
les exilait à la Bermude, fut connue en Angleterre, elle fut aussitôt
déclarée illégale et contraire à l'esprit de la législation anglaise.
Lord Lyndhurst dit que jamais mesure plus despotique n'avait déshonoré
les fastes d'un pays civilisé. Les ministres essayèrent de défendre leur
gouverneur, et déclarèrent que ce langage était imprudent au plus haut
degré; que c'était trahir les intérêts du pays et les sacrifier aux
intérêts de parti et à l'envie d'attaquer un individu. Lord Brougham,
lord Ellenborough déclarèrent que le conseil formé par lord Durham
n'était pas ce que la législature impériale avait eu en vue en
autorisant la constitution d'un conseil spécial. On blâma encore
l'emploi de M. Turton, qui avait subi une condamnation en Angleterre
pour crime d'adultère. Lord Brougham introduisit un bill pour légaliser
autant que possible i'ordonnance du conseil spécial, qui entraîna des
débats dans lesquels le duc de Wellington se prononça contre la mesure
de lord Durham. Les ministres se trouvaient dans le plus grand embarras.
Lord Melbourne ne put s'empêcher d'avouer sa vive anxiété, vu les grands
intérêts qui étaient en jeu et les conséquences qui pourraient résulter
de ce qui allait être interprété d'une manière favorable pour les
rebelles. Néanmoins l'ordonnance était illégale et il devait conseiller
à sa Majesté de la désavouer.
La nouvelle de ce désaveu solennel arriva en Canada dans le moment même
que lord Durham était entouré des gouverneurs et des députés de toutes
les provinces anglaises de l'est, venus à Québec pour discuter avec lui
les questions qui pouvaient concerner leurs peuples. Elle le blessa au
coeur et l'humilia. Il résolut sur le champ de donner sa démission, et
dés ce moment il prit moins de soin à cacher ce qu'il se proposait de
recommander au sujet des Canadiens. Il parla avec plus d'abondance, et
déclara aux députés qui l'entouraient, qu'il était sur le point de
promulguer des lois propres à assurer protection à tous ces grands
intérêts britanniques qu'on avait trop négligés jusque là. A Québec, à
Toronto, les Anglais s'assemblèrent et passèrent des adresses pour
exprimer leur regret des discussions prématurées du parlement impérial
et du départ de lord Durham, et leur pleine confiance dans ses talens et
dans les mesures qu'il allait proposer pour régler toutes les
difficultés. Ceux de Montréal allant plus loin, le prièrent de
recommander l'union des deux Canadas. Un M. Thom, l'un des plus violens
ennemis des Canadiens, que lord Durham avait d'abord voulu nommer à deux
différens emplois dans le pays, et qu'il avait été forcé par l'opinion
publique de placer dans les contrées sauvages du Nord-Ouest, voulait une
confédération de toutes les provinces, parce qu'il y avait trop de
républicains dans le Haut-Canada. Mais sa suggestion fut repoussée. Le
discours qu'il prononça réveilla les craintes du _Canadien_. Ce journal
qui avait jusque là soutenu l'administration, fut surpris de voir
l'orateur favorisé de lord Durham déclarer que ses mesures montraient
qu'il était déterminé à faire du Bas-Canada une province vraiment
britannique.
Déjà les amis du parti anglais s'étaient assemblés à Londres et avaient
fait parvenir aux ministres l'expression de leur pleine confiance dans
la politique du chef du gouvernement canadien. L'association coloniale
leur avait fait part de son côté ainsi qu'au duc de Wellington et à sir
Robert Peel, de son vif regret de ce qui s'était passé dans le
parlement; et les negocians en rapport avec les deux Canadas avaient
renouvelé leur demande de l'union. En même temps à Montréal et à Québec,
on brûlait les lords Brougham, Glenelg et Melbourne en effigie, et les
Canadiens de cette dernière ville s'assemblaient et passaient des
résolutions pour repousser ces outrages et remercier lord Brougham et M.
