Etats-Unis qui tiraient pour 12 millions de marchandises des îles
britanniques, s'arrêtant tout à coup, génèrent ses manufactures, qui
durent renvoyer leurs ouvriers dont la misère devint excessive. Il est
vrai que bientôt le nord de l'Europe et l'Italie, affranchis des armées
françaises après la campagne de Russie, purent offrir une compensation
dans les marches que ces pays ouvrirent à son activité. Mais la
nécessité rendit les Américains manufacturiers à leur tour, et une fois
les manufactures montées chez eux, elles restèrent et leurs produits
continuent aujourd'hui à y remplacer une partie de ceux de l'étranger.
Tel fut le premier effet permanent de la guerre. Un second effet tout
aussi important, c'est que les états du nord qui voulaient s'en détacher
pour s'unir à la Grande-Bretagne en 1814 sont précisément ceux-là même à
l'heure qu'il est, qui sont les ennemis les plus naturels de cette
nation, parce que c'est chez eux que se sont établies les manufactures
et qu'existe maintenant la véritable rivalité avec l'Angleterre. Aussi
il n'y a plus aujourd'hui à craindre de dissolution, pour la raison
commerciale, parce qu'il s'établit tous les jours de plus en plus entre
le sud et le nord des rapports d'intérêt qui les rapprochent.
Au reste les Américains ne chercheront guère à acquérir le Canada malgré
le voeu de ses habitans. La dépendance coloniale ne paraît pas à leurs
yeux un état naturel qui doive toujours durer, et la conduite des
métropoles elles-mêmes indique assez qu'elles ont aussi le même
sentiment sur l'avenir. Cette éventualité préoccupe la politique et les
historiens de l'Angleterre; mais ni ses philosophes, ni ses hommes
d'état ne peuvent s'affranchir assez de leurs préjugés métropolitains
pour porter un jugement correct et impartial sur ce qu'il faudrait faire
pour conserver l'intégrité de l'empire. De quelque manière qu'on
envisage cette question, la solution paraît difficile, car la métropole
ne peut consentir à permettre aux colonies d'exercer la même influence
sur son gouvernement que les provinces qui la constituent elle-même, et
à leurs députés de siéger à Westminster Hall à côté des siens en nombre
proportionné à la population, car il viendrait un temps où la seule
population du Canada, du Nouveau-Brunswick et de la Nouvelle-Ecosse
excéderait celle de l'Angleterre, et si on y joignait la population de
toutes les autres colonies, la représentation coloniale deviendrait la
majorité, et l'Angleterre passerait du rôle de métropole à celui de
dépendance, et recevrait la loi comme telle. Cette alternative qui
arriverait indubitablement est supposée ici pour montrer avec plus de
force les obstacles que rencontre le système colonial à mesure qu'il
vieillit et que les populations s'accroissent. La séparation doit donc
paraître une chose inévitable malgré le désir que l'on pourrait avoir
des deux côtés de l'éviter. Il ne reste à la politique, dans ce cas,
qu'à travailler à reculer l'événement, et lorsque l'événement arrivera,
qu'à affaiblir le plus possible le mal qu'il sera de nature à causer aux
deux parties. Mais c'est là la prévoyance qui manque presque toujours
aux métropoles quand le temps vient de lâcher graduellement les rênes
des jeunes coursiers qui essaient leurs forces et qui brûlent de
s'élancer dans la carrière avec toute l'indépendance d'un tempérament
jeune, indocile et vigoureux. La crainte retient la main du conducteur,
