et partit pour l'Europe. Le peuple désigne le temps de son
administration du règne de la terreur. Cette appellation contient plus
d'ironie que de vérité. Il ne fit point répandre de sang, et dans ses
emportemens il ne fut que l'instrument de son conseil, qui sut
l'aveugler et le mener suivant ses vues lorsqu'il croyait avoir dans les
membres de ce corps des serviteurs obséquieux et obéissans. Dans le
discours étrange qu'il prononça en prorogeant les chambres, après tout
ce qui s'était passé, il approuva complètement l'assemblée sur la
question des juges, et termina comme s'il avait laissé tous les partis
dans i'union et la concorde, confondus dans un même sentiment d'estime
et de bienveillance, illusion d'une imagination que ne réglait aucun
jugement, et à laquelle il peut avoir ajouté foi avec sincérité car il
n'avait pas au fond un mauvais coeur: sa faiblesse était de vouloir
imiter un grand conquérant qui tenait alors un sceptre absolu dans une
autre partie du monde. Il mourut quelques mois après son retour en
Angleterre. Malgré les adresses de ses partisans à l'occasion de son
départ, et le spectacle de la population anglaise qui ôta les chevaux de
son carrosse et le tira jusqu'au rivage lorsqu'il alla s'embarquer, il
fit des observations amères sur la déception et l'ingratitude des
hommes, qu'il avait éprouvées en Canada plus que partout ailleurs,
observations peu flatteuses de quelque manière qu'on les envisage pour
ceux qui s'attelaient dans le moment même à son char au pied de son
château et qui se faisaient esclaves pour être tyrans.
Pourtant jusqu'au dernier moment de son départ ils l'avaient poursuivi
de leurs approbations et de leurs adresses complimenteuses.
«Nous conserverons, disaient ses partisans de Montréal, une
reconnaissance éternelle pour la conduite habile, constitutionnelle et
tempérée de votre excellence, qui a réussi à calmer une fermentation
qu'avaient excité quelques esprits faux, vains et ambitieux.»
«L'expérience, ajoutaient ceux de Warwick, a confirmé notre vénération
et notre reconnaissance pour celui dont le gouvernement sage et
désintéressé dans un temps orageux et difficile, a sauvé cette province
des maux qui la menaçaient, a fait connaître à la mère-patrie les
ressources de cette colonie, a fait disparaître les jalousies et
succéder aux inquiétudes une parfaite tranquillité.»
«Nous n'hésitons pas, répétaient à leur tour ceux de Québec, à exprimer
le plus profond respect et la plus haute admiration pour les talens
supérieurs, l'énergie, l'impartialité et l'intégrité de conduite qui
distinguèrent d'une manière si éminente l'administration de votre
excellence.»
LIVRE QUATORZIÈME.
CHAPITRE I.
GUERRE DE 1812.
Sir George Prévost; sa politique.--Situation des rapports entre
l'Angleterre et les Etats-Unis.--Premières hostilités sur mer.--Le parti
de la guerre l'emporte à Washington.--La guerre est
déclarée.--L'Angleterre adopte un système défensif.--Forces des
Etats-Unis.--Organisation de la défense du Canada.--Zèle du clergé
catholique.--M. Plessis travaille à faire reconnaître officiellement le
catholicisme par le gouvernement.--Mission secrète de John Henry aux
Etats-Unis et son résultat.--Mouvement des forces américaines,--Le
général Hull envahit le Canada et puis se retire.--Divers escarmouches
et combats.--Le général Brock fait prisonnier le général Hull avec ses
soldats.--Van Rensalaer envahit le Canada,--Combat de Queenston; mort du
général Brock.--Défaite de l'ennemi.--Nouvelle et inutile invasion du
Canada par le général Smith.--Le général Dearborn fait mine d'attaquer
le Bas-Canada, puis se retire.--Evénemens sur mer.--Session du
parlement.--Il élève les droits de douane pour faire face aux dépenses
de la guerre.
Les querelles qui avaient troublé l'administration de Craig et les
manifestations populaires qui s'étaient fait jour par la voie de
l'assemblée, avaient fait une double impression au dehors. Aux
Etats-Unis elles avaient enhardi le parti de la guerre et augmenté ses
espérances; en Angleterre elles avaient porté le gouvernement à regarder
les Canadiens d'une manière plus favorable et à travailler, à adoucir
l'âpreté qui régnait dans les relations entre le gouvernement et les
représentans.
