C'est peu de jours après que sir James Craig déposa les rênes du pouvoir

et partit pour l'Europe. Le peuple désigne le temps de son

administration du règne de la terreur. Cette appellation contient plus

d'ironie que de vérité. Il ne fit point répandre de sang, et dans ses

emportemens il ne fut que l'instrument de son conseil, qui sut

l'aveugler et le mener suivant ses vues lorsqu'il croyait avoir dans les

membres de ce corps des serviteurs obséquieux et obéissans. Dans le

discours étrange qu'il prononça en prorogeant les chambres, après tout

ce qui s'était passé, il approuva complètement l'assemblée sur la

question des juges, et termina comme s'il avait laissé tous les partis

dans i'union et la concorde, confondus dans un même sentiment d'estime

et de bienveillance, illusion d'une imagination que ne réglait aucun

jugement, et à laquelle il peut avoir ajouté foi avec sincérité car il

n'avait pas au fond un mauvais coeur: sa faiblesse était de vouloir

imiter un grand conquérant qui tenait alors un sceptre absolu dans une

autre partie du monde. Il mourut quelques mois après son retour en

Angleterre. Malgré les adresses de ses partisans à l'occasion de son

départ, et le spectacle de la population anglaise qui ôta les chevaux de

son carrosse et le tira jusqu'au rivage lorsqu'il alla s'embarquer, il

fit des observations amères sur la déception et l'ingratitude des

hommes, qu'il avait éprouvées en Canada plus que partout ailleurs,

observations peu flatteuses de quelque manière qu'on les envisage pour

ceux qui s'attelaient dans le moment même à son char au pied de son

château et qui se faisaient esclaves pour être tyrans.

Pourtant jusqu'au dernier moment de son départ ils l'avaient poursuivi

de leurs approbations et de leurs adresses complimenteuses.

«Nous conserverons, disaient ses partisans de Montréal, une

reconnaissance éternelle pour la conduite habile, constitutionnelle et

tempérée de votre excellence, qui a réussi à calmer une fermentation

qu'avaient excité quelques esprits faux, vains et ambitieux.»

«L'expérience, ajoutaient ceux de Warwick, a confirmé notre vénération

et notre reconnaissance pour celui dont le gouvernement sage et

désintéressé dans un temps orageux et difficile, a sauvé cette province

des maux qui la menaçaient, a fait connaître à la mère-patrie les

ressources de cette colonie, a fait disparaître les jalousies et

succéder aux inquiétudes une parfaite tranquillité.»

«Nous n'hésitons pas, répétaient à leur tour ceux de Québec, à exprimer

le plus profond respect et la plus haute admiration pour les talens

supérieurs, l'énergie, l'impartialité et l'intégrité de conduite qui

distinguèrent d'une manière si éminente l'administration de votre

excellence.»

LIVRE QUATORZIÈME.

CHAPITRE I.

GUERRE DE 1812.

Sir George Prévost; sa politique.--Situation des rapports entre

l'Angleterre et les Etats-Unis.--Premières hostilités sur mer.--Le parti

de la guerre l'emporte à Washington.--La guerre est

déclarée.--L'Angleterre adopte un système défensif.--Forces des

Etats-Unis.--Organisation de la défense du Canada.--Zèle du clergé

catholique.--M. Plessis travaille à faire reconnaître officiellement le

catholicisme par le gouvernement.--Mission secrète de John Henry aux

Etats-Unis et son résultat.--Mouvement des forces américaines,--Le

général Hull envahit le Canada et puis se retire.--Divers escarmouches

et combats.--Le général Brock fait prisonnier le général Hull avec ses

soldats.--Van Rensalaer envahit le Canada,--Combat de Queenston; mort du

général Brock.--Défaite de l'ennemi.--Nouvelle et inutile invasion du

Canada par le général Smith.--Le général Dearborn fait mine d'attaquer

le Bas-Canada, puis se retire.--Evénemens sur mer.--Session du

parlement.--Il élève les droits de douane pour faire face aux dépenses

de la guerre.

Les querelles qui avaient troublé l'administration de Craig et les

manifestations populaires qui s'étaient fait jour par la voie de

l'assemblée, avaient fait une double impression au dehors. Aux

Etats-Unis elles avaient enhardi le parti de la guerre et augmenté ses

espérances; en Angleterre elles avaient porté le gouvernement à regarder

les Canadiens d'une manière plus favorable et à travailler, à adoucir

l'âpreté qui régnait dans les relations entre le gouvernement et les

représentans.

L'incapacité et la violence de Craig avaient été la cause des troubles

récens. Une conduite contraire pouvait ramener le calme dans les

esprits. Le gouverneur de la Nouvelle-Ecosse, Sir George Prévost, ancien

militaire d'origine Suisse, offrait toutes les conditions désirables

dans la circonstance. C'était un homme sage, modéré, qui possédait ce

bon sens et cette impartialité si rares chez les agens métropolitains

depuis quelque temps.