et la contrainte irrite l'ardeur du coursier qui se cabre, se révolte,
et brise son frein. Les métropoles se trompent souvent sur les causes de
trouble. «Après tout ce qui peut-être fait, dit encore Alison, pour
assurer nos possessions de l'Amérique du nord par la prudence et la
prévoyance, leur conservation doit toujours dépendre principalement de
l'attachement et de l'appui de ses habitans. Quoique nous devions
déplorer l'effet des actes coupables et de l'ambition criminelle des
révolutionnaires du Bas-Canada en aliénant les affections d'un peuple
simple et industrieux, autrefois loyal et dévoué, le mal n'est pas
encore sans remède; et si on y remédie dans un bon esprit, il pourra
résulter de ces maux passagers un bien durable. Ces événemens en
attirant l'attention ont fait découvrir bien des abus qui sans cela
seraient restés dans l'ombre, et ont fait voir la nécessité de les faire
disparaître.» Mais l'abus est l'abîme insurmontable des gouvernemens
coloniaux. Ceux qui désirent le plus dans la métropole les réformes,
sont ceux-là même qui qualifient la conduite des réformateurs coloniaux
de criminelle et de révolutionnaire. Les insurrections du Haut et du
Bas-Canada en 1837 n'ont été que la conséquence de la mauvaise
administration de ces deux pays, et l'obstination du pouvoir à ne pas
prêter l'oreille à temps à leurs représentations exprimées
solennellement par leurs députés en pleine législature pendant une
longue suite d'années. Le préjugé est si difficile à vaincre, que
l'historien métropolitain en indiquant le remède se taira sur la révolte
du Haut-Canada, parceque ce pays est peuplé d'hommes de sa race, et
notera d'infamie le rebelle du Bas parcequ'il est d'une autre origine,
attribuant la conduite de l'un à la supériorité de lumières et
d'énergie, et la conduite de l'autre à l'ignorance et à l'ambition.
Comment le politique tiraillé par les préjugés, par les passions, par
les intérêts qui l'entourent, pourra-t-il éviter de se tromper si le
philosophe se laisse entraîner dans le silence du cabinet jusqu'à
pervertir la vérité et faire de la même chose un crime à l'un et une
vertu à l'autre.
Après la campagne de 1814, sir George Prévost était descendu à Québec où
il avait réuni les chambres, dans le mois de janvier 1815. M. Panet
nommé au conseil législatif avait été remplacé par M. Papineau à la
présidence de l'assemblée, quoique M. Papineau fut l'un de ses plus
jeunes membres, et eût à peine 26 ans. Plus ardent que son père, qui
s'était distingué dans nos premières luttes parlementaires, il devait
porter ses principes beaucoup plus loin que lui.
Après avoir amendé l'acte des milices et augmenté les droits sur divers
articles pour pourvoir aux besoins de la guerre si elle continuait, la
chambre était revenue sur la question d'un agent en Angleterre. Elle
avait passé une résolution à ce sujet, qui avait été repoussée comme les
autres par le conseil législatif. L'Angleterre toujours opposée à ce
système, le faisait rejeter par le conseil, chaque fois qu'on l'amenait
devant la législature, et faisait déclarer que le gouverneur était la
seule voie constitutionnelle de correspondance entre les deux corps
législatifs et la métropole.
Ce qui avait fait désirer alors plus que jamais d'avoir un agent à
Londres, c'est le bruit qui s'était répandu de la suggestion du juge
Sewell de réunir toutes les colonies sous un seul gouvernement.