Leader de la part qu'ils prenaient à la défense de leurs droits dans le
parlement impérial. Partout cependant le parti anglais à Londres, à
Québec, à Montréal, faisait voir, par la spontanéité de ses mouvemens et
la concordance de ses vues, qu'il était sûr maintenant de celles de lord
Durham et que les Canadiens allaient enfin leur être sacrifiés. Pendant
que le gouverneur du Haut-Canada était encore à Québec, où il était venu
comme les gouverneurs de l'est, pour s'entendre sur les affaires de sa
province, lord Durham annonça sa retraite au peuple dans une longue
proclamation, où tout en blâmant le mystère qui avait enveloppé
jusqu'ici la marche des affaires les plus importantes aux habitans des
colonies, il commettait lui-même la même faute en cachant soigneusement
ce qu'il allait recommander à la métropole à leur égard et en se tenant
dans des termes généraux sans définition précise. Néanmoins il en dit
encore plus qu'il n'avait fait jusque là, et annonça qu'il cherchait à
donner au Bas-Canada un caractère tout-à-fait anglais, à lui donner au
gouvernement libre et responsable, à noyer les misérables jalousies
d'une petite société et les odieuses animosités d'origines dans les
sentimens plus élevés d'une nationalité plus noble et plus vaste. Cela
était peu rassurant pour les Canadiens pour lesquels les mots de
liberté, de sentimens élevés, de nationalité plus noble et plus vaste
voulaient dire anéantissement de leur langue, de leurs lois et de leur
race ou ne voulait rien dire du tout, car les troubles avaient été
précisément causés par le refus absolu de toutes ces choses par la
métropole.
Lord Durham se plaignait ensuite que sa conduite avait été exposée à une
critique incessante dans le parlement impérial, dans un esprit qui
annonçait une ignorance complète de l'état du pays. Le même jour il
répétait ce qu'il disait dans sa proclamation dans la réponse qu'il
faisait aux Anglais de Québec: «Je ne retourne pas en Angleterre par
aucun sentiment de dégoût pour le traitement que j'ai personnellement
éprouvé dans la chambre des lords. Si j'avais pu être influencé par de
pareils motifs, je me serais rembarqué dans le vaisseau même qui m'avait
amené ici; car le système de persécution parlementaire auquel je fais
allusion, commença du moment que je laissai les rives d'Angleterre.
«Je m'en retourne pour les raisons suivantes et ces raisons seulement.
Les procédés de la chambre des lords, auxquels le ministère a acquiescé,
ont privé le gouvernement de cette province de toute considération, de
toute force morale. Ils l'ont réduit à un état de nullité executive, et
l'ont assujetti à une branche de la législature impériale... En réalité
et en effet, le gouvernement du Canada est administré maintenant par
deux ou trois pairs de leurs sièges en parlement...
«Dans ce nouvel état de choses, dans Cette anomalie, il ne serait ni de
votre avantage, ni du mien que je restasse ici. En parlement, je puis
défendre vos droits et vos voeux, et exposer ce qu'il y a d'impolitique
et de cruel dans des procédés qui, en même temps qu'ils ne sont que trop
attribuables à l'animosité personnelle et à l'esprit de parti, sont
accompagnés d'un danger imminent pour le bien être de ces importantes
colonies et la permanence de leur alliance avec l'empiré.»
Il s'embarqua pour l'Europe avec sa famille le 1 novembre, en laissant
les rênes du gouvernement entre les mains de sir John Colborne, et en
disant aux imprimeurs anglais: «Je déplore que votre exemple patriotique
n'ait pas été suivi par d'autres, (les imprimeurs canadiens)... Engagés
dans la tâche coupable de fomenter d'anciens abus et d'anciens préjugés,
et d'enflammer des inimitiés nationales, ils paraissent oublier la ruine
et le malheur certains auxquels ils exposent une population crédule et
malheureusement trop disposée à prêter l'oreille à leurs conseils
insidieux. S'ils réussissent à produire ce déplorable résultat, c'est
sur eux qu'on reposera là terrible responsabilité et ils mériteront les
plus durs châtimens.»
