s'assembler pour approuver la majorité de la chambre et se rallier aux
associations de réforme de Québec et de Montréal. Une adresse de sept
cents électeurs de Québec fut présentée à M. Papineau vers la fin de la
session pour approuver sa conduite, adresse qui amena la résignation
d'un des représentans de cette ville, M. Caron, parce qu'elle comportait
une censure contre sa conduite opposée à celle de M. Papineau depuis les
92 résolutions. Quelques-uns attribuèrent cette démarche au
mécontentement que lui causait la faveur qu'on faisait alors à M. Bedard
en le nommant juge. Dans les colonies peu d'hommes sont au-dessus de
pareilles faiblesses, mais pour M. Caron, ces bruits devaient être mal
fondés, car sa conduite n'avait pas cessé un moment d'être uniforme et
constante.
Depuis quelque temps le parti libéral dans les deux Canadas avait des
communications encore plus fréquentes qu'auparavant, et les chefs
travaillaient activement à co-ordonner leurs mouvements. La majorité des
membres de l'assemblée du Haut-Canada ae rallia même un instant au parti
de M. MacKenzie ainsi que le conseil exécutif de sir Francis Bond Head.
A Londres l'activité de M. Roebuck ne se lassait point. Discours dans
les communes, articles dans les journaux et dans les revues,[30]
pamphlets, il ne perdait pas une occasion de plaider notre cause.
[Note 30: _London review_ et autres.]
Cependant les ministres voyant l'effet qu'avait eu la communication des
instructions tronquées de la commission, chargea lord Gosford tout en
lui recommandant d'agir de concert avec sir Francis Bond Head, de réunir
les chambres de nouveau pour leur en communiquer la totalité, ce qu'il
fit sans changer les opinions de l'assemblée, qui déclara qu'elle voyait
avec regret et une vive douleur que les vices de nos institutions
politiques étaient demeurés les mêmes, qu'on maintenait le conseil
législatif, qu'on ne faisait aucune réforme administrative et que les
autorités exécutives et judiciaires étaient combinées en faction contre
les libertés publiques.
Après cette réponse peu satisfaisante on s'ajourna.
C'est alors que M. Morin vint se fixer à Québec vers la fin de 1836 sous
prétexte d'y pratiquer comme avocat. Aussitôt les partisans de M.
Papineau crurent voir quelque tactique dans cette démarche de son
disciple le plus dévoué; ils se réunirent autour de lui, ils
s'organisèrent et se mirent en rapport avec les libéraux de Montréal et
d'autres parties du pays, pour contrecarrer les résolutions de
l'association constitutionnelle, qui parlant au nom du parti anglais,
priait le roi de maintenir le conseil législatif en l'organisant de
manière à tenir en échec l'influence de l'assemblée, de diviser les
comtés de façon à diminuer les représentans français, de rappeler lord
Gosford, et de réunir les deux Canadas. Elle s'adressait en même temps
au Haut-Canada pour l'engager à favoriser ses projets, et aux
Canadiens-français eux-mêmes pour leur dire qu'ils étaient trompés et
opprimés par leurs meneurs.
A cette époque leur perspective était la plus triste qu'on puisse
imaginer. Eux qui s'étaient bercés un instant de l'espoir d'avoir de
nombreux alliés, venaient de les perdre presque tous à la fois. Sir
Francis Bond Head était sorti triomphant de la lutte à Toronto. Il avait
dissous la dernière chambre et était parvenu à force d'adresse et
d'intrigues à faire élire une majorité de torys dans la nouvelle. Sûr
maintenant d'elle, il avait convoqué aussitôt la législature, et
l'assemblée avait biffé des procès-verbaux de la dernière session, les
résolutions de celle du Bas-Canada que M. Papineau avait envoyées à son
président. En même temps Head lui avait communiqué les dépêches du
bureau colonial qui approuvaient sa conduite. La politique de Downing
Street était de briser la dangereuse alliance qui avait paru s'établir
entre le Haut et le Bas-Canada, menacer le Bas où le danger était le
plus grand, et mettre la totalité de la population en lutte une partie
contre l'autre. Cette politique avait donc réussi. Dans le Haut-Canada
tout marchait à merveille; et il en était de même dans les autres
provinces. Le Nouveau-Brunswick avait accepté les propositions de
l'Angleterre, et la Nouvelle-Ecosse, qui avait d'abord été plus ferme,
avait révoqué les résolutions qu'elle avait passées contre
l'administration, de sorte que la commission qui achevait ses travaux,
se voyait autorisée par toutes ces défections à adopter des conclusions
plus hostiles contre la seule chambre qui restait inébranlable.
