lorsqu'il crut la brèche praticable, il forma ses troupes en trois
colonnes pour attaquer le centre et les deux extrémités à la fois. Il
les mit en mouvement dans la nuit du 14 août. La colonne commandée par
le colonel Fischer et formée des Watteville, atteignit son point
d'attaque deux heures avant le jour, et s'empara des batteries ennemies
malgré un échec inattendu qui jeta le corps qui devait la soutenir dans
le plus grand désordre. Les deux autres colonnes montèrent à l'assaut en
attendant le feu de celle de Fischer, et après une vive résistance
réussirent à pénétrer dans le fort qui était au centre des
retranchemens, par les embrasures du demi bastion. L'ennemi se retira
alors dans un bâtiment en pierre: d'où il continuait à se défendre avec
vigueur contre les canons du bastion retournés contre lui, lorsqu'une
explosion soudaine enveloppa dans une ruine commune tous les soldats du
fort. Au bruit de cette catastrophe une terreur panique s'empara des
trois colonnes assaillantes, qui posèrent les armes ou prirent la fuite
poursuivies par les Américains. Près de 1000 Anglais furent tués,
blessés ou faits prisonniers, tandis que l'ennemi ne perdit pas 80
hommes.
Après ce désastre, Drummond se retira dans ses lignes, où il resta
jusqu'au 17 septembre que les Américains, à la nouvelle de la victoire
remportée par leur flotte sur le lac Champlain et de la retraite du
général Prévost, firent une sortie avec un gros corps de troupes à la
faveur d'un orage et détruisirent les ouvrages avancés des Anglais. La
perte fut encore ici de cinq à six cents hommes de chaque côté, dont la
plus grande partie prisonniers. Après ce nouveau choc, la maladie
commençant à se mettre parmi les troupes, et le général américain Izard
s'avançant de Plattsburgh avec des renforts, Drummond jugea à propos de
lever son camp et de retourner à Chippawa.
C'était dans le moment où la malheureuse, issue de l'expédition de
Plattsburgh, servait de prétexte aux accusations les plus graves contre
Prévost. Ce gouverneur que le parti anglais détestait parcequ'il
paraissait montrer plus d'égards aux Canadiens que ses prédécesseurs,
devait être la cause de tous les malheurs qui arrivaient. Il ne voulait
pas voir dans sa conduite le résultat des instructions qu'il avait
reçues des ministres, pour obtenir d'un peuple, jusque-là presque frappé
d'ostracisme, le sacrifice de son sang et de son argent. Il jugea plus
politique de le croire le seul fauteur de ces égards odieux, et feignit
de le haïr d'autant plus qu'il paraissait malheureux dans ses
entreprises. Forcé de se taire dans le bruit des armes et devant le zèle
des Canadiens qu'il avait toujours représentés comme un peuple peu sûr,
il ne put se retenir plus longtemps, et saisit pour recommencer ses
clameurs l'occasion d'un événement dont il n'était pas la cause.
En effet l'expédition de Plattsburgh avait été entreprise sur l'ordre
des ministres, que l'abdication de Napoléon et la paix européenne
mettaient à même d'employer de plus grandes forces en Amérique. 14,000
hommes de l'armée de Wellington avaient été embarqués en France et
débarqués à Québec dans les mois de juillet et août. Ces troupes avaient
été acheminées aussitôt vers la frontière du lac Champlain et vers le
Haut-Canada. La division envoyée dans le Haut-Canada était commandée par
le général Kempt, excellent officier de la guerre espagnole, et avait
ordre d'attaquer Sackett's Harbor si une occasion favorable se
présentait.
Le commandement de la flottille du lac Champlain fut donné au capitaine
Downie appelé du lac Ontario. Un gros renfort de matelots fut tiré des
deux vaisseaux de guerre qui étaient à Québec pour compléter l'équipage
de cette flottille. L'armée anglaise destinée à agir contre Plattsburgh,
se concentra entre Laprairie et Chambly.
