Les partisans de la chambre n'étaient pas en reste. Ils continuaient

leur agitation partout avec activité. Ils tinrent encore une grande

assemblée à Montréal sous la présidence de M. Jules Quesnel, l'un des

principaux citoyens de la ville. M. D. B. Viger et M. Cuvillier y furent

les principaux orateurs. On y passa des résolutions qui furent

incorporées dans une pétition au roi et aux deux chambres du parlement

impérial, dans lesquelles le gouverneur fut accusé d'avoir commis des

actes arbitraires tendant à rompre les bases du gouvernement et à

aliéner l'affection des habitans; tiré par warrant, ou autrement, des

mains du receveur-général, des sommes considérables sans être autorisé

par la loi; supprimé volontairement ou soustrait à la connaissance du

parlement, divers documens et papiers nécessaires à l'expédition des

affaires; conservé, en violation de son devoir envers son souverain et

envers le Canada, M. John Caldwell dans l'exercice de ses fonctions

longtemps après que ce fonctionnaire eut avoué sa défalcation; nommé en

violation de son devoir, John Hale, écuyer, pour le remplacer; usé en

différens temps, de son autorité, comme commandant en chef, pour

influencer et intimider les habitans dans l'exercice de leurs droits

civils et politiques; destitué un grand nombre d'officiers de milice

sans raison suffisante ainsi que plusieurs officiers civils; maintenu et

conservé en place plusieurs fonctionnaires dont la nomination et la

conduite étaient préjudiciables au service public; multiplié sans

nécessité les cours d'oyer et terminer; nui aux intérêts publics en

empêchant la passation d'actes utiles par des prorogations et des

dissolutions violentes et subites du parlement; porté des accusations

fausses dans ses discours contre les représentans du peuple afin de les

déprécier dans l'opinion de leurs constituans; toléré et permis que les

gazettes publiées sous son autorité portassent journellement les

accusations les plus mensongères et les plus calomnieuses contre la

chambre d'assemblée, ainsi que contre tout le peuple de cette province;

menacé, par le même moyen, le pays d'exercer la prérogative royale d'une

manière violente et despotique en dissolvant le corps représentatif;

puni en effet le pays en refusant sa sanction à cinq bills

d'appropriation; violé la franchise élective en voulant, directement et

indirectement influencer les électeurs; créé dans le pays par ces divers

actes d'oppression un sentiment d'alarme et de mécontentement général;

déprécié le pouvoir judiciaire et affaibli la confiance du peuple dans

l'administration de la justice; enfin d'avoir répandu dans toute la

province un sentiment insurmontable de méfiance contre son

administration.

Le pouvoir qui voulait intimider les organes de l'opposition et atténuer

au loin l'effet de ces grandes démonstrations publiques par quelque coup

d'éclat qui répandit le soupçon, choisit pour faire arrêter une seconde

fois l'éditeur du _Spectateur_, M. Waller, le moment où il se rendait à

l'assemblée. Mais ces tentatives d'intimidation ne faisaient qu'aigrir

davantage les esprits. Le lendemain le _Spectateur_ disait: «Un autre

attentat a été commis au préjudice de la liberté de la presse et des

droits et immunités des sujets anglais. Lorsque l'on réfléchit à la

misérable folie qui a marqué d'une manière indélébile l'administration;

lorsque l'on voit l'indiscrétion et la passion qu'elle a montrées;

lorsque l'on se rappelle ce que les intérêts de la société ont souffert,

ce qu'ont enduré ses sentimens, ses droits, la constitution, la

représentation, on ne peut être surpris des tentatives faites maintenant

pour étouffer la presse, ou réduire au silence toutes celles qui ne sont

pas payées par l'administration ou qui ne sont pas dans sa dépendance.»

