S'occupant encore plus du fond que de la forme, l'assemblée voulait

obtenir par son contrôle sur l'argent, la plus grande influence possible

sur l'exécutif; elle avait obtenu le vote annuel des subsides, elle

voulait encore spécifier en détail les objets pour les quels elle les

accordait, parcequ'il y avait beaucoup d'abus dans la distribution; mais

cette nouvelle prétention quoique conforme à son droit, parceque qui

peut plus peut moins, éprouvait de l'opposition de la part de quelques

membres moins exigeans que les autres. Il s'agissait de décider si la

somme demandée par le gouvernement serait accordée en bloc en lui en

laissant la distribution, ou si elle le serait en détail, c'est-à-dire

en fixant chaque item de dépense. Les membres les moins hostiles au

gouvernement repoussaient ce dernier mode comme sans exemple et portant

atteinte à la prérogative royale; le plus grand nombre au contraire

soutenaient que c'était le droit indubitable des communes de déterminer

la distribution de l'argent tel qu'elles le jugeaient convenable; que si

les communes d'Angleterre ne le faisaient point, c'est qu'elles ne

voulaient pas user de leur droit; que c'était le seul moyen de tenir en

Canada le gouvernement en échec et de s'assurer de la diligence et de

l'intégrité de ses officiers.

Prenant un milieu entre ces deux extrêmes, quelques membres auraient

voulu que les subsides fussent votés par chapitres, ou en diverses

sommes rondes pour chaque département, laissant la distribution au

gouvernement; mais les partisans du vote en détail l'emportèrent, et le

bill de subsides passé dans cette forme, fut envoyé au conseil. Le

salaire de chaque officier avait été fixé malgré l'opposition qui

prétendait que c'était vouloir exercer un contrôle direct sur tous les

fonctionnaires, renverser l'autorité exécutive et établir virtuellement

une démocratie. On avait été encore plus loin; on avait approprié les

fonds qui avaient déjà été mis à la disposition de la couronne, afin

d'exercer un contrôle continuel sur la totalité de la dépense et d'avoir

une garantie que l'argent était employé conformément à la loi. Le

premier effet de ce système fut l'omission de plusieurs salaires pour

des emplois inutiles. Le conseil rejeta le bill avec hauteur et passa

cette résolution: «Que le mode adopté pour l'octroi de la liste civile

était inconstitutionnel, sans exemple et comportait une violation

directe des droits et des prérogatives de la couronne; que si le bill

devenait loi, il donnerait aux communes non seulement le privilège de

voter les subsides, mais aussi de prescrire à la couronne le nombre et

la qualité de ses serviteurs en réglant et en récompensant leurs

services comme elles le jugeraient convenable; ce qui les mettrait dans

la dépendance des électeurs et pourrait leur faire rejeter l'autorité de

la couronne, que leur serment de fidélité les obligeait de soutenir.»

Tout le monde s'était attendu à ce résultat. Tandis que la chambre

cherchait à amener ainsi les fonctionnaires les uns après les autres à

son tribunal, qu'ils faisaient semblant de braver encore, mais dont ils

devaient bientôt redouter toute l'influence, M. Ogden, l'un des membres

de la chambre, porta contre le juge Bedard des Trois-Rivières, cet

ancien patriote si indépendant et si énergique des temps de Craig, les

plaintes les plus graves. Il l'accusa de négliger ses devoirs, de

prostituer l'autorité judiciaire pour satisfaire ses vengeances

personnelles, de violer la liberté individuelle, de dégrader la dignité

de ses fonctions. Il paraît que sur ses vieux jours, ce juge qui avait

besoin d'un plus grand théâtre que la petite ville où on l'avait relégué

pour ses talens, s'abandonnait à des excès d'intempérance qui laissaient

des traces d'irritation dans son humeur. Dans ces momens, les avocats de

sa cour abusaient quelquefois de la latitude laissée à la parole pour

exciter le vieux lion populaire, et lui faire commettre des actes qui

compromettaient son caractère et ses hautes fonctions. Son accusateur

avait été lui-même emprisonné par son ordre pour libelle et mépris de

cour. La chambre renvoya les accusations à un comité spécial qui, après

examen, déclara qu'elles étaient sans fondement.

