novembre, avait appelé l'attention des chambres sur nos affaires. M.
Hume et M. Leader avaient interpellé les ministres pour leur demander
quelle marche ils allaient suivre maintenant que leurs mesures avaient
poussé un peuple moral, tranquille et religieux sur le bord même d'une
révolution, et que le Haut-Canada faisait cause commune avec le Bas?
Lord John Russell avait défendu sa conduite tout en refusant de dire ce
qu'il allait faire. Il annonça qu'on avait accepté la résignation de
lord Gosford, qui demandait son rappel depuis quelque temps, et que sir
John Colborne, allait le remplacer temporairement. Lorsque la nouvelle
des troubles arriva, quelques marchands en relation avec les nôtres, se
présentèrent au bureau colonial avec M. Gould à leur tête et reçurent de
lord Glenelg l'assurance que les sujets fidèles seraient protégés, et
les rebelles soumis par la force des armes. Déjà les Anglais à Québec,
et surtout à Montréal, s'agitaient pour demander l'union des deux
Canadas. C'était l'attente de cette mesure que les ministres voyaient
toujours comme inévitable dans un avenir plus ou moins éloigné, qui les
avait empêchés de faire des concessions réelles au Bas-Canada. Ils ne
voulaient pas laisser trop grandir cette nationalité française qui
offusquait leurs préjugés, et aux bruits qui transpiraient de temps à
autre, on pouvait croire que dès que le parti anglais ne pourrait plus
tenir tête au parti canadien, tout appuyé qu'il était de la métropole,
et que la population du Haut-Canada serait assez considérable, on
réunirait les deux provinces pour mettre fin une bonne fois à la
querelle de race.
Lord Gosford partit de Québec à la fin de février 1838, pour l'Europe,
par la voie des Etats-Unis. Le gouverneur du Haut-Canada, sir Francis
Bond Head, qui avait demandé aussi son rappel, le suivit peu de temps
après. Plusieurs journaux d'Angleterre blâmaient la conduite de leur
ministère au sujet de nos affaires; mais il n'y avait aucun doute que la
grande majorité de la nation et des chambres le soutiendrait dans tout
ce qu'il voudrait entreprendre au préjudice des Canadiens-français, pour
lesquels il y avait peu d'intérêt ou de sympathie. Les sentimens du
Nouveau-Brunswick leur étaient aussi très hostiles comme les débats qui
eurent lieu dans leur chambre le prouvèrent. Cette province était prête
à soutenir la métropole, pour renverser tous leurs arrangemens sociaux.
C'est une nouvelle conquête des Canadiens qu'il faut faire, s'écriait un
de ces membres influens, M. Wilmot, inspiré par la gazette de Montréal.
Dans le Haut-Canada, où la question de l'union avait été amenée devant
les chambres, la branche représentative n'en voulait qu'à la condition
que la prépondérance fût assurée aux Anglais, et que les lois et la
langue française fussent abolies dans la législature et les tribunaux.
Tels étaient partout les sentimens à notre égard. Tel fut aussi le
résultat du mouvement de 37, dont celui de l'année suivante bien moins
sérieux, ne fut que le contre coup. Ce mouvement fut prématuré et
inattendu. Le peuple dans aucune partie du pays n'y était préparé. Il
n'y avait que les hommes les plus engagés dans la politique, les
journalistes, les partisans souvent courant alternativement d'un camp à
l'autre, qui ne voyaient qu'une révolution capable de porter remède aux
abus qui existaient ou de satisfaire leurs vues personnelles. Ils
s'excitèrent réciproquement les uns les autres: ils se montèrent
l'imagination; ils ne virent plus les choses sous leur véritable jour.
Tout prit à leurs yeux une grandeur ou une petitesse exagérée. Leurs
sentiment changèrent. Bientôt ceux que l'intérêt personnel seulement
animait, se crurent patriotes à force de se proclamer tels, et de se
mêler avec ceux qui l'étaient réellement. Mais le temps devait faire
connaître les uns et les autres, car il n'y a que les hommes sincères
qui subissent la conséquence de leur entraînement avec l'indépendance
qui seuls donne de la noblesse à une cause.
