plus de doute sur la gravité de la situation dans l'esprit de ceux en
Angleterre qui s'intéressaient aux affaires de ces importantes
provinces. La solution de toutes les questions était laissée à la
métropole. Quoiqu'il régnât beaucoup d'incertitude sur ce qu'elle allait
faire, il surgissait de temps à autre des faits, des rumeurs qui
entretenaient les espérances des libéraux. Les journaux reproduisirent
une dépêche de lord Goderich au gouverneur de Terreneuve sur les
conseils législatifs, qui paraissait leur donner gain de cause. «On ne
peut nier, disait ce ministre, qu'en pratique l'existence de ces corps
n'aient été accompagnée de difficultés sérieuses. Ils ont mis trop
souvent en collision les différentes branches de la législature; ils ont
ôté aux gouverneurs le sentiment de leur responsabilité, et privé les
assemblées de leurs membres les plus utiles, tout cela sans
compensation. Ils ne prennent dans les colonies ni une position ni une
influence analogue à la chambre des lords en Angleterre, parce qu'ils
n'ont rien de la richesse, de l'indépendance et de l'antiquité de cette
institution qui fait respecter la pairie anglaise. D'après ces
circonstances et l'histoire des colonies de l'Amérique, je verrais avec
plaisir tout arrangement tendant à fondre les deux chambres en une seule
dans laquelle les représentans du peuple rencontreraient les serviteurs
de la couronne.» Ces dernières paroles annonçaient à la fois l'abolition
du conseil et l'introduction du système responsable. L'île du Prince
Edouard comme Terreneuve se plaignait de son exécutif.
Une partie des habitans des townships de l'est s'assemblèrent à
Stanstead sous la présidence de M. Moulton, et passèrent des résolutions
à l'appui de l'assemblée. Presque tous les comtés, presque toutes les
paroisses les imitèrent. Les journaux étaient remplis de ces
manifestations qui raffermissaient les chefs et divisaient de plus en
plus les partis. Des délégués de comtés s'assemblèrent à Montréal pour
organiser un comité central et permanent, qui éclairerait l'opinion et
donnerait l'exemple des mesures à prendre suivant les circonstances. Le
parti anglais faisait courir alors le bruit que les ministres avaient
résolu d'unir les deux Canadas. L'agitation dans le Haut-Canada était
presqu'aussi vive que dans le Bas, et le parti libéral y paraissait
vouloir coordonner ses mouvemens avec les nôtres.
Mais c'était à londres que devaient se décider nos destinées. M. Roebuck
avait fait nommer un comité dans les communes sur nos affaires. MM.
Roebuck, Hume, O'Connell avaient pris la parole en faveur des Canadiens.
Le ministre des colonies, M. Stanley, avait défendu sa politique appuyé
de lord Howick et de M. P. Stewart. M. Roebuck en plaidant la cause du
Bas-Canada, avait plaidé celle du Haut, dont M. McKenzie était l'agent à
Londres, mais l'agent de la minorité d'après l'opinion de sa
législature. M. Stanley, dit que le Haut-Canada ne se plaignait pas de
sa constitution, et que c'étaient les factions qui avaient décrié celle
du Bas, accordée pour conserver la langue, les usages et les lois de ses
habitans. Il déclara que le conseil législatif devait être maintenu,
parce qu'en le rendant électif on détruirait entièrement l'influence du
gouvernement et on annulerait les droits de la minorité anglaise, pour
la défense et la protection de laquelle il avait été établi dans
l'origine; qu'il était vrai que sur 204 fonctionnaires 47 seulement
étaient Canadiens-français; mais qu'il ne doutait nullement que les deux
Canadas ne fussent un jour unis, quoiqu'il ne fût pas préparé à proposer
pour le moment une mesure qui lui paraissait la seule propre à y assurer
la permanence des principes anglais et à réduire la législature
réfractaire qui siégeait à Québec.
O'Connell protesta contre la constitution du conseil législatif, vu
qu'elle donnait un double vote au gouvernement, et déclara que l'un des
principaux abus venait de ce que l'exécutif mettait toute son influence
à soutenir des étrangers contre les habitans du pays.
