Jusque-là, la plupart des gens de la campagne surtout pensaient que

l'agitation à Montréal finirait par s'apaiser. Mais loin de là, elle

commençait à dégénérer en scènes de troubles inconnues jusqu'ici dans le

pays. On donna des charivaris à quelques hommes impopulaires; on fit des

menaces en differens endroits, qui fournirent un prétexte de donner des

armes aux hommes fiables afin d'assurer le maintien de l'ordre, sans que

ces précautions empêchassent les membres de la chambre de tenir à

St.-Charles, le 23 octobre, une grande assemblée des habitans des comtés

de Richelieu, St.-Hyacinthe, Rouville, Chambly et Verchères, auxquels se

joignit le comté de l'Acadie et qui prirent le nom de confédération des

six comtés. Il y avait une centaine miliciens sous les armes commandés

par des officiers destitués. On y voyait une foule de drapeaux avec

diverses inscriptions. «Vive Papineau et le système électif». «Honneur à

ceux qui ont renvoyé leurs commissions ou ont été destitués». «Honte à

leurs successeurs». «Nos amis du Haut-Canada». «Honneur aux braves de

1813; le pays attend encore leur secours». «Indépendance.» Le conseil

législatif était représenté par une tête de mort et des os en croix.

Le Dr. Nelson, de St.-Denis, fut appelé au fauteuil. Il y assistait une

douzaine de membres de la chambre. MM. Papineau, Nelson, L. M. Viger,

Lacoste, Côté, T. S. Brown et Girod prirent la parole. On y fit une

espèce de déclaration des droits de l'homme. M. Papineau qui commençait

à s'apercevoir qu'om allait plus loin qu'il était prudent de le faire,

prononça un discours qui mécontenta les esprits les plus ardens. M.

Chasseur qui y assistait, s'en revint à Québec tout désappointé de la

timidité du chef canadien. Il recommanda du s'abstenir de prendre les

armes. La seule résistance constitutionnelle et le meilleur moyen de

combattre l'Angleterre, c'était de ne rien acheter d'elle,[33] opinion

qui déplut au Dr. Nelson, qui s'avança et déclara que le temps d'agir

était venu. Les résolutions qu'on passa servirent de base à un appel au

peuple, qu'on répandit avec profusion et qui engagea l'évêque de

Montréal, M. Lartigue, à lui adresser un mandement pour le mettre en

garde contre ces conseils, dans lequel il recommandait, suivant la

doctrine catholique, l'obéissance au pouvoir établi. «Depuis longtemps

mes très chers frères, nous n'attendons parler que d'agitation, de

révolte même, dans un pays toujours renommé jusqu'à présent par sa

loyauté, son esprit de paix et son amour pour la religion de ses pères.

On voit partout les frères s'élever contre leurs frères, les amis contre

leurs amis, les citoyens contre leurs concitoyens; et la discorde, d'un

bout à l'autre de ce diocèse, semble avoir brisé les liens de la charité

qui unissaient entre eux les membres d'un même corps, les enfants d'une

même église, du catholicisme qui est une religion d'unité.

[Note 33: Le Dr. O'Callaghan m'écrivait d'Albany, le 17 juillet 1852,

«If you are to blame the movement, blame then those who plotted and

contrived it and who are to be held in history reaponsible for it. We,

my friend, were the victims, not the couspirators, and were I on my

death bed I could declare before heaven that I have no more idea of a

movement or resistance when I left Montréal and went to the Richelieu

river with M. Papineau, than I have now of being bishop of Québec, And I

also know that M. Papineau and I secreted ourselves for some time in a

farmers home in the parish of St.-Marc, lest our presence might alarm

that country and be made a pretext for rashness... I saw as clearly as I

now see the country was not prepared.»]

«Encore une fois, nous ne vous donnerons pas notre sentiment, comme

citoyen, sur cette question purement politique qui a droit ou tort entre

les diverses branches du pouvoir souverain; (ce sont de ces choses que

Dieu a laissées aux disputes des hommes:) mais la question morale,

savoir quels sont les devoirs d'un catholique à l'égard de la puissance

civile établie et constituée dans chaque état, cette question

religieuse, dis-je, est de notre ressort et de notre compétence...