CHAPITRE III.
UNION DES DEUX CANADAS.
1838-1840.
Effet des troubles de 1837 en Angleterre, en France et dans les
Etats-Unis.--Mesures du parlement impérial.--Débat, dans les deux
chambres.--Suspension de la constitution.--Lord Durham nommé
gouverneur.--Son arrivée à Québec; train royal qn'il mène.--Sa
proclamation au peuple.--Il organise son conseil.--Les accusés
politiques sont amnistiés ou éloignés temporairement.--M. Wakefield
député secrètement vers M. Papineau, et quelques autres chefs.--Attitude
des partis--Lord Durham dans le Haut-Canada.--Il y rallie la majorité à
son plan d'union.--Réunion des gouverneurs des provinces du golfe à
Québec--L'ordonnance d'amnistie qui exile quelques accusés à la Bermude,
est désavouée en Angleterre--Lord Durham résigne son
gouvernement.--Adresses qu'il reçoit et réponses. Il s'embarque pour
l'Europe.--Sir John Colborne lui succède.--Une nouvelle insurrection
s'organise dans la Rivière Chambly et est abandonnée.--Colborne y
marche avec 7 à 8000 hommes.--Il incendie le pays.--Arrestations
nombreuses.--Procès des accusés.--89 sont condamnés à mort et 13
exécutés.--47 sont exilés.--Rapport de lord Durham.--Le bill d'union
introduit dans le parlement impérial.--Il est ajourné à l'année
suivante.--M. Poulett Thomson gouverneur.--Il arrive à Québec--Il monte
dans le Haut-Canada et y convoque les chambres. Il leur fait agréer les
conditions du bill d'union, qui est enfin passé malgré les pétitions du
Bas-Canada, et l'opposition du duc de Wellington et de lord
Gosford.--L'union proclamée en Canada.--Remarques générales.--Population
et autres renseignemens statistiques du Bas-Canada, au temps de l'union.
Conclusion.
MAINTENANT Qu'allait-il advenir de cette résistance inattendue et
aussitôt vaincue qu'offerte? Ce que le gouvernement désirait depuis si
longtemps, une occasion de réunir les deux Canadas. Quoiqu'il eût échoué
en 1822, l'adresse de sa politique avait enfin amené les choses au point
où il voulait pour assurer un succès complet. La précipitation de M.
Papineau avança sans doute le terme; mais le bureau colonial y tendait
sans cesse, et pour un oeil clairvoyant, cette tendance devait amener
ses fruits, c'est-à-dire un choc plus au moins tardif; car il est dans
la nature des choses d'offrir de la résistance avant de cesser d'exister
ou de changer de nature. C'est une loi morale comme une loi physique. Le
mensonge ne remplace pas la vérité sans combat, et la lutte constitue en
morale ce que l'on appelle la conscience. Malgré leur beau langage, les
ministres n'étaient pas encore assez simples pour croire que l'on
prendrait au pied de la lettre ce qu'ils disaient, et ils savaient bien
que les Canadiens s'opposeraient au mal réel qu'on voulait leur faire
sous des prétextes spécieux et le prestige des maximes libérales les
plus avancées.
Les troubles qui venaient d'avoir lieu dans un pays dont les annales
avaient été jusque là pures de toute révolte, firent sensation non
seulement en Angleterre, mais aux Etats-Unis et en France. En Angleterre
aux premières nouvelles, on prit des mesures pour envoyer des renforts
de troupes. Aux Etats-Unis, le gouvernement avait de la peine à retenir
les citoyens qui se portaient par centaines sous les drapeaux de
MacKenzie, et qui continuèrent tout l'hiver à inquiéter le Haut-Canada.
