Les 92 résolutions et l'ajournement prématuré des chambres ne laissèrent

plus de doute sur la gravité de la situation dans l'esprit de ceux en

Angleterre qui s'intéressaient aux affaires de ces importantes

provinces. La solution de toutes les questions était laissée à la

métropole. Quoiqu'il régnât beaucoup d'incertitude sur ce qu'elle allait

faire, il surgissait de temps à autre des faits, des rumeurs qui

entretenaient les espérances des libéraux. Les journaux reproduisirent

une dépêche de lord Goderich au gouverneur de Terreneuve sur les

conseils législatifs, qui paraissait leur donner gain de cause. «On ne

peut nier, disait ce ministre, qu'en pratique l'existence de ces corps

n'aient été accompagnée de difficultés sérieuses. Ils ont mis trop

souvent en collision les différentes branches de la législature; ils ont

ôté aux gouverneurs le sentiment de leur responsabilité, et privé les

assemblées de leurs membres les plus utiles, tout cela sans

compensation. Ils ne prennent dans les colonies ni une position ni une

influence analogue à la chambre des lords en Angleterre, parce qu'ils

n'ont rien de la richesse, de l'indépendance et de l'antiquité de cette

institution qui fait respecter la pairie anglaise. D'après ces

circonstances et l'histoire des colonies de l'Amérique, je verrais avec

plaisir tout arrangement tendant à fondre les deux chambres en une seule

dans laquelle les représentans du peuple rencontreraient les serviteurs

de la couronne.» Ces dernières paroles annonçaient à la fois l'abolition

du conseil et l'introduction du système responsable. L'île du Prince

Edouard comme Terreneuve se plaignait de son exécutif.

Une partie des habitans des townships de l'est s'assemblèrent à

Stanstead sous la présidence de M. Moulton, et passèrent des résolutions

à l'appui de l'assemblée. Presque tous les comtés, presque toutes les

paroisses les imitèrent. Les journaux étaient remplis de ces

manifestations qui raffermissaient les chefs et divisaient de plus en

plus les partis. Des délégués de comtés s'assemblèrent à Montréal pour

organiser un comité central et permanent, qui éclairerait l'opinion et

donnerait l'exemple des mesures à prendre suivant les circonstances. Le

parti anglais faisait courir alors le bruit que les ministres avaient

résolu d'unir les deux Canadas. L'agitation dans le Haut-Canada était

presqu'aussi vive que dans le Bas, et le parti libéral y paraissait

vouloir coordonner ses mouvemens avec les nôtres.

Mais c'était à londres que devaient se décider nos destinées. M. Roebuck

avait fait nommer un comité dans les communes sur nos affaires. MM.

Roebuck, Hume, O'Connell avaient pris la parole en faveur des Canadiens.

Le ministre des colonies, M. Stanley, avait défendu sa politique appuyé

de lord Howick et de M. P. Stewart. M. Roebuck en plaidant la cause du

Bas-Canada, avait plaidé celle du Haut, dont M. McKenzie était l'agent à

Londres, mais l'agent de la minorité d'après l'opinion de sa

législature. M. Stanley, dit que le Haut-Canada ne se plaignait pas de

sa constitution, et que c'étaient les factions qui avaient décrié celle

du Bas, accordée pour conserver la langue, les usages et les lois de ses

habitans. Il déclara que le conseil législatif devait être maintenu,

parce qu'en le rendant électif on détruirait entièrement l'influence du

gouvernement et on annulerait les droits de la minorité anglaise, pour

la défense et la protection de laquelle il avait été établi dans

l'origine; qu'il était vrai que sur 204 fonctionnaires 47 seulement

étaient Canadiens-français; mais qu'il ne doutait nullement que les deux

Canadas ne fussent un jour unis, quoiqu'il ne fût pas préparé à proposer

pour le moment une mesure qui lui paraissait la seule propre à y assurer

la permanence des principes anglais et à réduire la législature

réfractaire qui siégeait à Québec.