Les autres villes et tous les districts ruraux se réunissaient ou

s'étaient réunis pour le même objet. On adoptait des adresses de toutes

parts dans lesquelles on s'exprimait avec la même énergie et la même

unanimité qu'à Montréal. A Québec on en adopta une qui semblable au fond

à celle de Montréal, était plus modérée dans les termes. 80,000

signatures couvrirent bientôt ces représentations que MM. Neilson, Viger

et Cuvillier furent chargés d'aller porter en Angleterre. Les menaces de

la presse officielle ne fit qu'exciter le zèle des partisans de la

chambre. En vain les accusait-elle de trames séditieuses et de

rébellion, ils marchèrent droit à leur but, guidés par cet instinct

secret qui été de tout temps comme la sauve-garde et le bouclier des

Canadiens. Chacun sentait que le bureau colonial persistant dans son

projet, cherchait des motifs pour revenir au bill d'union de 1822, car

sans ses sympathies, sans son appui au parti opposé à la chambre,

prouvés par la marche rétrograde du gouvernement depuis 1820, les

difficultés auraient été arrangées depuis longtemps. Le chef de police

de Montréal, M. Gale porta en Angleterre les dépêches de lord Dalhousie

et les adresses qu'il avait reçues. Le bruit courait alors qu'il devait

demander une nouvelle division des deux Canadas, par laquelle l'îe de

Montréal et les townships de l'est auraient été annexés au Haut-Canada.

C'était un partisan violent de l'administration. Sa haine contre les

Canadiens était notoire, et on savait qu'il avait pris une grande part

dans les attentats contre la liberté de la presse, et à la rédaction de

la _Gazette_ de Montréal qui demandait l'union des Canadas, demande que

le caractère officiel de cette feuille rendait solidaire avec le

gouverneur.

Le départ des agens Canadiens ne fit point diminuer les assemblées ni

l'agitation. L'on déclarait partout que les prétentions de

l'administration répandait l'alarme; que la chambre devait avoir le

contrôle sur les subsides; que la conduite de la majorité était digne de

toute approbation; que le refus de confirmer la nomination de son

président après en avoir appelé au peuple, était un acte d'insulte et de

mépris de nature à aliéner son affection; que par la conduite qu'il

avait tenue le gouverneur avait perdu la confiance publique, et que ceux

qui acceptaient des commissions pour remplacer les officiers de milice

destitués méritaient la réprobation et devaient être regardés comme les

ennemis des droits du peuple.

Les partisans du pouvoir, quoique peu nombreux, continuaient de leur

côté à s'agiter sans relâche sur tous les points où ils pouvaient s'en

rallier quelques-uns, et envoyaient des adresses dans lesquelles ils

manifestaient leurs sentimens avec une ardeur qui n'en cédait point à

celle de leurs adversaires. Dalhousie répondait à l'une, celle du comté

de Warwick: «J'ai vu avec une grande satisfaction par votre langage que

la conduite des chefs factieux est généralement réprouvée par tout homme

loyal et respectable.» A l'autre, celle des Trois-Rivières: «Je me suis

vu forcé de défendre contre des empiètemens, les principes les plus

évidens de la constitution et les prérogatives les plus indubitables de

la couronne. Vous pouvez être assurés que je ne changerai point de

conduite, car je suis certain de recevoir finalement l'appui de tous les

fidèles sujets du roi, et parmi eux je compte la très grande partie du

peuple qui s'est laissé égarer.»

Un pareil langage après ce qu'il savait des projets des ministres et de

leur détermination de noyer les Canadiens dans une majorité étrangère,

n'était-il pas la violation la plus évidente de la sainteté de la

vérité. Il rendait son administration désormais impossible. Ne gardant

plus de mesures, il continua à sévir contre les magistrats, contre les

officiers de milice et contre la presse. Plusieurs magistrats furent

destitués. La _Gazette de Québec_ disait: «Que le pays méprise cette

nouvelle insulte; il peut confier sans crainte ses destinées à un roi et

à un gouvernement anglais.» Quoique toujours plus modéré que les autres,

ce journal était alors en butte aux poursuites du gouvernement. Quatre

actes d'accusation pour libelles avaient été portés contre son

rédacteur, pour avoir publié les résolutions adoptées dans les

assemblées publiques.