En France où le Canada était si profondément oublié, on se demandait ce
que c'était, et on se rappela en effet qu'on y avait eu des frères
autrefois. On tourna les yeux vers nous, et un journal républicain
parlait déjà de la formation d'une légion auxiliaire, pour venir à notre
aide. La gazette de France plus grave, observait: «Là encore, nous
retrouvons l'Irlande opprimée, soumise au joug arbitraire de la
conquête, opprimée dans ses croyances, nominalement unie, mais séparée
par une choquante inégalité politique... On a cru que la conquête
pouvait faire des nationalités au gré d'une diplomatie sans entrailles,
que la terre pouvait se diviser comme une pièce d'étoffe et les peuples
se partager comme des troupeaux; parce que l'invasion et les combats ont
livré un territoire et une population au vainqueur, celui-ci s'est cru
en droit de se les approprier, de leur imposer ses lois, sa religion,
ses usages, son langage; de refaire par la contrainte toute l'éducation,
toute l'existence d'un peuple, et de le forcer jusque dans ce qu'il y a
de plus sacré parmi les hommes, le sanctuaire inviolable de la
conscience... De quoi s'agit-il en effet à Québec et à Montréal? Du vote
de l'impôt, du droit commun, de la représentation de ces principes de
nationalité que les émigrans français au nord de l'Amérique ont
transportés avec eux, de même qu'Enée, selon la fable, emporta avec lui
ses dieux, les moeurs d'Illion et ses pénates...
«Et comme pour donner au monde une marque visible de la nature de ce
mouvement et de son accord avec le principe de vérité, les deux hommes
que l'on voit à la tête sont un Français, Papineau, et un Irlandais,
O'Callaghan, tous deux catholiques, tous deux réclamant la liberté
religieuse, la liberté politique, les institutions et les lois sous
lesquelles les sociétés auxquelles ils appartiennent se sont formées et
développées.»
Si la révolte eût été sérieuse, le gouvernement des Etats-Unis eût été
entraîné, et plus tard peut-être celui de France, ce qui aurait été plus
que suffisant pour assurer l'indépendance des deux Canadas. Mais comme
les troubles qui venaient d'éclater, était plutôt le fruit d'une lutte
politique prolongée, qu'une détermination formelle de rompre avec
l'Angleterre, les chefs du mouvement ne s'étaient laissés entraîner qu'à
la fin, et encore dans l'adresse des six comtés, si on faisait des
menaces on parlait aussi de redressement de griefs. Cela est si vrai,
que nuls préparatifs n'avaient été faits pour une insurrection. On
n'avait ramassé ni armes, ni munitions, ni argent, ni rien de ce qui est
nécessaire à la guerre. A St.-Denis, comme à St.-Charles, les trois
quarts des hommes n'avaient pas de fusils, et l'attaque vint des troupes
chargées d'appuyer des officiers civils et non pas d'eux. Néanmoins
comme cela était d'un dangereux exemple, il fallait sévir sur le champ,
car en pareil cas une colonie qui se révolte devient comme une nation
étrangère qui déclare la guerre. La métropole entière s'arme contre
elle. Dès le jour de l'ouverture des chambres impériales 16, janvier,
lord John Russell annonça les mesures qu'il entendait prendre au sujet
du Canada, et fit passer une adresse pour assurer la reine que le
parlement était prêt à l'appuyer dans la suppression des troubles qui
venaient d'y éclater, et le lendemain il présenta un bill pour en
suspendre la constitution.
Ce bill suscita des débats qui se renouvelèrent dans les deux chambres
pendant plusieurs jours; mais une partie de l'opposition n'avait saisi
l'occasion que pour faire la guerre au ministère, et non pour défendre
les intérêts des Canadiens-français. C'étaient des récriminations entre
les torys et les whigs, entre sir Robert Peel et lord John Russell, lord
Howick, etc. M. Roebuck fut entendu devant les deux chambres, comme
agent du Canada, et fit un discouru de quatre heures, devant celle des
communes. Mais son influence y était alors en baisse; et d'ailleurs sa
conduite n'était pas toujours prudente. Ainsi il avait assisté à une
assemblée tenue à Londres, sous la présidence de M. Hume, où après avoir
déclaré que la possession du Canada n'était d'aucun avantage pour
l'Angleterre, attendu qu'elle donnait un prétexte pour maintenir le
monopole commercial, on invitait le peuple à s'assembler dans tout le
royaume, pour pétitionner le parlement et engager les ministres à
renoncer à leurs mesures contre cette colonie. Agiter une pareille
question pour un pareil motif à l'époque d'un mouvement insurrectionnel,
c'était paraître l'encourager et augmenter les soupçons contre les
Canadiens. Néanmoins lord Brougham, lord Cienelg, le due de Wellington
dans la chambre des lords; lord John Russell, M. Warburton, M. Hume, M.