O'Connell protesta contre la constitution du conseil législatif, vu

qu'elle donnait un double vote au gouvernement, et déclara que l'un des

principaux abus venait de ce que l'exécutif mettait toute son influence

à soutenir des étrangers contre les habitans du pays.

Lorsque la nouvelle de ces débats arriva à Montréal, le comité central

vota des remercîmens aux orateurs qui avaient plaidé la cause

canadienne, et des approbations à M. Bidwell, à M. MacKenzie et autres

chefs réformateurs du Haut-Canada. De jour en jour le parti libéral de

cette province cherchait à se rapprocher de nous, pour s'appuyer de

notre influence en attendant qu'il eût la majorité vers laquelle il

approchait graduellement et qu'il devait bientôt obtenir.

Le comité de la chambre des communes ne put être retenu dans les limites

de l'enquête de celui de 1828, et voulut étendre son investigation

au-delà, malgré les efforts de M. Stanley. La correspondance entre le

bureau colonial et les gouverneurs du Canada, lui fut soumise. On trouva

dans les dépêches de lord Aylmer depuis qu'il s'était soulevé contre la

chambre, des épithètes offensantes pour les chefs du parti canadien, que

M. Baring voulut faire effacer, parce qu'elles devaient tendre à

irriter, et que d'ailleurs ce gouverneur était un homme indiscret et

d'un esprit faible. Le comité interrogea sir James Kempt, MM. Viger,

Morin, Ellice, J. Stuart, Gillespie et le capt. McKennan. M. Morin avait

eu une conférence d'une heure et demie avec M. Stanley et sir James

Graham, dans laquelle ils avaient discuté la question des finances et

celle d'un conseil législatif électif. Quant à sir James Kempt, il

disait que le seul moyen de terminer les dlfférens serait d'assurer le

payement des fonctionnaires par un acte du parlement impérial, et que

quant au conseil exécutif, il s'était dispensé de ses services lorsqu'il

était gouverneur du Canada; M. J. Stuart pensait qu'il fallait

réorganiser la chambre d'assemblée pour assurer une majorité anglaise,

ou réunir les deux Canadas et donner le pouvoir au conseil exécutif de

se renouveler lui-même et de renouveler le conseil législatif.

C'est pendant que la question canadienne était devant ce comité qu'une

partie des ministres résigna sur la question des biens de l'Irlande. M.

Stanley fut remplacé au ministère des colonies par M. Spring Rice. Cette

nouvelle accueillie avec joie en Canada, où M. Stanley avait perdu par

sa conduite récente la popularité que ses discours de 1822 lui avait

acquise, exerça peu d'influence sur nos destinées. Le rapport que

présenta le comité ne concluait à rien et laissait les choses dans

l'état où elles étaient. Il était très court et à dessein contraint et

fort ambigu, pour ne pas mécontenter trop fort aucun parti. Il laissait

la solution de toutes les questions au bureau colonial. Cependant il

avait causé beaucoup de discussions dans le comité. M. Stanley avait

voulu y faire approuver sa conduite, et il y avait fait mettre des

additions dans ce sens auxquelles M. Roebuck s'était opposé et qui

avaient été retranchées. Sir James Graham et M. Robinson avaient soutenu

le ministre contre MM. Roebuck, Howick et Labouchère. On avait débattu

quatre heures, et obtenu une majorité de 2 voix.

Les comités de district siégeaient toujours en Canada. Ils avaient

acheminé des pétitions portant plus de 60,000 signatures à Londres; ils

correspondaient avec nos agens et passaient résolutions pour tenir le

peuple en haleine. On lut dans celui de Montréal une lettre de M.

