Malgré la persistance de la chambre dans ses plaintes et les

investigations qu'elle continua sur les abus, elle passa une foule de

lois, dont 71 furent sanctionnées par le gouverneur et six réservées

pour l'être par le roi, parmi lesquelles celle qui portait la

représentation à 84 membres. L'assemblée l'avait fixée à 89. Le conseil

retrancha un membre à plusieurs comtés auxquels elle en avait donné deux

et en ajouta un à d'autres qui n'en avaient qu'un. Elle préféra

sanctionner ces amendemens qui réduisaient le chiffre de la

représentation que de perdre la mesure. Elle avait donné un membre à

chaque 5000 âmes à-peu-près. Le conseil voulait en donner deux à chaque

4000 âmes et plus, et un à chaque comté de moins de 4000 âmes. Ainsi

deux comtés de 1000 âmes auraient élu deux membres et un comté de 20,000

n'en aurait élu que le même nombre. Parmi ces lois il y en avait

plusieurs d'une grande importance soit par les principes qu'elles

entraînaient ou confirmaient, soit par l'impulsion qu'elles devaient

imprimer aux progrès du pays. Telles étaient celles qui donnaient une

existence légale aux juifs et aux méthodistes, qui accordaient des

sommes considérables pour l'amélioration de la navigation du St.-Laurent

et des routes, pour l'éducation et l'encouragement des lettres et des

sciences. Les appropriations s'élevèrent à plus de £200,000. Mais aucune

des grandes questions politiques n'avait été réglée; toutes les causes

de discorde subsistaient dans toute leur force, ou n'en étaient que plus

dangereuses pour être ajournées. Le gouvernement cherchait tant qu'il

pouvait à temporiser, espérant que le temps amènerait le calme dans les

esprits.

A l'ouverture de la session suivante il s'empressa d'annoncer aux

chambres que le commerce progressait tous les jours, que le revenu avait

augmenté, que des écoles s'établissaient partout, que les routes

s'amélioraient, que l'ordre se rétablissait dans la comptabilité des

deniers publics. Il suggérait, pour venir en aide à ces progrès, de

perfectionner la loi des monnaies, celles de l'éducation et de la

qualification des juges de paix; d'établir des cours de justice dans les

comtés populeux ainsi que des prisons et un pénitentiaire, enfin de

taxer les terres incultes et d'établir des bureaux d'hypothèques. Quant

à la réponse de l'Angleterre aux pétitions de l'assemblée, les ministres

n'avaient pas eu le temps d'amener la question des subsides devant le

parlement impérial, mais ils allaient s'en occuper immédiatement, et en

attendant la chambre était priée de voter la liste civile de l'an

dernier.

La chambre revint dans le cours de la session aux anciennes ordonnances

de milice dont lord Dalhousie avait tant abusé, et résolut à la majorité

de 31 contre 4, d'envoyer une adresse au roi contre la légalité de cette

mesure d'autant plus dangereuse que ces lois avaient été faites dans un

temps où un despotisme pur couvrait le pays. La chambre, dit M. Neilson,

a décidé unanimement que ces ordonnances ne sont pas en force. «Si cette

chambre a exprimé les opinions du pays, observa M. Papineau, les

ordonnances sont abrogées; car quand tous les citoyens d'un pays

repoussent unanimement une mauvaise loi; il n'y a plus de moyen de la

faire exécuter: elle est abrogée.» C'est de la rébellion s'écria M. A.

Stuart.

Quant aux subsides, la chambre déclara en passant le bill, que

l'appropriation qu'elle faisait n'était que provisoire et dans

l'espérance que la question financière allait être bientôt réglée; que

les griefs sur lesquels le comité des communes anglaises avait fait

rapport, seraient pleinement redressés et que l'on donnerait plein effet

à ses recommandations; que le conseil législatif serait réformé, que les

juges cesseraient de se mêler de politique et de siéger dans le conseil

exécutif, enfin que l'on établirait un tribunal pour juger les

fonctionnaires accusés. Le conseil voyant l'acharnement implacable de

l'assemblée contre lui, voulait rejeter le bill sans même le regarder;

mais l'influence du gouverneur retint quelques membres, et le juge

Sewell sut éviter ce qui aurait été un immense embarras. Lorsque le bill

fut mis aux voix, elles se trouvèrent également partagées 7 contre 7.