Leader, M. Stanley, dans celle des communes, blâmèrent la conduits des
ministres et leur attribuèrent les événemens qui étaient arrivés. Lord
Brougham surtout fit un long et magnifique discours, dans lequel il
recommanda la clémence envers les insurgés, et justifia le droit de
révolte; «Lorsqu'on blâme les Canadiens avec tant de véhémence, dit-il,
qui leur a appris à se révolter, je le demande? Où, dans que; pays, de
quel peuple ont-il pris la leçon? Vous vous récriez contre leur révolte,
quoique vous ayez pris leur argent contre leur consentement, et anéanti
les droits que vous vous faisiez un mérite de leur avoir accordés. Vous
énumérez leurs autres avantages; ils ne payent pas de taxes; ils
reçoivent des secours considérables de ce pays; ils jouissent de
précieux avantages commerciaux que nous payons cher, et vous dites:
toute la dispute vient de ce que nous avons pris vingt mille louis sans
le consentement de leurs représentans! Vingt mille louis sans leur
consentement! Certes, ce fut pour vingt shellings qu'Hempden résista, et
acquis par sa résistance, un nom immortel, pour lequel les Plantagenets
et les Guelphes auraient donné tout le sang qui coulaient dans leurs
veines! Si résister à l'oppression, si s'élever contre un pouvoir usurpé
et défendre ses libertés attaquées, est un crime, qui sont les plus
grands criminels? Qui sont-ils, si ce n'est nous-même peuple anglais?
C'est nous qui avons donné l'exemple à nos frères américains. Prenons
garde dr les blâmer trop durement pour l'avoir suivi!
«D'ailleurs vous punissez toute une province, parce qu'elle renferme
quelques paroisses mécontentes; vous châtiez même ceux qui vous ont
aidés à étouffer la révolte.»
La minorité contre le bill des ministres dans les communes ne fut que de
7 ou 8, la moitié des membres étant absens. Cette opposition cependant
fit restreindre les pouvoirs temporaires qu'on voulait donner au
gouverneur et au conseil spécial auxquels on allait abandonner
l'administration du Canada pendant la suspension de la constitution et
la nouvelle enquête qu'on allait faire sur les lieux. Lord Durham qu'on
avait choisi pour cette double mission, en homme adroit, pour disposer
favorablement les Canadiens en sa faveur, fit un discours dans la
chambre des lords dans lequel après avoir annoncé qu'il ferait respecter
la suprématie de l'Angleterre jusque dans la chaumière la plus reculée,
il ajoutait qu'il ne reconnaîtrait aucun parti, français, anglais ou
canadien; qu'il les regarderait tous du même oeil, et qu'il désirait
assurer à tous une égale justice et une égale protection.
Dans ces débats les ministres cachèrent leur but secret avec le plus
grand soin, et montrèrent jusqu'à la fin une adresse inconcevable, qui
en imposa à beaucoup de gens. Lord John Russell déclara que la couronne
userait de sa prérogative pour autoriser lord Durham à faire élire dix
personnes dans le Bas-Canada, vu qu'il était presqu'impossible de réunir
l'ancienne chambre, et un pareil nombre dans le Haut, s'il le jugeait à
propos, pour lui servir de conseil sur les affaires de la colonie, afin
que la nouvelle constitution qu'on pourrait adopter ne parût pas
provenir uniquement de l'autorité des ministres et du gouverneur, mais
de personnes versées dans les affaires de la colonie et qui y eussent
des intérêts. Lord Howick fit un long discours surtout en réponse à sir
Robert Peel, dans lequel il affecta fort d'insister sur la nécessité de
rendre justice aux Canadiens. Ainsi il disait: «Si je pensais que la
grande masse de ce peuple fût entièrement sans amour pour ce pays, je
dirais que la seule question que nous aurions à considérer, serait de
voir comment une séparation finale pourrait s'effectuer sans sacrifier
les intérêts des Anglais. Mais je ne pense pas que la masse des
Canadiens soit hostile à l'Angleterre, par ce que leur alliance avec
elle leur est plus nécessaire à eux qu'à nous; que si c'est pour leurs
lois et leurs usages particuliers qu'ils combattent, entourés qu'ils
sont par une population de race différente, si la protection de
l'Angleterre leur était retirée, ils auraient à subir un changement
beaucoup plus violent, beaucoup plus subit, beaucoup plus général que
celui qui aura lieu probablement.»