L'assemblée déclara qu'elle persistait dans ses accusations contre ce
juge et contre le juge Monk, et nomma de nouveau M. James Stuart pour
aller les soutenir auprès de la métropole. Elle était encore occupée de
cette question irritante lorsque la conclusion de la paix fut
officiellement annoncée. La milice fut renvoyée dans ses foyers, et
l'assemblée passa une résolution pour déclarer que sir George Prévost
dans les circonstances nouvelles et singulièrement difficiles dans
lesquelles il s'était trouvé, s'était distingué par son énergie, sa
sagesse et son habileté. Elle lui vota cinq mille louis sterling pour
lui acheter un service de table en argent, don que le conseil rejeta
lorsqu'il fut soumis à son suffrage l'année suivante, malgré
l'approbation que le prince régent avait donnée à l'administration et à
la conduite militaire de ce gouverneur. Lorsque le parlement fut
prorogé, le président de l'assemblée en présentant le bill des subsides,
lui adressa ces paroles: «Les événemens de la dernière guerre ont
resserré les liens qui unissent ensemble la Grande-Bretagne et les
Canadas. Ces provinces lui ont été conservées dans des circonstances
extrêmement difficiles. Lorsque la guerre a éclaté, ce pays était sans
troupes et sans argent, et votre excellence à la tête d'un peuple, en
qui, disait-on, l'habitude de plus d'un demi-siècle de repos, avait
détruit tout esprit militaire. Au-dessus de ces? préjugés, vous avez su
trouver dans le dévouement de ce peuple brave et fidèle,
quoiqu'injustement calomnié, des ressources pour des ressources pour
déjouer les projets de conquête d'un ennemi nombreux et plein de
confiance dans ses propres forces. Le sang des enfans du Canada a coulé,
mêlé avec celui des braves envoyés pour les défendre. Les preuves
multipliées de l'efficacité de la puissante protection de l'Angleterre
et de l'inviolable fidélité de ses colons, sont devenues pour ceux-ci de
nouveaux titres en vertu desquels ils prétendant conserver le libre
exercice de tous les avantages que leur assurent la constitution et les
lois.»
Le gouverneur accueillit cette approbation avec un extrême plaisir, et
informa les chambres qu'il allait remettre les rênes du gouvernement,
pour aller répondre en Angleterre aux accusations de sir James L. Yeo,
au sujet de l'expédition de Plattsburgh. Les habitans de Québec et de
Montréal lui présentèrent les adresses les plus flatteuses pour lui
témoigner qu'ils prenaient la part la plus vive à tout ce qui le
concernait et qu'ils regardaient l'insulte qu'on lui faisait comme une
insulte faite à eux-mêmes.
Les Canadiens lui montraient d'autant plus d'affection qu'ils savaient
que l'espèce de disgrâce dans laquelle il était tombé, provenait en
grande partie de la sympathie qu'il avait paru leur porter. Le résultat
de l'expédition de Plattsburgh avait fourni à ses ennemis un prétexte
pour lui montrer enfin ouvertement toute leur haine, qu'ils avaient
dissimulée jusque là tant qu'ils avaient pu. Ils s'étaient ligués pour
faire retomber sur lui la responsabilité de la défaite navale de
Sackett's Harbor, afin de le faire rappeler. Sir James L. Yeo l'avait
accusé d'avoir été la cause du triomphe des Américains, et la cour
martiale composée de marins, avait cherché à faire retomber sur lui,
dans la sentence qu'elle avait portée contre les officiers de la
flottille, une partie du tort. Le département militaire en lui
transmettant les accusations lui avait donné jusqu'au mois de janvier
1816 pour faire venir ses témoins du Canada et préparer sa défense. Mais
il mourut dans l'intervalle des suites des fatigues qu'il avait endurées
en faisant à pied une partie du chemin de Québec au Nouveau-Brunswick,
dans la saison la plus rigoureuse de l'année, pour passer en Europe.
Suivant l'usage des conseils de guerre, sa mort mit fin à l'enquête.
Après quelques démarches de sa veuve et de son frère, le colonel
Prévost, auprès du bureau de la guerre, le gouvernement fut forcé de
reconnaître d'une manière publique les services distingués qu'il avait
reçus de la victime, et de permettre par une espèce de rétribution
d'ajouter quelques armoiries dans les armes de sa famille.
Les hommes compétans avaient déjà approuvé le système de sir George
Prévost et la résolution qu'il avait prise à Sackett's Harbor. Le duc de
Wellington écrivait à sir George Murray: «J'approuve hautement, et même
plus, j'admire tout ce qui a été fait par le militaire en Amérique,
d'après ce que je puis en juger en général. Que sir George Prévost ait
eu tort ou raison dans sa décision au lac Champlain, c'est plus que je
ne puis dire; mais je suis certain d'une chose, c'est qu'il aurait été
également obligé de retourner à Montréal après la défaite de la flotte.