Pendant que le Bas-Canada était ainsi livré aux dissensions qu'amène le

despotisme d'une minorité maintenue par la force, car elle n'aurait pu

rien faire sans l'appui de l'Angleterre, le Haut-Canada était en proie

aux mêmes agitations dues à la même cause. Le parti libéral s'était

soulevé contre l'oligarchie. Cette coïncidence dans deux contrées dont

la masse de la population était d'origine différente, annonçait une

cause réelle de souffrance et donnait par là même du poids aux

représentations de chacune. Déjà M. Hume y avait fait allusion à

l'occasion des subsides pour l'armée. «Les dépenses des colonies

renfermaient, suivant lui, la question de savoir de quelle manière ces

colonies étaient gouvernées. L'étaient-elles d'une manière sage et

sensée? ou le gouvernement ne mettait-il pas plutôt tout en usage pour

les irriter et pour les porter dans leur désespoir à tout tenter?

Pourquoi, ajoutait-il, avoir à présent 6000 soldats en Canada? Si ce

n'était pour tenir de force le peuple sous un gouvernement qu'il

haïssait et méprisait? Que dirait la chambre des communes si elle était

traitée comme le sont les assemblées législatives dans ce pays? Que

dirait-elle si le roi refusait le président qu'elle se serait nommé par

une majorité de 55 contre 5. Qu'on regarde les Etats-Unis. Il n'y a pas

pour garder leur immense frontière autant de soldats qu'en Canada. Le

même système erroné subsiste dans toutes les autres colonies, où le

peuple anglais connaît peu le gouvernement arbitraire qu'on impose. Car

tous les gouverneurs militaires sont arbitraires par nature. On devrait

les remplacer par des gouverneurs civils.»

M. Huskisson proposa une motion tendante à faire nommer un comité pour

s'enquérir de l'état des deux Canadas. «La question, dit-il, est de

savoir si ces deux provinces ont été administrées de manière à favoriser

leur établissement, leur prospérité et leur attachement à l'Angleterre.

Sinon ce sera au parlement à faire les modifications nécessaires. Bien

des défauts peuvent exister dans le système; mais ils étaient

inévitables à l'époque où la constitution a été établie. Le pays, ses

ressources, ses intérêts étaient alors peu connus, et il n'y a rien de

surprenant qu'il s'y trouve des imperfections, quoique cette

constitution ait été imaginée par les plus grands hommes d'état de

l'Angleterre. Ils avaient à remplir les engagemens que nous avions pris

avec les colons français tout en tâchant autant qu'il était compatible

avec ces engagemens, d'introduire les avantages qui découlent des lois,

de la jurisprudence et d'une administration anglaise.[24]

[Note 24: Le ministre trahit ici l'esprit du bureau colonial dans sa

conduite envers les Canadiens français. Il ne peut dissimuler ses

sentimens.]

«L'acte de 91 vous permet de l'amender et d'en considérer toutes les

imperfections pour les corriger; Pitt les avaient prévues.

«La France céda le Canada à l'Angleterre en 63 sans condition, sans

stipuler de quelle manière il serait administré, en pleine et entière

souveraineté. Sa population n'excédait pas 65,000 âmes. La France y

avait introduit son système féodal dans toute sa vigueur, je pourrais

dire dans toute sa difformité. Le système français fut suivi non

seulement dans les institutions, mais même dans les édifices. Les

maisons de campagne des colons avaient tous les défauts et tout le

mauvais goût qu'on voit à Versailles, la grandeur et l'étendue

exceptées. Tel était l'état du Canada sous le régime français, le

système féodal florissant dans toute sa vigueur parmi une poignée

d'habitans au milieu d'un désert.

«Ce système avec la coutume de Paris arrêta tout progrès. Le ministre

passant ensuite à l'intention du roi après la conquête de porter des

colons en Canada en leur promettant une assemblée législative et les

lois anglaises, continua: L'on fit tout ce que l'on put pour introduire

ces lois et les faire observer jusqu'en 1774. On y envoya des juges pour

les administrer; mais on ne donna point de législature par suite de la

révolte des autres provinces qui survint alors. Pour se concilier les

Canadiens, on abandonna ces projets, on révoqua les promesses

d'introduction des lois anglaises excepté pour le code criminel, on

confirma les anciennes lois, on y reconnut la religion catholique et on

substitua au système de taxation français le système anglais bien moins

onéreux.