«Ne vous laissez donc pas séduire si quelqu'un voulait vous engager à la

rébellion contre le gouvernement établi, sous prétexte que vous faites

partie du peuple souverain: la trop fameuse convention nationale de

France, quoique forcée d'admettre la souveraineté du peuple puisqu'elle

lui devait non existence, eut bien soin de condamner elle même les

insurrections populaires, en insérant dans la déclaration des droits en

tête de la constitution de 1795, que la souveraineté réside, non dans

une partie, ni même dans la majorité du peuple, mais dans l'universalité

des citoyens... Or qui oserait dire que, dans ce pays, la totalité des

citoyens veut la destruction de son gouvernement...»

Ce mandement eut un grand retentissement. Dans le même Temps, le

_Canadien_ renouvelait ses instantes représentations sur l'absolu

nécessité de se prononcer hautement contre le parti du mouvement et de

la résistance, au nom de notre honneur national et de nos libertés

menacées; et le clergé catholique de Montréal se mettait en rapport avec

celui de Québec pour solliciter l'appui de l'exécutif dans une requête

aux autorités impériales, qui aurait pour but d'obtenir le plutôt

possible en faveur du peuple canadien tout ce qu'il pouvait attendre de

réforme, afin d'apaiser les troubles et l'agitation. L'exécutif prenait

aussi des mesures pour faire cesser cette agitation et faire respecter

la loi partout. Pour donner main forte aux troupes, il arma une partie

de la population anglaise de Montréal. Il organisa des corps de

cavalerie, d'artillerie et d'infanterie. Il fit la même chose, à Québec

en excluant soigneusement, comme à Montréal, les Canadiens quelque

fussent leurs principes et malgré les offres de service d'un grand

nombre de leurs notables. Il arma presque toute la population

irlandaise, dont une grande partie faisait cause commune peu de temps

auparavant avec les libéraux les plus exaltés, mobilité qui peut

expliquer une partie des maux de l'Irlande. Six cents volontaires furent

armés en quelques jours. Il manda enfin des troupes du

Nouveau-Brunswick.

Cependant l'excitation était trop grande dans plusieurs localités pour

s'apaiser tout à coup, et se terminer sans effusion de sang si les deux

partis venaient en présence. Déjà il y avait eu des troubles sérieux à

Montréal. Le 7 novembre, les Fils de la liberté et les constitutionnels,

ou les membres du Dorie Club comme se nommèrent les Anglais, en vinrent

aux mains avec des succès divers. La maison de M. Papineau et celle du

Dr. Robertson, entre autres, furent attaquées et les presses du

_Vindicator_ saccagées. Les troupes furent appelées sous les armes et

paradèrent dans les rues avec de l'artillerie.

Un grand nombre de mandats d'arrestation furent lancés contre les chefs

canadiens dans les différentes localités, dont vingt-six pour haute

trahison. M. Papineau, le Dr. O'Callaghan, le Dr. Nelson étaient dans

cette dernière catégorie. A Québec comme à Montréal les arrestations se

firent sans difficultés. M. Morin fut du nombre; mais dans les campagnes

de Montréal on résolut d'opposer de la résistance, et les officiers de

la justice furent mis en fuite. Alors on les fit accompagner par des

corps de troupes qui furent repoussés en plusieurs endroits, mais qui

triomphèrent à la fin. Entre Chambly et Longueuil, un détachement de

cavalerie fut jeté en déroute et quelques prisonniers qu'il emmenait

furent élargis. Un corps de troupes commandé par le colonel Gore et

composé de cinq compagnies, de soldats, d'une pièce de canon et d'un

détachement de cavalerie, parti de Sorel se dirigeant sur St.-Charles,

fut arrêté à St.-Denis le 22 novembre, par le Dr. Nelson, qui s'était

retranché dans une grande maison de pierre. Au bruit du tocsin 800

hommes se trouvèrent réunis sous les ordres de ce chef intrépide, mais

presque tous sans armes et sans munitions. On n'avait qu'environ 120

fusils bons et mauvais. On s'était muni de lances, de fourches ou de

bâtons. Une partie resta pour combattre et les autres s'éloignèrent. Le

succès était si incertain, que le Dr. Nelson engagea M. Papineau qui se

trouvait là avec le Dr. O'Callaghan dans le moment, à se retirer pour ne

pas compromettre sa vie, et par là même la cause dont il était le chef.

