L'importance de cette question l'avait obligée de négliger beaucoup de

mesures, et elle en communiqua les raisons au gouverneur par une

adresse, en promettant d'en faire l'objet de ses premières délibérations

à la session suivante. Dans une autre adresse elle lui signala une foule

d'abus et de sinécures. Elle le priait de suspendre le payement d'un

salaire de £1500 accordé à un lieutenant gouverneur qui n'avait jamais

mis le pied dans le pays, déclara inutile le salaire d'un autre nommé

pour Gaspé qui ne résidait point non plus; le priait de ne payer le

salaire de £400 à un M. Amyot, secrétaire de la province, que lorsqu'il

y remplirait ses fonctions, déclara la charge d'agent de la province à

Londres, sans avantage pour le peuple, posa pour règle qu'aucun salaire

ne devait être accordé aux conseillers exécutifs qui ne résidaient point

dans le pays, que la réunion d'offices de juge à la cour d'amirauté et

de juge à la cour du banc du roi, était incompatible sur la même tête;

que le cumul de ceux de juge comptes l'était encore plus; enfin elle le

priait de porter remède à tous ces griefs comme à celui, le plus grave

de tous pour la pureté de la justice, dont se rendait coupable le juge

de l'amirauté, qui se faisait donner des honoraires par les plaideurs

contrairement à la loi, tandis qu'il recevait un salaire de l'état. Ces

désordres étaient si patens que le gouverneur assura la chambre qu'il

allait en faire rapport aux ministres. Mais en allant la proroger, il

lui fit des reproches qui ne permirent plus de douter que la politique

du bureau colonial n'avait pas changé. Il la blâma de perdre son temps à

discuter des questions de principes constitutionnels, de laisser le

gouvernement sans subsides et d'arrêter les améliorations. Les

résolutions de la chambre et ce discours n'étaient pas propres à calmer

le pays; les journaux redoublèrent de violence, et chaque parti parut

plus résolu que jamais de défendre à outrance la position qu'il avait

prise.

En Canada l'opinion publique soutenait les représentans; et si les deux

partis ne voulaient point céder, l'on tombait dans une crise.

L'oligarchie n'avait aucun doute dans sa force appuyée qu'elle était de

la toute-puissance de l'Angleterre. Le parti populaire, maintenant

physiquement trop faible, voyait néanmoins dans un avenir plus ou moins

éloigné, le succès infaillible de ses doctrines. Comme M. Papineau était

le chef le plus avancé des Canadiens, le bureau colonial écoutant enfin

la suggestion de Sherbrooke, chercha à se l'acquérir. Il ordonna à lord

Dalhousie de le nommer au conseil exécutif; mais M. Papineau convaincu

que seul il ne pourrait exercer aucune influence sur les dispositions de

ce corps, n'y parut jamais, de sorte que le but qu'on s'était proposé on

l'y nommant fut manqué, et en 1823 on résolut que les avantages qu'on

attendait de la présence du président de la chambre dans son sein ne

s'étant pas réalisés, il on fut retranché.