Lorsque la nouvelle de ces débats arriva à Montréal, le comité central
vota des remercîmens aux orateurs qui avaient plaidé la cause
canadienne, et des approbations à M. Bidwell, à M. MacKenzie et autres
chefs réformateurs du Haut-Canada. De jour en jour le parti libéral de
cette province cherchait à se rapprocher de nous, pour s'appuyer de
notre influence en attendant qu'il eût la majorité vers laquelle il
approchait graduellement et qu'il devait bientôt obtenir.
Le comité de la chambre des communes ne put être retenu dans les limites
de l'enquête de celui de 1828, et voulut étendre son investigation
au-delà, malgré les efforts de M. Stanley. La correspondance entre le
bureau colonial et les gouverneurs du Canada, lui fut soumise. On trouva
dans les dépêches de lord Aylmer depuis qu'il s'était soulevé contre la
chambre, des épithètes offensantes pour les chefs du parti canadien, que
M. Baring voulut faire effacer, parce qu'elles devaient tendre à
irriter, et que d'ailleurs ce gouverneur était un homme indiscret et
d'un esprit faible. Le comité interrogea sir James Kempt, MM. Viger,
Morin, Ellice, J. Stuart, Gillespie et le capt. McKennan. M. Morin avait
eu une conférence d'une heure et demie avec M. Stanley et sir James
Graham, dans laquelle ils avaient discuté la question des finances et
celle d'un conseil législatif électif. Quant à sir James Kempt, il
disait que le seul moyen de terminer les dlfférens serait d'assurer le
payement des fonctionnaires par un acte du parlement impérial, et que
quant au conseil exécutif, il s'était dispensé de ses services lorsqu'il
était gouverneur du Canada; M. J. Stuart pensait qu'il fallait
réorganiser la chambre d'assemblée pour assurer une majorité anglaise,
ou réunir les deux Canadas et donner le pouvoir au conseil exécutif de
se renouveler lui-même et de renouveler le conseil législatif.
C'est pendant que la question canadienne était devant ce comité qu'une
partie des ministres résigna sur la question des biens de l'Irlande. M.
Stanley fut remplacé au ministère des colonies par M. Spring Rice. Cette
nouvelle accueillie avec joie en Canada, où M. Stanley avait perdu par
sa conduite récente la popularité que ses discours de 1822 lui avait
acquise, exerça peu d'influence sur nos destinées. Le rapport que
présenta le comité ne concluait à rien et laissait les choses dans
l'état où elles étaient. Il était très court et à dessein contraint et
fort ambigu, pour ne pas mécontenter trop fort aucun parti. Il laissait
la solution de toutes les questions au bureau colonial. Cependant il
avait causé beaucoup de discussions dans le comité. M. Stanley avait
voulu y faire approuver sa conduite, et il y avait fait mettre des
additions dans ce sens auxquelles M. Roebuck s'était opposé et qui
avaient été retranchées. Sir James Graham et M. Robinson avaient soutenu
le ministre contre MM. Roebuck, Howick et Labouchère. On avait débattu
quatre heures, et obtenu une majorité de 2 voix.
Les comités de district siégeaient toujours en Canada. Ils avaient
acheminé des pétitions portant plus de 60,000 signatures à Londres; ils
correspondaient avec nos agens et passaient résolutions pour tenir le
peuple en haleine. On lut dans celui de Montréal une lettre de M.
