situation des choses et recevoir les ordres du ministère. Sir Francis
Burton tint les rênes du gouvernement pendant son absence. Les élections
eurent lieu dans l'été et augmentèrent les forces du parti populaire;
mais l'assemblée ne voulut point entrer en querelle avec Burton. Elle
connaissait ses bonnes intentions, elle savait que malgré les
fonctionnaires élevés qui l'avaient fortement conseillé de remettre la
convocation des chambres au dernier jour du délai légal, et surtout de
ne pas confirmer l'élection de M. Papineau si elle le portait encore à
sa présidence, il avait fait changer l'opinion du conseil exécutif à cet
égard.[23] Dans les estimations qu'il transmit à la chambre, les
dépenses publiques n'étaient point divisées en dépenses permanentes et
en dépenses locales, de sorte que les subsides purent être votés dans
une forme qui obtint le concours du conseil et l'approbation du chef du
gouvernement. Tout le monde crut que la grande question des finances
était réglée et que l'harmonie allait renaître. Burton se berçait
lui-même de cette illusion. Mais il n'avait qu'un rôle temporaire et
pour ainsi dire d'entre-acte à jouer; on lui laissait certaines libertés
lorsqu'il avait les guides en main, en attendant qu'on les remit dans
d'autres en qui on avait plus de confiance pour atteindre le but sur
lequel on avait toujours les yeux. Lord Dalhousie était passé en
Angleterre pour s'entendre avec les ministres sur ce qu'il y avait à
faire après la déconvenue de leur projet d'union. La surprise des
communes n'était plus possible; il fallait changer de tactique et s'y
prendre de plus loin pour assurer le succès et donner à sa cause une
forme plus soutenable devant la législature. Le gouverneur reçut de
nouvelles instructions, et de retour à Québec, il rouvrit les chambres
dans le mois de janvier 1826. Il leur adressa un discours qui était de
nature à continuer l'illusion qu'avait répandue Burton. La chambre y
répondit dans le même esprit. Le gouverneur manifesta une vive
satisfaction en voyant que ses sentimens s'accordaient si bien avec les
siens, et déclara qu'il anticipait le résultat le plus heureux pour le
bien public. A sa suggestion, la chambre vota une adresse au roi pour
demander la révocation des lois passées par le parlement impérial et qui
changeaient la tenure des terres en Canada et introduisaient les lois
anglaises. Elle faisait observer que les motifs qui avaient engagé la
métropole à donner une législature à ce pays, devaient suffire pour
empêcher le parlement impérial de s'immiscer dans sa législation
intérieure; qu'il y avait péril pour lui de commettre des erreurs et des
injustices graves, et que dans l'exercice de l'autorité suprême il
devait mieux respecter son propre ouvrage en laissant les colons user
des pouvoirs qu'il leur avait confiés tels qu'ils l'entendraient. Il ne
s'était présenté encore aucune circonstance qui mît la dépendance du
pouvoir législatif colonial dans une situation plus humiliante. L'on
voyait agir l'influence de M. Ellice, sous le voile des argumens du
bureau colonial. L'amour propre du colon en était froissé, et cependant
il fallait s'y soumettre. Mais dans le moment où l'on croyait qu'il ne
restait que la question de tenure à débattre avec la métropole, celle
des finances surgit tout à coup plus menaçante que jamais. Aux paroles
de paix que Dalhousie avait proférées en arrivant, ceux que
l'approbation de Burton n'avait pas complètement convaincus, crurent que
les difficultés financières étaient en effet finalement réglées. Mais il
n'en était rien, et lord Bathurst niait toujours le droit de disposer
d'une manière pleine et entière de tout le revenu, à l'assemblée qui
transmit une nouvelle adresse au roi pour déclarer qu'elle persistait
dans ses prétentions. En même temps le président de cette assemblée, M.
