La guerre de 1812 causa aussi de grandes pertes au commerce anglais. Les

Etats-Unis qui tiraient pour 12 millions de marchandises des îles

britanniques, s'arrêtant tout à coup, génèrent ses manufactures, qui

durent renvoyer leurs ouvriers dont la misère devint excessive. Il est

vrai que bientôt le nord de l'Europe et l'Italie, affranchis des armées

françaises après la campagne de Russie, purent offrir une compensation

dans les marches que ces pays ouvrirent à son activité. Mais la

nécessité rendit les Américains manufacturiers à leur tour, et une fois

les manufactures montées chez eux, elles restèrent et leurs produits

continuent aujourd'hui à y remplacer une partie de ceux de l'étranger.

Tel fut le premier effet permanent de la guerre. Un second effet tout

aussi important, c'est que les états du nord qui voulaient s'en détacher

pour s'unir à la Grande-Bretagne en 1814 sont précisément ceux-là même à

l'heure qu'il est, qui sont les ennemis les plus naturels de cette

nation, parce que c'est chez eux que se sont établies les manufactures

et qu'existe maintenant la véritable rivalité avec l'Angleterre. Aussi

il n'y a plus aujourd'hui à craindre de dissolution, pour la raison

commerciale, parce qu'il s'établit tous les jours de plus en plus entre

le sud et le nord des rapports d'intérêt qui les rapprochent.