Le rapport de cette commission fut mis devant le parlement impérial dés
le commencement de la session. Il formait un volume imprimé de plus de
400 pages folio et renfermait à peine une suggestion nouvelle. Les
commissaires recommandaient séparément ou collectivement d'employer les
deniers publics sans le concours des représentans; d'user de mesures
coercitives pour forcer l'assemblée à se soumettre, justifiaient le
conseil législatif d'avoir rejeté les six mois de subsides, et
suggéraient de faire représenter la minorité en changeant la loi
d'élection de manière à donner plus d'avantage à l'électeur anglais qu'à
l'électeur canadien. Il fallait persister dans la demande d'une liste
civile de £19,000 pour la vie du roi ou pour un terme de sept ans au
moins, refuser un conseil législatif électif et le système responsable,
maintenir la compagnie des terres et s'opposer à l'union des deux
Canadas. Lord Gosford n'approuvait pas toutes ces suggestions, et il
était d'opinion qu'il fallait libéraliser les deux conseils en y faisant
entrer une forte proportion d'hommes partageant les opinions de la
majorité de l'assemblée.
Lord John Russell proposa une série de résolutions dans les communes,
conformes aux suggestions les plus hostiles, et qui suscitèrent des
débats qui durèrent trois jours, le 6, le 8 et le 9 mars 1837. Lord John
Russell lui-même, M. Stanley, M. Robinson, sir George Grey, M. Gladstone
et lord Howick furent les principaux orateurs en faveur du ministère,
ainsi que M. Labouchère qui se trouva cette fois contre les Canadiens.
MM. Leader, O'Connell, Roebuck, sir William Molesworth, le colonel
Thompson et M. Hume contre. Il y eut plusieurs divisions; mais la
minorité fut très faible chaque fois. La proposition de M. Leader de
rendre le conseil législatif électif, ne rallia que 56 voix contre 318,
et encore cette minorité tomba-t-elle à 10 lors de l'adoption finale des
résolutions.
Le ministre ne manqua pas de tirer parti de la défection des autres
colonies. Aucune de ces colonies, dit-il, n'avance des prétentions
semblables à celles du Bas-Canada, et tout présage un arrangement
satisfaisant avec elles. Rendre le conseil législatif électif, serait
créer une seconde chambre d'assemblée et un conseil exécutif
responsable, ce qui était absolument incompatible avec les rapports qui
devaient exister entre la métropole et la colonie, vain jugement d'un
homme d'état qui devait être démenti si peu de temps après.
Il était évident que les ministres pourraient entreprendre maintenant
tout ce qu'ils voudraient contre le Bas-Canada, et qu'ils seraient
appuyés. Ils en avaient fait une question de race, et avaient feint de
se donner pour les protecteur de cette minorité anglaise qui avait été
le fléau de l'Irlande, disait O'Connell. Ils ne faisaient d'ailleurs que
rester fidèles à un principe de gouvernement bien connu surtout dans les
colonies, contenir la majorité par la minorité. Le résultat des débats
fut le même dans la chambre des lords, lorsque lord Brougham y présenta
la pétition de l'assemblée.
Cependant le bureau colonial qui savait qu'il violait un principe sacré
de la constitution en ordonnant le payement des fonctionnaires sans vote
de la législature, n'était pas sans inquiétude, car lord Glenelg avait
écrit à lord Gosford dès le mois de mars qu'il espérait qu'il n'y avait
aucun danger de commotion ou de résistance, mais que par précaution on
allait probablement lui envoyer deux régimens. Ensuite craignant que
cette démonstration ne fit du mal, il permit à lord Gosford de tirer du
Nouveau-Brunswick les troupes dont il pourrait avoir besoin.[31]
[Note 31: Dépêches de lord Glenelg à lord Gosford, 6 et 16 mars, 1837.]