«L'acte déclaratoire de 78 abandonna aux colonies le droit de se taxer,

droit qui fut confirmé par la constitution de 91. Tous les droits

devaient être imposés et appropriés par la législature, et le

Haut-Canada fut distrait du Bas pour les colons anglais. On fit la faute

de diviser les collèges électoraux non suivant l'étendue du territoire,

mais suivant l'étendue de la population, ce qui a eu l'effet de mettre

la prépondérance de la représentation dans les seigneuries.» L'esprit du

ministre perce partout; il aurait voulu qu'on eût donné à quelques

habitans des townships la majorité sur la masse de la population.

«Il reste, dit-il, une autre difficulté encore plus formidable, celle du

contrôle de la législature coloniale sur le revenu public. Les taxes qui

ont remplacé les taxes françaises, furent appropriées par l'acte de 74

au payement de la liste civile et de l'administration de la justice.

Elles se montent à £35,000; à £40,000 avec le revenu des amendes et

confiscations. Les autres revenus qui ont été imposés par la législature

et qui sont à sa disposition, s'élèvent à £100,000 environ. La chambre

d'assemblée réclame tout ce revenu, surtout le droit de décider quelles

branches du service public et quels établissemens judiciaires seront

payés sur les £40,000. La couronne lui nie cette prétention, qui n'est

fondée ni sur la loi ni sur l'usage, et la chambre là-dessus refuse tout

subside pour forcer le gouvernement à lui abandonner le contrôle sur la

totalité des revenus. Telle est la question en débat entre les deux

chambres.

«Mais avant de m'asseoir, je demanderai à ajouter un mot ou deux sur un

point auquel on a fait allusion dans cette chambre et qu'on a discuté

ailleurs. Je veux parler de l'abandon de nos colonies. Ceux qui sont de

cette opinion disent que nous devrions nous épargner la peine

d'améliorer l'état de ces provinces, en prenant la voie la plus sage,

qui serait de les abandonner à elles-mêmes. Mais que ceux qui parlent

ainsi considèrent que ce sont nos compatriotes qu'on abandonnerait,

qu'ils sont nés comme nous dans l'allégeance du roi, qu'ils remplissent

tous les devoirs de ses sujets, qu'ils désirent le demeurer et en

remplir toutes les obligations comme habitans de l'empire. Tant qu'il en

sera ainsi, je dis qu'ils ont droit à la protection dont leur fidélité

et leur bonne conduite les rendent si dignes. Sur un pareil sujet, je ne

ferai pas usage d'une autre raison, l'importance de ces provinces pour

la marine, pour le commerce et pour la politique de la Grande-Bretagne.