Le gouverneur visita le Haut-Canada dans le cours de l'été, sous

prétexte d'en examiner les fortifications, mais pour sonder l'opinion

publique et faire rapport à Londres sur la situation des esprits dans

les deux provinces, par anticipation à leur union, dont les ministres

préparaient alors le projet. A son retour il assembla le parlement et

lui déclara que la liste civile devait être votée pour la vie du roi,

d'après la recommandation de sa Majesté, qui voulait que ce principe fût

adopté et suivi dans le pays. Cette nouvelle déclaration fit évanouir

tout espoir d'arrangement s'il en existait encore. La réponse de la

chambre fut réservée et pleine des expressions les plus respectueuses

pour la constitution. Le gouverneur répliqua qu'il avait l'espoir que la

discussion serait calme et sans passion; mais qu'il devait déclarer

d'avance que la liste civile qu'il avait demandée était la condition

_sine qua non_, et que tant qu'elle ne serait pas votée, on ne pourrait

attendre aucune harmonie entre les trois branches de la législature,

prévision qu'il pouvait faire avec d'autant plus d'assurance qu'il était

maître de deux. La chambre était décidée à ne pas abandonner la position

qu'elle avait prise, laquelle lui permettait de battre en brèche tout le

système oligarchique qu'elle voulait à tout prix renverser avant de

poser les armes. Cependant elle ne voulait pas accueillir la demande du

gouverneur par un refus soudain et absolu et elle cherchait à

l'ajourner, lorsque M. Taschereau, devenu partisan de l'administration,

en proposa tout à coup l'acceptation pour faire disparaître tous les

doutes. Le bureau colonial en était rendu au point où il lui fallait des

moyens prompts et décisifs. Cinq membres seulement votèrent pour la

proposition; trente et un contre. Dans un gouvernement vraiment

constitutionnel une pareille division sur une matière d'argent eût réglé

la question d'une manière définitive. La chambre crut devoir expliquer

les motifs de son vote, qui étaient fondés principalement sur les

considérations que nous avons développées plus haut, et conformes à

l'offre faite en 1810 et acceptée par le roi en 1818. Ces explications

furent incorporées dans une adresse à George IV, que lord Dalhousie

promit de transmettre en Angleterre. En même temps la chambre nomma M.

Joseph Marryat, membre des communes, pour veiller aux intérêts de la

colonie au siège de l'empire, et pour communiquer avec les ministres sur

toutes les questions qui auraient rapport au Canada, sur lesquelles on

lui envoya des instructions très volumineuses.

Le conseil redoutant l'effet de la démarche de l'assemblée, s'empressa

de déclarer qu'en nommant M. Marryat sans le concours des autres

branches de la législature, elle s'arrogeait un pouvoir dangereux; que

c'était nommer aux emplois en violation directe de la prérogative

royale, et renverser ou chercher à renverser la constitution. Marryat en

apprenant ce qui s'était passé, refusa la commission de la chambre sous

prétexte que sa nomination ne pouvait être constitutionnelle, si elle

n'était pas reconnue du gouvernement et approuvée de la seconde branche

de la législature. L'assemblée persistant dans la voie qu'elle s'était

tracée, refusa, malgré le message spécial que le gouverneur lui envoya,

de voter les subsides et passa même une résolution pour rendre le

receveur général personnellement responsable des paiemens qu'il pourrait

faire. A la tournure tranchée que prenaient enfin les choses, lord

Dalhousie vit bien que la réserve et la tactique qu'il avait employées

jusque-là pour parvenir à son but, ne produiraient rien sur des hommes

trop habiles pour s'en laisser imposer, et il prit le parti de

communiquer la réponse des ministres aux demandes de l'assemblée de

l'année précédente. Cette réponse communiquée au début de la session eut

amené une explosion; elle refusait ou ajournait tout. Le lieutenant

gouverneur de Gaspé était des plus nécessaires, et au lieu de retrancher

son salaire il fallait l'augmenter; on aurait soin à la mort du présent

secrétaire provincial d'en nommer un qui résiderait; l'agent colonial

avait toujours existé et il n'y avait rien contre sa conduite qui pût

autoriser son déplacement. Le reste était ajourné.