«Ce n'est pas ici, lui dit-il, que vous serez le plus utile; nous aurons

besoin de vous plus tard.» Ainsi M. Papineau qui était opposé à la prise

des armes à l'assemblée des six comtés, était déjà entraîné par le

torrent, et sans faire de résistance se laissait promener au milieu des

insurgés pour les encourager par sa présence, sans qu'on lui permît

cependant d'exposer comme les autres, sa vie au feu, malgré les

reproches sévères, observa-t-il lui-même au Dr. Nelson, qu'on pourrait

lui faire plus tard s'il s'éloignait dans un pareil moment.[34]

[Note 34: Papineau et Nelson: Blanc et Noir. Pamphlet avec affidavits

publié Montréal par les presses de l'_Avenir_ en 1818.]

Les troupes en arrivant s'emparèrent des maisons voisines et se

préparèrent au combat. Après avoir pris leur position, elles ouvrirent

un feu d'artillerie et de mousqueterie qu'elles continuèrent pendant

quelque temps. Voyant son peu d'effet, le colonel Gore ordonna au

capitaine Markham de donner l'assaut à une distillerie défendue par une

quinzaine de Canadiens, qui l'incommodaient beaucoup tout en protégeant

les insurgés; mais après des efforts inutiles, l'attaque dut être

abandonnée. Le capitaine Markham y fut grièvement blessé.

Vers 2 heures, les insurgés reçurent un secours qui porta le nombre des

fusils à 200 environ. Alors ils résolurent sur quelques points de

prendre l'offensive, et ils réussirent à déloger et à mettre en fuite un

corps de troupes qui s'était embusqué derrière une grange. Enfin après

six heures de combat, les troupes furent partout obligées d'abandonner

la victoire aux rebelles, qui les poursuivirent quelque temps,

s'emparèrent de leur canon, de quelques blessés et d'une partie de leurs

voitures et de leurs munitions.

M. Ovide Perrault, membre de la chambre, fut mortellement blessé par un

boulet de canon, dans le moment même qu'un autre renversait cinq hommes

et jetait quelque confusion dans les rangs des Canadiens.

En même temps que ce combat avait lieu, un autre corps de troupes fort

de 330 hommes, 2 pièces de canon et quelques cavaliers, commandé par le

colonel Wetherall, venant de Chambly, et qui devait opérer sa jonction

avec celui du colonel Gore, pour attaquer réunis les insurgés à

St.-Charles, où on les disait en force et retranchés, s'avançait

lentement parce que les ponts sur les rivières avaient été coupés.

Quoiqu'il n'eût pas trouvé le colonel Gore au lieu indiqué, il continua

sa route recevant quelques coups de fusils sur plusieurs points en

arrivant à St.-Charles; il atteignit les retranchemens des insurgés, le

25 novembre. Ces retranchemens formés d'arbres renversés, recouverts en

terre appuyés sur la maison de M. Debartzch, qu'on avait crénelée et

percée de meurtrières, formaient un parallélogramme entre la rivière et

le pied d'une petite colline qui le dominait par derrière. Il était

défendu par plusieurs centaines d'hommes, la plupart toujours sans

armes, commandés par M. T. S. Brown, qui prit la fuite avant l'attaque.

Les insurgés avaient pour toute artillerie deux pièces de canon dont ils

tirèrent un coup ou deux. Le colonel Wetherall prit possession de la

colline, plaça son artillerie dans les positions les plus favorables, et

enveloppa le camp de ses troupes, de manière à ne laisser aucune issue

aux insurgés pour échapper que la rivière. Après avoir fait ses

dispositions, il donna l'ordre de l'attaque. Les rebelles répondirent

avec vigueur au feu des troupes; et en jetant quelques hommes parmi des

arbres qui étaient à droite, ils obligèrent le colonel Wetherall de

faire appuyer les grenadiers qui étaient sur ce point par une autre

compagnie. Le feu de mousqueterie durait environ depuis une heure

lorsque l'artillerie ayant renversé les fragiles retranchemens qui

couvraient les rebelles, et semé la confusion dans leurs rangs, ce

commandant fit charger son infanterie à la bayonnette. Elle s'empara dit

camp d'emblée, et massacra un grand nombre d'insurgés qui osaient se

défendre encore. On ne fit qu'une trentaine de prisonniers. Le nombre

des tués dépassa 100, celui des blessés fut considérable.

Après cette victoire tout fut brûlé dans le camp excepté la maison de M.