Voyant d'un côté la puissance énorme de l'Angleterre, et de l'autre la

faiblesse de la colonie, ces agens prenaient pour base de leur conduite

la force relative des deux parties, et non l'esprit de la constitution.

Ils voyaient la métropole personnifiée en eux, et se persuadaient que

toutes les oppositions qu'éprouvaient leur volonté, étaient des

oppositions malveillantes et factieuses dirigées contre la suprématie

anglaise. Ce moyen de réfuter les erreurs que leur partialité ou leur

ignorance leur faisait commettre, avait bien l'avantage de mettre leur

responsabilité, leur discrétion, leurs talens à l'abri, mais il

transportait la querelle sur un terrain dangereux pour l'avenir; sur le

terrain de l'alliance entre la colonie et la métropole, de la rébellion

et de l'indépendance.

En prenant les rênes du pouvoir, sir George Prévost travailla à calmer

les esprits et à faire oublier les animosités que les démêlés violens

avec son prédécesseur avaient pu laisser dans les coeurs. Il montra la

plus grande confiance dans la fidélité des Canadiens qu'on ne cessait

point de traiter de rebelles; il s'étudia à prouver en toute occasion

que ces accusations n'avaient laissé aucune impression dans l'esprit de

l'Angleterre ni dans le sien. Il nomma le prisonnier de sir James Craig,

M. Bedard, juge des Trois-Rivières; il fit M. Bourdages, adversaire non

moins ardent de cette administration, colonel de milice, et l'expérience

démontra deux choses; que cette conduite était prudente et sage, et que

le mensonge, la calomnie, la persécution n'avaient point affaibli le

sentiment de la fidélité dans l'âme de ces deux patriotes.

Bientôt la plus grande sympathie s'établit entre lui et le peuple. Le

choix du roi avait été dicté sans doute par la situation dans laquelle

se trouvaient ses rapports avec les Etats-Unis; car on doit remarquer

que la guerre réelle ou imminente avec la république voisine a toujours

assuré aux Canadiens des gouverneurs populaires, et qu'au contraire la

paix au dehors a été généralement le temps des troubles au dedans. En

temps de danger extérieur, toute agression contre les droits des

Canadiens cessait; le danger passé, la voix de l'Angleterre se taisait

et aussitôt la consanguinité de race assurait sa sympathie à ceux qui

voulaient leur anéantissement national, et en attendant leur

asservissement politique. Mais un grand peuple, dit Thierry,[12] ne se

subjugue pas aussi promptement que sembleraient le faire croire les

actes officiels de ceux qui le gouvernent par le droit de la force. La

résurrection de la nation grecque prouve que l'on s'abuse étrangement en

prenant l'histoire des rois ou même des peuples conquérans pour celle de

tout le pays sur lequel ils dominent.» Un peuple plus petit survit

encore longtemps à sa chute.

[Note 12: Histoire de la conquête d'Angleterre.]

En effet pour certains peuples il y a des jours où la providence semble

venir à eux pour ranimer leurs espérances. Les Etats-Unis ont déjà plus

d'une fois arrêté, par leur attitude, l'oppression des Canadiens. Le

drapeau de cette république possède cet avantage qu'en se déployant dans

le ciel, il en impose à la violence et paralyse le bras qui cherche à

effacer un peuple du livre des nations.

La guerre était imminente avec cette puissance. Nous avons exposé dans

le dernier chapitre les causes des difficultés qui s'étaient élevées

entre les deux gouvernemens, et ce que l'on avait fait jusqu'en 1809. A

cette époque, M. Madison remplaçait M. Jefferson, ancien ami et ancien

disciple de Washington, comme président des Etats-Unis. On crut un

moment à un arrangement amical avec l'Angleterre: le ministre de Londres

à Washington annonça que les ordres en conseil qui défendaient tout

commerce avec la France et ses alliés, et qui avaient motivé le décret

de Milan promulgué par Napoléon, qui défendait à son tour tout commerce

avec l'Angleterre et ses colonies, allaient être retirés en ce qui

regardait la république; mais ce ministre ayant été désavoué par son

gouvernement, les rapports entre les deux puissances s'étaient envenimés

depuis lors de plus en plus, surtout après la révocation des décrets

français de 1810, sans que l'Angleterre modifiât les siens. Les

vaisseaux de guerre des deux nations en faisant la police sur les mers,

entravaient de plus en plus le commerce et précipitaient le dénouement.