La minorité du conseil, car la nature de la question avait enfin fini

par détacher une faible section de ce corps, la minorité du conseil à

l'aspect des menaces sourdes que l'on commençait à proférer contre les

Canadiens, crut devoir faire une démonstration en faveur de l'opinion de

la chambre sur la liste civile, craignant les suites d'une lutte trop

prolongée sur une pareille matière, et M. Debartzch proposa de révoquer

les résolutions de la session précédente. A cette proposition

rétrograde, la majorité se récria. Des débats animés s'engagèrent et

durèrent fort longtemps. «Comment, dit M. Richardson, pouvons-nous

révoquer nos résolutions en présence d'un comité secret qui siège à la

chambre d'assemblée, et qui délibère peut-être dans le moment même sur

la nomination d'un gouverneur et sur le renvoi de celui que nous avons

maintenant, pour le remplacer par un de son choix. Un comité siège à

l'insu de plusieurs des membres de la chambre, chose sans exemple en

Angleterre excepté du temps de Charles premier. Ce comité est peut-être

un comité de sûreté.» Ce membre crédule et violent accusa la majorité de

l'assemblée de desseins désorganisateurs et révolutionnaires, et porta

les accusations les plus graves sur ses intentions. Plusieurs membres de

la chambre présens à ces débats, en prirent ombrage et communiquèrent

leurs sentimens aux autres. L'un d'eux, M. Quirouet, fit part à

rassemblée de ce qu'il avait entendu. Là dessus un comité de cinq

membres est nommé, lequel présenta quelques jours après, un rapport qui

entraîna des débats dans lesquels l'antipathie profonde qui divisait les

deux corps éclata dans toute sa force. Le rapport fut adopté à une

grande majorité, et il fut résolu que le langage de M. Richardson était

faux, scandaleux et méchant; qu'il tendait à détruire la confiance du

roi dans la fidélité et la loyauté de la chambre et du peuple; que

c'était de plus une haute infraction de ses privilèges; que le conseil

devait sévir d'une manière proportionnée au mnal qu'on avait voulu lui

faire, et que le gouverneur était tenu de destituer le coupable de

toutes les places d'honneur, de confiance ou de profit qu'il pouvait

tenir de la couronne.

Deux adresses conformes furent présentées, l'une au gouverneur et

l'autre au conseil.

Le gouverneur répondit qu'elles renfermaient les conséquences de la plus

haute importance; que les résolutions paraissaient exprimées dans un

langage qui ne convenait nullement à la dignité réfléchie d'un corps

délibératif; qu'elles affectaient les privilèges du conseil et la

liberté des débats, et qu'il devait pour ces raisons se refuser à la

demande qu'elles contenaient. La chambre protesta alors contre toutes

les tentatives qui se faisaient pour détruire la confiance dans

l'honneur et la loyauté des représentans du peuple, neutraliser leurs

efforts en faveur du bien public, et déclara qu'elle avait

incontestablement le droit de les réprimer par tous les moyens que lu

constitution avait mis à sa disposition.

Ce conflit qui caractérise la violence de l'époque, augmenta encore

l'irritation des esprits. L'assemblée montra en cette occasion trop de

susceptibilité et parut vouloir gêner la liberté des débats. La bonne

politique indiquait une marche contraire, parceque rien ne faisait mieux

ressortir la faiblesse et le caractère du conseil, que ces apostrophes

inspirées par la douleur qu'il éprouvait à chaque coup porté contre sa

puissance artificielle. Cependant le gouverneur en voyant la résolution

de l'assemblée au sujet des subsides, l'informa qu'il allait payer les

dépenses du gouvernement sur les fonds que les anciennes lois avaient

mis à sa disposition, à quoi elle répliqua qu'aussitôt qu'elle serait

mise en pleine jouissance de ses privilèges et que son offre de voter

les subsides annuellement serait acceptée, elle remplirait ses

obligations avec toute l'économie que commandaient impérieusement les

circonstances dans lesquelles se trouvait le pays.