Que ceux qui hazardent une pareille suggestion considèrent l'honneur de

ce pays et l'impression que ferait sur toutes les nations un pareil

abandon accompli sans nécessité et sans être demandé. Devons-nous

abandonner une pareille contrée de notre seul et unique mouvement? Ou

comme cela a déjà eu lieu une fois touchant une autre partie de

l'Amérique qui a appartenu à la France, la Louisiane, en ferons-nous une

affaire de louis, chelins et deniers? Vendrons-nous le Canada à une

puissance étrangère? Non, l'Angleterre n'est pas tombée si bas. Le

Canada nous appartient par les souvenirs d'une haute et honorable valeur

tant sur mer que sur terre. C'est un trophée trop glorieux pour s'en

défaire par aucun de ces deux moyens. Nous devons tout employer pour

conserver le Canada et le défendre jusqu'à la dernière extrémité. Ainsi

la question présentée sous ce point de vue ne peut être un seul instant

douteuse. Qu'on se rappelle aussi que c'est un pays où il n'y a point de

ces malheureuses distinctions qui existent dans quelques-unes de nos

autres colonies; il n'y a aucune distinction de castes, de maîtres et

d'esclaves. Le peuple forme, pour ainsi dire, une seule famille, que les

liens les plus forts attachent à la métropole. L'Angleterre est la mère

de plusieurs colonies, dont quelques unes forment déjà un des empires

les plus vastes et les plus florissans de l'univers: celles-ci et

beaucoup d'autres ont porté dans tous les coins du monde notre langue,

nos institutions, nos libertés et nos lois. Ce que nous avons planté a

pris racine; les pays que nous favorisons aujourd'hui comme colonies,

deviendront tôt ou tard des nations libres, qui à leur tour

communiqueront la liberté à d'autres contrées. Mais me dira-t-on,

l'Angleterre a fait pour cela des sacrifices immenses; je l'avoue; mais

malgré ces sacrifices l'Angleterre est encore par l'étendue de ses

possessions la plus puissante et la plus heureuse nation qui existe et

qui ait jamais existé. Je dirai de plus que nous serons bien payés de

tous les sacrifices qu'il faudra faire encore, par la moisson de gloire

que nous ajouterons à celle que nous avons déjà acquise, la gloire

d'être la mère-patrie de pays où l'on jouira dans les siècles à venir du

bonheur et de la prospérité qui distinguent de nos jours l'empire

britannique. Telle sera la gloire qui nous reviendra de l'établissement

de la surabondance de notre population non seulement en Amérique, mais

dans toutes les parties du monde. Quel noble sujet d'orgueil pour un

Anglais de voir que sa patrie a si bien rempli sa tâche, en travaillant

à l'avancement du monde. Que le Canada reste à jamais attaché à

l'Angleterre, ou qu'il acquiert son indépendance, non pas, je l'espère,

par la violence, mais par un arrangement amical, il est toujours du

devoir et de l'intérêt de ce pays d'y répandre des sentimens anglais et

de lui donner le bienfait des lois et des institutions anglaises.»

Ce discours était rempli d'adresse. Le ministre dissimulait la question

des finances, qui était un terrain dangereux devant une chambre de

communes pour laquelle la votation des impôts était un droit sacré, et

appuyait principalement sur la gloire pour l'Angleterre de faire du

Canada un pays vraiment anglais d'affection comme de nationalité. Tout

ce qu'avait fait jusque-là le bureau colonial avait tendu vers ce but.

Aussi Huskisson donna-t-il une approbation complète à l'administration

canadienne, censura-t-il les mesures de l'assemblée et s'éleva-t-il avec

force contre l'agitation extraordinaire qui régnait dans le pays. Les

gouverneurs n'avaient agi dans tout ce qu'ils avaient fait que par

l'ordre formel de Downing-Street, et la nomination du comte Dalhousie au

gouvernement des Indes, était une preuve que sa conduite en Canada était

loin d'être désavouée du cabinet. Il n'est donc pas étonnant de voir le

ministre élever la voix contre les colons, puisque leurs plaintes

étaient la censure la plus grave de ses propres fautes et de celles de

ses prédécesseurs.

L'un des membres marquans des communes, M. Labouchère, homme d'origine

française comme les Canadiens, prit leur défense et exposa avec force

les droits de cette race en face de tous les préjugés qui s'élevaient

contre elle: «Je considère, dit-il, l'acte de 91 comme la grande charte

des libertés canadiennes. Je crois que si l'intention de Pitt et des

législateurs de son temps avait été suivie d'une manière plus efficace,

le Bas-Canada aurait eu meilleure chance de parvenir à la prospérité

qu'on lui destinait et de jouir de cette concorde et de cette

tranquillité que son alliance avec la métropole devait lui assurer. Il

me parait évident que l'intention de Pitt a été de donner au Bas-Canada

une assemblée populaire et un conseil législatif, mais non pas de

composer entièrement ce conseil de la plus petite portion de la

population, c'est-à-dire de la partie anglaise des habitans. Le

secrétaire des colonies ne rendait pas justice aux Canadiens ni à leur

chambre d'assemblée en disant que l'expérience de Pitt n'avait pas

réussi, puisqu'il était vrai que cette expérience n'avait jamais été

tentée ou mise à l'épreuve de bonne foi.... Je suis fâché que le nom du

ministre des colonies se trouve attaché au bill d'union de 1822, qui a

si puissamment contribué à exciter le mécontentement qui existe

généralement aujourd'hui. L'on se rappelle que vers la fin de juin,

lorsqu'il n'y avait pas soixante membres présens, il introduisit un bill

pour anéantir la constitution que Pitt, le gouvernement et la

législature de ce pays avaient donnée aux Canadas; la manière dont cette

mesure fut introduite était une marque évidente qu'on voulait prendre

les Canadiens par surprise, afin de les empêcher d'exprimer leur opinion

sur la conduite du gouvernement.» Sir James Macintosh maintint qu'on ne

pourrait conserver longtemps le Canada sans le gouverner avec justice.