Roebuck dans laquelle il l'informait que tant que M. Stanley avait été à

la tête du bureau colonial il n'avait conservé aucune espérance de voir

les affaires s'arranger, mais que M. Spring Rice paraissait plus

traitable et qu'il attendait un meilleur avenir de lui; qu'il avait

abandonné le bill de M. Stanley touchant la liste civile, et qu'on

devait lui donner un peu de délai. «Il vaut mieux j'en conviens,

disait-il, combattre que de perdre toute chance de se gouverner

soi-même; mais nous devons assurément essayer tous les moyens avant de

prendre la résolution d'avoir recours aux armes.... La chambre pourrait,

comme sous l'administration de sir James Kempt, passer un bill de

subsides temporaire sous protêt, se réservant tous ses droits et

exposant qu'elle le faisait par esprit de conciliation et pour fournir

au nouveau ministre l'occasion de redresser les griefs de son propre

mouvement.» Il conseillait aussi de réveiller le peuple, de ne pas

reculer d'un pas devant les principes, et déclarait que l'on n'aurait de

bon gouvernement que lorsqu'on se gouvernerait soi-même et qu'on se

serait défait du conseil législatif.

La suite des événement fera voir si ces conseils étaient bien sages.

Le 4 août il y eut encore quelques débats dans les communes sur nos

affaires à l'occasion d'une requête présentée par M. Hume à l'appui des

92 résolutions. M. Rice blâma sévèrement M. Hume d'une lettre publiée

dans les journaux, dans laquelle il appelait les Canadiens à résister à

la funeste domination du gouvernement anglais. Il dit qu'il ne convenait

point à un homme parlant sans danger dans l'enceinte des communes, de

lancer des sentimens qui pourraient faire tant de mal à l'Angleterre et

au Canada, et que si l'on avait recours à la résistance il espérait que

les lois atteindraient tous ceux qui y seraient concernés.

Le parlement canadien fut dissous au commencement d'octobre, et les

élections qui eurent lieu affaiblirent encore le parti du gouvernement.