Le général Wilkinson qui commandait l'armée américaine du lac Champlain,
fut remplacé par le général Izard après son échec à Lacolle. Les
événemens d'Europe obligeaient l'ennemi à changer de tactique et à se
renfermer dans la défensive. Il prévoyait déjà la nécessité de faire une
paix prochaine, pour ne pas avoir toute les forées de l'Angleterre sur
les bras. Le général Izard partit dans le mois d'août avec 5000 hommes
pour aller renforcer, à la tête du lac Ontario, l'armée du fort Erié. Il
laissa 1500 soldats seulement à Plattsburgh. C'était inviter les Anglais
à précipiter leur attaque.
Prévost mit son armée en branle. Il traversa la frontière à Odeltown,
occupa Champlain le 3 septembre et le camp retranché abandonné par
l'ennemi sur la rivière Chazy, puis marcha de là en deux colonnes sur
Plattsburgh, repoussant devant lui de nombreux corps de milice. Il
atteignit cette petite ville le 6. Le colonel Bayard avec la moitié du
régiment de Meuron chassa de la partie de Plattsburgh située au nord de
la rivière Saranne les Américains qui se retirèrent sur la rive opposée,
d'où ils se mirent à tirer à boulets rouges et incendièrent plusieurs
maisons. Les Meurons firent un riche butin. La cavalerie américaine qui
était magnifique combattait à pied. On voyait au télescope la longue
file de leurs chevaux attachés au piquet. L'infanterie alla occuper les
hauteurs que couronnaient trois fortes redoutes, des blockaus armés de
grosse artillerie et d'autres ouvrages de campagne. La flottille ennemie
du commodore MacDonough s'éloigna hors de la portée de nos canons. La
flottille anglaise du capitaine Downie suivait à quelque distance le
mouvement du général Prévost.
Ce général fit préparer ses batteries pour l'attaque en attendant
l'approche de Downie, dont la coopération était nécessaire aux troupes
de terre. En arrivant Downie, profitant du vent, engagea à la vue de
toute l'armée qui était sous les armes le combat avec la flottille
ennemie. Mais la frégate qu'il montait s'étant trop avancée se trouva
exposée au feu de deux batteries et d'une frégate américaines. A la
première décharge, Downie fut tué avec plusieurs de ses officiers, sa
frégate s'ensabla et le feu porta la mort sur ses ponts encombrés
d'hommes. La lutte se prolongea ainsi deux heures avec le reste de la
flottille, au bout desquelles le capitaine Pring qui avait pris le
commandement, fut obligé d'amener son pavillon. Les Anglais ne sauvèrent
que sept à huit chaloupes canonnières qui avaient pris la fuite au début
de l'action.
Prévost en voyant Downie engager le combat, avait ouvert le feu de ses
batteries et disposé ses troupes en colonnes pour monter à l'escalade.
Une colonne devait forcer le pont jeté sur la rivière qui traverse
Plattsburgh et attaquer les ouvrages ennemis de front; une autre devait
défiler derrière le camp pour cacher sa marche, traverser la Saranac à
un gué qu'on avait reconnu plus haut, et prendre les ouvrages à revers.
Les colonnes s'ébranlèrent. Bientôt l'on se battit sur terre comme sur
eau. Les chasseurs canadiens étaient à la tête et s'exposèrent sans
nécessité. Les obstacles à vaincre étaient nombreux. Le combat ne
faisait pas de progrès et les assaillans étaient repoussés ou contenus,
lorsque l'armée américaine qui voyait ce qui se passait du sommet de ses
ouvrages, poussa des cris de triomphe à la victoire de MacDonough, qui
parvinrent jusqu'à la colonne du général Robinson. Cette colonne avait
manqué le gué de la rivière et s'était égarée. Robinson inquiet de ce
bruit, envoya au quartier général pour en savoir la cause et demander
des ordres. Prévost voyant l'issue du combat naval et l'inutilité d'un
plus long sacrifice d'hommes, pour s'emparer d'une position qu'il aurait
fallu abandonner après la perte de la flottille, lui fit dire de
revenir.
En effet sans la possession du lac, le but de la campagne était manqué.
