L'Angleterre ne perdait pas espérance que cette question finirait par

s'arranger. Lord Howick, sous secrétaire des colonies, fit passer une

loi en 1831, malgré le protêt du duc de Wellington, pour amender l'acte

constitutionnel de manière à permettre l'abandon aux chambres

canadiennes de tout le revenu moyennant une liste civile annuelle de

£19,000. Comme on l'a déjà dit, les réformes qui se font trop attendre

font naître le besoin de beaucoup d'autres, et on put voir que cela

était vrai en Canada, où l'on voulait déjà en faire exécuter plusieurs à

peine ébauchées quelques mois auparavant, avant de voter une liste

civile. A mesure qu'on avançait l'on apercevait mieux la véritable cause

du mal.

Les chambres rouvertes à la fin de 31, l'assemblée reçut copie d'une

longue dépêche de lord Goderich en réponse à ses adresses de la dernière

session. Elle la renvoya aux comités de l'éducation, du commerce, de

l'administration de la justice, des officiers exécutifs et judiciaires,

et des agens comptables en ce qui les concernait. Le gouverneur

s'exprimait alors en toute occasion comme si les difficultés eussent été

arrangées. La confiance l'empêchait de voir au-dessous de la superficie

des choses, et les moindres réformes lui paraissaient fondamentales. Une

dépêche plus importante suivit celle-ci. Elle invitait les chambres à

passer une loi pour rendre les juges des cours supérieures indépendans

de la couronne et inamovibles durant bonne conduite, à condition que

leurs salaires seraient votés permanemment, et les informait qu'aucun

juge ne serait à l'avenir nommé dans l'un ou l'autre conseil, excepté le

juge en chef, et encore serait-il tenu de s'abstenir de prendre part aux

questions politiques. Lord Alymer demanda en même temps le vote du reste

de la liste civile, en lui transmettant copie de l'acte passé à ce sujet

par le parlement impérial. La chambre se contenta de résoudre de se

former en comité général après un appel nominal, pour prendre en

considération la composition des deux conseils, et après de longues

discussions lorsque ce comité s'assembla, la question fut ajournée. Le

bill des juges passé par l'assemblée et rendu au conseil le gouverneur

pria la chambre de voter le salaire du chef du gouvernement, des

secrétaires civil et provincial et des procureur et

solliciteur-généraux. Ces salaires avec ceux des juges formaient en y

ajoutant quelques pensions et autres petits items, la liste civile de

£19,000. Cette demande fut discutée en comité général, qui se leva sans

adopter de résolution, ce qui équivalait à un rejet. Jamais la chambre

n'avait fait une faute aussi grave, car une partie de sa force

consistant dans son influence morale, elle devait accomplir même au-delà

de la lettre les engagemens qu'elle avait pris ou qu'elle paraissait

avoir voulu prendre. Il est indubitable que le ministère anglais n'avait

fait une si grande concession à ses yeux que pour calmer les esprits et

s'assurer une liste civile suffisante qui ne serait plus contestée. On

devait reconnaître cette libéralité par des marques substantielles, et

non la repousser par de nouvelles prétentions qui ne devaient trouver

leur solution que dans un avenir plus ou moins éloigné.

Mais déjà une influence malheureuse emportait la chambre au-delà des

bornes de la prudence. Les dernières élections avaient changé le

caractère de ce corps. Un grand nombre de jeunes gens des professions

libérales avaient été élus sous l'inspiration de l'esprit du temps. Ils

devaient porter dans la législature l'exagération de leurs idées et

exciter encore les chefs qui avaient besoin plutôt d'être retenus après

la longue lutte qu'ils venaient de soutenir. M. de Bleury, LaFontaine,

Morin, Bodier et autres, nouvellement élus, voulaient déjà qu'on allât

beaucoup plus loin qu'on ne l'avait encore osé. Il fallait que le peuple

entrât enfin en possession de tous les privilèges et de tous les droits

qui sont son partage indubitable dans le Nouveau-Monde; et il n'y avait

rien à craindre en insistant pour les avoir, car les Etats-Unis étaient

à côté de nous pour nous recueillir dans ses bras si nous étions blessés

dans une lutte aussi sainte.