Il croyait que le nombre de ceux qui voulaient l'indépendance était peu
considérable; que l'on avait été conduit pas à pas là où l'on en était,
chacun espérant amener ses adversaires à ce qu'il voulait. Il ne
désespérait point de satisfaire les deux partis; mais le système
responsable était inconciliable avec les rapports qui devaient subsister
entre une colonie et une métropole. Lord Howick répéta la même opinion
et, comme tous les autres, évita avec soin de parler de l'union des deux
Canadas.
Dans tous les débats qui eurent lieu, on observa la même réserve; on ne
voulut rien dire de ce que l'on avait intention de faire; on se
renfermait dans des termes généraux. Sir W. Molesworth désapprouvait la
suspension de la constitution; mais approuvait le choix de lord Durham.
«Si la violation partielle de la constitution, ajoutait M. Grote, a
déterminé les Canadiens à s'armer pour la défense de leurs droits, si
lord Gosford a provoqué une révolte en adoptant quelques résolutions,
quelle ne devrait pas être la conséquence d'une mesure qui suspendra la
constitution et confisquera les libertés populaires?» M. Warburton se
déclarait pour l'émancipation; «L'Angleterre a aidé, disait-il, à
préparer la liberté en Grèce, en Pologne, dans l'Amérique du sud, en
Hanovre, pourquoi vouloir exclure de ce bienfait le peuplé canadien?»
Ces idées avancées ne faisaient pas sortir les ministres de leur
silence. M. Ellice, qui n'était pas toujours dans leur secret, quoique
leur ami, et qui n'avait pas, comme on sait, leur finesse, approuvait le
choix de lord Durham, tout en recommandant de gouverner le Canada comme
l'Irlande.
Les lords Brougham, Ellenborough et Mansfield protestèrent contre la
suspension de la constitution, parce qu'elle était devenue inutile
depuis la suppression de la révolte. Lord Ellenborough leur reprocha de
vouloir unir les deux Canadas, et que c'était pour cela qu'ils
insistaient sur cette suspension. Lord Glenelg, dévoilé par cette
apostrophe subite, désavoua hautement une pareille intention, et déclara
que le gouvernement voulait seulement modifier la constitution
existante, parce que l'union ne pouvait se faire que du consentement des
deux provinces. On croyait pouvoir en imposer d'autant plus facilement
par ce langage que les ministres affectaient dans les débats de parler
des Canadiens comme d'hommes ignorans et simples, faciles à tromper,
malgré les troubles récens, qui prouvaient, cependant, qu'ils savaient
du moins apprécier leurs droits.
Après beaucoup de petits désagrémens que l'opposition leur fit subir
dans les deux chambres, et qui étaient dûs peut-être au langage
mystérieux dans lequel ils s'enveloppaient en ne cessant point
d'invoquer les noms de la liberté, de la justice, de la conciliation, et
de s'appesantir sur les vices de la constitution canadienne, le
parlement leur accorda enfin tous les pouvoirs essentiels qu'ils
demandaient, et lord Durham fit ses préparatifs pour passer en Canada.