Roebuck dans laquelle il l'informait que tant que M. Stanley avait été à
la tête du bureau colonial il n'avait conservé aucune espérance de voir
les affaires s'arranger, mais que M. Spring Rice paraissait plus
traitable et qu'il attendait un meilleur avenir de lui; qu'il avait
abandonné le bill de M. Stanley touchant la liste civile, et qu'on
devait lui donner un peu de délai. «Il vaut mieux j'en conviens,
disait-il, combattre que de perdre toute chance de se gouverner
soi-même; mais nous devons assurément essayer tous les moyens avant de
prendre la résolution d'avoir recours aux armes.... La chambre pourrait,
comme sous l'administration de sir James Kempt, passer un bill de
subsides temporaire sous protêt, se réservant tous ses droits et
exposant qu'elle le faisait par esprit de conciliation et pour fournir
au nouveau ministre l'occasion de redresser les griefs de son propre
mouvement.» Il conseillait aussi de réveiller le peuple, de ne pas
reculer d'un pas devant les principes, et déclarait que l'on n'aurait de
bon gouvernement que lorsqu'on se gouvernerait soi-même et qu'on se
serait défait du conseil législatif.
La suite des événement fera voir si ces conseils étaient bien sages.
Le 4 août il y eut encore quelques débats dans les communes sur nos
affaires à l'occasion d'une requête présentée par M. Hume à l'appui des
92 résolutions. M. Rice blâma sévèrement M. Hume d'une lettre publiée
dans les journaux, dans laquelle il appelait les Canadiens à résister à
la funeste domination du gouvernement anglais. Il dit qu'il ne convenait
point à un homme parlant sans danger dans l'enceinte des communes, de
lancer des sentimens qui pourraient faire tant de mal à l'Angleterre et
au Canada, et que si l'on avait recours à la résistance il espérait que
les lois atteindraient tous ceux qui y seraient concernés.
Le parlement canadien fut dissous au commencement d'octobre, et les
élections qui eurent lieu affaiblirent encore le parti du gouvernement.
Il y eut beaucoup de troubles à Montréal, où l'élection fut discontinuée
pour cause de violence, et en d'autres localités. Un Canadien fait tué
d'un coup de fusil à Sorel de propos délibéré. Les Anglais, joints à
quelques Canadiens avec M. Neilson à leur tête, formaient alors à
Québec, à Montréal, aux Trois-Rivières des associations
constitutionnelles par opposition aux comités permanens des partisans de
la chambre, pour veiller aux intérêts de leur race. Bon nombre d'Anglais
cependant partageaient les sentimens de leurs adversaires, et sept à
huit furent élus par leur influence. Les townships de l'est, peuplés
d'Anglais, se prononçaient de plus en plus pour les réformes. Sur leur
invitation, M. Papineau, accompagné de plusieurs membres de l'assemblée,
se rendit à Stanstead, où il fut reçu avec toutes sortes d'honneurs par
les comités qui s'étaient formés dans ces localités. Plusieurs centaines
de personnes le visitèrent le jour de son arrivée, et le _Vindicator_
annonça qu'il ne s'était pas trouvé moins de 500 personnes à la fois
pour le voir, parmi lesquelles on avait remarqué plusieurs Américains
des états de New Hampshire et de Vermont et entre autres le général
Fletcher. Le soir on lui donna un dîner de 200 couverts. M. Papineau, le
Dr. O'Callaghan, M. Dewitt, le général Fletcher y furent les principaux
orateurs. Ces démonstrations, les discours des membres dans les
assemblées qui avaient lieu partout, et la polémique des journaux
n'annonçaient aucune intention chez les partis de rien abandonner de
leurs prétentions. M. Papineau avait recommandé dans son adresse aux
électeurs de cesser de consommer les produits anglais, de se vêtir
d'étoffes manufacturées dans le pays et de ne faire usage que de
boissons canadiennes, pour encourager l'industrie locale et dessécher la
source du revenu public, que les ministres employaient comme ils
voulaient. Comme les banques appartenaient aussi à leurs ennemis, ils
devaient exiger le payement de leurs billets en espèces afin de
transférer ces établissemens de mains ennemies en mains amies, tous
principes que le parti contraire avait commencé à mettre en pratique à
Montréal; mais qui ne furent admis du moins ouvertement par personne à
Québec. Il fut en même temps question d'établir une banque nationale. A
Toronto il se forma une association politique qui se mit en rapport avec
les comités permanens du Bas-Canada. Tous les jours le parti libéral
dans les deux provinces se rapprochait de plus en plus, et cherchait à
coordonner ses mouvemens pour donner plus de poids à ses paroles et à
ses résolutions. On en avait besoin, car bientôt l'on apprit la
résignation du ministère et l'avènement des torys au pouvoir avec sir
Robert Peel à la tête des affaires et le comte Aberdeen pour ministre
des colonies. Ils eurent à s'occuper des nouvelles adresses du parti
anglais et de la nouvelle pétition de l'assemblée et de la minorité du
conseil législatif à l'appui des 92 résolutions. Mais les nouveaux
ministres ne pouvaient transmettre leurs instructions à lord Aylmer
avant l'ouverture des chambres canadiennes en 1835.