Ils s'opposèrent donc à toute transaction qui paraîtrait comporter un

abandon de la moindre parcelle des droits populaires. Ils se rangèrent

autour de M. Papineau, l'excitèrent et lui promirent un appui

inébranlable. Il ne fallait faire aucune concession. Pleins d'ardeur,

mais sans expérience, ne voyant les obstacles qu'à travers un prisme

trompeur, ils croyaient pouvoir amener l'Angleterre là où ils

voudraient, et que la cause qu'ils défendaient était trop juste pour

succomber. Hélas! plusieurs d'entre eux ne prévoyaient pas alors que la

providence se servirait d'eux plus tard en les enveloppant dans un nuage

d'honneur et d'or, pour faire marcher un gouvernement dont la fin

première et fixe serait «d'établir, suivant son auteur, dans cette

province une population anglaise, avec les lois et la langue anglaise,

et de n'en confier la direction qu'à une législature décidément

anglaise,»[28] qui ne laisserait plus exister que comme le phare

trompeur du pirate, cet adage inscrit sur la faux du temps: «Nos

institutions, notre langue et nos lois.»

[Note 28: Rapport de lord Durham.]

Malgré les sentimens chaleureux que lord Aylmer manifestait en toute

occasion, il était facile de s'apercevoir que les refus de la chambre

commençaient à lui inspirer de la méfiance. La communication qu'il dût

lui faire au sujet des réserves du clergé devait encore, faute de bonne

entente, exciter les esprits.

Les terres appartenaient à tout le pays sans distinction de secte. Le

gouvernement impérial rependant s'était emparé sans droit, sans justice

dans un temps encore tout vicié par les préjugés, d'une proportion

considérable de ces terres pour le soutien d'une religion dont les

adeptes comptaient à peine dans la masse des citoyens. C'était sous une

autre forme, faire payer comme en Irlande, la dîme des protestans aux

catholiques et à tous les dissidens. Lord Goderich voyant tous les

défauts de ce système, fit proposer à l'assemblée de soumettre ses vues

à cet égard afin de voir comment l'on pourrait régler cette question de

la manière la plus avantageuse. C'était une concession équitable et

importante. Elle passa un bill pour révoquer la partie de l'acte

constitutionnel qui avait rapport aux réserves du clergé. Elle en passa

un autre, appuyée par les membres des townships eux-mêmes, pour révoquer

celui qu'Ellice avait obtenu du parlement impérial, lequel autorisait

les propriétaires à demander les prix qu'il voulait pour leurs terres et

introduisait les lois anglaises. Il va sans dire que ces deux lois

tombèrent dans le conseil. Quant aux terres de la couronne, lord

Goderich pensait qu'au lieu de les donner pour rien à ceux qui en

demandaient comme le proposait la chambre, le meilleur système serait de

les vendre à l'encan périodiquement; que néanmoins si elle avait des

améliorations à proposer à ce système, elles seraient bien reçues; et

quant aux réserves du clergé il concourrait entièrement avec elle; il

fallait les abolir. «Un mode vicieux, disait-il, pour lever un fonds

destiné à des fins publiques était encore plus fortement condamnable

lorsque c'était pour les ministres de la religion, puisqu'il devait

tendre directement à rendre odieux aux habitans ceux-là même qui avaient

besoin d'une manière particulière de leur bienveillance et de leur

affection.»

La chambre ayant terminé son enquête contre les juges accusés, demanda

leur suspension au gouverneur, qui refusa sous prétexte que les

fonctionnaires n'étaient pas dans le même cas que M. Stuart puisqu'ils

allaient être rendus indépendans de l'exécutif; qu'il les suspendrait

néanmoins si le conseil législatif se joignait à elle.