Lord Durham tout radical qu'il était en politique, aimait beaucoup le
luxe et la pompe. Il avait représenté la cour de Londres avec splendeur
pendant son ambassade à St.-Pétersbourg, en 1833. Il voulut éclipser en
Canada par un faste royal tous les gouverneurs qui l'avaient précédé. Le
vaisseau de guerre qui devait l'amener, fut meublé avec magnificence. Il
s'y embarqua avec une suite nombreuse de confidens, de secrétaires,
d'aides de camp. Une musique fut mise à bord pour dissiper les ennuis de
la traversée. Déjà un grand nombre de personnes attachées à sa mission
s'était mis en route. On embarqua deux régimens des gardes et quelques
hussards pour Québec. Enfin tout annonçait une magnificence inconnue
dans l'Amérique du nord. On s'empara du parlement pour loger le
somptueux vice-roi; ce qui était d'un mauvais augure aux yeux des hommes
superstitieux pour les libertés canadiennes; c'était comme un vainqueur
qui marchait sur les dépouilles de son ennemi abattu. Aussitôt que la
constitution avait été suspendue par le parlement impérial, l'ordre
avait été envoyé à sir John Colborne de former un conseil spécial pour
expédier les affaires les plus pressantes. Ce conseil composé de 22
membres, dont 11 Canadiens, s'assembla dans le mois d'avril. La
tranquillité était déjà tellement rétablie que l'on renvoyait partout
dans leurs foyers les volontaires armés pendant les troubles.
Quand lord Durham arriva à Québec le 27 mai, tout était dans une paix
profonde. Il débarqua le 29, au bruit de l'artillerie et au milieu d'une
double haie de soldats, pour se rendre au château St.-Louis, où il fit
son installation et prêta les sermens ordinaires. Il voulut signaler son
avènement au pouvoir par un acte de grâce en faveur des détenus
politiques; mais lorsqu'il demanda les officiers de la couronne, aucun
ne se trouva présent pour lui répondre. Contre l'usage les conseillers
exécutifs ne furent point assermentés. Il adressa une proclamation au
peuple en se servant du langage d'un homme qui se méprend complètement
sur la manière avec laquelle on doit s'exprimer en Amérique, et qui veut
en imposer par une affectation recherchée au peuple dont le sort est
entre ses mains. «Ceux qui veulent sincèrement et consciencieusement la
réforme et le perfectionnement d'institutions défectueuses, recevront de
moi, disait-il, sans distinction de parti, de race ou de politique,
l'appui et l'encouragement que leur patriotisme est en droit d'avoir;
mais les perturbateurs du repos public, les violateurs des lois, les
ennemis de la couronne et de l'empire britannique trouveront en moi un
adversaire inflexible.» Et plus loin en parlant du rétablissement de la
constitution, il observait: «C'est de vous peuple de l'Amérique
britannique, c'est de votre conduite et de l'étendue de votre
coopération avec moi qu'il dépendra principalement que cet événement
soit retardé ou immédiat. J'appelle donc, de votre part, les
communications les plus franches, les moins réservées. Je vous prie de
me considérer comme un ami et comme un arbitre, toujours prêt à écouter
vos voeux, vos plaintes et vos griefs, et bien décidé d'agir avec la
plus stricte impartialité...»
Or ce langage, comme on le verra, ne pouvait faire qu'en imposer au
loin, car dans le pays même, il ne devait avoir aucune signification
puisque tous les pouvoirs politiques étaient éteints, excepté ceux que
lord Durham réunissait en sa personne. Cela était si vrai, qu'il renvoya
immédiatement le conseil spécial de sir John Colborne, qui avait déjà
passé trop d'ordonnances plus ou moins entachées de l'esprit du jour;
qu'il fit informer les membres du conseil exécutif, cette cause première
de tous les troubles, qu'il n'aurait pas besoin de leurs services pour
le présent; et qu'il se nomma, pour la forme, un conseil exécutif et un
conseil spécial composés de son secrétaire, M. Buller, de l'amiral Paget
qui arrivait dans le port, du général Clitherow, du major général
MacDonell, du colonel Charles Grey, et de diverses autres personnes de
sa suite, de cinq des juges, de M. Daly, secrétaire provincial et de M.
Eouth, commissaire général, qu'il prit dans le pays, parce qu'il y
fallait quelqu'un qui en connût quelque chose.