L'incapacité et la violence de Craig avaient été la cause des troubles
récens. Une conduite contraire pouvait ramener le calme dans les
esprits. Le gouverneur de la Nouvelle-Ecosse, Sir George Prévost, ancien
militaire d'origine Suisse, offrait toutes les conditions désirables
dans la circonstance. C'était un homme sage, modéré, qui possédait ce
bon sens et cette impartialité si rares chez les agens métropolitains
depuis quelque temps.
Voyant d'un côté la puissance énorme de l'Angleterre, et de l'autre la
faiblesse de la colonie, ces agens prenaient pour base de leur conduite
la force relative des deux parties, et non l'esprit de la constitution.
Ils voyaient la métropole personnifiée en eux, et se persuadaient que
toutes les oppositions qu'éprouvaient leur volonté, étaient des
oppositions malveillantes et factieuses dirigées contre la suprématie
anglaise. Ce moyen de réfuter les erreurs que leur partialité ou leur
ignorance leur faisait commettre, avait bien l'avantage de mettre leur
responsabilité, leur discrétion, leurs talens à l'abri, mais il
transportait la querelle sur un terrain dangereux pour l'avenir; sur le
terrain de l'alliance entre la colonie et la métropole, de la rébellion
et de l'indépendance.
En prenant les rênes du pouvoir, sir George Prévost travailla à calmer
les esprits et à faire oublier les animosités que les démêlés violens
avec son prédécesseur avaient pu laisser dans les coeurs. Il montra la
plus grande confiance dans la fidélité des Canadiens qu'on ne cessait
point de traiter de rebelles; il s'étudia à prouver en toute occasion
que ces accusations n'avaient laissé aucune impression dans l'esprit de
l'Angleterre ni dans le sien. Il nomma le prisonnier de sir James Craig,
M. Bedard, juge des Trois-Rivières; il fit M. Bourdages, adversaire non
moins ardent de cette administration, colonel de milice, et l'expérience
démontra deux choses; que cette conduite était prudente et sage, et que
le mensonge, la calomnie, la persécution n'avaient point affaibli le
sentiment de la fidélité dans l'âme de ces deux patriotes.
Bientôt la plus grande sympathie s'établit entre lui et le peuple. Le
choix du roi avait été dicté sans doute par la situation dans laquelle
se trouvaient ses rapports avec les Etats-Unis; car on doit remarquer
que la guerre réelle ou imminente avec la république voisine a toujours
assuré aux Canadiens des gouverneurs populaires, et qu'au contraire la
paix au dehors a été généralement le temps des troubles au dedans. En
temps de danger extérieur, toute agression contre les droits des
Canadiens cessait; le danger passé, la voix de l'Angleterre se taisait
et aussitôt la consanguinité de race assurait sa sympathie à ceux qui
voulaient leur anéantissement national, et en attendant leur
asservissement politique. Mais un grand peuple, dit Thierry,[12] ne se
subjugue pas aussi promptement que sembleraient le faire croire les
actes officiels de ceux qui le gouvernent par le droit de la force. La
résurrection de la nation grecque prouve que l'on s'abuse étrangement en
prenant l'histoire des rois ou même des peuples conquérans pour celle de
tout le pays sur lequel ils dominent.» Un peuple plus petit survit
encore longtemps à sa chute.
[Note 12: Histoire de la conquête d'Angleterre.]
En effet pour certains peuples il y a des jours où la providence semble
venir à eux pour ranimer leurs espérances. Les Etats-Unis ont déjà plus
d'une fois arrêté, par leur attitude, l'oppression des Canadiens. Le
drapeau de cette république possède cet avantage qu'en se déployant dans
le ciel, il en impose à la violence et paralyse le bras qui cherche à
effacer un peuple du livre des nations.