Il y eut beaucoup de troubles à Montréal, où l'élection fut discontinuée

pour cause de violence, et en d'autres localités. Un Canadien fait tué

d'un coup de fusil à Sorel de propos délibéré. Les Anglais, joints à

quelques Canadiens avec M. Neilson à leur tête, formaient alors à

Québec, à Montréal, aux Trois-Rivières des associations

constitutionnelles par opposition aux comités permanens des partisans de

la chambre, pour veiller aux intérêts de leur race. Bon nombre d'Anglais

cependant partageaient les sentimens de leurs adversaires, et sept à

huit furent élus par leur influence. Les townships de l'est, peuplés

d'Anglais, se prononçaient de plus en plus pour les réformes. Sur leur

invitation, M. Papineau, accompagné de plusieurs membres de l'assemblée,

se rendit à Stanstead, où il fut reçu avec toutes sortes d'honneurs par

les comités qui s'étaient formés dans ces localités. Plusieurs centaines

de personnes le visitèrent le jour de son arrivée, et le _Vindicator_

annonça qu'il ne s'était pas trouvé moins de 500 personnes à la fois

pour le voir, parmi lesquelles on avait remarqué plusieurs Américains

des états de New Hampshire et de Vermont et entre autres le général

Fletcher. Le soir on lui donna un dîner de 200 couverts. M. Papineau, le

Dr. O'Callaghan, M. Dewitt, le général Fletcher y furent les principaux

orateurs. Ces démonstrations, les discours des membres dans les

assemblées qui avaient lieu partout, et la polémique des journaux

n'annonçaient aucune intention chez les partis de rien abandonner de

leurs prétentions. M. Papineau avait recommandé dans son adresse aux

électeurs de cesser de consommer les produits anglais, de se vêtir

d'étoffes manufacturées dans le pays et de ne faire usage que de

boissons canadiennes, pour encourager l'industrie locale et dessécher la

source du revenu public, que les ministres employaient comme ils

voulaient. Comme les banques appartenaient aussi à leurs ennemis, ils

devaient exiger le payement de leurs billets en espèces afin de

transférer ces établissemens de mains ennemies en mains amies, tous

principes que le parti contraire avait commencé à mettre en pratique à

Montréal; mais qui ne furent admis du moins ouvertement par personne à

Québec. Il fut en même temps question d'établir une banque nationale. A

Toronto il se forma une association politique qui se mit en rapport avec

les comités permanens du Bas-Canada. Tous les jours le parti libéral

dans les deux provinces se rapprochait de plus en plus, et cherchait à

coordonner ses mouvemens pour donner plus de poids à ses paroles et à

ses résolutions. On en avait besoin, car bientôt l'on apprit la

résignation du ministère et l'avènement des torys au pouvoir avec sir

Robert Peel à la tête des affaires et le comte Aberdeen pour ministre

des colonies. Ils eurent à s'occuper des nouvelles adresses du parti

anglais et de la nouvelle pétition de l'assemblée et de la minorité du

conseil législatif à l'appui des 92 résolutions. Mais les nouveaux

ministres ne pouvaient transmettre leurs instructions à lord Aylmer

avant l'ouverture des chambres canadiennes en 1835.

La première chose que fit l'assemblée fut de protester contre les

remarques faites par le gouverneur en mettant fin à la dernière session,

touchant les requêtes qu'elle avaient adressées au parlement, et de

faire biffer son discours de son procès-verbal. C'était dénoncer les

hostilités. M. Morin proposa ensuite que la chambre se formât en comité

général pour reprendre la considération de l'état de la province. M.

Gugy en s'y opposant observa qu'il préférait un gouvernement d'hommes

nés dans le pays, à tout autre. «Pour moi, répliqua M. Papineau, je ne

veux pas cela; j'aime autant celui de mes co-sujets, amis des lois, de

la liberté, de la justice, d'hommes qui protègent indistinctement toutes

les industries, et veulent accorder à tous les mêmes privilèges; je les

aime, je les estime tous sans distinction d'origine; mais je n'aime pas

ceux, qui, conquérans orgueilleux, viennent nous contester nos droits,

nos moeurs et notre religion. S'ils ne sont pas capables de s'amalgamer

avec nous, ils devraient demeurer chez eux. Il n'y a pas de différence

entre eux et nous; les mêmes droits et la même protection appartiennent

à tous. Assurément je préférerais le gouvernement de gens du pays à

celui des hommes dont je viens de parler, et mes compatriotes ont déjà

fait preuve de capacité, d'intégrité. Ceux-mêmes qui réclament ces

privilèges exclusifs les réprouvent dans leur coeur, et ils en seront

eux-mêmes les victimes. En supposant qu'ils fissent du Canada une

Acadie, et qu'ils chassassent toute la population française, là division

se mettrait bientôt parmi eux. S'ils parvenaient à former des bourgs

pourris, bientôt même cette représentation corrompue les opprimerait. Il

est dans le coeur de tous les hommes de détester les privilèges

exclusifs; mais la haine, la passion, l'esprit de parti les

aveuglent.... On nous dit: soyons frères. Soyons le: mais vous voulez

avoir le pouvoir, les places et les salaires. C'est cette injustice que

nous ne pouvons souffrir. Nous demandons des institutions politiques qui

conviennent à notre état de société.»

L'exécutif n'avait rien à communiquer de décisif sur les affaires.

L'assemblée siégea deux fois par jour pour terminer la session plus

vite. Les débats furent la répétition de ce qu'on avait déjà dit tant de

fois. Elle continua l'agence de M. Roebuck, et passa encore une nouvelle

adresse qui occasionna une longue discussion et qui devait amener une

prorogation immédiate. C'est au sujet de cette adresse que la majorité

commença à se diviser une seconde fois. Plusieurs membres voulurent que

l'on continuât à faire marcher les affaires, et que l'on s'abstint avec

soin de toute mesure qui pût prêter à l'exécutif le plus léger prétexte

d'interrompre les travaux législatifs. M. Bedard qui ne suivait qu'à

contre coeur depuis deux ans, la majorité, osa dire enfin que l'adresse

contenait un refus péremptoire et direct de tout ce que le gouverneur

demandait, et qu'il ne pouvait l'appuyer. «Et peut-on oublier, répliqua

aussitôt M. Papineau, qu'en Angleterre c'est la même plume qui prépare

et le discours du trône et la réponse. Les circonstances exigent que

nous nous écartions des formes ordinaires, et que nous exprimions

hautement ce que nous sentons. C'est faire injure à l'Angleterre que de

dire qu'elle peut passer un bill de coercition et nous envoyer dix à

douze régimens. Si c'était le cas, on devrait songer au plutôt à nous

délivrer d'un gouvernement qui serait si tyrannique. Mais s'il y avait

lieu de craindre une lutte, on pourrait dire que le danger existe déjà,

et que nous avons déjà été bien plus loin que ne va cette adresse.»