Alors le vieux juge toujours trop habile pour manquer de moyens, imagina

de voter deux fois; il vota d'abord comme membre et ensuite comme

président de la chambre. L'évêque protestant, M. Stewart, qui n'y avait

pas paru de la session, y vint ce jour là à la sollicitation du juge

pour donner sa voix. La minorité n'eut plus qu'à protester.

Sir James Kempt regrettait que l'assemblée n'eût pas voté la somme

nécessaire pour couvrir toutes les dépenses du service public et les

arrérages de certains salaires; mais il la remercia en la prorogeant de

ses généreuses appropriations pour l'éducation, l'amélioration du

St.-Laurent et les routes intérieures. Elle avait accordé une somme

considérable pour entourer le port de Montréal de quais magnifiques en

pierre de taille, pour encourager la navigation à la vapeur entre Québec

et Halifax, pour bâtir une douane à Québec et des phares en différens

endroits du fleuve; elle avait donné £20,000 pour une prison à Montréal,

£12,000 pour un hôpital de marine à Québec, £38,000 pour l'amélioration

des chemins et l'ouverture de nouvelles routes dans les forêts afin de

faciliter l'établissement des terres; £8,000 pour éducation. Enfin elle

s'était plu à faire voir que si elle voulait exercer plus d'influence

sur le gouvernement, c'était pour l'employer à l'avantage de la chose

publique, et que ses prétentions étaient inspirées par le besoin

qu'avait la société de plus de latitude, de plus de liberté pour

répondre à son énergie et à son activité qui se développaient dans une

proportion encore plus rapide que le nombre des habitans qui la

composaient. Le gouverneur n'ignorait pas qu'il faudrait satisfaire tôt

ou lard ce besoin, et que si l'on ne faisait pas de concessions

maintenant des difficultés plus graves que toutes celles qu'on avait

encore vues ne tarderaient pas à éclater. Ce n'était qu'en usant de la

plus grande réserve et de la plus grande prudence qu'il les empêchait de

renaître; mais le moindre accident pouvait briser la bonne entente qui

paraissait exister entre lui et les représentans du peuple.

Les conseils législatif et exécutif occupaient alors l'Angleterre. Le

ministre des colonies écrivit pour demander des informations sur ces

deux corps; s'il était à propos d'en changer la constitution, surtout

s'il serait désirable d'y introduire plus d'hommes indépendans du

gouvernement, c'est-à-dire sans emploi de la couronne, et dans ce cas si

le pays pourrait en fournir assez de respectables pour cet honneur. Sir

James Kempt répondit que le conseil législatif était composé de 23

membres dont 12 fonctionnaires, 16 protestans et 7 catholiques, et le

conseil exécutif de 9 membres dont un seul indépendant du gouvernement

et un seul catholique; qu'il n'était pas préparé à y recommander de

changement notable; mais que l'on devait introduire graduellement plus

d'hommes indépendans du pouvoir dans le conseil législatif, et

n'admettre à l'avenir qu'un seul juge dans les deux conseils, le juge en

chef; qu'il pensait aussi qu'il serait à propos d'introduire dans le

conseil exécutif un ou deux des membres les plus distingués de

l'assemblée, afin de donner plus de confiance à la branche populaire

dans le gouvernement, chose qui lui paraissait de la plus grande

importance pour la paix et la prospérité du pays. Il croyait que l'on

pourrait trouver assez de personnes qualifiées pour remplir les vides

qui arriveraient de temps à autre dans les deux corps. Quand on voit le

gouverneur qui paraissait le plus favorable au pays s'exprimer avec tant

de circonspection sur les matériaux les plus nécessaires qu'il contenait

pour faire marcher un gouvernement, on n'est pas surpris de ses

embarras. Quand un gouvernement a une si haute opinion de lui-même et

une si petite des peuples qu'il dirige, la sympathie doit être aussi

bien faible.