Au reste les Américains ne chercheront guère à acquérir le Canada malgré

le voeu de ses habitans. La dépendance coloniale ne paraît pas à leurs

yeux un état naturel qui doive toujours durer, et la conduite des

métropoles elles-mêmes indique assez qu'elles ont aussi le même

sentiment sur l'avenir. Cette éventualité préoccupe la politique et les

historiens de l'Angleterre; mais ni ses philosophes, ni ses hommes

d'état ne peuvent s'affranchir assez de leurs préjugés métropolitains

pour porter un jugement correct et impartial sur ce qu'il faudrait faire

pour conserver l'intégrité de l'empire. De quelque manière qu'on

envisage cette question, la solution paraît difficile, car la métropole

ne peut consentir à permettre aux colonies d'exercer la même influence

sur son gouvernement que les provinces qui la constituent elle-même, et

à leurs députés de siéger à Westminster Hall à côté des siens en nombre

proportionné à la population, car il viendrait un temps où la seule

population du Canada, du Nouveau-Brunswick et de la Nouvelle-Ecosse

excéderait celle de l'Angleterre, et si on y joignait la population de

toutes les autres colonies, la représentation coloniale deviendrait la

majorité, et l'Angleterre passerait du rôle de métropole à celui de

dépendance, et recevrait la loi comme telle. Cette alternative qui

arriverait indubitablement est supposée ici pour montrer avec plus de

force les obstacles que rencontre le système colonial à mesure qu'il

vieillit et que les populations s'accroissent. La séparation doit donc

paraître une chose inévitable malgré le désir que l'on pourrait avoir

des deux côtés de l'éviter. Il ne reste à la politique, dans ce cas,

qu'à travailler à reculer l'événement, et lorsque l'événement arrivera,

qu'à affaiblir le plus possible le mal qu'il sera de nature à causer aux

deux parties. Mais c'est là la prévoyance qui manque presque toujours

aux métropoles quand le temps vient de lâcher graduellement les rênes

des jeunes coursiers qui essaient leurs forces et qui brûlent de

s'élancer dans la carrière avec toute l'indépendance d'un tempérament

jeune, indocile et vigoureux. La crainte retient la main du conducteur,

et la contrainte irrite l'ardeur du coursier qui se cabre, se révolte,

et brise son frein. Les métropoles se trompent souvent sur les causes de

trouble. «Après tout ce qui peut-être fait, dit encore Alison, pour

assurer nos possessions de l'Amérique du nord par la prudence et la

prévoyance, leur conservation doit toujours dépendre principalement de

l'attachement et de l'appui de ses habitans. Quoique nous devions

déplorer l'effet des actes coupables et de l'ambition criminelle des

révolutionnaires du Bas-Canada en aliénant les affections d'un peuple

simple et industrieux, autrefois loyal et dévoué, le mal n'est pas

encore sans remède; et si on y remédie dans un bon esprit, il pourra

résulter de ces maux passagers un bien durable. Ces événemens en

attirant l'attention ont fait découvrir bien des abus qui sans cela

seraient restés dans l'ombre, et ont fait voir la nécessité de les faire

disparaître.» Mais l'abus est l'abîme insurmontable des gouvernemens

coloniaux. Ceux qui désirent le plus dans la métropole les réformes,

sont ceux-là même qui qualifient la conduite des réformateurs coloniaux

de criminelle et de révolutionnaire. Les insurrections du Haut et du

Bas-Canada en 1837 n'ont été que la conséquence de la mauvaise

administration de ces deux pays, et l'obstination du pouvoir à ne pas

prêter l'oreille à temps à leurs représentations exprimées

solennellement par leurs députés en pleine législature pendant une

longue suite d'années. Le préjugé est si difficile à vaincre, que

l'historien métropolitain en indiquant le remède se taira sur la révolte

du Haut-Canada, parceque ce pays est peuplé d'hommes de sa race, et

notera d'infamie le rebelle du Bas parcequ'il est d'une autre origine,

attribuant la conduite de l'un à la supériorité de lumières et

d'énergie, et la conduite de l'autre à l'ignorance et à l'ambition.

Comment le politique tiraillé par les préjugés, par les passions, par

les intérêts qui l'entourent, pourra-t-il éviter de se tromper si le

philosophe se laisse entraîner dans le silence du cabinet jusqu'à

pervertir la vérité et faire de la même chose un crime à l'un et une

vertu à l'autre.

Après la campagne de 1814, sir George Prévost était descendu à Québec où

il avait réuni les chambres, dans le mois de janvier 1815. M. Panet

nommé au conseil législatif avait été remplacé par M. Papineau à la

présidence de l'assemblée, quoique M. Papineau fut l'un de ses plus

jeunes membres, et eût à peine 26 ans. Plus ardent que son père, qui

s'était distingué dans nos premières luttes parlementaires, il devait

porter ses principes beaucoup plus loin que lui.

Après avoir amendé l'acte des milices et augmenté les droits sur divers

articles pour pourvoir aux besoins de la guerre si elle continuait, la

chambre était revenue sur la question d'un agent en Angleterre. Elle

avait passé une résolution à ce sujet, qui avait été repoussée comme les

autres par le conseil législatif. L'Angleterre toujours opposée à ce

système, le faisait rejeter par le conseil, chaque fois qu'on l'amenait

devant la législature, et faisait déclarer que le gouverneur était la

seule voie constitutionnelle de correspondance entre les deux corps

législatifs et la métropole.

Ce qui avait fait désirer alors plus que jamais d'avoir un agent à

Londres, c'est le bruit qui s'était répandu de la suggestion du juge

Sewell de réunir toutes les colonies sous un seul gouvernement.