M. Bedard proposa divers amendemens, secondé par M. Caron, qui furent

rejetés par 48 voix contre 26, dont 16 Canadiens. Cette rupture devait

s'agrandir de jour en jour.

Elle fut regardée dès le premier instant par les hommes extrêmes comme

une défection de la part de la minorité, et le bruit courut que des

intrigues secrètes et des faveurs montrées dans le lointain avaient

ébranlé les auteurs des amendemens sur lesquels on savait que l'évêché,

qui redoutait les troubles, avait une grande influence. Le rédacteur du

_Canadien_, M. Parent, qui était leur ami intime, et qui était bien

supérieur à eux par ses lumières et ses talens, vint à leur secours et

chercha à les justifier. Il attribua le vote de la minorité aux besoins

du district de Québec, au progrès duquel la suspension des travaux

législatifs faisait un grand tort dans un moment surtout où la gêne

commerciale était si grande. Mais les dépêches de lord Aberdeen, qui lui

furent communiquées, et le refus de lord Aylmer d'avancer l'argent

nécessaire pour payer les dépenses courantes de l'assemblée avant

qu'elle eût approuvé celles qu'il avait faites sans bill de subsides,

amenèrent la dispersion des membres et la prorogation des chambres.

Lord Aberdeen refusait d'assurer l'indépendance des deux conseils et des

juges, jusqu'à ce que toutes les enquêtes sur les abus fussent parvenues

au point où l'on pût avoir la perspective d'un arrangement, et le bill

d'éducation parce qu'il paraissait reconnaître l'existence légale des

sulpiciens et des jésuites, et pouvait donner des privilèges civils

exclusifs aux catholiques au détriment de la minorité protestante.

_Vigilante comme elle devait l'être avec beaucoup de raison_ contre le

moindre empiétement sur sa liberté religieuse, elle pouvait soupçonner

que cette législation rétrograde conférait des avantages indus à la

majorité catholique. Elle pouvait croire aussi que la langue, la

littérature française et les institutions religieuses avaient été les

objets d'une attention spéciale; que les fondations ecclésiastiques

existantes avaient été préférées à celles qui pourraient s'élever plus

tard, parce que les premières étaient sous le contrôle du clergé

catholique, et que les secondes, c'est-à-dire les protestantes, ne

fleuriraient et ne se multiplieraient qu'avec l'émigration et

l'accroissement des capitaux et des établissemens anglais.

Toutes ces raisons du ministre étaient de purs subterfuges pour tromper.

Il ne voulait pas donner les mêmes avantages aux catholiques qu'aux

protestans; mais comme une déclaration ouverte et franche d'un pareil

principe eût paru trop odieux, il faisait des suppositions idéales pour

faire croire que l'usage de la liberté chez les uns aurait amené

nécessairement l'esclavage chez les autres. La question religieuse ainsi

traitée fit penser à la situation des catholiques en Canada. Les

journaux publièrent les instructions de sir George Prévost,[29] dans

lesquelles on maintenait les prétentions que nous avons déjà rapportées

ailleurs sur la suprématie et la juridiction ecclésiastique de

l'Angleterre. Dans les paroisses où la majorité serait protestante, le

curé devait l'être et percevoir les dîmes, les catholiques se servant de

l'église après les protestans. Les prêtres pourraient contracter

mariage, et les ministres protestant devaient remplacer graduellement

les missionnaires catholiques chez les Sauvages. C'était l'esprit de ces

instructions qui avait inspiré lord Aberdeen dans le rejet de la loi

dont nous venons de parler.

[Note 29: Papiers officiels imprimés en 1814 par ordre de la chambre des

communes.]