La frégate, la Présidente, commandée par le commodore Rogers, prit un

sloop de guerre anglais après lui avoir tué beaucoup de monde. Dans le

même temps les Indiens de l'Ouest se montrèrent hostiles, et le général

Harrison ne put les intimider qu'en leur faisant essuyer une sanglante

défaite sur les bords de la Wabash dans l'Indiana. Les ennemis que

l'Angleterre avait dans la république attribuèrent les hostilités des

Indiens aux intrigues de ses agens, et demandèrent à grands cris la

guerre.

Ce parti travaillait depuis longtemps à augmenter ses forces et è

parvenir au pouvoir. Le moment paraissait enfin arrivé où il allait voir

ses espérances couronnées de succès et obtenir la majorité au congrès.

L'Angleterre était dans le tort de la guerre en Espagne, et Napoléon,

qui était maintenant en bonne intelligence avec la république,

s'élançait dans cette campagne de Russie où il devait gagner ou perdre

le sceptre du monde. Animés par les grands événemens, une ardeur toute

militaire n'empara des Américains et le cri aux armes retentit dans une

grande partie du pays. Le congrès s'émut; le capitole retentit des

plaintes et des griefs que l'on reprochait à la dominatrice des mers.

Des discours véhémens excitèrent la lenteur craintive des agriculteurs

et des marchanda; des orateurs et des journaux annoncèrent que la guerre

proclamée, le gouvernement américain n'aurait qu'à ouvrir les bras pour

recevoir le Canada retenu malgré lui sous le joug d'une métropole

européenne, et que les habitans attendaient avec impatience l'heure de

leur délivrance. «Le moment, disait le message du président, M. Madison,

en 1811 au congrès, exige des gardiens des droits nationaux un ensemble

de dispositions plus amples pour les soutenir. Malgré la justice

scrupuleuse, la grande modération et tous les efforts des Etats-Unis

pour substituer aux dangers nombreux que court la paix des deux paya,

nous avons vu que le cabinet anglais non seulement persiste à refuser

toute satisfaction pour nos torts, mais veut encore faire exécuter

jusqu'à nos portes des mesures qui dans les circonstances actuelles ont

le caractère et l'effet de la guerre contre notre commerce légitime. En

présence de cette volonté évidente et inflexible de fouler aux pieds les

droits qu'aucune nation indépendante ne peut abandonner, le congrès

sentira la nécessité d'armer les Etats-Unis pour les mettre dans cette

situation que la crise commande, et pour répondre à l'esprit et aux

espérances de la nation.»

Après avoir mis un embargo sur tous les vaisseaux qui se trouvaient dans

leurs ports, les deux chambres passèrent une loi pour déclarer la guerre

à la Grande-Bretagne. Tous les préparatifs de guerre étaient pour ainsi

dire à faire. Il n'y avait ni armée, ni généraux, ni matériel. Il

fallait tout former et tout organiser avec hâte et précipitation. Malgré

l'enthousiasme apparent, les républicains américains n'avaient point

alors plus qu'aujourd'hui l'ambition des victoires et de la gloire

militaire. Ce grand mobile des peuples européens manque presque

totalement aux peuples du Nouveau-Monde. Ceux-ci n'ont point acquis les

contrées qu'ils occupent par de brillantes victoires; ils ns sont point

venus s'asseoir en conquérans aux foyers d'une civilisation vieillie et

dégénérée. Leurs souvenirs historiques ne consistent ni en conquêtes, ni

en croisades, ni en châteaux forts, ni en chevalerie. Tout ce mouvement,

toute cette pompe guerrière et poétique qui caractérisent la naissance

et la formation des nations modernes de l'Europe, sont des événemens

inconnus à l'Amérique. Le Nouveau-Monde fut découvert et établi au

moment où les formes de la société de l'ancien allaient changer, et où

l'homme qui travaille et l'homme qui souffre, formant la masse des

peuples, allait commencer à s'agiter pour obtenir un gouvernement fondé

sur ses besoins, et qui fût capable de prendre la place d'un

gouvernement militaire caractérisé par la noblesse et la chevalerie.

Le mobile des hommes d'aujourd'hui est un intérêt froid et calculateur.

C'est le seul de la république américaine. La guerre du Canada après la

première ardeur passée, parut une spéculation chanceuse. Aussi craignant

de trop s'aventurer, ce peuple marcha-t-il avec précaution; ce qui fit

de la guerre de 1812 une guerre d'escarmouches où il se cueillit peu de

lauriers des deux côtés. Engagée comme elle l'était en Europe,

l'Angleterre résolut dès l'abord de se tenir sur la défensive, et de

marcher en avant seulement lorsque cela serait nécessaire pour mieux

assurer le système qu'elle avait adopté. C'était le seul du reste

qu'elle pouvait suivre avec les forces qu'elle avait à sa disposition en

Amérique. L'immensité de sa frontière coloniale rendait sa situation

d'autant plus difficile que le St.-Laurent est fermé une partie de

l'année par les glaces, et que la partie de son territoire que baigne

l'océan à la Nouvelle-Ecosse, était séparée du Canada par des forêts et

de vastes territoires inhabités. Le courage des colons eux-mêmes appuyés

des secours qu'elle pourrait leur envoyer, devait former la principale

barrière.