Debartzch, et les insurgés qui avaient pu se sauver s'étant dispersés,

Wetherall retourna à Montréal par Chambly et St.-Jean, dispersant encore

à la Pointe-Olivier un rassemblement qui voulut intercepter son retour.

A la suite de ces deux combats, le district de Montréal fut mis sous la

loi martiale, tandis que le peuple commençant enfin à se remuer partout,

s'assemblait dans les comtés, dans les villes et dans les paroisses,

pour protester contre l'insurrection et assurer le gouvernement de sa

fidélité. M. LaFontaine et M. Leslie s'apercevant maintenant comme bien

d'autres qu'on s'était trop obstiné, descendirent à Québec pour prier

lord Gosford de convoquer les chambres, afin de prendre les mesures

nécessaires dans les circonstances; mais il était trop tard de toute

façon puisque l'assemblée aurait paru comme vaincue et le gouvernement

comme vainqueur. C'était aux chefs à prévoir ce résultat, et à ne pas se

mettre dans le cas de subir toutes les conséquences d'une défaite sans

avoir réellement combattu; car les petits chocs qui venaient d'avoir

lieu n'étaient que le fruit d'une agitation locale prolongée au-delà des

bornes raisonnables, mais insuffisante pour amener un soulèvement en

masse et une véritable révolution. Lord Gosford refusa.

Cependant l'insurrection était vaincue sur la rive droite du

St,-Laurent. Un dernier parti venant des Etats-Unis avait été pris ou

dispersé à _Four Corners_, sur l'extrême frontière près du lac

Champlain. Il ne restait plus qu'un point à soumettre sur la rive

gauche, St.-Eustache. Depuis quelques jours il y avait beaucoup

d'agitation dans le comté des Deux-Montagnes. On y avait fait des

tentatives inutiles de soulèvement. Le Dr. Chénier et Armury Girod,

Suisse depuis quelques années en Canada, en étaient les principaux

chefs. Ils s'emparèrent des fusils et d'une pièce de canon qu'il y avait

au village des Sauvages puis marchèrent avec leurs hommes sur

St.-Eustache, où ils prirent le couvent de force et s'y retranchèrent.

Le curé, M. Faquin, M. Scott, membre de la chambre, M. Emery Feré,

voulurent vainement les persuader d'abandonner leur entreprise; leurs

discours n'eurent d'influence que sur leurs suivans, auxquels M.

Desèves, vicaire de St.-Eustache, lut une proclamation qu'avait publiée

sir John Colborne. Vaincus par leur conseil, ils abandonnèrent tous le

camp et s'en retournèrent chez eux, ne laissant qu'un jeune homme au

couvent. D'autres, cependant, venant du Grand-Brûlé et d'ailleurs les

remplacèrent, et pendant plusieurs jours il y eut de quatre à quinze

cents hommes vivant à discrétion dans le village, mais presque tous sans

armes. C'est sur ces entrefaites qu'arriva la nouvelle de l'affaire de

St.-Charles et de la dispersion des rebelles dans le sud. Croyant cette

occasion favorable, M. Paquin invita le Dr. Chénier au presbytère et le

pressa de nouveau de renoncer à ses dangereux projets. Tous ceux qui

étaient présens, ecclésiastiques et séculiers, se joignirent à lui pour

lui faire les mêmes instances en lui mettant sous les yeux toute

l'inutilité de son entreprise et toutes les conséquences funestes qui

devaient en résulter; mais ce fut en vain. Chénier prétendit que les

nouvelles de St.-Charles étaient fausses; qu'il venait d'apprendre par

un courrier que les patriotes étaient vainqueurs dans le sud, et il

ajouta que pour lui sa résolution était inébranlable, qu'il était

déterminé à mourir les armes à la main. Malgré son opiniâtreté cependant

on s'aperçut qu'il ne pouvait surmonter une profonde émotion, et que de

temps en temps de grosses larmes s'échappaient de ses yeux et coulaient

sur son visage malgré ses efforts pour les retenir. N'ayant pu le

dissuader de son dessein, le bon curé se vit obligé de s'éloigner et

d'abandonner sa maison et l'église aux rebelles. Beaucoup de familles

étaient déjà parties ou partaient à tout instant pour Montréal ou pour

les paroisses voisines. Le bruit s'était répandu plusieurs fois que les

troupes paraissaient, et ceux qui étaient bien informés savaient que les

insurgés n'étaient pas assez nombreux pour résister aux forces qu'ils

allaient avoir sur les bras.