Parallèlement à la question des subsides marchait dans l'assemblée celle

du partage des droits de douane avec le le Haut-Canada. Le commerce de

cette province avec l'Angleterre ne pouvait se faire que par le

Bas-Canada. Les règles à suivre dans le partage avaient déjà causé

beaucoup de difficultés, qui n'avaient été terminées qu'après de longs

débats. Par le dernier arrangement conclu en 1817, le Haut-Canada devait

recevoir le cinquième des droits perçus au port de Québec. Depuis

quelque temps il réclamait une plus grande proportion sous prétexte que

sa population avait beaucoup augmenté. On nomma des commissaires de part

et d'autre, qui eurent plusieurs entrevues à Montréal sans pouvoir

s'entendre. Le Haut-Canada poussé par les ennemis de l'assemblée, dont

le principal foyer était dans cette ville, avançait des prétentions

exagérées. Il demandait l'augmentation du cinquième fixé par le traité

de 1817, vingt mille louis à titre d'arrérages sur les _draw-backs_, et

dix mille qu'il prétendait lui revenir lors du dernier traité. Nos

commissaires repoussèrent la première prétention et refusèrent d'entrer

en négociation sur les deux autres, avant d'être autorisés. Le

Haut-Canada résolut alors de s'adresser à l'Angleterre elle-même vers

laquelle il députa un agent. Le comte de Dalhousie ne fit part à la

législature que dans la session suivante de ces difficultés qui étaient

de nature à fournir un nouveau motif en faveur de l'union, pour laquelle

l'on disait qu'il penchait secrètement. On lui fit un reproche de ce

délai; on l'accusa de trahir les intérêts de la province que le roi lui

avait confiée; mais il s'excusa en assurant qu'il avait reçu la nouvelle

officielle trop tard.

L'assemblée instruite de ce qui se passait par les gazettes, s'était

hâtée de protester à la dernière heure de la session contre les demandes

du Haut-Canada, et de déclarer qu'elle était prête à agréer tout

arrangement qui pourrait faciliter le passage de ses marchandises

d'outre-mer par Québec. Deux jours après, le gouverneur prorogeait les

chambres en regrettant les résolutions de l'assemblée et faisant des

compliments au conseil dont la conduite, disait-il, pouvait convaincre

le roi qu'il continuerait à maintenir fermement les véritables principes

de la constitution et les justes prérogatives de sa couronne.

C'étaient MM. Papineau, Neilson et Cuvillier qui avaient dirigé la

chambre dans le grand débat sur les finances avec le bureau colonial,

représenté ici par le gouverneur et le conseil. MM. Papineau et Neilson

s'étaient chargés de la discussion du principe; M. Cuvillier des

chiffres et de la comptabilité. Ils firent preuve qu'ils étaient

parfaitement maîtres de leur sujet, et que les ministres n'étaient pas

capables de leur en imposer ni de les trouver en défaut sur aucun point

relatif à l'impôt et aux finances; mais celui-ci avait le oui et le non,

le pouvoir et la force, et il en avait usé largement pour dissoudre le

parlement. A peine un seul parlement avait-il atteint son terme naturel

depuis plusieurs années. Cette situation extraordinaire devait enfin

finir, car les autres affaires étaient entravées et les esprits se

montaient. C'est cette extrémité que les partisans de l'union

attendaient. La question du partage des droits de douane avec le

Haut-Canada présentait à leurs yeux des motifs suffisans pour la

justifier. Le Bas-Canada y était opposé, mais suivant eux, pas jusqu'au

point de lever l'étendard de la révolte. L'on pouvait compter sur le

clergé catholique au chef duquel on avait fait des concessions

suffisantes pour le tranquilliser sur la nouvelle situation que l'union

ferait aux peuples de son église, et le clergé catholique avait une

influence toute puissante sur eux. Les ministres pressés; toujours de

plus en plus par Ellice et ses amis, prirent enfin la résolution

d'exécuter ce grand projet et d'introduire au parlement un bill pour

révoquer l'acte de 91.

CHAPITRE II.

PREMIER PROJET D'UNION.

1823-1827.