Papineau, écrivait une longue lettre à sir James Macintosh pour lui
exposer de nouveau les abus de l'administration: «A la dernière séance
du conseil législatif, les conseillers, disait-il, dont 9 officiers
publics, ont déclaré que la résolution de la chambre qui rend le
receveur-général responsable des payemens faits sans autorisation de la
législature, est un attentât contre la loi, et ont proclamé le principe
que cet officier est tenu d'agir suivant les instructions qu'il reçoit
de l'exécutif et non d'aucune des deux chambres.»
[Note 23: Lettre de sir Francis Burton à lord Bathurst, du 28 mars
1825.]
Les subsides furent votés dans la même forme que l'année précédente et
furent refusés. Sir Francis Burton, que l'on avait blâmé d'avoir
sanctionné un bill qui n'était pas conforme aux instructions transmises
à Sherbrooke et à Dalhousie, et qu'on lui croyait entre les mains, avait
écrit à lord Bathurst pour lui dire qu'il les ignorait et qu'elles ne
s'étaient pas trouvées au secrétariat. Les représentans résolurent
qu'ils étaient prêts à voter les subsides comme en 1825, mais que les
estimations telles qu'elles leur avaient été fournies, ne leur
permettaient point de le faire pour cette année. C'était provoquer un
dénouement subit. Le refus des subsides était la censure la plus
solennelle que le pays pût porter contre l'administration. Lord
Dalhousie qui était l'agent de l'Angleterre dans les vues de laquelle il
entrait d'autant plus qu'en général les gouverneurs, étrangers aux
colonies, n'ont aucune sympathie pour elles, et sont des instrumens
souvent passionnés par leur contact direct avec le colon, lord Dalhousie
prorogea les chambres dés le lendemain. Il monta dans la salle du
conseil, éperonné et l'épée au côté suivant l'usage militaire,
accompagné d'une nombreuse suite couverte d'écarlate et d'or: «Je suis
venu, dit-il, mettre fin à cette session, convaincu... qu'il n'y a plus
lieu d'en attendre rien d'avantageux pour les intérêts publics. A vous,
messieurs du conseil législatif, qui avez été assidus à vos devoirs,...
j'offre mes remercîmens de la part de sa Majesté, en témoignage de
l'intérêt que vous avez prit au bien-être de votre pays, et du respect
que vous avez montré pour le souverain dont vous tenez vos honneurs. Il
m'est bien pénible, messieurs de la chambre d'assemblée, de ne pouvoir
vous exprimer mes sentimens en termes d'approbation et de remercîment...
Des années de discussions sur des formalités et des comptes n'ont pu
réussir à éclaircir et à terminer une dispute à laquelle la modération
et la raison eussent promptement mis fin. «C'est ainsi que l'agent
colonial parle d'un principe qui forme l'une des principales bases de la
constitution d'Angleterre, le vote et le contrôle des dépenses publiques
par les représentans du peuple. Il adressa ensuite une longue série de
reproches à la chambre en forme de questions, avec toute l'audace
insultante qu'un agent métropolitain peut avoir dans une colonie.
Avez-vous fait ceci? avez-vous fait cela? «Ce sont des questions,
dit-il, dont il faut que vous répondiez à vos consciences, comme des
hommes liés par des sermens de fidélité à votre paya et à votre roi.» Il
n'est pas étonnant qu'aussitôt qu'elles le peuvent, les colonies brisent
le joug de métropoles qui leur envoient des agens frappés de pareille
folie.
CHAPITRE III.
CRISE DE 1827.
1827-1828.
Nouvelle crise.--Adresse de M. Papineau et d'une partie des membres de
la chambre à leurs commettans en réponse au discours prononcé par le
gouverneur en ajournant la session.--Assemblées publiques.--Destitutions
dans la milice.--La presse.--Elections.--Réunion du parlement.--Le
gouverneur désapprouve le choix de M. Papineau comme président de
l'assemblée.--Le parlement est prorogé.--Adresses des partisans de lord
Dalhousie au roi.--Assemblées publiques dans toutes les parties du
pays.--Adresses au roi et aux deux chambres du parlement impérial.--M.