La première chose que fit l'assemblée fut de protester contre les
remarques faites par le gouverneur en mettant fin à la dernière session,
touchant les requêtes qu'elle avaient adressées au parlement, et de
faire biffer son discours de son procès-verbal. C'était dénoncer les
hostilités. M. Morin proposa ensuite que la chambre se formât en comité
général pour reprendre la considération de l'état de la province. M.
Gugy en s'y opposant observa qu'il préférait un gouvernement d'hommes
nés dans le pays, à tout autre. «Pour moi, répliqua M. Papineau, je ne
veux pas cela; j'aime autant celui de mes co-sujets, amis des lois, de
la liberté, de la justice, d'hommes qui protègent indistinctement toutes
les industries, et veulent accorder à tous les mêmes privilèges; je les
aime, je les estime tous sans distinction d'origine; mais je n'aime pas
ceux, qui, conquérans orgueilleux, viennent nous contester nos droits,
nos moeurs et notre religion. S'ils ne sont pas capables de s'amalgamer
avec nous, ils devraient demeurer chez eux. Il n'y a pas de différence
entre eux et nous; les mêmes droits et la même protection appartiennent
à tous. Assurément je préférerais le gouvernement de gens du pays à
celui des hommes dont je viens de parler, et mes compatriotes ont déjà
fait preuve de capacité, d'intégrité. Ceux-mêmes qui réclament ces
privilèges exclusifs les réprouvent dans leur coeur, et ils en seront
eux-mêmes les victimes. En supposant qu'ils fissent du Canada une
Acadie, et qu'ils chassassent toute la population française, là division
se mettrait bientôt parmi eux. S'ils parvenaient à former des bourgs
pourris, bientôt même cette représentation corrompue les opprimerait. Il
est dans le coeur de tous les hommes de détester les privilèges
exclusifs; mais la haine, la passion, l'esprit de parti les
aveuglent.... On nous dit: soyons frères. Soyons le: mais vous voulez
avoir le pouvoir, les places et les salaires. C'est cette injustice que
nous ne pouvons souffrir. Nous demandons des institutions politiques qui
conviennent à notre état de société.»
L'exécutif n'avait rien à communiquer de décisif sur les affaires.
L'assemblée siégea deux fois par jour pour terminer la session plus
vite. Les débats furent la répétition de ce qu'on avait déjà dit tant de
fois. Elle continua l'agence de M. Roebuck, et passa encore une nouvelle
adresse qui occasionna une longue discussion et qui devait amener une
prorogation immédiate. C'est au sujet de cette adresse que la majorité
commença à se diviser une seconde fois. Plusieurs membres voulurent que
l'on continuât à faire marcher les affaires, et que l'on s'abstint avec
soin de toute mesure qui pût prêter à l'exécutif le plus léger prétexte
d'interrompre les travaux législatifs. M. Bedard qui ne suivait qu'à
contre coeur depuis deux ans, la majorité, osa dire enfin que l'adresse
contenait un refus péremptoire et direct de tout ce que le gouverneur
demandait, et qu'il ne pouvait l'appuyer. «Et peut-on oublier, répliqua
aussitôt M. Papineau, qu'en Angleterre c'est la même plume qui prépare
et le discours du trône et la réponse. Les circonstances exigent que
nous nous écartions des formes ordinaires, et que nous exprimions
hautement ce que nous sentons. C'est faire injure à l'Angleterre que de
dire qu'elle peut passer un bill de coercition et nous envoyer dix à
douze régimens. Si c'était le cas, on devrait songer au plutôt à nous
délivrer d'un gouvernement qui serait si tyrannique. Mais s'il y avait
lieu de craindre une lutte, on pourrait dire que le danger existe déjà,
et que nous avons déjà été bien plus loin que ne va cette adresse.»