Il fit retirer partout les colonnes d'attaque, cesser le feu, et se
prépara à lever son camp pour rentrer en Canada avec toute son armée,
avant que le général Macomb dont les forces augmentaient à chaque
instant par l'arrivée des nombreux renforts que les vaisseaux victorieux
portaient où il était nécessaire, put être en état de l'attaquer
sérieusement dans sa retraite. On disait même déjà que les milices de
Vermont allaient traverser le lac. Si Prévost se fut avancé davantage,
il aurait probablement eu le sort de Burgoyne. Tout le long du lac, les
Américains aidés de leurs chaloupes canonnières, pouvaient détruire ses
troupes, le chemin étant près du rivage et dans un état affreux.
Après avoir envoyé les blessés en avant et fait démonter les batteries,
il ordonna aux troupes de battre en retraite. Elles s'ébranlèrent dans
la nuit au milieu d'une pluie qui n'avait pas cessé depuis le
commencement de la campagne. Le désordre et la confusion se mirent
malheureusement dans leurs rangs. Nombre de blessés et de traînards
tombèrent entre les mains de l'ennemi avec presque toutes les munitions
de guerre et de bouche, la comptabilité générale, les rôles des troupes,
les équipages. La perte fut énorme, parce qu'on avait fait des
préparatifs pour passer l'hiver à Plattsburgh. Elle aurait été bien plus
grande si toute l'armée américaine s'était mise à la poursuite des
Anglais. Plusieurs centaines de soldats désertèrent dès le début de ce
mouvement rétrograde.
Telle fut l'expédition de Plattsburgh. Elle fut dictée par le cabinet de
Londres et eut le succès des plans formés à mille lieues de distance.
L'armée de Prévost était trop faible pour pénétrer bien avant dans les
Etats-Unis et y remporter des avantages réels; elle était trop forte
pour une simple excursion. Au reste la flotte qui devait l'appuyer et
sans laquelle elle ne pouvait agir, était trop faible. C'était une base
que le moindre choc pouvait renverser, et c'est ce qui arriva. Le reste
s'affaissa sous son propre poids. Prévost qui en fut la victime n'en
était que l'instrument. Son malheur fut de s'être montré trop obéissant
à des ordres imprudens.
Cependant tandis que l'on perdait la suprématie du lac Champlain, l'on
reprenait celle du lac Ontario. Un vaisseau de 100 canons venait d'y
être achevé; sir James L. Yeo fit voile de Kingston pour le haut du lac
avec une flotte et des renforts de troupes. Le commodore Chauncey avec
la flotte américaine fut obligé à son tour de se renfermer à Sackett's
Harbor et de laisser triompher les Anglais, qui allaient maintenant
envahir les Etats-Unis de tous les côtés, du côté de l'océan surtout où
leurs déprédations et leurs descentes allaient rappeler les excursions
des Normands sur les côtés des Gaules et de la Bretagne dans le 9e et le
10e siècle.
Tant que la guerre contre Napoléon avait été douteuse, l'Angleterre
s'était bornée suivant son plan, à la défensive en Amérique, pour
fournir à la coalition européenne ses plus grandes forces. Le duc de
Wellington que le ministère consultait sur toutes les opérations
militaires de l'empire, avait recommandé ce système. «Je suis bien aise
de voir, écrivait-il au commencement de 1813, à lord Bathurst, que vous
allez renforcer sir George Prévost; j'espère que les troupes arriveront
à temps, que sir George ne se laissera pas entraîner par l'espérance
d'avantages de peu de conséquence, et qu'il suivra un système défensif
vigoureux. Il peut être sûr qu'il ne sera pas assez fort en hommes ni en
moyens pour se maintenir dans toute conquête qu'il pourrait faire. La
tentative ne ferait que l'affaiblir, et ses pertes augmenteraient
l'ardeur et l'espérance de l'ennemi, si même elles n'étaient pas suivies
de conséquences pires; tandis que par l'autre système, il jettera les
difficultés et les risques sur les Américains, et ils seront très
probablement, défaits.[15]
[Note 15: Gurwood: Wellington's dispatches Vol. X, p. 109.]