Waller, rédacteur du _Spectateur_ arrêté deux fois.--MM. Neilson, Viger
et Cuvillier députés à Londres avec les adresses des Canadiens.--M. Gale
avec celles du parti opposé.--Affaires du Canada devant le parlement
impérial. Discours de MM. Huskisson, Labouchère, sir James Macintosh,
Hume, Wilmot, Stanley dans les communes.--Les adresses sont renvoyées à
un comité.--Rapport du comité.--M. Huskisson est remplacé dans le
ministère des colonies par sir George Murray.--Le rapport du comité
n'est ni rejeté ni adopté--Sir George Murray annonce aux députés
canadiens qu'on va prendre des mesures pour faire cesser les
difficultés.--Sir James Kempt remplace lord Dalhousie en Canada.
La violence des journaux et celle de lord Dalhousie dans son discours de
prorogation annonçaient une nouvelle crise. La question des finances est
celle qui fournit des armes ordinairement aux partis dans les grandes
luttes politiques; c'est celle qui détermina les révolutions
d'Angleterre, des Etats-Unis et de France. Elle n'en fut pas la cause
seule; mais elle en fut le principal prétexte et c'est elle qui les
commença.
Au milieu du débordement des esprits la _Gazette de Québec_ rédigée par
l'un des chefs du parti libéral, M. Neilson, conserva un ton de
modération et de dignité calme qui désespéra les adversaires de la
chambre. Les principaux membres du district de Montréal crurent devoir
répondre aux raisonnemens du discours du gouverneur, par une adresse à
leurs commettans. Cette adresse qui était écrite avec autant de mesure
qu'en permettaient les circonstances, fut signée par MM. Papineau,
Heney, Cuvillier, Quesnel et d'autres membres moins marquans, et avait
pour but d'expliquer la conduite de la majorité, en faisant retomber la
suspension des travaux législatifs sur le gouverneur lui-même et sur son
entourage. Elle devait provoquer la réélection de tous les membres de la
majorité, car une nouvelle élection était maintenant inévitable, et eut
un grand retentissement. Elle détermina presqu'un mouvement populaire.
Les habitans des campagnes commencèrent à s'assembler. Les résolutions
d'abord fermes mais positives, devinrent bientôt violentes et
accusatrices. Les discours subissaient la même influence. Une question
nouvelle vint augmenter l'ardeur des esprits et le feu des discordes.
L'expiration des lois de milices faisait revivre, suivant le procureur
général, les anciennes ordonnances, qui furent remises en vigueur par un
ordre du 14 mai.
Ces vieilles réminiscences d'un temps où la liberté était inconnue,
n'étaient plus de mise avec les institutions nouvelles. Les journaux de
l'opposition donnèrent l'éveil; ils firent craindre qu'elles ne fussent
exécutées avec rigueur et ne servissent à influencer les élections qui
allaient avoir lieu. On critiqua la mise à la retraite des officiers de
milice et leurs remplacemens; il y eut en quelques endroits refus de
commander et refus d'obéir. Grand nombre d'officiers furent destitués
pour avoir refusé de paraître aux revues, induit les miliciens à
désobéir, commis des actes d'indiscipline dignes ds châtiment, manqué de
respect à leurs supérieurs, s'être servi d'un langage insultant en
renvoyant leur commission, avoir convoqué des assemblées publiques,
excité le mécontentement du peuple, enfin pour s'être montré les agens
actifs d'un parti hostile au gouvernement. L'un écrivait: «Après avoir
considéré la manière peu généreuse que vous employez pour poursuivre les
miliciens de ma compagnie, qui ont manqué aux exercices, je crois devoir
vous informer que je me suis refusé et que je me refuse à me conformer à
vos instructions et à exécuter vos ordres à cet égard.» Un autre
répondait: «En ce jour qu'on ne saurait être citoyen et officier de
milice, que tant de personnes mille fois plus respectables que moi ont
été déplacées, je me croirais souillé si je retenais une commission qui
n'a plus rien que de dégradant à mes yeux. Je ne l'acceptai qu'après
avoir su que mon devoir serait d'agir conformément à la loi; cette
conformité ne pouvant plus être, ma commission cesse d'exister.»