Je suis porté à croire qu'il a eu raison. J'ai dit, j'ai répété aux
ministres que la supériorité sur les lacs est la condition _sine qua
non_ du succès en temps de guerre sur la frontière du Canada, même si
notre but est une guerre entièrement défensive.»
LIVRE QUINZIÈME.
CHAPITRE I.
QUESTION DES SUBSIDES.
1816-1822.
Les dissensions entre la chambre et l'exécutif recommencent après la
guerre.--Union des colonies anglaises.--Le général Drummond.--Abus dans
le bureau des terres et des postes.--Rejet des accusations contre les
juges Sewell et Monk.--Dissolution du parlement.--Sir John Coape
Sherbrooke gouverneur.--Il transmet aux ministres un tableau de l'état
des esprits en Canada.--Instruction qu'il reçoit.--Le clergé catholique:
M. Plessis.--Le juge Sewell.--MM. Uniacke et Marshall.--Situation des
finances.--Leur confusion.--Dépenses faites sans
appropriation.--Instructions de lord Bathurst.--Droit de voter les
subsides.--Le juge Foucher accusé.--Le duc de Richmond remplace
Sherbrooke.--Reprise de la question des finances.--Liste civile
augmentée demandée pour la vie du roi.--Elle est refusée.--Le juge
Bedard accusé.--Mort soudaine du duc de Richmond.--Dissolution du
parlement.--Le comte de Dalhousie gouverneur--M. Plessis à Londres.--Ses
entrevues avec lord Bathurst.--Les discussions sur la question des
finances continuent.--M. Papineau nommé au conseil exécutif.--Refus des
subsides.--Division dans le conseil législatif.--Partage des droits de
douane avec le Haut-Canada.
La guerre qui venait de finir avait ralenti l'ardeur des dissensions
entre l'exécutif et la chambre d'assemblée. La paix faite, sir George
Prévost parti, victime de son équité envers les Canadiens plutôt que de
ses fautes, les anciennes discordes menacèrent de recommencer. Le bureau
colonial parut avoir oublié à l'instant même le zèle de la population
pour la défense de la colonie, et il fut presqu'aussitôt question de
l'union des deux Canadas, contre laquelle on la savait complètement
opposée.
Le général Drummond qui vint remplacer temporairement sir George
Prévost, s'occupa des récompenses à donner aux soldats et aux miliciens
qui s'étaient distingués. On songea à les payer en terre, et pour cela
il fallut recourir à un département où on ne pouvait jeter les yeux sans
découvrir les énormes abus qui ne cessaient point de s'y commettre. Les
instructions qu'avait envoyées l'Angleterre sur les représentations du
général Prescott, à la fin du siècle dernier, loin de les avoir fait
cesser, semblaient les avoir accrus malgré les murmures de tout le
monde. On continuait toujours à gorger les favoris de terres. On en
avait tant donné que Drummond manda aux ministres que tous ces octrois
empêchaient d'établir les soldats licenciés et les émigrans sur la
rivière St,-François.[16] Chacun s'était jeté sur cette grande pâture,
et pour la dépecer on s'était réuni en bande. Un M. Young en avait reçu
12,000 acres; un M. Felton en avait eu 14,000 acres pour lui-même et
10,000 pour ses enfans. De 1793 à 1811 plus, de trois millions d'acres
avaient été ainsi donnés à une couple de cents favoris, dont
quelques-uns en eurent jusqu'à 60 et 80,000, comme le gouverneur R.
Shore Milites, qui en prit près de 70,000 pour sa part. Ces monopoleurs
n'avaient aucune intention de mettre eux-mêmes ces terres en valeur.
Comme elles ne coûtaient rien ou presque rien, ils se proposaient de les
laisser dans l'état où elles étaient, jusqu'à ce que l'établissement du
voisinage en eût fait hausser le prix. Un semblant de politique
paraissait voiler ces abus. On bordait, disait-on, les frontières de
loyaux sujets pour empêcher les Canadiens de fraterniser avec les
Américains. «Folle et imbécile politique, s'écriait un membre de la
chambre, M. Andrew Stuart, en 1823; on craint le contact des deux
populations qui ne s'entendent pas, et on met pour barrière des hommes
d'un même sang, d'une même langue et de mêmes moeurs et religion que
l'ennemi!»