M. Bedard proposa divers amendemens, secondé par M. Caron, qui furent
rejetés par 48 voix contre 26, dont 16 Canadiens. Cette rupture devait
s'agrandir de jour en jour.
Elle fut regardée dès le premier instant par les hommes extrêmes comme
une défection de la part de la minorité, et le bruit courut que des
intrigues secrètes et des faveurs montrées dans le lointain avaient
ébranlé les auteurs des amendemens sur lesquels on savait que l'évêché,
qui redoutait les troubles, avait une grande influence. Le rédacteur du
_Canadien_, M. Parent, qui était leur ami intime, et qui était bien
supérieur à eux par ses lumières et ses talens, vint à leur secours et
chercha à les justifier. Il attribua le vote de la minorité aux besoins
du district de Québec, au progrès duquel la suspension des travaux
législatifs faisait un grand tort dans un moment surtout où la gêne
commerciale était si grande. Mais les dépêches de lord Aberdeen, qui lui
furent communiquées, et le refus de lord Aylmer d'avancer l'argent
nécessaire pour payer les dépenses courantes de l'assemblée avant
qu'elle eût approuvé celles qu'il avait faites sans bill de subsides,
amenèrent la dispersion des membres et la prorogation des chambres.
Lord Aberdeen refusait d'assurer l'indépendance des deux conseils et des
juges, jusqu'à ce que toutes les enquêtes sur les abus fussent parvenues
au point où l'on pût avoir la perspective d'un arrangement, et le bill
d'éducation parce qu'il paraissait reconnaître l'existence légale des
sulpiciens et des jésuites, et pouvait donner des privilèges civils
exclusifs aux catholiques au détriment de la minorité protestante.
_Vigilante comme elle devait l'être avec beaucoup de raison_ contre le
moindre empiétement sur sa liberté religieuse, elle pouvait soupçonner
que cette législation rétrograde conférait des avantages indus à la
majorité catholique. Elle pouvait croire aussi que la langue, la
littérature française et les institutions religieuses avaient été les
objets d'une attention spéciale; que les fondations ecclésiastiques
existantes avaient été préférées à celles qui pourraient s'élever plus
tard, parce que les premières étaient sous le contrôle du clergé
catholique, et que les secondes, c'est-à-dire les protestantes, ne
fleuriraient et ne se multiplieraient qu'avec l'émigration et
l'accroissement des capitaux et des établissemens anglais.
Toutes ces raisons du ministre étaient de purs subterfuges pour tromper.
Il ne voulait pas donner les mêmes avantages aux catholiques qu'aux
protestans; mais comme une déclaration ouverte et franche d'un pareil
principe eût paru trop odieux, il faisait des suppositions idéales pour
faire croire que l'usage de la liberté chez les uns aurait amené
nécessairement l'esclavage chez les autres. La question religieuse ainsi
traitée fit penser à la situation des catholiques en Canada. Les
journaux publièrent les instructions de sir George Prévost,[29] dans
lesquelles on maintenait les prétentions que nous avons déjà rapportées
ailleurs sur la suprématie et la juridiction ecclésiastique de
l'Angleterre. Dans les paroisses où la majorité serait protestante, le
curé devait l'être et percevoir les dîmes, les catholiques se servant de
l'église après les protestans. Les prêtres pourraient contracter
mariage, et les ministres protestant devaient remplacer graduellement
les missionnaires catholiques chez les Sauvages. C'était l'esprit de ces
instructions qui avait inspiré lord Aberdeen dans le rejet de la loi
dont nous venons de parler.
[Note 29: Papiers officiels imprimés en 1814 par ordre de la chambre des
communes.]