L'assemblée déclara qu'elle persistait dans ses accusations contre ce

juge et contre le juge Monk, et nomma de nouveau M. James Stuart pour

aller les soutenir auprès de la métropole. Elle était encore occupée de

cette question irritante lorsque la conclusion de la paix fut

officiellement annoncée. La milice fut renvoyée dans ses foyers, et

l'assemblée passa une résolution pour déclarer que sir George Prévost

dans les circonstances nouvelles et singulièrement difficiles dans

lesquelles il s'était trouvé, s'était distingué par son énergie, sa

sagesse et son habileté. Elle lui vota cinq mille louis sterling pour

lui acheter un service de table en argent, don que le conseil rejeta

lorsqu'il fut soumis à son suffrage l'année suivante, malgré

l'approbation que le prince régent avait donnée à l'administration et à

la conduite militaire de ce gouverneur. Lorsque le parlement fut

prorogé, le président de l'assemblée en présentant le bill des subsides,

lui adressa ces paroles: «Les événemens de la dernière guerre ont

resserré les liens qui unissent ensemble la Grande-Bretagne et les

Canadas. Ces provinces lui ont été conservées dans des circonstances

extrêmement difficiles. Lorsque la guerre a éclaté, ce pays était sans

troupes et sans argent, et votre excellence à la tête d'un peuple, en

qui, disait-on, l'habitude de plus d'un demi-siècle de repos, avait

détruit tout esprit militaire. Au-dessus de ces? préjugés, vous avez su

trouver dans le dévouement de ce peuple brave et fidèle,

quoiqu'injustement calomnié, des ressources pour des ressources pour

déjouer les projets de conquête d'un ennemi nombreux et plein de

confiance dans ses propres forces. Le sang des enfans du Canada a coulé,

mêlé avec celui des braves envoyés pour les défendre. Les preuves

multipliées de l'efficacité de la puissante protection de l'Angleterre

et de l'inviolable fidélité de ses colons, sont devenues pour ceux-ci de

nouveaux titres en vertu desquels ils prétendant conserver le libre

exercice de tous les avantages que leur assurent la constitution et les

lois.»

Le gouverneur accueillit cette approbation avec un extrême plaisir, et

informa les chambres qu'il allait remettre les rênes du gouvernement,

pour aller répondre en Angleterre aux accusations de sir James L. Yeo,

au sujet de l'expédition de Plattsburgh. Les habitans de Québec et de

Montréal lui présentèrent les adresses les plus flatteuses pour lui

témoigner qu'ils prenaient la part la plus vive à tout ce qui le

concernait et qu'ils regardaient l'insulte qu'on lui faisait comme une

insulte faite à eux-mêmes.

Les Canadiens lui montraient d'autant plus d'affection qu'ils savaient

que l'espèce de disgrâce dans laquelle il était tombé, provenait en

grande partie de la sympathie qu'il avait paru leur porter. Le résultat

de l'expédition de Plattsburgh avait fourni à ses ennemis un prétexte

pour lui montrer enfin ouvertement toute leur haine, qu'ils avaient

dissimulée jusque là tant qu'ils avaient pu. Ils s'étaient ligués pour

faire retomber sur lui la responsabilité de la défaite navale de

Sackett's Harbor, afin de le faire rappeler. Sir James L. Yeo l'avait

accusé d'avoir été la cause du triomphe des Américains, et la cour

martiale composée de marins, avait cherché à faire retomber sur lui,

dans la sentence qu'elle avait portée contre les officiers de la

flottille, une partie du tort. Le département militaire en lui

transmettant les accusations lui avait donné jusqu'au mois de janvier

1816 pour faire venir ses témoins du Canada et préparer sa défense. Mais

il mourut dans l'intervalle des suites des fatigues qu'il avait endurées

en faisant à pied une partie du chemin de Québec au Nouveau-Brunswick,

dans la saison la plus rigoureuse de l'année, pour passer en Europe.

Suivant l'usage des conseils de guerre, sa mort mit fin à l'enquête.

Après quelques démarches de sa veuve et de son frère, le colonel

Prévost, auprès du bureau de la guerre, le gouvernement fut forcé de

reconnaître d'une manière publique les services distingués qu'il avait

reçus de la victime, et de permettre par une espèce de rétribution

d'ajouter quelques armoiries dans les armes de sa famille.

Les hommes compétans avaient déjà approuvé le système de sir George

Prévost et la résolution qu'il avait prise à Sackett's Harbor. Le duc de

Wellington écrivait à sir George Murray: «J'approuve hautement, et même

plus, j'admire tout ce qui a été fait par le militaire en Amérique,

d'après ce que je puis en juger en général. Que sir George Prévost ait

eu tort ou raison dans sa décision au lac Champlain, c'est plus que je

ne puis dire; mais je suis certain d'une chose, c'est qu'il aurait été

également obligé de retourner à Montréal après la défaite de la flotte.