«Mes maximes en politique coloniale, dit cet homme d'état, sont simples

et peu nombreuses. Protection pleine et efficace contre l'influence

étrangère; liberté complète aux colonies de conduire elles-mêmes leurs

affaires locales; obligation pour elles de payer les dépenses

raisonnables de leur propre gouvernement en en recevant en même temps le

parfait contrôle et entier affranchissement de toute restriction

quelconque sur l'industrie du peuple. Telles sont les seules conditions

que je voudrais imposer à l'alliance des colonies avec la métropole, les

seules conditions auxquelles je désirerais que toutes fussent

gouvernées. On ne peut guère douter que placées dans de telles

circonstances les colonies ne fussent sous un gouvernement plus doux,

dans un état plus heureux, que si elles se trouvaient sous la protection

immédiate, sous le gouvernement direct de ll mère-patrie.

«Pour revenir sur les observations qui ont été faites au sujet du la

coutume de Paris, je prie la chambre de considérer que ce code n'a subi

aucun changement depuis 1760 jusqu'à 1789; et tout en admettant que ce

puisse être un mauvais système quant à l'aliénation des immeubles et aux

hypothèques, un système qui entraîne de grands frais dans les poursuites

judiciaires, je dois cependant déclarer que les Canadiens ne peuvent

être si mal partagés avec des lois formées sous les auspices du

parlement de Paris, d'un corps qui a été composé des plus grands génies

qui se soient jamais appliqués à l'étude du droit, et qui peut montrer

les noms de l'Hôpital et de Montesquieu.» Ici l'orateur donnant cours à

son esprit sarcastique prit occasion de faire une espèce de comparaison

entre les lois françaises et les lois anglaises. Il releva avec un

esprit inimitable toutes les complications, toutes les bizarreries,

toutes les singularités que les lois anglaises ont conservées des temps

barbares, et en effet le champ était vaste et varié, puisque

l'aliénation des propriétés foncières est devenue une science en

Angleterre des plus compliquées, et que l'achat d'une simple propriété

coûte autant d'écriture qu'un traité important entre deux nations.

Reprenant son sérieux, Macintosh continua: «Dans le vrai, le ministère,

n'a mis devant la chambre aucune information suffisante, et il est bien

loin d'avoir rendu sa cause parfaite. Mais telle qu'elle est, avec la

connaissance que nous avons des faits, et sans entrer dans d'autre

détail, je suis d'opinion que la chambre d'assemblée est pleinement

justifiable d'avoir agi comme elle a fait. Indubitablement elle a le

droit d'approprier l'argent qu'elle accorde. Cela est même dans la

nature de son vote. C'est le droit de toute assemblée représentative, et

c'est à l'exercice de ce droit que la chambre des communes est redevable

de toute son importance. Si la chambre d'assemblée ne possède pas ce

droit, c'est une pure illusion que son prétendu contrôle sur la dépense

publique. En 1827 elle passa 31 bills la plupart pour effectuer des

réformes; quelques uns ayant rapport à l'administration intérieure,

d'autres à des changemens utiles dans ses lois, d'autres enfin dans la

constitution. La chambre haute les désapprouva tous. Le gouverneur en

est-il responsable? Je réponds qu'il l'est. Le conseil n'est autre chose

que l'instrument du gouvernement. Ce conseil n'est pas un contrepoids

constitutionnel entre le gouverneur et la chambre élective, c'est le

conseil du gouverneur. Des 27 membres qui le composent, 17 remplissent

des charges qui dépendent du bon plaisir du gouvernement. Ces 17

personnes reçoivent entre elles £15,000 de l'argent public, et cette

somme n'est pas peu de chose dans un pays où £1000 passent pour un

revenu considérable. Je ne parle pas de l'évêque qui peut être porté

vers l'autorité, mais qui est d'un caractère pacifique. Les autres,

fatigués à la fin de lutter contre les 17 fonctionnaires, ont cessé

d'assister aux délibérations; et deux d'entre eux, qui sont parmi les

plus forts propriétaires fonciers de la province, ont signé la pétition.

Les choses en étant ainsi, je demande si les Canadiens n'ont pas grand

droit de regarder l'existence d'un pareil conseil comme un grief.

Histoire du Canada depuis sa découverte jusqu'à nos jours. Tome IV · 第 18 / 31 段