Cependant la politique du ministre était de le dissimuler dans le
parlement impérial. Il y eut encore des débats dans les communes à
l'occasion de la présentation de la pétition des membres du conseil
législatif et de l'assemblée du mois de décembre. La veille on avait
distribué un pamphlet aux membres des communes, dressé par un ami des
Canadiens à Londres, dans lequel on exposait tous les vices du
gouvernement et toutes les réformes que demandait le peuple. On passait
en revue les abus du système judiciaire et de l'exécutif à la tête
duquel on mettait des militaires incapables de gouverner un peuple
libre; la mauvaise administration des terres; la multiplicité des
emplois dans les mêmes familles, la défalcation de receveur-général
Caldwell, protégé du pouvoir et conseiller législatif devenu riche,
disait-on, depuis son malheur, nom que les gens de sa classe donnait à
son péculat, et qui lui permettait de donner des dîners somptueux;
l'absence de contrôle partout malgré l'abus de l'intervention incessante
du parlement impérial. L'auteur terminait par appuyer sur la nécessité
de rappeler lord Aylmer.
A peu près dans le même temps un article écrit avec beaucoup de verve
parut dans _Taits Edinburgh Magazine_, sur la situation politique du
Canada, qu'on attribua à M. Chapman et dont le mémoire ci-dessus était
un résumé.
M. Roebuck répéta dans les communes ses remarques ordinaires sur les
abus de l'administration. M. Spring Rice dit, qu'avant la retraite du
ministère dont il faisait partie, il avait préparé une dépêche qui
contenait un ample exposé des vues du gouvernement. Cette retraite avait
empêché de l'envoyer. Il n'avait pas confirmé la nomination du juge Gale
parce qu'il s'était trop compromis comme partisan politique, et comme le
juge Kerr avait été destitué de sa place de juge de l'amirauté pour
malversation, il n'avait pas cru convenable de lui laisser celle de juge
de la cour du banc du roi. M. Stanley maintint qu'on n'avait pu réussir
à prouver une seule plainte, un seul grief articulé dans les 92
résolutions, et que le ministère avait obtenu du comité un verdict
d'acquittement triomphant. Sir Robert Peel fit part à la chambre qu'il
avait chargé lord Aylmer d'informer le Canada que l'on allait y envoyer
un gouverneur étranger à la politique coloniale et en possession des
vues et des intentions de la métropole, pour y examiner l'état des
choses et faire rapport, après quoi le ministère proposerait les mesures
nécessaires. Mais il devait déclarer que l'on n'entendait admettre aucun
nouveau principe dans l'organisation du gouvernement, et que, si les
griefs n'étaient pas fondés, l'on prendrait les moyens de faire cesser
l'agitation. Quant aux menaces de rébellion, il dirait aux rebelles,
nous voulons vous rendre justice et vos menaces augmentent nos forces.
Quant à l'intervention des Etats-Unis, on était en bonne intelligence
avec eux, et quand bien même ils voudraient intervenir, ils ne
prendraient pas M. Roebuck pour leur organe dans cette chambre. MM.
Stanley, Robinson, Hume, Sheil prirent la parole.
Le discours du ministre malgré son air de modération, et la confirmation
de la nomination du juge Gale, que M. Spring Rice avait refusée,
indiquaient assez la conduite qu'on allait tenir. On voulait seulement
mettre en usage cette bienveillance de manière et cette finesse de
conduite usitées dans la diplomatie et inconnue jusque-là dans la
politique coloniale, pour tâcher d'apaiser les discordes et de faire
pénétrer dans les coeurs des sentimens plus favorables aux réformes
qu'on pourrait juger nécessaire d'adopter plus tard.
Dès le mois de février lord Aberdeen avait écrit à lord Aylmer pour lui
dire qu'il approuvait sa conduite, mais que dans l'état des esprits il
n'y avait pas d'espoir qu'il pût employer avec succès des paroles de
paix et de conciliation, et qu'on allait le remplacer par une personne
de confiance avec le titre de commissaire royal.