En effet sir John Colborne arrivait avec deux mille hommes huit pièces

de canon et une pièce à rockets. A l'aspect de cette colonne d'autant

plus imposante qu'elle couvrait avec ses bagages plus de deux milles de

chemin, le plus grand nombre de ceux qui composaient l'attroupement

alors réuni et qui pouvait s'élever à 5 ou 600 hommes, voyant qu'ils

s'étaient trompés, s'esquivèrent et laissèrent Chénier avec environ 200

à 250 hommes seulement, qui se placèrent dans l'église, dans le couvent

dans le presbytère et dans les maisons voisines. Plusieurs n'avaient pas

d'armes, ce dont ils se plaignirent à leur chef, qui leur répondit

froidement: «Soyez tranquilles, il y en aura de tué et vous prendrez

leurs fusils.»

Les troupes cernèrent complètement le village en arrivant, et leur

artillerie ouvrit son feu. Les insurgés y répondirent bravement tant

qu'ils eurent des munitions, et obligèrent même une batterie à reculer.

Après une canonnade de deux heures, les volontaires du capitaine

Leclerc, le 32e régiment et les royaux s'approchèrent et ouvrirent un

feu terrible, qui durait depuis quelque temps lorsque l'ordre vint de

donner l'assaut. L'incendie se déclarait dans le même temps dans les

édifices occupés par les rebelles. La fusillade et les flammes les

obligèrent de tout abandonner, excepté l'église qui fut bientôt cornée à

son tour par les troupes et par l'incendie qui approchait. Chénier

voulut en vain s'y défendre encore, les flammes marchant comme un

torrent, l'obligèrent d'en sortir. Il réunit alors quelques-uns de ses

gens, sauta avec eux par les fenêtres et chercha à se faire jour au

milieu des assaillans; mais atteint par une balle dans le cimetière, il

tomba et expira presqu'immédiatement. Ce ne fut plus alors qu'une scène

de carnage. On ne fit de quartier à personne, et le reste du village fut

abandonné au pillage et aux flammes.

Lorsqu'on les enterra, on trouva sur plusieurs des tués des balles de

pierre dont ils se servaient pour tirer en guise de balles de plomb.

Girod qui avait pris la fuite avant le combat, se voyant sur le point

d'être pris quelques jours après par des hommes envoyés après lui, se

tua d'un coup de pistolet.[35]

[Note 35: Journal historique des événemens arrivés à St.-Eustache

pendant la rébellion du comté des Deux-Montagnes, par un témoin

oculaire. Publié dans l'_Ami du Peuple_ et le _Canadien_, en 1838.]

Le combat de St.-Eustache fut le dernier livré à l'insurrection.

Les troupes marchèrent alors sur St.-Benoît, qui ne fit aucune

résistance, mais qui subit le sort de St.-Eustache et de St.-Denis, où

on avait renvoyé une nouvelle expédition de 1100 hommes, qui malgré la

soumission des habitans n'en détruisit pas moins le village pour venger

la défaite du 22. L'insurrection était maintenant abattue. Les chefs

étaient eu fuite ou prisonniers. M. Papineau qui s'était montré aux

insurgés avant les affaires de St.-Charles et de St.-Eustache comme

avant celle de St.-Denis, parvenait aux Etats-Unis avec plusieurs autres

personnes compromises. Les journaux de leur parti étaient saisis ou

muets, et le peuple partout soumis à l'autorité, qui continuait à

recevoir de toutes parts des adresses propres à la rassurer. Le clergé

fit entendre de nouveau sa voix sur les ruines qu'avait faites la

tempête qui venait de passer. Les évêques de Québec et de Montréal

publièrent de nouveaux mandemens, annonçant des prières en actions de

grâces pour remercier Dieu du rétablissement de la paix. «Quelle misère,

quelle désolation s'est répandue dans plusieurs de vos campagnes, disait

l'évêque de Montréal, depuis que le fléau de la guerre civile a ravagé

cet heureux et beau pays, où régnaient l'abondance et la joie avec

l'ordre et la sûreté, avant que des brigands et des rebelles eussent à

force de sophismes et de mensonges, égaré une partie de la population de

notre diocèse! Que vous reste-t-il de leurs belles promesses...? Est-ce

le voeu de la majorité du pays, qui néanmoins selon leurs principes doit

régler tout dans un état? Est-ce cette volonté générale qui a dirigé les

opérations militaires des insurgés? Vous trouviez-vous libres, lorsqu'on

vous menaçant de toutes sortes de vexations, de l'incendie et de la

perte de tous vos biens, de la mort même, si vous ne vous soumettiez à

leur effrayant despotisme, ils forçaient plus de la moitié du petit

nombre qui a pris les armes contre notre auguste souveraine à marcher

contre ses armées victorieuses?»