Aussitôt que la dépêche de sir James Kempt, mise devant le parlement

impérial, fut connue en Canada, les habitans les plus respectables des

comtés de Richelieu, Verchères, St.-Hyacinthe Rouville et Chambly,

s'assemblèrent à St.-Charles sous la présidence de M. Debartzch, et

déclarèrent que quoique la conduite de ce gouverneur eût fait

disparaître les haines et les divisions qu'avait fait naître la

politique arbitraire et extravagante de lord Dalhousie, cette dépêche

réveillait les craintes les plus sérieuses, et si les deux conseils

n'étaient pas réformés, l'on devait s'attendre aux conséquences les plus

funestes pour le maintien de l'ordre, parce qu'il ne restait plus

d'espoir de voir rétablir l'harmonie entre les différentes branches de

la législature.

Sir James Kempt qui se voyait au moment d'être forcé de se prononcer sur

les réformes que l'on appelait à grands cris, avait demandé son rappel

pour ne pas se trouver dans les mêmes difficultés que son prédécesseur.

Il savait que le pays était trop avancé pour se contenter plus longtemps

de vaines théories, de sentimens vagues ou des déclarations générales,

et qu'il fallait enfin lui accorder ou lui refuser d'une manière

formelle et précise ce qu'il demandait. Quoiqu'il eût rétabli les

magistrats destitués par son prédécesseur, qu'il eût fait de grandes

réformes parmi les juges de paix; quoiqu'il eût aussi commencé à

réorganiser la milice et à rétablir dans leurs grades les officiers qui

avaient perdu leurs commissions pour leurs opinions politiques, les

résolutions de l'assemblée de St.-Charles lui démontraient que sa

popularité finissait avec son administration.

Il fut remplacé par lord Aylmer, qui avec le même programme à suivre

allait avoir en face de lui une assemblée plus nombreuse que celle de

son prédécesseur, et par conséquent plus difficile encore à contenter.

Le parti de la réforme s'était beaucoup accru. Tous les anciens membres

libéraux qui avaient voulu se présenter avaient été réélus à de grandes

majorités. 60 Canadiens-français et 24 Anglais composaient la nouvelle

chambre. Une forte partie de ces derniers avait été élue par les

Canadiens, fait qui prouve que les principes l'emportaient sur les

préjugés nationaux, qui inspiraient beaucoup plus le gouvernement que le

peuple. L'antipathie du bureau colonial était telle qu'il fallait des

efforts répétés pour le persuader à admettre quelques Canadiens dans les

deux conseils, et la crainte seule des troubles avec les vives

recommandations de sir James Kempt purent l'engager à choisir trois

Canadiens français sur les cinq membres qui y furent ajoutés vers ce

temps-ci.

Lord Aylmer ouvrit les chambres en 1831 et les informa que la mort du

roi et le changement de ministère avaient retardé l'arrangement de la

question des finances; mais que les nouveaux ministres allaient s'en

occuper et qu'il espérait que les instructions qu'il allait recevoir à

ce sujet mettraient fin à toute difficulté pour l'avenir. L'assemblée se

hâta de passer un bill pour empêcher les juges de siéger dans les deux

conseils, afin de mettre à l'essai les nouvelles dispositions de

l'exécutif. Le bill fut rejeté aussitôt par le conseil législatif, d'où

la plupart des membres de l'assemblée conclurent que les ministres

persistaient toujours dans leur ancienne politique. Elle résolut alors

de maintenir sa position coûte que coûte. Le procureur-général Stuart

fut accusé de fraude dans son élection à William-Henry, de partialité,

d'exaction en exigeant des honoraires sur les commissions des notaires

sans autorité; d'avoir prêté son ministère à la compagnie de la Baie

d'Hudson contre le locataire des postes du roi qu'il devait défendre en

sa qualité d'officier de la couronne. La chambre qui avait renvoyé ces

accusations à un comité spécial, demanda la destitution de ce

fonctionnaire, qui fut dabord suspendu et plus tard destitué après deux

ou trois ans d'investigation au bureau colonial, auprès duquel M. Viger

avait été envoyé pour soutenir les accusations.