Cependant la politique du ministre était de le dissimuler dans le

parlement impérial. Il y eut encore des débats dans les communes à

l'occasion de la présentation de la pétition des membres du conseil

législatif et de l'assemblée du mois de décembre. La veille on avait

distribué un pamphlet aux membres des communes, dressé par un ami des

Canadiens à Londres, dans lequel on exposait tous les vices du

gouvernement et toutes les réformes que demandait le peuple. On passait

en revue les abus du système judiciaire et de l'exécutif à la tête

duquel on mettait des militaires incapables de gouverner un peuple

libre; la mauvaise administration des terres; la multiplicité des

emplois dans les mêmes familles, la défalcation de receveur-général

Caldwell, protégé du pouvoir et conseiller législatif devenu riche,

disait-on, depuis son malheur, nom que les gens de sa classe donnait à

son péculat, et qui lui permettait de donner des dîners somptueux;

l'absence de contrôle partout malgré l'abus de l'intervention incessante

du parlement impérial. L'auteur terminait par appuyer sur la nécessité

de rappeler lord Aylmer.

A peu près dans le même temps un article écrit avec beaucoup de verve

parut dans _Taits Edinburgh Magazine_, sur la situation politique du

Canada, qu'on attribua à M. Chapman et dont le mémoire ci-dessus était

un résumé.

M. Roebuck répéta dans les communes ses remarques ordinaires sur les

abus de l'administration. M. Spring Rice dit, qu'avant la retraite du

ministère dont il faisait partie, il avait préparé une dépêche qui

contenait un ample exposé des vues du gouvernement. Cette retraite avait

empêché de l'envoyer. Il n'avait pas confirmé la nomination du juge Gale

parce qu'il s'était trop compromis comme partisan politique, et comme le

juge Kerr avait été destitué de sa place de juge de l'amirauté pour

malversation, il n'avait pas cru convenable de lui laisser celle de juge

de la cour du banc du roi. M. Stanley maintint qu'on n'avait pu réussir

à prouver une seule plainte, un seul grief articulé dans les 92

résolutions, et que le ministère avait obtenu du comité un verdict

d'acquittement triomphant. Sir Robert Peel fit part à la chambre qu'il

avait chargé lord Aylmer d'informer le Canada que l'on allait y envoyer

un gouverneur étranger à la politique coloniale et en possession des

vues et des intentions de la métropole, pour y examiner l'état des

choses et faire rapport, après quoi le ministère proposerait les mesures

nécessaires. Mais il devait déclarer que l'on n'entendait admettre aucun

nouveau principe dans l'organisation du gouvernement, et que, si les

griefs n'étaient pas fondés, l'on prendrait les moyens de faire cesser

l'agitation. Quant aux menaces de rébellion, il dirait aux rebelles,

nous voulons vous rendre justice et vos menaces augmentent nos forces.

Quant à l'intervention des Etats-Unis, on était en bonne intelligence

avec eux, et quand bien même ils voudraient intervenir, ils ne

prendraient pas M. Roebuck pour leur organe dans cette chambre. MM.

Stanley, Robinson, Hume, Sheil prirent la parole.

Le discours du ministre malgré son air de modération, et la confirmation

de la nomination du juge Gale, que M. Spring Rice avait refusée,

indiquaient assez la conduite qu'on allait tenir. On voulait seulement

mettre en usage cette bienveillance de manière et cette finesse de

conduite usitées dans la diplomatie et inconnue jusque-là dans la

politique coloniale, pour tâcher d'apaiser les discordes et de faire

pénétrer dans les coeurs des sentimens plus favorables aux réformes

qu'on pourrait juger nécessaire d'adopter plus tard.

Dès le mois de février lord Aberdeen avait écrit à lord Aylmer pour lui

dire qu'il approuvait sa conduite, mais que dans l'état des esprits il

n'y avait pas d'espoir qu'il pût employer avec succès des paroles de

paix et de conciliation, et qu'on allait le remplacer par une personne

de confiance avec le titre de commissaire royal.

Histoire du Canada depuis sa découverte jusqu'à nos jours. Tome IV · 第 23 / 31 段