Cette guerre contre les fonctionnaires est l'indice le plus certain du

malaise et de l'agitation des esprits. Les entraves, les oppositions,

les défiances, les haines, tout surgissait de la manière avec laquelle

on faisait fonctionner la constitution. Il était évident que la lutte

allait avoir des suites plus graves si l'on ne prenait pas les moyens

d'en faire disparaître la cause. La constitution avait trop donné et

trop retenu. Entre la branche populaire et l'exécutif qui était

indépendant de la colonie, il n'y avait aucun corps indépendant pour

adoucir les chocs, car le conseil dépendait du gouvernement et lui

servait d'écran, ce qui en faisait un instrument de discorde plutôt que

d'harmonie.

Les vices de l'organisation judiciaire étaient un sujet de plaintes

générales; mais on n'avait encore proposé aucun remède. C'était une de

ces questions difficiles devant lesquelles l'on recule dès qu'on y porte

une attention sérieuse. Le gouverneur y appela vainement celle de

l'assemblée, qui était alors trop occupée de la question des subsides,

pour se laisser distraire par un objet qu'elle aurait toujours la

liberté de discuter, et dont l'ajournement ne portait aucun préjudice

aux droits politiques du pays. Elle négligea de la même manière le

projet d'érection d'un tribunal judiciaire dans le district de St.

François, contrée située entre le district des Trois-Rivières et les

états de Vermont et de New-Hampshire, malgré les messages du gouverneur

et de son prédécesseur. Elle nomma un comité de cinq membres pour

dresser, 1º un état des revenus de la couronne et des payemens faits par

le receveur général depuis l'établissement de la constitution jusqu'au

temps présent, 2º un état en détail de toutes les appropriations de la

législature et des payement faits à compte dans le même espace de temps.

Le comité devait ensuite établir la balance, compter l'argent dans la

caisse publique et faire rapport avec toute la diligence convenable.

Cette résolution toute sage qu'elle fut en elle-même, avait l'apparence

d'un soupçon offensant pour le gouvernement. Elle fut considérée comme

telle, car elle n'eut aucune suite; ce qui fut un malheur pour tout le

monde, pour les contribuables, pour l'exécutif et pour le fonctionnaire

qui regardait plus particulièrement, parce que plus tard il se trouva un

déficit de près de £100,000 dans sa caisse.

Richmond à qui on avait persuadé que l'intention de la chambre n'était

que de faire de l'opposition, fut irrité de l'audace qu'elle avait

d'oser douter de la fidélité des fonctionnaires, et en allant proroger

le parlement lui adressa le discours hautain qui suit:

«Je suis venu prendre les rênes du gouvernement des domaines de sa

Majesté dans l'Amérique du nord avec le désir sincère d'exécuter les

intentions généreuses et les vues bienveillantes de son altesse royale,

le prince Régent; d'avancer par tous les moyens possibles, la prospérité

générale, l'amélioration des ressources mutuelles et le bonheur

individuel des sujets de sa Majesté. Je m'étais flatté de l'espoir et de

l'attente raisonnable, de trouver dans ces poursuites, l'appui de toutes

les personnes instruites et capables d'apprécier les motifs qui m'ont

porté à accepter cette charge. Frappé de ces impressions avec une pleine

confiance dans votre zèle, dans voue loyauté, dans votre connaissance

locale des intérêts publics et privés j'ai patiemment suivi vos

délibérations... Vous, messieurs du conseil législatif, vous n'avez pas

trompé mes espérances, et je vous prie d'accepter mes remercîmens pour

le zèle et l'assiduité que vous avez montrés dans ce qui concernait plus

particulièrement la branche de la législature à laquelle vous

appartenez. C'est avec un véritable regret que je ne puis vous exprimer,

à vous, messieurs de la chambre d'assemblée, la même satisfaction ni la

même approbation sur le résultat des travaux auxquels vous avez passé un

temps si précieux, ou sur les principes qui vous ont guidé et qui sont

consignés dans vos journaux. Vous avez pris en considération les

documens que j'avais fait mettre devant vous, et vous avez voté une

partie des sommes requises pour le service de 1819 mais vous avez basé

vos appropriations comme le font voir les procès-verbaux du conseil, sur

des principes qui ne peuvent être constitutionnellement admis, et ce

conseil les a en conséquence rejetées; de sorte que le gouvernement se

trouve maintenant sans ressources nécessaires pour le maintien de

l'administration civile malgré l'offre et l'engagement volontaire pris

par l'assemblée envers sa Majesté par sa résolution du 13 février 1810.»