Enfin le gouverneur reçut la réponse des ministres sur la question des

subsides. Ils abandonnaient le contrôle de tous les revenus excepté le

revenu casuel et territoire,[25] pour une liste civile de £19,000 votée

pour la vie du roi. Cette réserve loin d'être exorbitante paraissait

assez raisonnable, et allait diminuer d'importance de jour en jour par

les progrès du pays et l'augmentation de ses richesses. Cependant la

chambre refusa de l'accepter, grande faute due à l'entraînement d'autres

questions qui avaient déjà fait perdre la liste civile de vue. Si le

gouvernement eût fait quelques années plutôt ce qu'il faisait

maintenant, tout se serait arrangé. Mais après tant d'années de

discussion, les passions s'étaient échauffées, les partis avaient pris

leur terrain, et tous les défauts des deux conseils s'étaient montrés

avec tant de persistance et sous tant d'aspects divers que l'on ne

voulût plus croire à la possibilité d'une administration juste et

impartiale tant qu'ils seraient là pour la conseiller où pour la

couvrir. On demanda des garanties et des réformes qui effrayèrent

l'Angleterre. On éleva de nouveau le cri de domination française, ce cri

funeste qui n'avait de signification que par l'asservissement d'une race

sur l'autre. Pour les uns, il voulait dire, nous ne voulons pas être

soumis à une majorité canadienne, pour les autres, nous ne voulons pas

être le jouet d'une minorité anglaise. Jusqu'ici le gouvernement maître

des deux conseils, maître de lui-même, maître de l'armée, maître enfin

de toute la puissance de l'Angleterre, avait pu retenir les représentans

d'un petit peuple dans des limites assez étroites. Mais qu'arriverait-il

dans l'avenir?

[Note 25: C'est-à-dire des biens des jésuites, des postes du roi, des

forges St.-Maurice, du quai du roi, des droits de quint, des lods et

ventes, des terres et des bois. Le tout ne se montait qu'à environ

£7,000 par année et le gouvernement se le réservait parce qu'il ne

provenait point des taxes, mais directement des domaines de la

couronne.]

Le bureau colonial savait que les principes étaient en faveur de ce

petit peuple qu'il tenait sous l'eau jusqu'à la bouche sans le noyer

encore tout-à-fait, et qu'il serait impossible de les violer longtemps

sans révolter la conscience publique et sans se dégrader lui-même à ses

propres yeux; c'est pourquoi il nourrissait toujours dans le silence son

projet de 1822, afin de mettre fin une bonne fois lorsque le moment

serait arrivé, par une grande injustice à mille injustices de tous les

jours qui l'avilissaient. Ce but était évident; il se manifestait par le

refus de toute réforme importante propre à rétablir l'harmonie dans le

pays. Aussi était-ce précisément ce qui devait mettre l'assemblée sur

ses gardes. Elle ne devait rien compromettre, profiter des circonstances

et surtout du temps qui élève dans la république des Etats-Unis, une

rivale à laquelle l'Angleterre sera bientôt obligée de chercher des

ennemis pour conserver la domination du commerce et des mers. Avec une

politique ferme et habile, les Canadiens pouvaient triompher des

antipathies métropolitaines et mettre les intérêts éclairés à la place

des préjugés aveugles. Car on ne pouvait croire sérieusement qu'une

nation comme l'Angleterre fût jalouse des institutions d'un peuple de

quelques centaines de mille âmes relégué à l'extrémité de l'Amérique.

Malheureusement dans une petite société les passions personnelles

obscurcissent les vues élevées, et les injustices senties trop vives et

trop directement font oublier la prudence nécessaire pour attendre des

remèdes efficaces et souvent fort tardifs. C'est ce que va nous faire

voir la suite des événemens que nous avons à raconter. On oubliait aussi

que dans la série d'hommes qui tenaient successivement comme ministres

le portefeuille des colonies, il pouvait s'en trouver qui n'entrassent

pas bien avant dans le projet de l'union des deux Canadas, et c'est ce

qui arriva. Lord Goderich, par exemple, ne montra pas, par ses actes, un

grand désir d'en accélérer la réalisation. Mieux éclairé qu'aucun de ses

prédécesseurs sur le Bas-Canada par ses entrevues fréquentes avec M.