L'Union des deux Canadas désirée par les Anglais de Montréal.--Ellice

est leur agent.--Histoire de la fortune de ce marchand.--Le bill d'union

amené secrètement devant le parlement impérial,--Parker donne

l'alarme.--Sir James Macintosh et sir Francis Burdett avertis arrêtent

le bill dans la chambre des communes.--Nature de ce bill.--Il est

ajourné.--Sensation que la nouvelle de son introduction dans le

parlement fait dans les deux Canadas.--Pétitions contre: MM. Papineau et

Neilson députés à Londres. Habile mémoire qu'ils présentent au

gouvernement.--Les ministres abandonnent la mesure.--Paroles d'Ellice à

M. Papineau.--Appréciation d'Ellice par sir James Macintosh.--Opinion de

sir Francis Burdett sur l'union.--Entrevues de M. Papineau avec lord

Bathurst.--Opinion des hommes d'état sur la durée de l'union des

Etats-Unis.--Montant de la défalcation de Caldwell.--Affaires

religieuses.--Lord Dalhousie passe en Angleterre et revient à

Québec.--Refus des subsides.--Discours insultant de ce gouverneur en

prorogeant le parlement.

L'Union avait été de tout temps la pensée secrète du parti anglais de

Montréal, dont l'hostilité contre les anciens habitans augmentait tous

les jours avec le désir de les dominer. L'avarice autant que l'ambition

entretenait cette haine qui trouvait de la sympathie en Angleterre à la

faveur des préjugés nationaux et des calomnies. Ce parti avait

exclusivement l'oreille du peuple anglais; le bureau colonial recevait

toutes ses inspirations de lui, et les gouverneurs se jetaient presque

toujours dans ses bras pour l'avoir pour ami et s'assurer de ses bonnes

grâces à Londres, où les Canadiens étaient regardés comme des espèces

d'étrangers. De là le motif de leur antipathie pour ces derniers et de

leur chambre d'assemblée.

On a pu voir depuis l'arrivée du comte de Dalhousie que sa marche a été

régulière et comme toute tracée d'avance. Son dernier mot est dit dans

son premier discours aux chambres; aucune concession n'est accordée, et

les résolutions de l'assemblée ne sont recueillies que pour servir de

pièces dans le grand procès qu'on se propose de lui intenter devant les

communes d'Angleterre avant de la détruire. De là la situation des

choses en 1822, refus des subsides et querelles avec le Haut-Canada.

De deux points et pour des motifs différens partaient des accusations

contre l'assemblée où l'esprit, les sympathies et l'intérêt de

l'ancienne population s'étaient réfugiés. Le parti britannique le plus

exclusif avait toujours voulu l'union pour noyer la population

française, ci c'est pour ce motif que M. Lyrnburner protesta en son nom

à la barre de la chambre des communes contre la division de la province

en 91. Lorsque M. Papineau le vit en 1823, en qualité d'ancien ami de

son père et d'homme instruit et lettré comme lui, pour l'intéresser aux

requêtes des Canadiens, sachant qu'il avait changé d'opinion, il

répondit à lui et à M. Neilson qui l'accompagnait: «J'ai plusieurs

lettres de mes anciens amis en Canada, qui s'appuyent de ce que j'ai dit

en leur nom comme au mien contre la division de ce pays en deux

provinces. Cette division fut une erreur. L'amalgamation des deux

populations eût été plus rapide sans elle. Mais il y aurait maintenant

de l'injustice à la faire disparaître. Elle a fortifié des habitudes et

des intérêts distincts, elle a donné naissance à une législation

séparée. J'ai répondu que loin de les appuyer, je les opposerais et que

j'emploierais mon influence auprès des hommes publics que je connais

pour faire échouer leur tentative, parce que le gouvernement se mettrait

par là en contradiction avec lui-même et ce rendrait odieux en

Amérique.» Si M. Lyrnburner était maintenant contre l'union, d'autres

l'avaient remplacé dans son ancienne idée. On sait que la compagnie du

Nord-Ouest jouissait d'une influence locale assez grande à Londres.