Ces destitutions firent aux yeux du peuple des martyrs politiques, mais
n'empêchèrent point la grande majorité des miliciens de se conformer à
la loi en se rendant aux exercices. Dalhousie dont la conduite aurait pu
être blâmée en Angleterre si la désobéissance eût été générale,
s'empressa d'en exprimer toute sa satisfaction, et de déclarer qu'il
espérait que malgré les artifices des gens mal intentionnés pour
répandre les doutes et les soupçons dans l'esprit du peuple, les
officiers et les miliciens continueraient à montrer le zèle,
l'obéissance et la subordination qui avaient distingué jusque là la
milice canadienne. Il est inutile de dire qu'au milieu de ces
dissensions beaucoup d'officiers furent destitués injustement ou pour
des motifs que l'esprit de parti avait fort exagérés.
Cependant la chambre avait été dissoute, quoique les élections faites
dans des circonstances comme celles où l'on se trouvait, eussent
toujours tourné contre le gouvernement et augmenté le parti populaire.
La polémique des journaux ne cessait pas d'être d'une virulence extrême.
Les discours prononcés dans les assemblées publiques étaient souvent
empreints des passions les plus haineuses, et les journaux de
l'administration qui auraient dû conserver au moins par politique
l'apparence de la modération, employaient le langage le plus insultant
pour la population française, faute dont leurs adversaires se
prévalaient aussitôt pour prouver l'antipathie de l'administration
contre l'ancienne population. Des Canadiens fixés à Plattsburgh, état de
Nouvelle-York, établirent une feuille, l'_Ami du Peuple_, pour soutenir
les droits de leurs compatriotes. «Canadiens, disaient-ils, on travaille
à vous forger des chaînes; il semble que l'on veuille vous anéantir ou
vous gouverner avec un sceptre de fer. Vos libertés sont envahies, vos
droits violés, vos privilèges abolis, vos réclamations méprisées, votre
existence politique menacée d'une ruine totale.... Voici que le temps
est arrivé de déployer vos ressources, de montrer votre énergie, et de
convaincre la mère patrie et la horde qui depuis un demi siècle vous
tyrannise dans vos propres foyers, que si vous être sujets, vous n'êtes
pas esclaves.» Le _Spectateur_ de Montréal en accueillant ces paroles
s'écriait: «La patrie trouve partout des défenseurs, et nous ne devons
point encore désespérer de son salut.»
La chambre remporta une victoire complète. Les élections accrurent
encore sa force de plusieurs membres malgré l'opposition éprouvée en
plusieurs endroits. Au quartier ouest de Montréal, à Sorel, à
St.-Eustache, il y eut des rixes entre les deux partis et beaucoup de
désordres; mais les libéraux l'emportèrent. «Les élections sont presque
finies, s'écriait le _Spectateur_, les amis du roi, de la constitution
et du psys ont remporté une victoire signalée. Les employés de
l'administration de lord Dalhousie et l'administration elle-même ont
éprouvé une désapprobation générale et formelle.» Cette feuille était
rédigée par M. Waller, fervent catholique et journaliste de talens
distingués, qui s'était acquis par ses idées libérales la haine du
gouvernement, dont il était un des plus rudes adversaires. Il était
frère d'un baronnet d'Irlande, et pour cela même entouré d'un certain
prestige aux yeux de ses compatriotes en Canada, qui avaient voté avec
plusieurs Anglais ou Ecossais pour M. Papineau, au quartier ouest de
Montréal. Le gouverneur dont la politique était si solennellement
condamnée par la voix du peuple dans une élection générale, ne vit plus
désormais de justification que dans une persistance plus opiniâtre à
voir des rebelles dans tous les chefs de l'opposition. Il prit occasion
d'un nouvel ordre général de milices pour porter une accusation contre
elle. «Son excellence s'empresse, disait-il, de faire connaître aux
milices ses sentimens sur des faits récens qui affectent leur fidélité
et leur honneur. Les lois temporaires qui les concernaient étant
expirées les anciennes ont repris leur première vigueur; des personnes
mal disposées ont cherché à répandre des doutes sur la légalité de ces
ordonnances; à ces doutes elles ont ajouté des faussetés et des
calomnies grossières sur les intentions du gouvernement, tendant à
exciter au mécontentement, et surtout à la désobéissance aux officiers
de milice; son excellence a vu échouer leurs efforts avec la plus grande
satisfaction, et sauf l'absence de quelques officiers, les revues de
juillet et d'août ont été plus nombreuses qu'à l'ordinaire; elle en
témoigne sa plus vive reconnaissance aux miliciens qui ont ainsi fait
preuve de leur fidélité et su apprécier leur devoir; mais en même temps
elle se croit obligée de priver de leur commission tous les officiers
qui ont négligé d'assister aux revues, ou qui dans leurs discours aux
assemblées publiques, ont manqué de respect au représentant de leur
souverain.»