La sensation produite par le résultat des débats dans les deux chambres
impériales, ne fut pas celle de la surprise en Canada. Les journaux qui
soutenaient l'assemblée recommandèrent la fermeté et la persévérance;
soutinrent que l'oppression et la tyrannie que voulait imposer
l'Angleterre ne pouvaient être durables en Amérique, que le gouvernement
des Etats-Unis serait bientôt forcé d'intervenir, qu'en un mot l'avenir
était au peuple; qu'il fallait rester uni, qu'il fallait agiter, qu'il
fallait cesser tout rapport commercial avec la métropole, qu'il fallait
manufacturer soi-même les marchandises nécessaires à notre consommation,
et ne rien acheter qui payât droit à la douane, afin d'épuiser le
trésor, et d'obliger le gouvernement à suivre la volonté des
représentans. On tint des assemblées publiques, surtout dans le district
de Montréal, pour répandre les nouvelles idées économiques partout dans
les villes et dans les campagnes. La _Minerve_ et le _Vindicator_
s'insurgèrent. «Pense-t-on, disait la première, qu'il nous faille
succomber sous le poids de cette force, courber honteusement la tête
sous le joug? Non, notre position comme peuple n'est que plus avancée,
puisque les mesures de la métropole doivent contribuer à faire
poursuivre avec plus d'activité que jamais cette lutte dont l'issue sera
le succès des principes américains... Des protestations nouvelles,
énergiques et telles qu'on ne puisse les méprendre, nous paraissent
nécessaires et urgentes. La force d'inertie pour refuser toute
coopération à un gouvernement qui ne veut pas respecter les principes
constitutionnels et les droits inhérens d'un peuple, mais qui au
contraire les rejette et les foule aux pieds; les nombreux moyens qui
sont à la disposition de nos compatriotes pour tarir la source des
revenus qu'on approprie sans le contrôle de la représentation du pays,
ne peuvent nous être ôtés même par une loi du parlement impérial, et
sont quelques unes des armes puissantes que les Canadiens ont en leurs
mains et dont ils sauront se servir pour assurer leurs droits, ceux de
leurs descendans et des autres colons dans quelque partie du globe
qu'ils habitent.»
«Un parlement étranger, s'écriait à son tour le _Vindicator_, dans
lequel le peuple de cette province n'est pas, ne peut-être représenté,
est décidé à disposer de nos deniers sans le consentement et contre la
volonté de ceux qui en ont l'appropriation de droit; il a résolu de
faire de cette province une autre Irlande.»
«Qu'allons-nous faire, disait à Québec le _Canadien_, qui soutenait la
minorité de la chambre avec le _Populaire_, nouveau journal établi à
Montréal et rédigé par un français arrivé à point dans le pays pour
soutenir le gouvernement. Allons-nous avec les débris du naufrage,
essayer de nous remettre en mer et poursuivre notre route; ou bien
allons-nous renoncer à notre destination en appelant la providence à
notre aide, allons-nous rassembler un reste de vigueur pour tenter les
hasards d'une nouvelle destinée?... Nous ne conseillons pas de prendre
ce dernier parti.» Il sera encore temps d'en venir aux extrêmes lorsque
nous aurons épuisé tous nos moyens de salut. Un peuple faible peut se
résigner à un sort malheureux sans déshonneur; il y a une soumission
honorable comme il y a une domination déshonorante.» Quant aux journaux
de l'oligarchie, la persistance de l'assemblée dans le programme des 92
résolutions leur fournissait un prétexte d'exprimer sans réserve toute
leur pensée; l'asservissement complet des Canadiens pouvait seul les
satisfaire, et les deux Canadas devaient être réunis si cela était
nécessaire pour noyer une bonne fois ce peuple français et catholique
dans une majorité anglaise et protestante.