Pendant que ce langage mettait en défiance de plue en plus les
mécontens, les réfugiés aux Etats-Unis et les Américains qui
sympathisaient avec eux, et qui répandus sur la frontière du Haut et du
Bas-Canada, passèrent l'été en allées et venues, en profitèrent pour
organiser une invasion et un nouveau soulèvement dans les deux provinces
à la fois. Ils tinrent des assemblées à Washington, à Philadelphie et
ailleurs, où parut le Dr. Robert Netton, le frère de celui qui
commandait les insurgés à St.-Denis, pour exciter les sympathies des
Américains et obtenir des secours. Ils se réunirent à New-York, à Albany
et dans quelques villes des frontières et réussirent à entraîner en
multipliant les mensonges quelques Canadiens du district de Montréal.
Dès avant le départ de lord Durham, l'exécutif était informé que dans la
ville seule de Montréal plus de 3000 hommes s'étaient liés par des
sermens secrets à prendre les armes;[38] c'était une grande exagération,
mais ce rapport n'était pas complètement inexact, car au commencement de
novembre, des soulèvemens partiels eurent lieu sur plusieurs points de
la rivière Richelieu, à Beauharnais, à Terrebonne, à Châteauguay, à
Rouville, à Varennes, à Contrecoeur, et dans quelques autres paroisses,
tandis qu'un corps d'Américains et de réfugiés pénétrait en Canada sous
les ordres du Dr. Nelson et prenait possession du village de
Napierville. Sir John Colborne qui s'y attendait, assembla aussitôt le
conseil spécial, proclama la loi martiale, arma les volontaires, fit
arrêter toutes les personnes suspectes, puis marcha avec 7 à 8 mille
hommes, soldats, miliciens et Sauvages venant de différens points, sur
le pays insurgé où tout était déjà rentré dans l'ordre quand il y
arriva.
[Note 38: Lettre de sir John Colborne au marquis de Normanby, 6 mai
1839.]
Les hommes qui devaient prendre part au soulèvement n'ayant point de
fusil ni de munitions, s'étaient armés de piques et de bâtons. Plusieurs
n'étaient dirigés, un sac seulement sur le dos, vers les points où on
leur avait dit qu'ils trouveraient tout ce qui leur fallait; mais n'y
trouvant rien, ils étaient presque tous rentrés dans leurs loyers ou
retournés aux Etats-Unis d'où ils venaient, de sorte qu'au bout de
quelques jours tout était rentré dans l'ordre avec à peine la perte de
quelques hommes.
Sir John Colborne n'eut qu'à promener la torche de l'incendie. Sans plux
d'égard pour l'innocent que pour le coupable, il brûla tout et ne laissa
que des ruines et des cendres sur son passage.
Dans le Haut-Canada les Américains et les réfugiés de cette province qui
s'étaient joints à eux, débarquèrent à Prescott, et prirent possession
d'un moulin où ils furent obligés de se rendre au bout de quelque temps
aux forces considérables qui les cernèrent. D'autres inquiétèrent la
frontière tout l'hiver, attaquèrent Windsor, le Détroit et quelques
autres points, mais n'exécutèrent rien de sérieux.
L'oligarchie qui avait été furieuse l'année précédente de ce qu'on ne
s'était pas servi de l'échafaud pour punir les rebelles, ne voulait pas
être trompée cette année. Elle voulait du sang. Elle voulait aussi faire
un grand effet en Angleterre. Elle s'était fait armer avec la police
dans les villes; elle avait l'ait saisir toutes les armes qu'il y avait
chez les armuriers. Elle fit suspendre trois juges canadiens dont deux à
Québec, parce qu'ils ne voulaient pas violer la loi de l'habeas-corpus.
Elle fit retrancher un grand nombre de Canadiens de la magistrature.
«Pour avoir la paix, s'écriait le _Herald_, il faut que nous fassions
une solitude; il faut balayer les Canadiens de la face de la terre...