Mais la fin de la crise européenne permettait maintenant d'expédier des
renforts en Canada, et d'envoyer des flottes et des troupes pour faire
des débarquemens sur les côtes des Etats-Unis le long de l'Atlantique,
qui les forceraient à retirer leurs troupes des frontières canadiennes
et à faire la paix. Leurs principaux ports furent bloqués depuis la
Nouvelle-Ecosse jusqu'au Mexique. Des corps considérables de troupes
furent mis sur les flottes pour attaquer les principaux centres de la
république. Washington et la Nouvelle-Orléans furent les deux points, au
centre et au sud, où l'on fit agir les plus grandes forces sous les
ordres des généraux Ross et Packenham. Plattsburgh était le point au
nord. Ces entreprises par la manière dont elles étaient distribuées
devaient faire beaucoup de mal à l'ennemi.
La baie de Chesapeake était un des principaux points d'attaque. On avait
déjà fait de fréquentes descentes dans ces parages. Dans le mois d'août
le général Ross débarqua avec 5000 hommes à Benedict et s'avança vers
Washington. Le commodore Harney brûla sa flottille à son approche dans
la rivière Pautuxet, et ayant rallié la milice à ses marins, voulut
arrêter les Anglais à Bladensburg, où il fut culbuté et lui-même fait
prisonnier. Ross continuant son chemin, prit Washington sans coup-férir,
brûla le capitole ainsi que les édifices publics, puis regagna ses
vaisseaux. Dans le même temps une partie de la flotte entrait dans le
fort d'Alexandrie sur la rivière Potomac, et se faisait livrer par les
habitans les vaisseaux et les marchandises qui s'y trouvaient, pour
éviter le pillage et l'incendie de leur ville.
Après son expédition de Washington, le général Ross alla débarquer à
North Point à 14 miles de Baltimore, et marchait sur cette ville
lorsqu'il fut tué dans une escarmouche. Le colonel Brooke le remplaça,
battit le général américain Stricker et s'avança jusqu'aux ouvrages que
les ennemis avaient élevés en face de la ville, pendant que la flotte
qui le suivait bombardait inutilement le fort McHenry. Le lendemain
Brooke voyant les Américains trop bien fortifiés dans leurs lignes pour
être attaqués avec avantage, prit le parti de se retirer. Pendant ce
temps là les escadres qui bloquaient les ports de New-York, New-London
et Boston, enlevaient de nombreux navires et faisaient subir des pertes
immenses au commerce américain.
Les états du Sud n'étaient pas plus exempts que ceux du centre de ces
irruptions dévastatrices. Dans le mois d'août, les Anglais prirent
possession des forts espagnols de Pensacola du consentement des
autorités, et préparèrent une expédition pour s'emparer du fort de
Bowger qui commandait l'entrée de la baie et du havre de la Mobile. Le
général Jackson après des remontrances inutiles au gouverneur espagnol,
marcha sur Pensacola, prit cette ville d'assaut, et força les Anglais
d'évacuer la Floride. C'est à son retour que la Nouvelle-Orléans se
trouva menacée et qu'on se hâta d'armer la milice, de proclamer la loi
martiale et d'élever des fortifications pour protéger la ville.
L'escadre anglaise portant l'armée du général Packenham, destinée à agir
contre elle, entra dans le lac Borgne le 10 décembre et battit ou prit
une escadrille de chaloupes canonnières. Packenham débarqué, livra à son
tour un combat nocturne d'avant-garde, le 22, à trois lieues de la
Nouvelle-Orléans, puis s'avança vers les retranchemens élevés à 4 miles
au-dessous de la ville pour la protéger. Ces retranchemens formés de
balles de coton étaient défendus par 6000 hommes, les meilleurs tireurs
du pays, appuyés de batteries montées sur les points les plus
favorables.
Packenham forma 12,000 soldats en colonnes et se mit en mouvement. Les
colonnes marchèrent à l'assaut avec une parfaite régularité.
Lorsqu'elles furent à portée, les batteries américaines ouvrirent leur
feu sur elles sans les ébranler. Elles se resserraient à chaque vide que
les boulets faisaient dans leurs rangs comme la garde de Napoléon à
Waterloo, et continuaient toujours à avancer. Elles arrivèrent ainsi
sous le feu de la mousqueterie. Six mille fusils se penchèrent alors sur
elles en se réunissant à l'artillerie, et portèrent les ravages et la
mort dans leurs rangs. Les décharges les plus meurtrières se succédaient
avec d'autant plus de précision que les Américains étaient à couvert. En
un instant les colonnes compactes des Anglais furent écrasées. Elles
voulurent en vain conserver leur ordre; les tués et les blessés les
embarrassaient en tombant. Elles chancelèrent et dès lors tout fut
perdu; elles tombèrent dans une confusion effroyable.