Comme Craig, le duc prit, comme on voit, la liberté de complimenter une

chambre et de blâmer l'autre. Cette liberté qui ne se prend dans les

pays indépendans que dans les temps de trouble et de révolution, peut se

répéter dans les colonies où les conséquences mettent plus de temps à

venir, quoiqu'elles n'en sont pas moins inévitables.

Le duc de Richmond ne vécut pas assez longtemps pour voir l'effet de sa

conduite, et mourut convaincu que la tranquillité publique était assurée

pour longtemps. Il écrivait à lord Bathurst que les habitans étaient

contens de leur constitution et que l'on pouvait dépendre sur eux si les

Etats-Unis nous attaquaient. En arrivant à Québec, il avait visité le

Haut-Canada; il y retourna après la session pour examiner plus

attentivement les moyens d'améliorer les communications intérieures et

d'en fortifier les positions militaires, sujet qui occupait toujours

l'attention de l'Angleterre. En 1816 son projet était de laisser le pays

situé entre le lac Champlain et Montréal à l'état de nature afin que les

forêts servissent de protection contre les Américains, et lord Bathurst

était fâché qu'on eût commencé des établissemens à Hemingford et dans

les autres lieux de ce voisinage. Il fallait empêcher l'ouverture des

chemins dans cette direction.

Richmond descendait à Québec lorsqu'il tomba malade sur la rivière des

Outaouais, et expira au bout de quelques heures dans les douleurs les

plus cruelles. Ses restes furent descendus dans la capitale et déposés

avec une grande pompe dans la cathédrale protestante le 4 septembre

1819. Ainsi mourut celui dont la domination menaçait le pays de nouveaux

orages.

Les rênes du gouvernement passèrent successivement par les mains de

Monk, sir Peregrine Maitland, et du comte Dalhousie élevé à la tête du

gouvernement des colonies de l'Amérique du Nord.

Les visites fréquentes des gouverneurs du Bas-Canada dans le Haut depuis

quelque temps, firent soupçonner que quelque projet se tramait dans

l'ombre contre les Canadiens français, toujours vus avec froideur comme

des étrangers dans la maison paternelle. La hauteur et l'arrogance de

langage du dernier gouverneur étaient un présage qui faisait mal augurer

de l'avenir. Quoiqu'on fût préparé à quelque coup d'éclat, la

dissolution de l'assemblée ordonnée par Monk, étonna, parce que l'on

savait qu'une nouvelle élection n'en changerait point le caractère, et

que cette mesure ne paraissait pas en uniformité avec l'excellente

réception que lord Bathurst faisait alors à Londres à l'évêque de

Québec, M. Plessis, passé en Europe pour les affaires de son diocèse. Il

était question à Rome de changemens dans l'église des diverses provinces

anglaises de l'Amérique du Nord, rendus nécessaires par l'accroissement

de la population catholique. Comme le projet de l'union des deux Canadas

était probablement alors sur le tapis au bureau colonial, le ministre

croyait devoir faire toutes les concessions demandées par le clergé,

afin de prévenir ses objections contre une mesure qui aurait pu lui

inspirer des craintes, et, suivant la politique suivie depuis le

commencement du siècle, de rallier l'autel à soi pour être plus fort

contre le sénat. Le pape avait signé des bulles au commencement de 1819,

pour ériger l'évêché de Québec en archevêché. M. Plessis rendu à

Londres, craignant que cet arrangement, fait sans sa connaissance et

sans celle du gouvernement, ne lui portât ombrage, écrivit au préfet de

la propagande, le cardinal Fontana, pour l'informer qu'il n'avait pas

voulu prendre son nouveau titre. En même temps il présentait trois

mémoires à lord Bathurst, qui s'était trouvé offensé comme il l'avait

prévu, de l'expédition des bulles. Le premier avait rapport à la

division du diocèse de Québec; le second au séminaire de Montréal, dont

l'on avait recommandé au gouvernement de prendre les biens; et le

troisième au collège de Nicolet.