La session touchait à sa fin. Un des derniers actes de l'assemblée fut

de demander la mise du bureau des postes sous le contrôle de la

législature. Lord Aylmer en la prorogeant exprima tout son regret de

voir qu'après toutes les espérances que ses votes et ses résolutions

avaient fait concevoir, elle eût accueilli la liste civile par un refus.

Il l'informa que, malgré les embarras qui pourraient en résulter, il se

trouvait dans la nécessité, suivant ses ordres, de réserver le bill de

subsides à l'approbation du roi.

Malgré les concessions de lord Goderich, l'excitation dans les chambres

et dans le public allait toujours eu augmentant. Le parti anglais qui

dominait partout, excepté dans l'assemblée, tremblait à l'aspect des

réformes du ministre et était furieux. Le parti canadien croyait tous

les jours davantage que ces réformes seraient nulles si nos sentimens ne

pénétraient pas plus avant dans le personnel de l'exécutif; que tant

qu'il n'exercerait pas une plus grande part du pouvoir, la démarcation

insultante existerait toujours entre le conquis et le conquérant, et que

le premier ne cesserait pas de paraître comme étranger dans son pays.

C'est au milieu de ces querelles; que l'élection d'un membre eut lieu à

Montréal, laquelle dura trois semaines avec tous les incidens d'une

lutte acharnée. Les troupes lurent appelées le 21 mai, tirèrent sur le

peuple, tuèrent trois hommes et en blessèrent deux, sanglant épisode qui

lit une triste sensation. Tout l'odieux en retomba sur l'exécutif.

«Jamais, disait-on, les gens de son parti n'attrape de mal; on sait si

bien distinguer les victimes.» Le gouverneur fut en vain prié de monter

à Montréal par M. Papineau, pour assister à l'enquête avec M. Neilson et

M. Panet, il ne crut pas devoir commettre un acte qui l'eût compromis

aux yeux du parti opposé à la chambre, et qui aurait eu l'air d'une

intervention dans l'administration de la justice. Le choléra qui éclata

cette année pour la première fois en Canada, et qui fit des ravages

épouvantables, puisqu'il enleva 3300 personnes à Québec seulement dans

l'espace de quatre mois, calma à peine les esprits. On recommença à

tenir des assemblées publiques en différentes parties du pays.

St.-Charles qui paraissait s'être attribué l'initiative dans cette

nouvelle manière de discuter les questions politiques, donna encore

l'exemple. On voulait imiter l'Irlande et O'Connell; mais une fois

lancé, on ne put plus s'arrêter. Dans une assemblée des notables de la

rivière Chambly, toujours présidée par M. Debartzch, l'on résolut que

tant que le conseil législatif serait nommé par la couronne, il n'en

serait que l'instrument contre le peuple; que les observations du

gouverneur à la prorogation de la législature au sujet de la liste

civile, était une insulte faite à la chambre et une atteinte portée à

ses privilèges et à son indépendance; que l'Angleterre était responsable

des ravages que faisait le choléra en ayant acheminé sur le pays une

émigration immense qui en portait les germes dans son sein. En effet

52,000 émigrans débarquèrent à Québec dans le cours de l'été. On

protesta contre la conduite des magistrats dans l'affaire du 21 mai,

contre le refus du gouverneur de monter à Montréal; on passa enfin en

revue tous les griefs en signalant pour la centième fois l'exclusion des

Canadiens des charges publiques.

Le parti anglais pour ne pas rester en arrière se réunit à Montréal à

son tour, et adopta des résolutions d'une tendance contraire à celles de

St.-Charles, qu'il fit appuyer d'une démonstration par ses amis de

Toronto, où le procureur et le solliciteur-général convoquèrent une

assemblée pour prier le roi d'annexer l'île de Montréal à leur province.