Le général Packenham fut tué en cherchant à les rallier. Les généraux
Gibbs et Keene furent blessés, le premier à mort. Le soldat ne voulut
plus écouter la voix des chefs, et toute l'armée prit la fuite en masse
laissant le terrain jonché de cadavres.
Le général Lambert à qui revenait le commandement, incapable d'arrêter
le torrent, le laissa s'écouler vers le camp où les troupes effrayées se
remirent petit à petit de leur trouble. Elles avaient laissé 700 tués et
plus de 1000 blessés sur le champ de bataille. La perte de l'ennemi
n'était que de 7 tués et 6 blessés, différence qui est la condamnation
la plus complète de Packenham en attaquant avec trop de précipitation
des retranchemens dont il ne paraissait pas connaître la force, et qui
justifiait la prudence du général Prévost en ne risquant point une
attaque inutile à Plattsburgh.
Cette victoire qui remplit les Etats-Unis de joie, et quelques exploits
sur mer, précédèrent de peu de temps le rétablissement de la paix. Ces
succès rendirent le cabinet anglais moins exigeant, et permirent aux
Américains de négocier avec plus de dignité, le parti opposé à la guerre
pouvant maintenant lever la tête sans trop blesser l'amour propre
national.
Ce parti embrassait une grande portion du parti fédéral, dont la grande
majorité appartenait aux états de la Nouvelle-Angleterre; à ces états
qui avaient commencé la révolution et conquis l'indépendance. Ces
anciennes provinces de tout temps plus ou moins jalouses des nouvelles,
qui oubliaient souvent ce qu'elles devaient à leurs aînées, n'avaient
point cessé depuis la guerre de se plaindre que le gouvernement général
ne leur accordait point une protection proportionnée à la part qu'elles
payaient des frais de la guerre. L'Angleterre qui connaissait leurs
sentimens, faisait ravager leurs côtes exprès pour leur faire désirer
plus vivement la cessation des hostilités. Vers la fin de 1814 des
délégués nommés par les législatures du Massachusetts, du Connecticut,
de Rhode-Island et par une portion du Vermont et du New Hampshire,
s'assemblèrent en convention à Hartford pour prendre en considération
l'état du pays. Cette convention fut dénoncée dans les termes les plus
sévères par les amis du gouvernement général. Elle fut flétrie comme une
trahison commise au préjudice de la république entière, et comme un
appât aux projets de l'ennemi. Ces querelles agitèrent profondément la
nation et influencèrent beaucoup les résolutions du gouvernement fédéral
pour la paix. Dès le mois d'août les commissaires des deux nations
s'assemblèrent à Gand, en Belgique, pour en discuter les conditions, et
signèrent le 24 décembre un traité fort honorable pour la
Grande-Bretagne. Il stipulait la restitution réciproque de toutes les
conquêtes faites l'un sur l'autre par les deux nations, sauf les îles de
la baie de Passamaquoddy dont la propriété devait rester _in statu quo_,
et abandonnait la question des frontières du Canada et du
Nouveau-Brunswick à la décision des commissaires qui seraient nommés par
les deux gouvernemens. Les Etats-Unis adoptèrent aussi dans le traité
cette disposition si incompatible avec l'esclavage qui règne dans une
grande portion de leur territoire, que comme la traite des esclaves est
inconciliable avec les principes de la justice et de l'humanité, et que
les deux gouvernemens désirent continuer à travailler à son abolition,
ils feront tous leurs efforts pour atteindre un but si désirable. Le
silence fut gardé sur le principe que le pavillon couvre la marchandise
et sur le droit de visite.