Le résultat des élections et cet ordre général annonçaient la
détermination de chaque parti de persister dans la voie qu'il avait
prise. Mais rien n'était d'un plus dangereux exemple que ce mélange de
discours civiques et de devoirs militaires où tout esprit politique doit
disparaître.
Les chambres se réunirent le 20 novembre. Sur l'ordre de l'huissier,
l'assemblée se rendit dans la salle du conseil législatif, où le
président l'informa que le gouverneur lui ferait part des causes de la
convocation après qu'elle se serait choisi un président, et qu'elle eût
à le présenter le lendemain à deux heures à son approbation. M. Papineau
fut proposé par M. Létourneau et M. Vallières de St. Real par le
solliciteur général Ogden. Après quelques débats la chambre se partagea.
Trente neuf membres votèrent pour M. Papineau et cinq seulement pour M.
Vallières. Cette division annonçait que la parti de l'administration
était réduit à rien dans l'assemblée, parce que quelques uns des membres
qui avaient appuyé la candidature de M. Vallières, étaient contre le
gouvernement.
Le lendemain l'assemblée se rendit au conseil avec son président qui
informa le gouverneur assis sur le trône du choix qu'elle avait fait. Le
président du conseil répondit aussitôt que son excellence le
désapprouvait au nom de sa Majesté, et qu'elle eût à retourner dans la
salle de ses séances pour en faire un autre, et le présenter à son
approbation le vendredi suivant; qu'ensuite elle lui communiquerait les
dépêches qu'elle avait reçues de Londres sur les affaires publiques. Ce
Résultat n'était pas inattendu. Le _Spectateur_ de Montréal disait le 7
novembre: «La gazette du château regarde le président de la chambre
d'assemblée comme l'organe de la conciliation... est-ce la conciliation
avec son excellence? Quelle conciliation peut-on espérer d'une
administration qui depuis sept ans viole les lois, viole les droits
constitutionnels du pays? Qui a travaillé à faire tourner les ministres
anglais contre nous, qui a juré une guerre éternelle à nos droits, qui a
déshonoré et diffamé le lieutenant gouverneur Burton, qui a refusé de
communiquer des documens nécessaires sur des sujets importans, qui a
insulté, calomnié, diffamé la représentation nationale?... Quelle
espérance de conciliation reste-t-il avec une pareille administration,
qui fait revivre des ordonnances militaires contre les plus simples
règles d'interprétation légale, qui voyage pour remercier une demi
douzaine de flatteurs ou d'intrigans... Il n'y a guère à douter que le
gouvernement anglais ne regarde une pareille administration comme une
nuisance, dont les folies et la mauvaise conduite finiront bientôt ai le
pays prend de son côté des mesures fermes et décisives.» Le refus du
gouverneur fournit de nouveaux motifs et de nouvelles armes à
l'opposition, et la grande majorité se montra décidée à maintenir la
position qu'elle avait prise. Le fauteuil du président était resté vide.