Il suggérait de former du diocèse de Québec une hiérarchie consistant en

un métropolitain et quatre ou cinq évêques suffrageans. Sur les

objections du ministre à l'introduction d'ecclésiastiques étrangers, il

répondait: «Des prédicans de toute espèce s'introduisent en Canada:

méthodistes, newlights, anabaptistes. Des renégats de toute nation, des

révolutionnaires, des déserteurs, des régicides pourraient y entrer sans

blesser les lois. Pourquoi en fermer la porte aux seuls ecclésiastiques

catholiques, à des jeunes gens élevés avec soin, étrangers à la

politique et préparés par leur éducation à soutenir et à défendre

l'autorité contre les empiétemens de la démocratie?»

Depuis longtemps le bureau colonial prenait ses précautions. Les

concessions qu'il avait intention de faire aux catholiques n'étaient pas

dues seulement à leurs bonnes raisons. Il avait senti que la question

religieuse était la plus importante, parce que c'était celle au moyen de

laquelle on pouvait agiter le plus facilement et le plus profondément

les masses. Il décida de la régler sans délai. Le prélat canadien ne fit

aucune promesse à lord Bathurst de soutenir de l'influence cléricale les

mesures politiques que l'Angleterre pourrait adopter à l'égard du Canada

quelque préjudiciables qu'elles pussent être aux intérêts de ses

compatriotes; mais on peut présumer que le ministre en vit assez à

travers son langage pour se convaincre qu'en mettant la religion

catholique, les biens religieux et les dîmes à l'abri, on pouvait

compter sur son zèle pour le maintien de la suprématie anglaise quelque

chose qui put arriver, soit que l'on voulût changer les lois et la

constitution, ou réunir le Bas-Canada au Haut. Les membres du clergé

pourraient bien se prononcer pour ou contre suivant leur opinion

individuelle; mais les changemens opérés, l'union accomplie, on s'y

soumettrait et le clergé serait le premier à donner l'exemple.

Lord Bathurst avait pu voir aussi que le chef du clergé canadien n'était

pas plus favorable aux institutions républicaines que les chefs des

clergés italien, espagnol ou français. Il invita M. Plessis à son

château d'Oakley grove près de Cirencester, où il eût de fréquentes

conférences avec lui dans les vingt quatre heures qu'ils y passèrent

ensemble. Le ministre fit d'abord beaucoup de difficultés sur le premier

mémoire, mais parut s'y rendre par sa dépêche du 17 septembre. Quant au

second, il chercha à engager l'évêque à entrer en composition, et finit

par avouer que si les titres du séminaire de Montréal étaient comme il

le disait, il fallait bien lui confirmer ses biens. Il fut aussi

question des écoles. Le ministre répugnait à sanctionner la loi que la

chambre avait passée à ce sujet, parce qu'il croyait qu'elle avait été

faite pour les paroisses catholiques seulement.

Rendu à Rome, M. Plessis présenta au pape un mémoire semblable à celui

qu'il avait donné à lord Bathurst sur la division de son diocèse et

obtint ce qu'il demandait. Revenu à Londres le ministre approuva cette

division et l'érection de l'archevêché avec sièges suffrageans, mais

refusa de sanctionner le bill d'éducation jusqu'à ce que l'on eût adopté

d'autres mesures qui étaient depuis longtemps en discussion.[20]

L'évêque lui dit que le clergé catholique était opposé à l'institution

royale et à l'acte des écoles de 1801, qui les mettait sous une

commission presque toute protestante, et blâmait Monk, d'ailleurs peu

populaire, d'avoir dissous la chambre en 1819.

[Note 20: Dépêches du 20 mai 1820 et du 10 septembre 1821.]

En effet cette dissolution ne fit qu'augmenter l'agitation et affaiblir

l'influence de l'exécutif en faisant proclamer par le scrutin électoral

une nouvelle censure contre la marche de l'administration. La liste

civile proposée par la chambre fut prise pour cause de la dissolution et

la plupart des membres qui avaient voté contre furent repoussés par les

électeurs. La nouvelle chambre fut encore plus opposée aux prétentions

du gouvernement que l'ancienne, comme on le vit dès le début.