Le traité de Gand ne dut pas satisfaire l'amour propre des républicains
américains, car en n'obtenant rien de ce qu'ils avaient voulu acquérir
par la guerre, ils se reconnaissaient incapables de se le faire donner
de force. Leur erreur était d'avoir attendu trop tard pour prendre les
armes. La compagne de Russie devait commencer la décadence de Napoléon,
assurer le triomphe final de l'Europe sur lui, et laisser l'Angleterre
libre d'agir en Amérique. Depuis longtemps l'empereur français pressait
les Américains de prendre les armes. Il savait que depuis leur
révolution, ils convoitaient les provinces anglaises qui le dos au nord
pèsent sur eux de tout leur poids dans toute la largeur du continent.
Mais ils mirent tant de lenteur à se décider, qu'ils s'ébranlèrent au
moment où leur gigantesque allié commençait à pencher vers sa ruine. Le
vrai motif de la guerre était la conquête du Canada, le prétexte le
principe que le pavillon couvre la marchandise et le droit de visite.
Ce prétexte subsiste encore. L'Angleterre fit une faute de ne pas le
faire disparaître; car sa faiblesse en Amérique augmente tous les jours
proportionnellement avec la marche ascendante des Etats-Unis. Deux
choses contribuent à cette faiblesse relative, l'inégalité numérique
croissante de la population et surtout le vice fondamental du
gouvernement colonial, dont le point d'appui est à 1000 lieues de
distance, dans un autre monde, dans un autre monde qui a une
organisation sociale et politique totalement différente, et dont la
population devient de jour en jour plus étrangère d'idées et d'intérêts
à la colonie. Aussi Alison avoue-t-il que le traité de Gand doit-être
regardé plutôt comme une longue trêve que comme une pacification finale.
La question de la frontière du Maine resta indécise avec la propriété
d'un territoire aussi étendu que celui de l'Angleterre. Les Etats-Unis
profitant du levain laissé dans l'esprit des colons canadiens à la suite
des événemens de 1837, insistèrent pour qu'on en finit une bonne fois,
et obtinrent presque tout ce qu'ils demandaient par le traité
d'Ashburton. Le droit de visite fera sans doute renaître les
difficultés, car il est incompatible avec la dignité d'une nation libre,
et encore moins avec les intérêts commerciaux des Etats-Unis dont les
victoires à la fin de la guerre ont satisfait l'amour propre national et
excité l'ambition future. Les triomphes de Plattsburgh et de la
Nouvelle-Orléans ont fait oublier la bataille de Châteauguay et la
retraite de l'armée américaine à la suite des combats perdus dans le
Haut-Canada.
Le traité qui mit fin à la guerre de 1812 fut accueilli avec joie dans
les deux Canadas, mais surtout dans le Haut, où la guerre avait été une
suite d'invasions cruelles et ruineuses pour le pays. Il ne fut pas
moins bien reçu d'une grande partie des Etats-Unis, surtout de ceux qui
bordent la mer. La guerre avait presqu'anéanti le commerce extérieur de
la république, qui s'élevait avant les hostilités à un chiffre énorme.
Ses exportations étaient de 22 millions sterling, et ses importations de
28,000,000, le tout employant 1,300,000 tonneaux de jaugeage. Deux ans
après, en 1814, elles étaient déjà tombées les premières à 1,400,000 et
les dernières à moins de trois millions. Deux ou trois mille vaisseaux
de guerre et de commerce plus ou moins gros avaient été enlèves par les
Anglais, qui malgré les grandes pertes qu'ils avaient faites eux-mêmes,
étaient sûrs de ruiner la marine américaine avant d'épuiser la leur,
dont la force était immensément supérieure. Le trésor de la république
provenant en grande partie de droits de douane, s'était trouvé par là
même épuisé en un instant; il avilit fallu recourir à des impôts directs
et à des emprunts qui s'élevèrent en 1814 à 20 millions et demi de
piastres, somme énorme pour une nation dont la totalité du revenu
montait seulement à 23 millions en temps, ordinaire. Les deux tiers des
marchands étaient devenus insolvables, et les états du Massachusetts, du
Connecticut et de la Nouvelle-Angleterre allaient prendre des mesures
pour demander leur séparation de l'union et une indépendance séparée
lorsque arriva la paix.