Je suis porté à croire qu'il a eu raison. J'ai dit, j'ai répété aux

ministres que la supériorité sur les lacs est la condition _sine qua

non_ du succès en temps de guerre sur la frontière du Canada, même si

notre but est une guerre entièrement défensive.»

LIVRE QUINZIÈME.

CHAPITRE I.

QUESTION DES SUBSIDES.

1816-1822.

Les dissensions entre la chambre et l'exécutif recommencent après la

guerre.--Union des colonies anglaises.--Le général Drummond.--Abus dans

le bureau des terres et des postes.--Rejet des accusations contre les

juges Sewell et Monk.--Dissolution du parlement.--Sir John Coape

Sherbrooke gouverneur.--Il transmet aux ministres un tableau de l'état

des esprits en Canada.--Instruction qu'il reçoit.--Le clergé catholique:

M. Plessis.--Le juge Sewell.--MM. Uniacke et Marshall.--Situation des

finances.--Leur confusion.--Dépenses faites sans

appropriation.--Instructions de lord Bathurst.--Droit de voter les

subsides.--Le juge Foucher accusé.--Le duc de Richmond remplace

Sherbrooke.--Reprise de la question des finances.--Liste civile

augmentée demandée pour la vie du roi.--Elle est refusée.--Le juge

Bedard accusé.--Mort soudaine du duc de Richmond.--Dissolution du

parlement.--Le comte de Dalhousie gouverneur--M. Plessis à Londres.--Ses

entrevues avec lord Bathurst.--Les discussions sur la question des

finances continuent.--M. Papineau nommé au conseil exécutif.--Refus des

subsides.--Division dans le conseil législatif.--Partage des droits de

douane avec le Haut-Canada.

La guerre qui venait de finir avait ralenti l'ardeur des dissensions

entre l'exécutif et la chambre d'assemblée. La paix faite, sir George

Prévost parti, victime de son équité envers les Canadiens plutôt que de

ses fautes, les anciennes discordes menacèrent de recommencer. Le bureau

colonial parut avoir oublié à l'instant même le zèle de la population

pour la défense de la colonie, et il fut presqu'aussitôt question de

l'union des deux Canadas, contre laquelle on la savait complètement

opposée.

Le général Drummond qui vint remplacer temporairement sir George

Prévost, s'occupa des récompenses à donner aux soldats et aux miliciens

qui s'étaient distingués. On songea à les payer en terre, et pour cela

il fallut recourir à un département où on ne pouvait jeter les yeux sans

découvrir les énormes abus qui ne cessaient point de s'y commettre. Les

instructions qu'avait envoyées l'Angleterre sur les représentations du

général Prescott, à la fin du siècle dernier, loin de les avoir fait

cesser, semblaient les avoir accrus malgré les murmures de tout le

monde. On continuait toujours à gorger les favoris de terres. On en

avait tant donné que Drummond manda aux ministres que tous ces octrois

empêchaient d'établir les soldats licenciés et les émigrans sur la

rivière St,-François.[16] Chacun s'était jeté sur cette grande pâture,

et pour la dépecer on s'était réuni en bande. Un M. Young en avait reçu

12,000 acres; un M. Felton en avait eu 14,000 acres pour lui-même et

10,000 pour ses enfans. De 1793 à 1811 plus, de trois millions d'acres

avaient été ainsi donnés à une couple de cents favoris, dont

quelques-uns en eurent jusqu'à 60 et 80,000, comme le gouverneur R.

Shore Milites, qui en prit près de 70,000 pour sa part. Ces monopoleurs

n'avaient aucune intention de mettre eux-mêmes ces terres en valeur.

Comme elles ne coûtaient rien ou presque rien, ils se proposaient de les

laisser dans l'état où elles étaient, jusqu'à ce que l'établissement du

voisinage en eût fait hausser le prix. Un semblant de politique

paraissait voiler ces abus. On bordait, disait-on, les frontières de

loyaux sujets pour empêcher les Canadiens de fraterniser avec les

Américains. «Folle et imbécile politique, s'écriait un membre de la

chambre, M. Andrew Stuart, en 1823; on craint le contact des deux

populations qui ne s'entendent pas, et on met pour barrière des hommes

d'un même sang, d'une même langue et de mêmes moeurs et religion que

l'ennemi!»