Les partisans de M. Papineau ne se découragèrent pas devant l'attitude
hostile du parlement impérial et de l'Angleterre. Les assemblées
publiques continuaient dans les campagnes. Celle du comté de Richelieu
recommanda la réunion d'une convention générale. Les Irlandais de Québec
s'assemblèrent le 15 mai, pour se déclarer en faveur de la cause
canadienne et approuver ce qu'avait dit O'Connell de ses compatriotes
qui s'étaient ligués avec le parti anglais; c'est-à-dire qu'ils
voulaient renouveler en Canada les malheurs de l'Irlande. Mais ces
démonstrations ne pouvaient produire rien par elles-mêmes sur la volonté
de l'Angleterre, et il y avait à craindre qu'une fois l'élan donné à
l'agitation, on ne put l'arrêter lorsqu'il serait à propos de le faire.
Les esprits s'échauffaient de plus en plus; si le _Populaire_ paraissait
à Montréal pour les calmer, le _Libéral_ naissait à Québec pour les
exciter aux mesures extrêmes. Il s'opérait un changement singulier chez
plusieurs individus. Des torys devenaient tout à coup des hommes du
parti le plus avancé comme si l'attente des troubles eut excité leur
ambition, et s'ils n'avaient vu de chances de la satisfaire que dans le
parti qui menaçait le pays d'une révolution, tandis que de chauds
partisans de la chambre ne voyant pas d'issue se rapprochaient des
hommes modérés.
L'agitation qui commençait à devenir sérieuse dans beaucoup de comtés,
finit par inquiéter le gouvernement, qui publia une proclamation dans le
mois de juin, qu'on fit lire à la tête des milices, afin de mettre le
peuple en garde contre les écrits et les discours propres à le séduire.
Sans se laisser intimider par cet avertissement, M. Papineau entraîné
par ses partisans descendit jusqu'à Kamouraska, accompagné de MM.
Girouard, LaFontaine, Morin, et faisant des discours à l'Islet et à
St.-Thomas où le Dr. Taché, partisan zélé, avait monté quelques têtes. A
Missiskoui, à l'Assomption, à Lachenaie, à Deschambault, à l'Acadie, on
protestait contre les mesures de la métropole, et le _Daily Express_ de
New-York publiait une correspondance canadienne où l'on parlait d'un
appel aux armes et faisait l'histoire de la révolution américaine. Un
peu plus tard, on pendait le gouverneur en effigie, et des bandes
d'hommes armés rôdaient dans le comté du lac des Deux-Montagnes et
obligeaient la justice d'intervenir. Partout enfin on s'agitait pour
appuyer ou les 92 résolutions ou le gouvernement, dont les amis
s'assemblaient à leur tour pour lui promettre leur appui et s'opposer au
parti du mouvement. Leurs assemblées à Québec et à Montréal furent très
nombreuses, beaucoup de gens s'y étant ralliés parce qu'ils étaient
convaincus qu'il était hors de question de lutter contre l'Angleterre,
les colonies divisées comme elles l'étaient. Dans les Etats-Unis les
journaux étaient bien partagés, et l'on pouvait être certain que le
gouvernement de Washington n'interviendrait que quand la cause
républicaine serait à peu près gagnée, c'est-à-dire pour enlever le prix
de la victoire.
C'est sur ces entrefaites qu'arriva la nouvelle que lord John Russell
avait déclaré le 23 juin dans les communes, que comme il espérait que le
Bas-Canada pèserait sérieusement les résolutions qu'elles avaient
passées, il suspendrait le projet de loi auquel ces résolutions devaient
servir de base, espérant qu'il verrait que ses demandes étaient
incompatibles avec son état colonial; mais qu'il ne serait fait aucun
changement organique à la constitution. C'était annoncer une nouvelle
session à Québec. Lord Gosford répugnait, malgré son rapport avec les
autres commissaires, aux mesures extrêmes; et quoiqu'il n'attendît aucun
bien d'une dissolution, il espérait que les changemens qu'il suggérait
de faire dans les deux conseils et que les ministres allaient finir par
adopter, pourraient avoir un bon résultat. Il ne voulait pas croire non
plus à des troubles sérieux, et il ne fit usage de l'ordre qu'il avait
de faire venir des troupes du Nouveau-Brunswick que dans les derniers
momens. Il pensait qu'il y avait beaucoup d'exagération dans les
rapports des assemblées tenues par les partisans de M. Papineau; que les
affaires pourraient marcher si les deux conseils étaient libéralisés, et
que rien n'était plus erroné que de supposer que la masse des
Canadiens-français fût déloyale; qu'il avait toutes les raisons de
penser le contraire.