La guerre était imminente avec cette puissance. Nous avons exposé dans
le dernier chapitre les causes des difficultés qui s'étaient élevées
entre les deux gouvernemens, et ce que l'on avait fait jusqu'en 1809. A
cette époque, M. Madison remplaçait M. Jefferson, ancien ami et ancien
disciple de Washington, comme président des Etats-Unis. On crut un
moment à un arrangement amical avec l'Angleterre: le ministre de Londres
à Washington annonça que les ordres en conseil qui défendaient tout
commerce avec la France et ses alliés, et qui avaient motivé le décret
de Milan promulgué par Napoléon, qui défendait à son tour tout commerce
avec l'Angleterre et ses colonies, allaient être retirés en ce qui
regardait la république; mais ce ministre ayant été désavoué par son
gouvernement, les rapports entre les deux puissances s'étaient envenimés
depuis lors de plus en plus, surtout après la révocation des décrets
français de 1810, sans que l'Angleterre modifiât les siens. Les
vaisseaux de guerre des deux nations en faisant la police sur les mers,
entravaient de plus en plus le commerce et précipitaient le dénouement.
La frégate, la Présidente, commandée par le commodore Rogers, prit un
sloop de guerre anglais après lui avoir tué beaucoup de monde. Dans le
même temps les Indiens de l'Ouest se montrèrent hostiles, et le général
Harrison ne put les intimider qu'en leur faisant essuyer une sanglante
défaite sur les bords de la Wabash dans l'Indiana. Les ennemis que
l'Angleterre avait dans la république attribuèrent les hostilités des
Indiens aux intrigues de ses agens, et demandèrent à grands cris la
guerre.
Ce parti travaillait depuis longtemps à augmenter ses forces et è
parvenir au pouvoir. Le moment paraissait enfin arrivé où il allait voir
ses espérances couronnées de succès et obtenir la majorité au congrès.
L'Angleterre était dans le tort de la guerre en Espagne, et Napoléon,
qui était maintenant en bonne intelligence avec la république,
s'élançait dans cette campagne de Russie où il devait gagner ou perdre
le sceptre du monde. Animés par les grands événemens, une ardeur toute
militaire n'empara des Américains et le cri aux armes retentit dans une
grande partie du pays. Le congrès s'émut; le capitole retentit des
plaintes et des griefs que l'on reprochait à la dominatrice des mers.
Des discours véhémens excitèrent la lenteur craintive des agriculteurs
et des marchanda; des orateurs et des journaux annoncèrent que la guerre
proclamée, le gouvernement américain n'aurait qu'à ouvrir les bras pour
recevoir le Canada retenu malgré lui sous le joug d'une métropole
européenne, et que les habitans attendaient avec impatience l'heure de
leur délivrance. «Le moment, disait le message du président, M. Madison,
en 1811 au congrès, exige des gardiens des droits nationaux un ensemble
de dispositions plus amples pour les soutenir. Malgré la justice
scrupuleuse, la grande modération et tous les efforts des Etats-Unis
pour substituer aux dangers nombreux que court la paix des deux paya,
nous avons vu que le cabinet anglais non seulement persiste à refuser
toute satisfaction pour nos torts, mais veut encore faire exécuter
jusqu'à nos portes des mesures qui dans les circonstances actuelles ont
le caractère et l'effet de la guerre contre notre commerce légitime. En
présence de cette volonté évidente et inflexible de fouler aux pieds les
droits qu'aucune nation indépendante ne peut abandonner, le congrès
sentira la nécessité d'armer les Etats-Unis pour les mettre dans cette
situation que la crise commande, et pour répondre à l'esprit et aux
espérances de la nation.»
Après avoir mis un embargo sur tous les vaisseaux qui se trouvaient dans
leurs ports, les deux chambres passèrent une loi pour déclarer la guerre
à la Grande-Bretagne. Tous les préparatifs de guerre étaient pour ainsi
dire à faire. Il n'y avait ni armée, ni généraux, ni matériel. Il
fallait tout former et tout organiser avec hâte et précipitation. Malgré
l'enthousiasme apparent, les républicains américains n'avaient point
alors plus qu'aujourd'hui l'ambition des victoires et de la gloire
militaire. Ce grand mobile des peuples européens manque presque
totalement aux peuples du Nouveau-Monde. Ceux-ci n'ont point acquis les
contrées qu'ils occupent par de brillantes victoires; ils ns sont point
venus s'asseoir en conquérans aux foyers d'une civilisation vieillie et
dégénérée. Leurs souvenirs historiques ne consistent ni en conquêtes, ni
en croisades, ni en châteaux forts, ni en chevalerie. Tout ce mouvement,
toute cette pompe guerrière et poétique qui caractérisent la naissance
et la formation des nations modernes de l'Europe, sont des événemens
inconnus à l'Amérique. Le Nouveau-Monde fut découvert et établi au
moment où les formes de la société de l'ancien allaient changer, et où
l'homme qui travaille et l'homme qui souffre, formant la masse des
peuples, allait commencer à s'agiter pour obtenir un gouvernement fondé
sur ses besoins, et qui fût capable de prendre la place d'un
gouvernement militaire caractérisé par la noblesse et la chevalerie.