«De notre côté, ajoutait l'évêque de Québec, pendant les désastres dont

quelques parties de cette province ont été le théâtre, nous avons à

l'exemple de Moïse, conjuré le Seigneur de ne point perdre son peuple et

son héritage; et aujourd'hui nous avons, ainsi que vous, le bonheur de

voir que ce Dieu de bonté a écouté favorablement nos humbles prières.»

Mais si le calme se rétablissait dans le Bas-Canada, le Haut était

menacé à son tour de la révolte. M. W. L. MacKenzie avait levé

l'étendard de l'insurrection à Navy-Island à deux milles au-dessus de la

chute de Niagara, où il s'était réfugié avec un corps de mécontens et

d'Américains. Dans le district de Londres quelques rebelles erraient çà

et là; ils ne purent tenir cependant longtemps la campagne; un parti fut

mis en déroute dans ce district même; un autre fut défait à

Amherstburgh, et M. MacKenzie lui-même fut obligé plus tard d'évacuer

son île après avoir subi un bombardement de plusieurs jours; de sorte

que bientôt la paix se trouva rétablie dans le Haut comme dans le

Bas-Canada. Il rôda bien encore il est vrai une partie de l'hiver des

bandes d'Américains et de rebelles sur les frontières des deux provinces

sous les ordres de MacKenzie, du Dr. Robert Nelson et autres; mais dans

l'intérieur elles restèrent tranquilles, et chaque fois que ces bandes

voulurent les envahir, elles furent repoussées jusqu'à ce que le

gouvernement des Etats-Unis intervint et fît cesser ces déprédations en

réunissant des forces suffisantes sous les ordres des généraux Scott et

Brady, pour faire observer les lois de la neutralité partout.

Ailleurs, dans le Nouveau-Brunswick, dans la Nouvelle-Ecosse, tout était

tranquille. A la première nouvelle des troubles du Canada, le peuple

s'était assemblé et avait rassuré le pouvoir. L'un des chefs du parti

libéral de la Nouvelle-Ecosse, M. Howe, écrivait: «Quoique je n'éprouve

aucune sympathie pour la faction officielle du Bas-Canada, et que je

haïsse et méprise aussi fortement que vous, les hommes et les mesures

qui dans toutes les provinces de l'Amérique Septentrionale, ont excité

de l'opposition et des plaintes,... je partage jusqu'à un certain point

depuis quelque temps les soupçons qui règnent, je vous l'assure, très

généralement dans les colonies d'en bas, que votre parti est déterminé à

précipiter à tout hasard une lutte avec la mère-patrie... Le langage des

derniers numéros du _Vindicator_ ne laisse plus lieu à douter sur ce

point.

«Prenant donc pour établi qu'une rupture soudaine et violente du lien

qui nous unit à la Grande-Bretagne est désirée par le parti Papineau en

Canada, ou par une grande portion de ce parti, je puis dire avec

assurance qu'au moins les sentimens des sept-huitièmes de la population

des provinces d'en bas sont opposés à un pareil mouvement...»

Qu'allait-il maintenant résulter de ces événemens dus à un système de

gouvernement qui n'était plus en harmonie avec les idées et les progrès

du pays? Car si la grande majorité du peuple était restée étrangère à

cette tentative de révolution, le gouvernement dans les deux Canadas

n'en avait pas moins besoin de réformes. Il ne suffisait pas d'avoir

abattu la révolte, il fallait prendre des mesures pour en prévenir le

retour. Malheureusement ce sont ceux qui avait le plus de droit de se

plaindre qui allaient être punis, et dès ce moment l'on peut dire que

l'union des deux Canadas fut fait.

Histoire du Canada depuis sa découverte jusqu'à nos jours. Tome IV · 第 26 / 31 段