Cette compagnie était dirigée en Canada par MM. Richardson et McGill,

deux des chefs les plus exagérés du parti anglais. M. Ellice, dont le

père avait fait autrefois un grand commerce dans ce pays, et qui y avait

acheté de la famille Lotbinière, la seigneurie de Beauharnois, avait été

commis chez eux. Par le chapitre des accidens, Ellice était devenu un

homme important à Londres. Du Canada, il était passé aux Iles. Là il

avait épousé une des filles du comte Grey, veuve d'un officier de

l'armée. Quelques années plus tard, lord Grey se trouvait l'homme le

plus puissant du parti whig, et M. Ellice, par contre coup, quoique d'un

esprit fort ordinaire, se trouvait par son alliance en possession d'une

grande influence. Whig en Angleterre, il devint entremetteur des torys

du Canada avec le ministère tory à Londres, pour détruire l'oeuvre de

Pitt, et il détermina le ministère à précipiter son projet et à

présenter, en 1822, le bill d'union aux communes, qui étaient sur le

point de l'adopter pour ainsi dire par surprise, la chose se faisant

sans bruit, lorsque par hasard un M. Parker en eut connaissance.

Parker sans être un homme de talent ni d'influence, portait une haine

mortelle à Ellice, qu'il accusait de diverses fraudes dans ses

transactions commerciales avec lui et avec d'autres marchanda. Il vivait

retiré en Angleterre avec une fortune qu'il avait acquise dans le

commerce canadien, lorsqu'il apprit que le bill d'union soumis au

parlement, était plutôt l'oeuvre d'Ellice que du ministère. Il courut

aussitôt dire à Downing Street qu'ils étaient les dupes d'un fripon sans

pouvoir se faire écouter. Il fut plus heureux auprès de sir James

Macintosh, sir Francis Burdett et de quelques autres membres des

communes. Une opposition se forma et arrêta le bill à sa seconde

lecture. C'est à cette occasion qu'on entendit proférer ce langage

singulier dans un pays libre, par un organe du cabinet, M. Wilmot. «Je

vous supplie de passer ce bill immédiatement; si vous attendez à l'an

prochain, vous recevrez tant de pétitions pour protester contre la

mesure, qu'il sera fort difficile de l'adopter quelqu'utile qu'elle

puisse être à ceux qui s'y opposent par ignorance ou par préjugé.

D'ailleurs elle est indispensable pour faire disparaître les difficultés

qui existent entre l'exécutif et l'assemblée.» Malgré cette supplication

pressante, sir James Macintosh et ses amis persistèrent dans leur

opposition et firent renvoyer le bill à l'année suivante.

Ce bill tranchait largement sur les libertés coloniales en général et

sur celles du Bas-Canada en particulier. Il donnait à celui-ci une

représentation beaucoup plus faible qu'au Haut. Il conférait à des

conseillers non élus par le peuple le droit de prendre part aux débats

de l'assemblée. Il abolissait l'usage de la langue française. Il

affectait la liberté religieuse et les droits de l'église catholique. Il

restreignait les droits des représentans touchant la disposition des

impôts. Ce bill paraissait enfin dicté par l'esprit le plus rétrograde

et le plus hostile. Il réduisait le Canadien français presqu'à l'état de

l'Irlandais catholique. Le peuple libre qui se met à tyranniser est cent

fois plus injuste, plus cruel, que le despote absolu, car sa violence se

porte pour ainsi dire par chaque individu du peuple opprimant sur chaque

individu du peuple opprimé toujours face à face avec lui.

La nouvelle de l'introduction secrète pour ainsi dire de ce bill dans

les communes, fit une immense sensation en Canada. L'on cria à la

perfidie, à la trahison; et il ne resta plus de doute sur les motifs de

la résistance du bureau colonial dans la question des subsides. On vit

dés lors le but qu'il voulait atteindre. Mais il y avait encore quelque

bienveillance pour nous en Angleterre.

Histoire du Canada depuis sa découverte jusqu'à nos jours. Tome IV · 第 15 / 31 段