Le mobile des hommes d'aujourd'hui est un intérêt froid et calculateur.
C'est le seul de la république américaine. La guerre du Canada après la
première ardeur passée, parut une spéculation chanceuse. Aussi craignant
de trop s'aventurer, ce peuple marcha-t-il avec précaution; ce qui fit
de la guerre de 1812 une guerre d'escarmouches où il se cueillit peu de
lauriers des deux côtés. Engagée comme elle l'était en Europe,
l'Angleterre résolut dès l'abord de se tenir sur la défensive, et de
marcher en avant seulement lorsque cela serait nécessaire pour mieux
assurer le système qu'elle avait adopté. C'était le seul du reste
qu'elle pouvait suivre avec les forces qu'elle avait à sa disposition en
Amérique. L'immensité de sa frontière coloniale rendait sa situation
d'autant plus difficile que le St.-Laurent est fermé une partie de
l'année par les glaces, et que la partie de son territoire que baigne
l'océan à la Nouvelle-Ecosse, était séparée du Canada par des forêts et
de vastes territoires inhabités. Le courage des colons eux-mêmes appuyés
des secours qu'elle pourrait leur envoyer, devait former la principale
barrière.
Le gouvernement des Etats-Unis ordonna d'enrôler 25 mille hommes, de
lever 50 mille volontaires, et d'appeler 100 mille miliciens sous les
armes pour la garde des côtes et des frontières. Le général Dearborn,
vieil officier de la révolution, fut nommé commandant en chef des armées
de la république. Mais ces masses d'hommes étaient plus formidables sur
le papier que sur le champ de bataille. Le gouvernement américain
manquait d'expérience pour les faire mouvoir d'une manière dangereuse
pour la sûreté des possessions anglaises, qui n'auraient pu résister à
de pareilles forces si elles avaient été mises en mouvement avec la
sienne et l'unité stratégique de l'Europe. Les 175 mille hommes armés
des Etats-Unis excédaient toute la population male du Canada capable de
porter les armes.
Cependant le Canada de préparait à faire tête à l'orage avec un zèle et
une confiance qui étaient de bon augure. Sir George Prévost en arrivant
à Québec, alla visiter le district de Montréal et la frontière du lac
Champlain; il examina les postes fortifiés et les positions militaires
de la rive droite du St.-Laurent. Partout la population était animée du
meilleur esprit. Il y avait bien eu un instant quelques tergiversations
parmi quelques jeunes membres de la chambre outrée de la conduite de
Craig. Il y avait même eu une réunion secrète à Québec chez M. Lee, où
assistaient MM. Viger, L. J. Papineau, Borgia, et plusieurs autres, pour
délibérer s'il ne conviendrait pas de rester neutres et de laisser au
parti qui dominait le pouvoir oppresseur qui nous gouvernait, à le
défendre comme il pourrait; mais M. Bédard et ses amis s'y étaient
opposés et le projet avait été abandonné.
Le parlement se réunit deux fois en 1812. Le gouverneur lui recommanda
de renouveler les actes nécessaires à la sauve-garde du gouvernement.
C'était demander le renouvellement de la loi miteuse des suspects dont
la dernière administration avait tant abusé. La chambre répondit qu'elle
s'en occuperait. Sir George Prévost s'empressa de répliquer qu'il ne
pouvait s'empêcher de regretter qu'elle eût cru devoir arrêter son
attention sur des procédés antérieurs; qu'il l'engageait à porter ses
soins sur l'état actuel des affaires, que c'était le moyen le plus
efficace de manifester son zèle pour le bien public et d'assurer la
tranquillité de la province. La chambre était bien disposée à accepter
sa parole, mais elle voulait s mettre en garde contre l'avenir; elle fit
plusieurs amendements à la loi dans lesquels elle conféra au gouverneur
seul le pouvoir confié jusque là au conseil exécutif, d'emprisonner les
personnes soupçonnées de trahison, et statua qu'aucun membre des deux
chambres ne pourrait être arrêté, amendemens qui font voir assez dans
quel discrédit étaient tombés les conseillers puisqu'elle prêterait
s'exposer à la tyrannie d'un seul homme étranger au pays.