Lord Aylmer tout-à-fait soulevé alors contre la chambre et les

Canadiens, visitait les townships de l'est et la vallée de la rivière

des Outaouais, et écrivait à lord Goderich que l'on pourrait établir

500,000 émigrans dans les premiers, et 100,000 dans la dernière, moyen

plus efficace pour régler la question des deux races qu'aucun autre.

Enfin les sentimens secrets de tous les partis se dessinaient de jour en

jour avec plus de force au milieu des passions croissantes, et ne

permettaient plus guère de dissimulation.

Le bureau colonial depuis qu'il était dirigé par lord Goderich,

travaillait tant qu'il pouvait à corriger les abus. Onze nouveaux

membres avaient été ajoutés au conseil législatif dont huit Canadiens

français, pour tâcher de le populariser un peu. Mais ces réformes

n'arrivaient pas assez vite pour satisfaire des hommes aigris par une

longue attente. Le gouverneur eut beau adresser un long discours aux

chambres en 1832, et repasser avec modération les sujets qui devaient

les occuper, s'abstenant de toute remarque sur la question de la liste

civile, et donnant de justes louanges à la conduite courageuse et

dévouée du clergé et des médecins au milieu des ravages du fléau qui

venait de décimer le pays, l'assemblée jalouse de ses privilèges,

protesta contre les attaques qu'elle avait cru voir dans les

observations qu'il avait faites en prorogeant la dernière session. À

peine avait-elle accompli ce qu'elle regardait comme un devoir, qu'elle

reçut les vues du ministre sur le bill de subsides de la dernière

session. A l'avenir le gouverneur ne pourrait en sanctionner aucun dans

lequel on n'aurait pas spécifié avec précision la somme et l'objet pour

lequel cette somme était accordée; et comme le dénouement de la question

de la liste civile équivalait à un rejet absolu, le roi n'amènerait plus

cette question sur le tapis et continuerait à payer les dépenses sur les

deniers que la loi avait mis à sa disposition. Quant au bill pour

l'indépendance des juges, il n'avait pas été sanctionné parce qu'on

n'avait pas fait d'appropriation fixe et permanente pour leur salaire,

suivant l'usage de l'Angleterre d'autant plus nécessaire en Canada,

disait lord Goderich, que la population y était divisée en deux classes,

différant d'origine, de langue, de religion et de coutumes, et que la

prépondérance de l'une dans l'assemblée excitait la jalousie de l'autre

ailleurs.

Le refus de la proposition des ministres sur la question des subsides

allait nous faire rétrograder au point d'où nous étions partis. Il était

facile de voir que lord Goderich qui avait fait plus qu'aucun de ses

prédécesseurs, comme nous l'avons dit, malgré les préjugés de

l'Angleterre, allait être forcé de reconnaître que les Canadiens étaient

insatiables et que leurs adversaires avaient raison de vouloir tenir

dans l'abaissement des hommes si ambitieux.

Le retour du ministre à une politique rétrograde ou stationnaire, loin

d'arrêter l'élan de l'assemblée, l'augmenta. Elle se vit inondée de

pétitions de Montréal, des Deux-Montagnes, de l'Islet, de Richelieu, de

St.-Hyacinthe, de Rouville, de Chambly et de Verchères, sur les abus de

l'administration, les vices de la constitution et le 21 mai. Pendant ce

temps là, elle faisait une enquête sur les événemens de cette funeste

journée, interrogeait les témoins, recevait un refus du gouverneur de

lui dire s'il avait recommandé d'augmenter le nombre des membres du

conseil législatif, quelles personnes il avait recommandé d'y nommer et

si elles allaient l'être par suite de ses recommandations, et ordonnait

un appel nominal pour le 10 janvier, au sujet du conseil législatif.