Aussitôt que le parlement fut réuni la chambre élut son président et

déclara que, comme elle n'avait pas encore reçu le rapport de l'élection

du comté de Gaspé, elle n'était pas en nombre suivant les termes de la

constitution et ne pouvait procéder aux affaires. Sir Peregrine Maitland

revenu du Haut-Canada lui adressa en vain un message pour lui

recommander de renouveler certaines lois qui allaient expirer, elle y

répondit par son silence et laissa même entrevoir que si elle ne pouvait

siéger dans les douze mois faute du rapport de l'élection de Gaspé, elle

pourrait être autorisée à regarder les conséquences de la dernière

dissolution comme une violation de la constitution. Elle renferma cette

interprétation dans une résolution qu'elle communiqua au chef de

l'exécutif, qui répondit qu'il en était fâché et qu'il ne la croyait pas

fondée. Elle refusa de correspondre avec le conseil et l'on ne sait

combien de temps l'on serait resté dans cette situation embarrassante

sans l'arrivée de la nouvelle officielle de la mort de George III, qui

fournit une occasion d'en sortir en entraînant la dissolution du

parlement.

Le comte Dalhousie débarqua à Québec dans le moment même qu'avaient lieu

les élections. Il retourna visiter les districts supérieurs, qu'il avait

déjà parcourus avec le duc de Richmond. Les élections ne changèrent

point le caractère de la chambre qui se réunit le 14 décembre. Le

gouverneur fit allusion à une multitude de sujets dans son discours. Il

ajouta quelques observations qui paraissaient couler du coeur d'un homme

qui désirait ardemment voir régner l'harmonie et la bienveillance, mais

il gardait le silence sur les grandes questions qui agitaient tous les

partis et qui devaient finir par les jeter dans les convulsions de la

guerre civile. Le bureau colonial avait repris la mesure de l'union dont

la menace fut lancée pour la première fois vers 1807, mais qu'on n'eut

pas le temps de mûrir avant la guerre américaine. La part que les

Canadiens prirent à la défense du pays, dirigés par la politique de M.

Bedard et de ses amis, contre les républicains, malgré les persécutions

qu'ils avaient éprouvés sous Craig, fit ajourner le projet sans le faire

abandonner. Malgré les tentatives du juge Sewell pour le faire

reprendre, lors de son voyage à Londres, il dormit jusque vers le temps

où nous sommes arrivé, qu'il fut exhumé pour en faire un but vers lequel

on devait plus directement marcher. On ne devait en conséquence faire

aucune concession sur la question des finances; et s'il arrivait une

crise en profiter pour le mettre à exécution. Mais la métropole ne

devait pas paraître comme actrice active dans la politique qu'on allait

suivre pour amener ce résultat. La rivalité des deux chambres

canadiennes était nuisante pour cela. On n'avait qu'à soutenir le

conseil dans son opposition à la chambre et ne rien céder à celle-ci, et

en peu de temps la crise serait portée au point qui permettrait aux

ministres de prouver au parlement impérial que l'union était le seul

remède propre à mettre fin aux dissensions et à assurer le repos du

peuple et l'existence du gouvernement.

Si le plan que nous venons de tracer ne fut pas d'abord arrêté à la

lettre au bureau colonial tel qu'on l'expose ici, il est indubitable que

l'idée en influença de jour en jour plus fortement la marche des

ministres, et qu'à l'époque où nous arrivons M. Ellice les avait presque

convaincus de la nécessité de le soumettre au parlement; ce qui

expliquait pourquoi toutes les demandes de l'assemblée étaient reçues,

quelque raisonnables qu'elles fussent, par le cri éternel de révolte et

de trahison poussé par le conseil guidé par le juge Sewell, instrument

rusé et parfaitement éclairé du bureau colonial.

L'assemblée pour ne pas laisser lord Dalhousie dans la pensée qu'il

suffisait de manifester des intentions pacifiques et bienveillantes pour

rétablir la concorde, s'expliqua d'une manière précise dans sa réponse

sur le grand sujet du débat, le budget, rédigée par un comité composé de

MM. Cuvillier, Taschereau, Neilson, A. Stuart et Quesnel, citoyens

sages, éclairés et jouissant à juste titre d'une grande popularité.