Le conseil législatif refusa d'admettre l'amendement, qui comportait
trop directement le censure de la conduite de ses principaux membres, et
malgré une conférence entre les deux chambres pour s'entendre, la loi
tomba à la satisfaction de tout le monde. La preuve la plus convaincante
qu'elle n'avait été qu'un moyen d'oppression, c'est qu'on l'effaçait du
livre des statuts à l'entrée de la guerre, c'est-à-dire au moment du
plus grand danger.
La chambre vota ensuite l'argent nécessaire, et passa une loi pour
organiser la défense de la province en levant des soldats et en
organisant et armant la milice. Elle adopta en même temps une résolution
pour repousser lea atteintes faites à sa loyauté par le dernier
gouverneur. Elle déclara qu'il était du au bon caractère des Canadiens
d'adopter quelque mesure pour informer le roi des événemens qui avaient
eu lieu sous l'administration de sir James Craig, et des causes qui les
avaient amenés, afin qu'il pût prendre les précautions nécessaires pour
empêcher à l'avenir le retour de pareils abus.
Elle résolut encore, sur la proposition de M. Lee, de faire une
investigation sur l'état de la province et sur les événemens qui avaient
signalé la dernière administration. Cette proposition fut secondée par
M. L. J. Papineau, qui montrait déjà les talens oratoires de son père;
elle passa presque à l'unanimité, deux membres seulement votant contre.
MM. Lee, Papineau père et fils, Bedard et Viger furent nommés pour
former la commission d'enquête, auxquels on ajouta trois autres membres
avec ordre de tenir leurs procédés secrets; mais ils ne firent jamais
rapport.
Partout maintenant les villes et les campagnes retentiraient du bruit
des armes; les milices s'exerçaient sous la direction de leurs
officiers; la population française était déjà animée de cette ardeur
belliqueuse qui forme un des traits caractéristiques de la race.
Le grand vicaire de l'évêque catholique, M. Roux, adressa un mandement
au peuple, dans lequel il semblait n'avoir pu trouver d'expressions
assez fortes pour convaincre l'Angleterre de sa fidélité et de son
dévouement.
En arrivant en Canada le gouverneur avait travaillé à regagner les
bonnes grâces du clergé, que l'on croyait avoir aliéné par les
tentatives imprudentes de Craig. Il eut des entrevues avec l'évêque, M.
Plessis, qui ne perdit point l'occasion, avec sa présence d'esprit
ordinaire, de profiter de la situation des choses pour faire mettre le
catholicisme sur un bon pied, et pour faire reconnaître pleinement son
existence légale avec tous les droits et privilèges qu'il possède dans
les pays catholiques. Ce fut là le but de toute la vie de ce prélat.
Sir George Prévost en vue de la guerre, où les catholiques devaient
combattre comme les protestans, manifesta à l'évêque le désir de savoir
sur quel pied il serait convenable de mettre à l'avenir les évêques
catholiques du Canada. M. Plessis lui présenta un mémoire,[13] où il lui
exposait ce qu'étaient les évêques canadiens avant la conquête; ce
qu'ils avaient été depuis, et l'état où il serait à désirer qu'ils
fussent à l'avenir pour le plus grand avantage du gouvernement et de la
religion.
[Note 13: Dans le mois de mai 1812.]