[Note 16: Dépêches de Drummond à lord Bathurst, 16 juin 1815.]

Drummond porta encore son attention sur un autre département, celui des

postes. Il y découvrit de tels désordres qu'il demanda la destitution de

M. Heriot qui en était le chef.

Ces diverses perquisitions qui mettaient à nu le défaut de contrôle à

chaque pas, l'occupèrent jusqu'à l'ouverture du parlement en 1816.

Rien de remarquable ne se passa dans les premiers jours de la session,

lorsque M. Loring, le secrétaire du gouverneur, vint remettre à la

chambre un message qui l'informait que les accusations contre les juges

Sowell et Monk étaient repoussées, et que les juges réunis avaient le

droit de faire des règles de pratique pour leurs tribunaux. Le

gouverneur ajoutait «que le prince Régent avait vu avec peine les

procédés de là chambre contre deux hommes qui remplissaient depuis si

longtemps et avec tant d'habileté les plus hautes charges judiciaires;

que cette conduite était d'autant plus regrettable qu'elle tendait à

déprécier aux yeux de la légèreté et de l'ignorance, leur caractère et

leurs services, et à diminuer par là même l'influence qu'ils méritaient

à si juste titre.»

Cette réponse était un triomphe pour les deux juges accusés, et une

insulte à la représentation par les termes dont on se servait pour la

communiquer. Elle fut regardée aussi comme un acte de censure et de

partialité de race d'un très mauvais augure pour l'avenir. Elle détrompa

tous ceux qui s'étaient laissés abuser pendant la guerre par les

ménagemens de sir George Prévost, et détruisit dans beaucoup d'esprits

les espérances que l'administration de ce gouverneur avait fait naître.

La tête de l'hydre de l'oligarchie sembla renaître plus fière et plus

puissante que jamais, après une victoire qui suivait de si près celle

obtenue par le rappel du général Prévost, insulté dans un libelle, avant

son départ, par le solliciteur-général Sewell, frère du juge réintégré.

Le message causa, comme on devait s'y attendre, la plus grande sensation

dans le parlement et dans la ville. La chambre ordonna sur le champ un

appel nominal, et une adresse au prince régent allait être votée,

lorsqu'elle fut soudainement dissoute, suivant l'ordre envoyé de Londres

par anticipation au gouverneur, qui prononça un discours rempli de

reproches. Le bureau colonial qui voulait en imposer en recourant à ce

moyen extrême, se chargeait d'une grande responsabilité pour l'avenir,

car il n'y avait aucune apparence d'un revirement d'opinion parmi le

peuple, chez lequel sa décision avait réveillé l'irritation des temps de

Craig.

Le peuple répondit en réélisant presque tous les mêmes membres. Dans

l'intervalle Drummond fut remplacé par sir John Coape Sherbrooke, homme

plus habile et plus prudent, et qui commença son administration par un

acte de bienfaisance dont on lui sut gré. Des gelées hâtives avaient

détruit les récoltes de la partie inférieure du district de Québec, et

plusieurs paroisses allaient se trouver dans un dénuement presqu'absolu.

Il s'empressa de leur envoyer des vivres, que l'on tira des magasins du

roi, ou qu'il fit acheter sur sa propre responsabilité et les fit

distribuer aux familles menacées de la famine. Cette attention parut

indiquer un coeur qui avait quelque sympathie, et on voulut en tirer un

bon augure.

En prenant les rênes du pouvoir il s'occupa de la question qui avait

fait dissoudre le parlement, et écrivit aux ministres pour leur faire

connaître l'état des esprits et pour demander des instructions sur la

conduite qu'il devait tenir avec la chambre d'assemblée. Il l'informa

que si la dernière dissolution avait été résolue en vue de changer le

caractère de la représentation, elle avait entièrement manqué son but;

qu'elle avait au contraire, augmenté le mal en excitant une grande

irritation parmi les représentans et parmi le peuple; que presque tous

les mêmes membres avaient été réélus, et que là où il y avait eu des

changemens, on avait choisi des hommes encore moins modérés que ceux

qu'ils avaient remplacés.