[Note 16: Dépêches de Drummond à lord Bathurst, 16 juin 1815.]
Drummond porta encore son attention sur un autre département, celui des
postes. Il y découvrit de tels désordres qu'il demanda la destitution de
M. Heriot qui en était le chef.
Ces diverses perquisitions qui mettaient à nu le défaut de contrôle à
chaque pas, l'occupèrent jusqu'à l'ouverture du parlement en 1816.
Rien de remarquable ne se passa dans les premiers jours de la session,
lorsque M. Loring, le secrétaire du gouverneur, vint remettre à la
chambre un message qui l'informait que les accusations contre les juges
Sowell et Monk étaient repoussées, et que les juges réunis avaient le
droit de faire des règles de pratique pour leurs tribunaux. Le
gouverneur ajoutait «que le prince Régent avait vu avec peine les
procédés de là chambre contre deux hommes qui remplissaient depuis si
longtemps et avec tant d'habileté les plus hautes charges judiciaires;
que cette conduite était d'autant plus regrettable qu'elle tendait à
déprécier aux yeux de la légèreté et de l'ignorance, leur caractère et
leurs services, et à diminuer par là même l'influence qu'ils méritaient
à si juste titre.»
Cette réponse était un triomphe pour les deux juges accusés, et une
insulte à la représentation par les termes dont on se servait pour la
communiquer. Elle fut regardée aussi comme un acte de censure et de
partialité de race d'un très mauvais augure pour l'avenir. Elle détrompa
tous ceux qui s'étaient laissés abuser pendant la guerre par les
ménagemens de sir George Prévost, et détruisit dans beaucoup d'esprits
les espérances que l'administration de ce gouverneur avait fait naître.
La tête de l'hydre de l'oligarchie sembla renaître plus fière et plus
puissante que jamais, après une victoire qui suivait de si près celle
obtenue par le rappel du général Prévost, insulté dans un libelle, avant
son départ, par le solliciteur-général Sewell, frère du juge réintégré.
Le message causa, comme on devait s'y attendre, la plus grande sensation
dans le parlement et dans la ville. La chambre ordonna sur le champ un
appel nominal, et une adresse au prince régent allait être votée,
lorsqu'elle fut soudainement dissoute, suivant l'ordre envoyé de Londres
par anticipation au gouverneur, qui prononça un discours rempli de
reproches. Le bureau colonial qui voulait en imposer en recourant à ce
moyen extrême, se chargeait d'une grande responsabilité pour l'avenir,
car il n'y avait aucune apparence d'un revirement d'opinion parmi le
peuple, chez lequel sa décision avait réveillé l'irritation des temps de
Craig.
Le peuple répondit en réélisant presque tous les mêmes membres. Dans
l'intervalle Drummond fut remplacé par sir John Coape Sherbrooke, homme
plus habile et plus prudent, et qui commença son administration par un
acte de bienfaisance dont on lui sut gré. Des gelées hâtives avaient
détruit les récoltes de la partie inférieure du district de Québec, et
plusieurs paroisses allaient se trouver dans un dénuement presqu'absolu.
Il s'empressa de leur envoyer des vivres, que l'on tira des magasins du
roi, ou qu'il fit acheter sur sa propre responsabilité et les fit
distribuer aux familles menacées de la famine. Cette attention parut
indiquer un coeur qui avait quelque sympathie, et on voulut en tirer un
bon augure.
En prenant les rênes du pouvoir il s'occupa de la question qui avait
fait dissoudre le parlement, et écrivit aux ministres pour leur faire
connaître l'état des esprits et pour demander des instructions sur la
conduite qu'il devait tenir avec la chambre d'assemblée. Il l'informa
que si la dernière dissolution avait été résolue en vue de changer le
caractère de la représentation, elle avait entièrement manqué son but;
qu'elle avait au contraire, augmenté le mal en excitant une grande
irritation parmi les représentans et parmi le peuple; que presque tous
les mêmes membres avaient été réélus, et que là où il y avait eu des
changemens, on avait choisi des hommes encore moins modérés que ceux
qu'ils avaient remplacés.