Bans les estimations qui furent transmises par l'exécutif, la dépense

civile était divisée par classes correspondant aux classes des

fonctionnaires et à la nature des dépenses, et elles se montaient en

totalité à £45,000.

L'assemblée les discuta article par article, fit quelques retranchemens,

puis, pour tâcher de concilier le conseil à la doctrine du vote annuel,

abandonna la forme prise dans la dernière session, c'est-à-dire le vote

par article, et adopta la division par chapitre; elle vota ainsi une

liste civile de £46,000 de son propre mouvement sans attendre le message

ordinaire du gouverneur. Mais cette initiative empressée porta ombrage.

Le conseil qui redoutait quelqu'embûche, s'empressa de signaler les

défauts de l'appropriation. Une partie du revenu public était déjà

appropriée d'une manière permanente par d'anciennes lois, et l'assemblée

l'avait comprise dons son vote pour soumettre ainsi sans doute la

totalité du revenu à son contrôle. C'était une usurpation de pouvoir et

un note d'ambition qu'il fallait s'empresser de repousser, et de prime

abord il rejeta la liste civile en déclarant: «Qu'il avait

incontestablement le droit de contribuer au vote du bill des subsides;

que ce droit n'étendait à l'adoption et au rejet du bill, et qu'aucune

appropriation ne pouvait être faite sans son concours. Qu'il ne

prendrait en considération aucun bill de subsides sans la recommandation

du représentant du roi, ou s'il était divisé par chapitres et par

articles, et ai sa durée était pour moins que pour la vie du roi;

qu'enfin il ne considérerait aucun bill d'appropriation d'argent dépensé

sur l'adresse de la chambre, si ce n'était pour payer les dépenses de

cette chambre elle-même ou pour subvenir à quelque besoin imprévu et

pressant.»

La chambre ne lit pas attendre on réponse; elle déclara à une grande

majorité: «Que le conseil ne pouvait ni lui prescrire ni lui dicter la

forme ou la manière de voter les subsides non plus qu'aucune autre

mesure, et que toute tentative à cet effet était une infraction de ses

privilèges; que le droit de proposer les subsides lui appartenait

exclusivement, et que les résolutions du conseil étaient contraires aux

usages parlementaires et à la constitution.»

Le conseil sans tenir compte de ce protêt, persista dans sa

détermination et rejeta le bill. La chambre pour ne pas arrêter le

gouvernement faute d'argent, mit par un vote spécial les fonds

nécessaires à sa disposition. Lord Dalhousie qui s'entendait avec le

conseil, répondit qu'il avait considéré la question avec la plus grande

attention et que ce vote était insuffisant sans le concours de celui-ci.

On en resta là, le conseil ne voulant point entendre parler de subsides

à moins que la totalité ne fût votée en bloc pour la vie du roi, et

l'assemblée persistant à les voter par chapitres et par année afin de

pouvoir contrôler l'exécutif par le moyen tout-puissant. Ce contrôle du

reste était essentiel à son existence. La force militaire du

gouvernement indépendante d'elle, laissait encore à celui-ci une

prépondérance assez forte pour se faire respecter. La chambre voulait

assurer à tous ses actes la plus parfaite indépendance. Elle ne voulait

se laisser ni censurer, ni intimider. Il n'y a rien en effet de plus

humiliant dans l'état colonial que les insultes prodiguées à la

représentation par un gouverneur souvent inconnu d'elle et que

l'intrigue ou le hasard a fait placer à sa tête. La censure portée

contre la chambre par le duc de Richmond' et la résolution qu'avait

passée le conseil pour servir d'introduction à cette censure, furent

évoquées, et l'on résolut presqu'à l'unanimité sur la proposition de M.

Neilson, que c'était une violation des droits et des privilèges les plus

incontestables de la chambre, et une usurpation de pouvoir contraire aux

lois et tendant à renverser la constitution. Par une autre résolution la

chambre maintenait son droit d'adopter, en votant les subsides, tel

ordre ou tel mode qu'elle jugerait conforme à ses réglemens.

Histoire du Canada depuis sa découverte jusqu'à nos jours. Tome IV · 第 14 / 31 段