Avant la complète ils gouvernaient leur diocèse à l'instar de ceux de
France selon les canons de l'église et les ordonnances du royaume. Ils
avaient un chapitre composé de cinq dignités et de douze chanoines, qui
était sous leur entière juridiction ainsi que tout le clergé séculier et
les communautés religieuses de filles. Ils tenaient leur synode,
érigeaient les paroisses, y proposaient des desservans, les révoquaient,
visitaient les églises, monastères et lieux de piété, rendaient des
ordonnances touchant la discipline et la correction des moeurs,
auxquelles les ecclésiastiques et les laïcs étaient obligés de se
soumettre, se faisaient rendre les comptes des fabriques, ordonnaient
sur le recouvrement et l'emploi de leurs deniers; enfin ils avaient la
direction absolue de toute l'administration ecclésiastique et
religieuse, et rien ne se pouvait faire dans le clergé séculier, dans
les fabriques et dans les monastères sans leur ordre ou leur
approbation. Leur surveillance s'étendait jusque sur les écoles.
Depuis la conquête le gouvernement britannique ayant refusé au Canada de
recevoir un évêque de France, le chapitre chargé de l'administration du
diocèse pendant la vacance du siège épiscopal, s'était considéré comme
revenu aux temps qui avaient précédé les concordats, et où l'évêque
était élu par le clergé de son église et confirmé par le métropolitain
ou par le pape sous le bon plaisir du souverain. Par un acte capitulaire
de 1764 M. Briand, membre du chapitre et l'un des vicaires généraux,
avait été élu évêque de Québec. Malgré les recommandations du gouverneur
Murray, le ministère anglais n'avait point voulu approuver sa
nomination, mais l'avait informé qu'il ne serait point troublé. La cour
de Rome lui avait accordé des bulles et il avait été consacré à Paris en
66. Revenu en Canada, il avait exercé ses fonctions sans trouble après
avoir prêté serment d'allégeance.
Le chapitre de la cathédrale réduit à un petit nombre de membres,
n'ayant plus de revenus suffisans pour subsister, s'était éteint
insensiblement. Sa dernière assemblée capitulaire était du 10 septembre
1773; le dernier chanoine était mort en 1796.
Du consentement de la cour de Rome et de sir Guy Carleton, un coadjuteur
avait été nommé en 72 à l'évêque, qui en avait toujours eu un depuis
pour le remplacer après sa mort ou sa résignation. M. Plessis faisait
ensuite observer à sir George Prévost que les évêques avaient fait et
faisaient encore profession de la loyauté la plus scrupuleuse envers le
gouvernement, et avaient cherché en toute occasion à la graver
profondément dans l'esprit du clergé et du peuple confié à leurs soins.
Comme l'on savait très bien, qu'ils ne prétendaient exercer d'autorité
qu'au spirituel et seulement sur les sujets catholiques de leur diocèse,
on ne leur avait contesté ni leur juridiction, ni leur titre d'évêque
jusqu'à ces dernières années, où des esprits jaloux se couvrant du
spécieux prétexte du zèle pour les intérêts et les prérogatives de la
couronne, avaient commencé à élever des doutes sur l'exercice d'une
autorité toute canonique et inoffensive de sa nature.
Au mois d'avril 1806, un officier de la couronne avait filé dans une des
cours, une requête tendante à troubler cette jouissance, à mettre en
force certains statuts impériaux, fruits malheureux des animosités
religieuses du 16e siècle, à anéantir l'autorité et le titre de l'évêque
catholique, à faire déclarer nulle la seule ordonnance qui eut reconnu
cette autorité, et à prétendre faussement que même avant la conquête,
l'évêque de Québec n'avait pas droit d'ériger de paroisses dans son
diocèse. Ces avancés répétés dans les cours avaient été artificieusement
répandus dans les papiers publics.
L'évêque concluait par demander que lui et ses successeurs fussent
civilement reconnus pour évêques catholiques de Québec ayant sous leur
juridiction épiscopale les catholiques des colonies de l'Amérique
britannique du nord; en attendant que par un accord entre Rome et
l'Angleterre il fût érigé d'autres évêchés catholiques dans ces
contrées, avec tous les droits qu'ils avaient exercés jusqu'à ce jour;
qu'aucune paroisse catholique ne pût être érigée sans l'intervention
préalable de l'évêque; qu'il fût maintenu dans la possession où il était
de proposer aux cures et aux missions catholiques; que la propriété du
palais épiscopal lui fût confirmé et qu'il fût autorisé à acquérir à
l'avenir. Enfin, sans demander une assignation de revenus, il annonçait
que ce serait un avantage pour le gouvernement s'il recevait une
gratification, et si le clergé catholique était représenté dans les
conseils exécutif et législatif par son chef.