Dimanche au soir tout le pays en arrière de Laprairie présentait
l'affreux spectacle d'une vaste nappe de flammes livides, et l'on
rapporte que pas une seule maison rebelle n'a été laissée débout. Dieu
sait ce que vont devenir les Canadiens qui n'ont pas péri, leurs femmes
et leurs familles pendant l'hiver qui approche, puis qu'ils n'ont devant
les yeux que les horreurs de la faim et du froid. Il est triste,
ajoutait ce journal hypocrite qui était dans la joie du sang, il est
triste de réfléchir sur les terribles conséquences de la rébellion, de
la ruine irréparable d'un si grand nombre d'êtres humains qu'ils soient,
innocens ou coupables. Néanmoins il faut que la suprématie des lois soit
maintenue et inviolable, que l'intégrité de l'empire soit respectée et
que la paix et la prospérité soient assurées aux Anglais même aux dépens
de la nation canadienne entière.» Jamais Marat ne s'est servi d'un
langage plus atroce.
Sir John Colborne revenu de sa courte campagne, organisa sans délai des
conseils de guerre, et fit commencer devant les officiera de l'armée le
procès des prisonniers qu'il ramenait et des accusés qui remplissaient
les prisons. Lui qui détestait les Canadiens, il ne serait pas arrêté
cette fois par lord Gosford. Tous les Canadiens notables de Montréal et
des campagnes, coupables ou non, avaient été arrêtés, un grand nombre
sous accusation de haute trahison. A Québec, aux Trois Rivières où tout
était parfaitement tranquille, les arrestations ne cessaient point non
plus. Pendant ce temps là les cours martiales se hâtaient d'achever leur
tâche, en procédant avec toute la rapidité possible. Elles condamnèrent
quatre-vingt-neuf accusés à mort et quarante-sept à la déportation dans
les îles de l'Océanie, et confisquèrent tous leurs biens. Le _Herald_
était radieux. «Nous avons vu, disait-il, le 19 novembre, la nouvelle
potence faite par M. Bronsdon, et nous croyons qu'elle va être élevée
aujourd'hui au devant de la nouvelle prison, de sorte que les rebelles
pourront jouir d'une perspective qui ne manquera pas sans doute d'avoir
l'effet de produire un sommeil profond et des songes agréables. Six ou
sept pourront s'y trouver à l'aise; mais on peut y en mettre davantage
dans un cas pressé.»
Treize condamnés périrent sur l'échafaud aux applaudissemens de leurs
ennemis accourus pour prendre part à un spectacle qui passait à leurs
yeux pour un triomphe. Tous subirent leur sort avec fermeté. On ne peut
lire sans être ému les dernières lettres de l'un d'eux, M. Chevalier de
Lorimier, à son épouse, à ses parens, à ses amis, dans lesquelles il
proteste de la sincérité de ses convictions; et il signa avant de
marcher au supplice une déclaration de ses principes, qui témoigne de sa
bonne foi et qui prouve le danger qu'il y a de répandre des doctrines
qui peuvent entraîner des conséquences aussi désastreuses.
Lorsque l'échafaud eut satisfait dans le Bas-Canada comme dans le Haut,
où se passait une partie des scènes du Bas, la vengeance du vainqueur,
on tourna les yeux vers l'Angleterre pour voir comment elle allait
prendre les derniers événemens, et recevoir lord Durham et ses
suggestions pour la pacification du pays. Déjà le duc de Wellington
avait jugé du dernier soulèvement et blâmé, par ce jugement là même, la
cruauté du pouvoir, dans les débats sur l'adresse en réponse au discours
que la reine avait prononcé en ouvrant le parlement au commencement de
1839. «L'insurrection du Canada n'a été, dit-il, qu'une insurrection
frivole et limitée à un coin du pays; mais elle a été accompagnée
d'invasions et d'agressions contre les personnes et contre les
propriétés des sujets de sa Majesté sur toutes les parties de la
frontière des Etats-Unis par des habitans des Etats-Unis.» Déjà M.
Roebuck avait publié plusieurs lettres dans les journaux de Londres pour
blâmer la conduite de lord Durham, qui, en sa qualité de chef du parti
radical, n'allait pas manquer cependant d'amis dans la presse pour
prendre sa défense. Il s'était entouré depuis longtemps de partisans et
de créatures qui vantaient en toute occasion son patriotisme et ses
talens. Ils se mirent tous à louer son énergie dans sa mission et le
rapport qu'il venait de présenter au gouvernement. Tous leurs coups se
dirigèrent naturellement contre les Canadiens.