Sur la proposition de M. Cuvillier, il fut résolu: que le choix du
président devait être fait librement et indépendamment du gouvernement;
que M. Papineau avait été choisi, que la loi n'exigeait pas
d'approbation et qu'elle était comme la présentation une simple
formalité d'usage. Après cette déclaration, M. Papineau fut reconduit au
fauteuil et les membres de la minorité se retirèrent. Sur la motion de
M. Vallières, une adresse au gouverneur pour l'informer de ce qu'on
avait fait, fut adoptée à l'unanimité, et une députation fut envoyée
pour savoir quand il voudrait bien recevoir la chambre. Le gouverneur
fît répondre qu'il ne pouvait recevoir ni message ni adresse d'elle
avant qu'il eût approuvé son président, et le soir même le parlement fut
prorogé.
Le gouvernement dont les organes célébraient l'énergie et disaient que
sans la fermeté du comte de Dalhousie cette scène aurait conduit à une
révolution, le gouvernement avait voulu dans le même temps sévir contre
la presse. Un grand jury de Montréal avait rejeté les accusations qu'on
lui avait présentées; on en choisit un autre plus commode qui en
accueillit au commencement de novembre contre le _Spectateur_; mais loin
de modérer l'ardeur des journaux cette démonstration sembla l'accroître,
le peuple lui-même commença à s'agiter. Il y eut des assemblées
publiques dans les villes et dans les campagnes; on y organisa des
comités pour rédiger des résolutions et de nouvelles adresses au roi et
ou parlement impérial, que l'on ferait ensuite saigner par le peuple.
Le parti qui appuyait la politique de lord Dalhousie, très faible en
nombre en Canada, mais puissant à Londres par l'influence de ses amis,
et soutenu par le bureau colonial qui avait donné carte blanche pour
faire triompher sa politique, tint lui aussi une assemblée à Montréal
pour adopter une adresse à l'exemple de ses adversaires, et la
transmettre à l'Angleterre, sans cesse importunée maintenant par ses
colons indociles et remuans. Il déclarait que la chambre avait retenu
injustement les fonds de douane du Haut-Canada, passé des lois
temporaires pour tenir l'exécutif dans sa dépendance, refusé de donner
des représentans aux cantons anglais et d'établir des bureaux
d'hypothèques afin d'entraver l'immigration; il l'accusait aussi d'être
conduite par un esprit de domination et de mépris pour les prérogatives
de la couronne, et remerciait la providence d'avoir permis que ces
prérogatives fussent maintenues pour assurer au pays son caractère
anglais, et le gouverneur d'avoir montré une si noble énergie en toute
occasion au milieu des funestes divisions qui déchiraient le pays,
espérant que les actes de la chambre allaient enfin porter l'Angleterre
à prendre la situation en très sérieuse considération et à corriger les
défauts et les erreurs que l'expérience du passé et les dernières
prétentions des représentans avaient mie au jour. Le gouverneur répondit
suivant son rôle dans ces débats lorsqu'on lui remit l'adresse pour la
transmettre au roi: «Vous avez très exactement tracé la tendance funeste
des mesures que la chambre a adoptées depuis quelques années. Quoique
l'effet de ces mesures arrête depuis longtemps les améliorations
publiques, je considère cela comme rien en comparaison de l'atteinte
beaucoup plus audacieuse qu'elle a osé porter récemment à la prérogative
royale. Je ne puis attribuer cet acte à l'ignorance; quelques uns de
ceux qui se trouvent à la tête des mesures factieuses de ce corps, sont
des hommes éclairés, et pour cette raison il est du devoir de tous ceux
qui savent priser le bonheur dont ils jouissent sous la constitution
britannique, de se montrer.
«Je regrette beaucoup de ne pouvoir déposer moi-même en personne votre
adresse aux pieds de sa Majesté, tant je désire y ajouter tout le poids
que ma situation au milieu de vous pourrait lui donner. De tout ce qui
sera en mon pouvoir rien ne sera oublié pour recommander les sentimens
et les opinions qui y sont exposés, à la considération immédiate et
favorable du secrétaire d'état de sa Majesté....»
Cette réponse contenait un appel à tous les partisans du château de
s'agiter comme leurs adversaires. Il continua à s'exprimer dans le même
sens à l'occasion de chaque adresse qu'on lui présentait. Les townships
de l'est imitèrent leurs compatriotes de Montréal et préparèrent aussi
des pétitions à l'Angleterre.