Malgré les troubles qui arrivèrent cette appréciation était parfaitement
juste. Le premier voeu des Canadiens était de conserver leurs usages et
leur nationalité; ils ne pouvaient désirer l'annexion aux Etats-Unis
parce que ç'aurait été sacrifier ces deux choses qui lui sont si chères;
et c'est la conviction que l'Angleterre travaillait à les leur faire
perdre qui entraîna la plupart de ceux qui prirent part ensuite à
l'insurrection. Lord Gosford sentait si bien cela qu'il recommanda
d'ajouter sept Canadiens au conseil législatif et neuf au conseil
exécutif.
Les chambres furent convoquées pour le 18 août. Lorsqu'elles
s'assemblèrent, il leur dit qu'il voulait fournir une nouvelle occasion
aux représentans du peuple de reconsidérer la marche qu'ils suivaient
depuis quatre ans touchant les subsides, et de faire eux-mêmes les
appropriations que la métropole ferait sans doute sans eux s'ils
s'obtinaient dans leurs premières résolutions. Cette nouvelle tentative
ne put ébranler la majorité des membres, qui vota une adresse dans
laquelle elle protestait contre les recommandations contenues dans le
rapport des commissaires.
Cette adresse fut présentée au gouverneur le 26 août, et le parlement
prorogé aussitôt après par une proclamation dont M. Papineau trouva une
copie sur son siège à son retour dans la salle des séances. Ce résultat
avait achevé de convaincre lord Gosford que le parti de ce chef voulait
la république, et qu'il se servait de l'animosité créée chez les
Canadiens par les attaques violentes et injustifiables de la minorité
pour maintenir son influence.[32]
[Note 32: Dépêche de lord Gosford à lord Glenelg du 2 septembre 1837.]
La brusque clôture des travaux législatifs n'était pas de nature à
calmer les esprits. Dans le district de Montréal surtout le peuple était
en plusieurs endroits entraîné par les agitateurs. Les assemblées, les
discours se succédaient sans cesse dans les villes et dans les
campagnes. Le gouvernement se mit à sévir contre ceux qui prenaient part
à ces procédés, et destitua en grand nombre, les magistrats et les
officiers de milice. M. Papineau qui avait répondu avec hauteur au
secrétaire du gouverneur qui lui demandait s'il avait pris part à
l'assemblée de St.-Laurent, était du nombre. Mais cela ne faisait guère
que fournir des armes aux partisans du mouvement. Les jeunes gens
surtout étaient emportés. Les associations politiques étendaient leurs
ramifications parmi les ouvriers pour les exciter à appuyer la majorité
de la chambre. On faisait les plus grands efforts pour soulever partout
le peuple, mais on excitait plutôt la curiosité du grand nombre que les
passions. Loin des villes, loin de la population anglaise et du
gouvernement, il vit tranquille comme s'il était au milieu de la France,
et ne sent que très rarement les blessures du joug étranger. La peinture
qu'on lui faisait des injustices et de l'oppression du vainqueur
n'excitait que bien lentement les passions de son âme et ne laissait
aucune impression durable. D'ailleurs il n'avait pas une confiance
entière dans tous les hommes qui s'adressaient à lui. Il en avait vu
tant accuser le gouvernement d'abus et de tyrannie et accepter les
premières faveurs qu'il leur offrait, qu'il était toujours prêt à
soupçonner leurs motifs et leur bonne foi, et à se mettre en garde
contre leur désertion.