Viger, il parut au contraire vouloir faire plus de concessions qu'aucun

de ses prédécesseurs. C'est lui qui venait de faire la dernière

proposition sur les subsides, laquelle comportait la concession de

presque tout ce que l'on demandait sur cette question capitale.

Néanmoins la chambre ne voulant tenir aucun compte des oppositions que

ce ministre avait peut-être à vaincre dans le milieu dans lequel il

agissait pour obtenir ces concessions de ses collègues, resta en garde

contre lui comme contre tous ses prédécesseurs, et au lieu d'accepter la

liste civile qu'il proposait, elle demanda copie des dépêches qu'il

avait écrites à ce sujet. Lord Aylmer répondit qu'il regrettait de ne

pas avoir la liberté de les communiquer. Il existe une règle générale

pour tous les gouverneurs, d'après laquelle ils ne peuvent montrer

aucune dépêche des ministres sans permission du bureau colonial.[26] La

chambre se montra blessé de ce refus et ordonna un appel nominal pour

prendre en considération l'état de la province. C'était annoncer qu'elle

allait étendre le champ de ses prétentions. Elle demanda à l'exécutif

des renseignemens sur les dépenses du canal de Chambly un état détaillé

de la liste civile proposée, un état du revenu des biens des jésuites et

des terres et des bois, avec l'emploi que l'on proposait de faire de ces

revenus; si le juge de l'amirauté recevait un salaire ou des honoraires.

Le gouverneur ne la satisfit que sur une partie de ces points. Il

l'informa aussi que les ministres avaient intention d'introduire un bill

dans le parlement impérial pour révoquer la loi qui chargeait les lords

de la trésorerie de l'appropriation des revenus que l'on se proposait

d'abandonner à la chambre.

[Note 26: Lorsque je faisais des recherches pour cet ouvrage, le

secrétaire de lord Elgin, le colonel Bruce, me montra cette règle dans

un volume imprimé qui contient toutes celles qui doivent servir de guide

aux gouverneurs de colonies.]

Le comité auquel tous ces documens étaient renvoyés présenta un premier

rapport la veille du jour de l'appel nominal. «Comme les principales

recommandations du comité de la chambre des communes n'ont pas été

suivies, disait-il, par le gouvernement, quoiqu'il y ait plus de deux

ans qu'il a été fait, et que les demandes que l'on avance maintenant ne

correspondent point avec les recommandations de ce comité au sujet des

finances, ni même avec l'annexe du bill introduit dans la dernière

session du parlement impérial par le ministre colonial, votre comité est

d'opinion qu'il n'est pas à propos de faire d'appropriation permanente

pour payer les dépenses du gouvernement.» Le lendemain, il fut proposé

par M. Bourdages de refuser les subsides jusqu'à ce que tous les revenus

sans exception fussent mis sous le contrôle de la chambre, que les juges

fussent exclus du conseil, que les conseils législatif et exécutif

fussent entièrement réformés et que les terres de la couronne fussent

concédées en franc-aleu roturier et régies par les lois françaises. Mais

cette proposition parut prématurée et fut rejetée par 50 voix contre 19.

On procéda alors à l'appel nominal et les débats sur l'état de la

province commencèrent. Ils durèrent plusieurs jours et se terminèrent

par l'adoption de nouvelles pétitions à l'Angleterre, à laquelle on ne

se fatiguait pas d'en appeler. C'est dans le cours de cette discussion

que M. Lee proposa vainement, pour rétablir l'harmonie, de rendre le

conseil législatif électif.[27] On demanda encore à l'Angleterre les

biens des jésuites et des institutions municipales, on réclama contre

l'administration des terres, les lois de commerce passées à Londres,

l'introduction des lois anglaises, l'intervention des juges dans la

politique, l'absence de responsabilité chez les fonctionnaires,

l'intervention du parlement impérial dans nos affaires intérieures, le

choix partial des conseillers législatifs, et on se plaignait que les

abus que le comité de la chambre des communes avait recommandé de faire

disparaître existaient toujours.