Il fut résolu après un mois de délibération et une division de 34 contre

26, de présenter une nouvelle adresse au roi pour le prier de rendre le

conseil législatif électif, en suggérant quelle devait être la

qualification des électeurs et qu'un sixième du conseil fut élu tous les

ans. Elle protestait contre l'annexion de l'île de Montréal au

Haut-Canada, cette île qui contenait, disait-elle, une population de

près, de 60,000 habitans, dont la plus grande partie descendaient de

ceux en faveur desquels avaient été signées les capitulations de 1760;

elle déclarait que ce serait une spoliation non provoquée et une

violation de ces mêmes capitulations, des actes les plus solennels du

parlement britannique et de la bonne foi de la nation anglaise.

La nouvelle de la destitution du procureur-général Stuart et du juge

Kerr, annoncée quelque temps après, calma à peine quelques instant les

esprits. Mais le conseil législatif ne pouvant plus se contenir devant

les attaques de l'assemblée, et forcé d'ailleurs d'agir par le parti

qu'il était censé représenter dans le pays, vota à son tour une adresse

à l'Angleterre en opposition à celle des représentans du peuple, il

exposait qu'il avait pris en considération leurs actes aussi dangereux

qu'inconstitutionnels, et la situation alarmante du pays, pour prier sa

Majesté d'y porter remède; que d'un état de paix et de prospérité l'on

marchait rapidement vers l'anarchie et une confusion certaine; que les

plus grands efforts étaient faits pour diviser les habitans des deux

origines; que les intérêts du commerce et de l'agriculture étaient

sacrifiés à l'esprit de cabale: que le gouverneur était faussement

accusé de partialité et d'injustice; que les officiers civils et

militaires étaient représentés comme une faction corrompue, armée pour

l'oppression du peuple, et cela dans le but de dégrader les autorités et

de les rendre complètement nulles; que l'on diffamait les juges tout en

rebutant au conseil la permission de s'enquérir de leur conduite; et que

pour combler la mesure l'on demandait de le rendre lui-même électif.

Le conseil exposait ensuite que l'assemblée cherchait à augmenter son

pouvoir à ses dépens et aux dépens de la couronne, en voulant obtenir la

disposition des deniers publies sans pourvoir aux dépendes du

gouvernement civil et des juges, et en voulant conserver les terres

incultes pour les Canadiens fronçais; que c'était en 1831 que l'on avait

commencé pour la première fois à mettre en question l'élection du

conseil, et qu'il était étonnant que la majorité de la chambre se fut

laissée entraîner à détruire la constitution; qu'il ne croyait pas que

la majorité des Canadiens fût pour cette mesure, mais qu'il émit facile

de tromper un peuple chez lequel l'éducation avait fait si peu de

progrès; que le conseil était essentiel à l'existence de la prérogatives

royale, à l'alliance du Canada avec l'Angleterre et à la sûreté des

150,000 Anglais qu'il y avait dans le paya; qu'un conseil électif serait

la contre-partie de l'assemblée; que ce serait rendre les charges

électives, troubler la sécurité des Anglais dans leurs personnes et dans

leurs biens, arrêter le progrès, interrompre l'émigration, briser les

liens qui attachaient la colonie à la mère patrie, amener une collision

avec le Haut-Canada, inonder le pays de sang, car le Haut-Canada ne

permettrait point paisiblement l'interposition d'une république

française entre lui et l'Océan; et que le conseil n'avait point

sanctionné la mission de M. Viger à Londres.

La passion qui avait dicté cette adresse avait fait dépasser le but.