En Canada une pareille mesure devait dans presque toutes les

circonstances produire plus de mal que de bien. Elle ne pouvait avoir

l'effet qu'elle avait en Angleterre, où le système de la responsabilité

ministérielle obligeait le gouvernement de marcher avec la majorité des

communes.

Le bureau colonial était prêt à braver le ressentiment populaire à tout

hasard; et pour parer à toutes les éventualités, il donna les

instructions nécessaires pour mettre le gouverneur en état de marcher

sans le parlement. Lord Bathurst lui manda[17] que, «si la nouvelle

chambre était animée du même esprit que la dernière, ce serait en vain

qu'on attendît d'elle les appropriations nécessaires, et qu'il lui

envoyât un état des revenus de la couronne, en s'abstenant d'agir sur

l'ordre qu'il lui avait donné de transporter les biens des jésuites aux

syndics de l'institution royale, parce qu'on en aurait besoin pour payer

les dépenses publiques. Il approuvait entièrement sir Gordon Drummond

d'avoir dissous le parlement, et si la nouvelle assemblée conservait le

même esprit de résistance à l'autorité royale, Sherbrooke pouvait en

faire autant. Mais tant qu'il paraîtrait y avoir d'autres moyens de

résister à ses tentatives, il devait éviter de recourir à cette mesure

extrême. «Jusqu'ici, disait-il, le gouvernement a trouvé dans toutes les

occasions ordinaires une ressource constante dans la fermeté et les

dispositions du conseil législatif, et il n'y a aucune raison de douter

qu'il ne continue tant qu'il pourra à contrecarrer les mesures les plus

injudicieuses et les plus violentes de l'assemblée. Il est donc

désirable, pour toutes sortes de raisons, que vous profitiez de son

assistance pour réprimer les actes de cette assemblée que vous pourrez

trouver sujets à objection, au lieu de mettre votre autorité ou celle du

gouvernement en opposition immédiate à celle de la chambre, et ainsi de

lui donner un prétexte pour refuser à la couronne les subsides

nécessaires pour le service de la colonie.»

[Note 17: Dépêche du 31 mai, 1816.]

Tels étaient les moyens qu'on employait pour gouverner. Le juge Sewell

n'avait tant d'influence dans l'administration que parcequ'il était

l'instrument le plus habile du système. Que n'a-t-on pas vu dernièrement

au sujet des rectoreries du Haut-Canada? Voici comme parle un ministre

du gouvernement actuel: «Leur histoire n'est pas un sujet nouveau, car

je me rappelle bien l'étonnement avec lequel le public apprit, après le

départ de sir John Colborne, à la fin de sa triste administration, que

cinquante-sept rectoreries avaient été créées à la face d'une dépêche du

ministre des colonies, dans laquelle il était formellement dit qu'il ne

devait pas en être établi sans le consentement de la législature

coloniale. Je me trompe, cependant, en disant qu'il avait été créé

cinquante-sept rectoreries; car il n'avait été exécuté que trente-six

patentes: les autres avaient été signées en blanc au moment où sir John

Colborne quittait la province. Mais on a su depuis, grâce aux bons

offices de ce ferme ami du Canada, Joseph Hume, que la dépêche à

laquelle je viens de faire allusion, était accompagnée d'une lettre

privée du ministre des colonies enjoignant à sir John Colborne de

procéder avec toute la célérité possible et d'assurer l'établissement

des rectories par toute la province. L'histoire des gouvernemens ne

fournit peut-être pas un autre exemple d'une pareille perfidie et d'un

délit si flagrant.»[18]

[Note 18: Discours du Dr. Rolph, commissaire des terres de la couronne à

ses électeurs en 1861.]

Histoire du Canada depuis sa découverte jusqu'à nos jours. Tome IV · 第 12 / 31 段