[Note 27: Cette proposition fut écartée par une majorité de 24 contre

18, division qui annonçait déjà un fort parti en faveur du principe

électif.]

Lord Alymer, qui était un homme très sensible, parut fort affecté de ce

nouvel appel à la métropole. Lorsque la chambre lui présenta en corps la

pétition pour le roi, il lui dit qu'il pouvait se faire qu'il avait

encore quelque chose à apprendre sur les vues ultérieures des membres;

mais qu'il était bien aise de voir que les abus exposés dans la pétition

étaient distincts et tangibles; qu'il pouvait déclarer que plusieurs

étaient déjà en voie de réforme sinon de redressement complet. Qu'il

serait néanmoins beaucoup plus satisfait s'il pouvait se convaincre que

la pétition embrassât tous les sujets de plainte; qu'il était très

inquiet à cet égard, et qu'il priait bien la chambre de lui ouvrir son

coeur, de lui donner toute sa confiance et de ne lui rien cacher; qu'il

leur avait tout fait connaître, qu'il n'avait rien dissimulé; qu'il

aurait regardé toute manoeuvre, toute supercherie de sa part comme

indigne du gouvernement et du caractère franc et loyal du peuple

canadien; qu'il demandait la même bonne foi de la part de l'assemblée.

La chambre avait-elle tout mis au jour, avait-elle réservé quelque

plainte, quelque grief pour amener plus tard. Il l'implorait de lui

dévoiler la vérité au nom de leur souverain qui était la sincérité

elle-même, afin que l'Angleterre pût voir d'un coup d'oeil toute

l'étendue de leurs maux. Après des sentimens exprimés à la fois avec

tant de naïveté et avec tant de chaleur, on ne peut s'empêcher de

reconnaître la sincérité de ce gouverneur, car il est impossible

d'attribuer un pareil langage à la dissimulation et à l'hypocrisie. Mais

cette scène montrait la grande divergence du point de départ des vues de

lord Aylmer et des représentans du peuple.

Un membre des townships de l'est se rallia vers ce temps-ci à la

majorité de la chambre contre l'oligarchie. C'est elle qui avait inspiré

l'idée au bureau colonial de faire passer l'acte des tenures pour

empêcher les lois françaises d'être étendues à ces townships. M. Peck,

avocat, se leva dans la chambre et fît passer une adresse au roi pour le

prier de faire révoquer cet acte et de rétablir les anciennes lois,

déclarant qu'il était contraire aux sentimens des habitans, et qu'on le

leur avait imposé de force contre leurs droits, leurs intérêts et leurs

désirs, autre preuve de l'influence funeste qui dirigeait le bureau

colonial. En même temps le juge de cette localité, M. Fletcher, était

accusé d'oppression, d'abus et de perversion de la loi, et la chambre

priait lord Aylmer de prendre les mesures nécessaires pour protéger les

habitans contre ces injustices. Le juge Kerr fut accusé à sort tour. Le

public étonné devant tant de scandale, perdait de plus en plus confiance

dans les autorités; et le temps allait arriver où les réformes

partielles ne seraient plus suffisantes. Le gouverneur eut beau faire

informer la chambre que deux des juges n'avaient point assisté au

conseil législatif de la session, et qu'il avait fait signifier au

troisième de se retirer, cette nouvelle fit à peine quelque sensation.

On se préoccupait déjà fortement de mesures plus radicales. On ne vota

encore que des appropriations temporaires pour les dépenses du

gouvernement. Ce qui fit dire à lord Aylmer en prorogeant l'assemblée

que la mesure de ses remercîmens aurait été complète si les

circonstances lui avaient permis d'informer l'Angleterre que ses

propositions touchant les finances avaient été enfin favorablement

accueillies.

Histoire du Canada depuis sa découverte jusqu'à nos jours. Tome IV · 第 20 / 31 段