En Canada une pareille mesure devait dans presque toutes les
circonstances produire plus de mal que de bien. Elle ne pouvait avoir
l'effet qu'elle avait en Angleterre, où le système de la responsabilité
ministérielle obligeait le gouvernement de marcher avec la majorité des
communes.
Le bureau colonial était prêt à braver le ressentiment populaire à tout
hasard; et pour parer à toutes les éventualités, il donna les
instructions nécessaires pour mettre le gouverneur en état de marcher
sans le parlement. Lord Bathurst lui manda[17] que, «si la nouvelle
chambre était animée du même esprit que la dernière, ce serait en vain
qu'on attendît d'elle les appropriations nécessaires, et qu'il lui
envoyât un état des revenus de la couronne, en s'abstenant d'agir sur
l'ordre qu'il lui avait donné de transporter les biens des jésuites aux
syndics de l'institution royale, parce qu'on en aurait besoin pour payer
les dépenses publiques. Il approuvait entièrement sir Gordon Drummond
d'avoir dissous le parlement, et si la nouvelle assemblée conservait le
même esprit de résistance à l'autorité royale, Sherbrooke pouvait en
faire autant. Mais tant qu'il paraîtrait y avoir d'autres moyens de
résister à ses tentatives, il devait éviter de recourir à cette mesure
extrême. «Jusqu'ici, disait-il, le gouvernement a trouvé dans toutes les
occasions ordinaires une ressource constante dans la fermeté et les
dispositions du conseil législatif, et il n'y a aucune raison de douter
qu'il ne continue tant qu'il pourra à contrecarrer les mesures les plus
injudicieuses et les plus violentes de l'assemblée. Il est donc
désirable, pour toutes sortes de raisons, que vous profitiez de son
assistance pour réprimer les actes de cette assemblée que vous pourrez
trouver sujets à objection, au lieu de mettre votre autorité ou celle du
gouvernement en opposition immédiate à celle de la chambre, et ainsi de
lui donner un prétexte pour refuser à la couronne les subsides
nécessaires pour le service de la colonie.»
[Note 17: Dépêche du 31 mai, 1816.]
Tels étaient les moyens qu'on employait pour gouverner. Le juge Sewell
n'avait tant d'influence dans l'administration que parcequ'il était
l'instrument le plus habile du système. Que n'a-t-on pas vu dernièrement
au sujet des rectoreries du Haut-Canada? Voici comme parle un ministre
du gouvernement actuel: «Leur histoire n'est pas un sujet nouveau, car
je me rappelle bien l'étonnement avec lequel le public apprit, après le
départ de sir John Colborne, à la fin de sa triste administration, que
cinquante-sept rectoreries avaient été créées à la face d'une dépêche du
ministre des colonies, dans laquelle il était formellement dit qu'il ne
devait pas en être établi sans le consentement de la législature
coloniale. Je me trompe, cependant, en disant qu'il avait été créé
cinquante-sept rectoreries; car il n'avait été exécuté que trente-six
patentes: les autres avaient été signées en blanc au moment où sir John
Colborne quittait la province. Mais on a su depuis, grâce aux bons
offices de ce ferme ami du Canada, Joseph Hume, que la dépêche à
laquelle je viens de faire allusion, était accompagnée d'une lettre
privée du ministre des colonies enjoignant à sir John Colborne de
procéder avec toute la célérité possible et d'assurer l'établissement
des rectories par toute la province. L'histoire des gouvernemens ne
fournit peut-être pas un autre exemple d'une pareille perfidie et d'un
délit si flagrant.»[18]
[Note 18: Discours du Dr. Rolph, commissaire des terres de la couronne à
ses électeurs en 1861.]