L'idée qu'il fallait conserver le même pouvoir à la minorité qu'à la

majorité parce que l'une, comme anglaise devait être royaliste, et

l'autre comme française, républicaine, était mise à nu trop hardiment

pour ne pas frapper le bureau colonial dont on brisait ainsi le voile

qu'il avait tant de peine à tenir tendu, et pour ne pas exciter sa

mauvaise humeur sur une pareille gaucherie. «Sa Majesté, dit le

ministre, a reçu avec satisfaction l'expression de loyauté et

d'attachement à la constitution que contient cette adresse... mais elle

aurait désiré que le conseil se fût abstenu relativement à l'autre

branche de la législature, d'un langage dont le ton est moins modéré que

ne le comporte sa dignité, et moins propre à conserver ou à rétablir la

bonne entente entre les deux corps. Sa Majesté surtout regrette

l'introduction d'aucune expression qui ait l'apparence d'attribuer à une

classe de ses sujets d'une origine, des vues qui seraient contraires à

la fidélité qu'ils lui doivent. Le roi espère que toutes les classes de

ses sujets obéissent à la loi volontairement et avec plaisir. Il étendra

toujours sa protection paternelle à toutes les classes; et le conseil

législatif peut-être certain qu'il ne manquera pas d'assurer à toutes

les droits et les libertés constitutionnelles qu'elles possèdent par

leur participation aux institutions britanniques.» En même temps le

gouverneur fit informer le conseil que le ministre était d'opinion que

son président n'avait point de double vote; mais que ce n'était qu'une

opinion et que le parlement impérial seul avait droit de régler la

question.

La compagnie qui s'était formée à Londres pour coloniser les townships

de l'est préoccupait les Canadiens depuis quelque temps. Ils croyaient

qu'elle leur était hostile, et qu'elle allait s'emparer des terres

d'avance pour les en exclure par le haut prix qu'elle demanderait et les

autres obstacles qu'elle mettrait dans leur chemin. C'était bien là en

effet le but d'une partie des membres, mais pas de tous. La chambre

passa encore une adresse au roi à ce sujet, pour le prier de n'accorder

ni terres, ni charte, ni privilèges à cette association. Le conseil

législatif vota aussitôt une contre adresse. N'étant plus retenu par le

gouvernement dans les bornes de la circonspection comme auparavant, ce

corps faisait maintenant une opposition ouverte à la chambre en servant

de rempart à l'exécutif. L'assemblée ayant en votant ies subsides refusé

ou diminué certains items et réduit la somme demandée de £54,000 à

£47,000, il rejeta aussitôt le bill en motivant son refus dans une série

de résolutions. L'assemblée demanda encore que le bureau des postes fut

placé sous le contrôle de la législature coloniale, et déclara qu'au

lieu de chercher à tirer un revenu de ce département, l'on devait plutôt

diminuer les droits de port sur les journaux surtout, et employer le

surplus du revenu, s'il y en avait un, à étendre les communications

postales.

Les chambres furent prorogées le 4 avril, après une session de près de

cinq mois. La discussion des grandes questions qui occupaient la chambre

depuis si longtemps, se porta au dehors. La population anglaise

s'assembla en différentes parties du pays pour désapprouver la conduite

de l'assemblée et pour prier l'Angleterre de maintenir la constitution

intacte: c'était ce que l'on devait attendre. Elle devait soutenir le

conseil législatif qui représentait ses intérêts, et redouter un

changement qui aurait appelé les Canadiens au partage du pouvoir

exécutif et de toutes ses faveurs dont ils étaient presque totalement

exclus.

Chaque jour prouvait davantage leur situation exceptionnelle. Québec et

Montréal venaient d'être incorporés pour l'administration de leurs

affaires locales. Le conseil de Québec se trouvant composé en majorité

de Canadiens, passa des réglemens en français et les présenta, suivant

la loi, aux tribunaux pour les faire confirmer. Les juges refusèrent de

les recevoir, parce qu'ils n'étaient pas en Anglais. C'était renier la

légalité de la langue française. Cette proscription inattendue donna

dans l'état des esprits de nouvelles armes aux partisans d'une réforme

radicale. On la regarda comme une violation du traité de 1763.

L'assemblée doit décider, disaient les journaux, si l'on peut se jouer

ainsi de la foi engagée entre deux nations.

Histoire du Canada depuis sa découverte jusqu'à nos jours. Tome IV · 第 21 / 31 段