Cependant sur quelques points il commençait à oublier sa prudence. Le
comté des Deux-Montagnes était déjà fort agité depuis quelque temps. A
St.-Denis et en plusieurs autres endroits on fêta les officiers de
milice et les magistrats destitués; on forma des associations secrètes,
et l'on commença à parler de résistance ouverte. Déjà une association de
jeunes gens s'était formée à Montréal sous le nom de Fils de la liberté;
elle publia un manifeste menaçant pendant que l'association
constitutionnelle anglaise en publiait un dans un sens contraire. Ces
associations avaient leurs agens dans les campagnes.
A Québec quelques jeunes gens, avocats, notaires et autres, après avoir
vainement essayé de former une organisation semblable à celle des Fils
de la liberté, reçurent un envoyé secret du district de Montréal, qui
les informa qu'on allait prendre les armes, et qui les détermina à en
faire autant. Un d'eux, M. Cazeau, homme facile à exciter et qui acheva
de se ruiner dans ces troubles, comptant sur les ouvriers de St.-Roch,
prépara quelques balles qu'on eut beaucoup de peine à cacher à la
police, lorsque plus tard elle fit une descente chez lui. Ce club secret
avait pris M. Morin pour chef. Mais ses idées ne faisaient pas grand
progrès. M. Morin s'en plaignait à ses amis de comité central des
Deux-Montagnes. Il leur écrivait le 25 octobre, pour les remercier de la
manière dont ils appréciaient ses efforts pour le soutien des libertés
populaires et de la cause canadienne: «Ces efforts ainsi que les vôtres,
auraient déjà été couronnés de succès sans l'influence que les meneurs,
l'intrigue, l'ignorance et la corruption ont exercée sur ceux qui
avaient une prédisposition ou qui étaient les plus exposés... Avec de la
constance et du courage nous détruirons un mal éphémère, nous
démasquerons l'avilissement et la corruption de nos ennemis et de
quelques ci-devant prétendus amis.»
M. Morin, malgré ce langage, était un homme doux, poli, d'un goût simple
et studieux, ayant plutôt la suavité de manière d'un ecclésiastique, que
l'ardeur emportée d'un conspirateur. On ne pouvait le charger d'un rôle
qui fût plus contraire à son caractère. Ce qui faisait dire au
_Canadien_; «Ce fut pour lui un jour bien malheureux que celui où il se
posa chef de parti dans ce district. Tant qu'il n'eut qu'à agir sous la
direction immédiate de volontés supérieures, plus habituées que lui au
commandement, il vit s'accroître sa réputation d'homme habile; mais
depuis il n'a fait que jouer de malheur, et prouver que s'il a les
talents de l'exécution, il n'a pas encore acquis ceux de la direction.»
A St.-Denis, à St.-Charles, à St.-Eustache, à Berthier, à l'Acadie, on
fit les mêmes préparatifs, malgré l'apathie de la masse de la
population, qui n'était nullement disposée à prendre les armes pour
renverser le gouvernement de vive force. Les têtes exaltées de Montréal
résolurent de s'adresser au congrès des Etats-Unis pour demander le
commerce libre. Petit à petit l'on augmentait ainsi de hardiesse jusqu'à
ce que l'on commençât à inquiéter les hommes paisibles, qui mirent
devoir faire des démonstrations en sens contraire. Le colonel de Hertel,
qui commandait un bataillon de milice de 1500 hommes dans le comté des
Deux-Montagnes même, ce centre d'agitation, écrivait au gouvernement que
ses soldats étaient pleins de loyauté et prêts à obéir à ses ordres au
premier appel qui serait fait. Mais le grand nombre ne voyant pas de
danger réel, désirait laisser le gouvernement se retirer comme il
pourrait de ces difficultés. Car c'eut lui qui en était la cause en
voulant maintenir un ordre de chose plein d'injustices et de
distinctions nationales. Mais lorsqu'ils virent le danger devenir réel
et la résistance ouverte à St.-Denis et à St-Charles, ils sortirent de
leur neutralité pour appuyer le gouvernement, et les Canadiens à Québec,
à Montréal, à Berthier, à la Rivière-Ouelle, à Kamouraska, à Lotbinière,
à Portneuf, à Champlain, aux Trois-Rivières et dans presque tous les
comtés du pays lui présentèrent des adresses et se rallièrent à lui.