Le gouvernement des Etats-Unis ordonna d'enrôler 25 mille hommes, de

lever 50 mille volontaires, et d'appeler 100 mille miliciens sous les

armes pour la garde des côtes et des frontières. Le général Dearborn,

vieil officier de la révolution, fut nommé commandant en chef des armées

de la république. Mais ces masses d'hommes étaient plus formidables sur

le papier que sur le champ de bataille. Le gouvernement américain

manquait d'expérience pour les faire mouvoir d'une manière dangereuse

pour la sûreté des possessions anglaises, qui n'auraient pu résister à

de pareilles forces si elles avaient été mises en mouvement avec la

sienne et l'unité stratégique de l'Europe. Les 175 mille hommes armés

des Etats-Unis excédaient toute la population male du Canada capable de

porter les armes.

Cependant le Canada de préparait à faire tête à l'orage avec un zèle et

une confiance qui étaient de bon augure. Sir George Prévost en arrivant

à Québec, alla visiter le district de Montréal et la frontière du lac

Champlain; il examina les postes fortifiés et les positions militaires

de la rive droite du St.-Laurent. Partout la population était animée du

meilleur esprit. Il y avait bien eu un instant quelques tergiversations

parmi quelques jeunes membres de la chambre outrée de la conduite de

Craig. Il y avait même eu une réunion secrète à Québec chez M. Lee, où

assistaient MM. Viger, L. J. Papineau, Borgia, et plusieurs autres, pour

délibérer s'il ne conviendrait pas de rester neutres et de laisser au

parti qui dominait le pouvoir oppresseur qui nous gouvernait, à le

défendre comme il pourrait; mais M. Bédard et ses amis s'y étaient

opposés et le projet avait été abandonné.

Le parlement se réunit deux fois en 1812. Le gouverneur lui recommanda

de renouveler les actes nécessaires à la sauve-garde du gouvernement.

C'était demander le renouvellement de la loi miteuse des suspects dont

la dernière administration avait tant abusé. La chambre répondit qu'elle

s'en occuperait. Sir George Prévost s'empressa de répliquer qu'il ne

pouvait s'empêcher de regretter qu'elle eût cru devoir arrêter son

attention sur des procédés antérieurs; qu'il l'engageait à porter ses

soins sur l'état actuel des affaires, que c'était le moyen le plus

efficace de manifester son zèle pour le bien public et d'assurer la

tranquillité de la province. La chambre était bien disposée à accepter

sa parole, mais elle voulait s mettre en garde contre l'avenir; elle fit

plusieurs amendements à la loi dans lesquels elle conféra au gouverneur

seul le pouvoir confié jusque là au conseil exécutif, d'emprisonner les

personnes soupçonnées de trahison, et statua qu'aucun membre des deux

chambres ne pourrait être arrêté, amendemens qui font voir assez dans

quel discrédit étaient tombés les conseillers puisqu'elle prêterait

s'exposer à la tyrannie d'un seul homme étranger au pays.

Le conseil législatif refusa d'admettre l'amendement, qui comportait

trop directement le censure de la conduite de ses principaux membres, et

malgré une conférence entre les deux chambres pour s'entendre, la loi

tomba à la satisfaction de tout le monde. La preuve la plus convaincante

qu'elle n'avait été qu'un moyen d'oppression, c'est qu'on l'effaçait du

livre des statuts à l'entrée de la guerre, c'est-à-dire au moment du

plus grand danger.

La chambre vota ensuite l'argent nécessaire, et passa une loi pour

organiser la défense de la province en levant des soldats et en

organisant et armant la milice. Elle adopta en même temps une résolution

pour repousser lea atteintes faites à sa loyauté par le dernier

gouverneur. Elle déclara qu'il était du au bon caractère des Canadiens

d'adopter quelque mesure pour informer le roi des événemens qui avaient

eu lieu sous l'administration de sir James Craig, et des causes qui les

avaient amenés, afin qu'il pût prendre les précautions nécessaires pour

empêcher à l'avenir le retour de pareils abus.

Elle résolut encore, sur la proposition de M. Lee, de faire une

investigation sur l'état de la province et sur les événemens qui avaient

signalé la dernière administration. Cette proposition fut secondée par

M. L. J. Papineau, qui montrait déjà les talens oratoires de son père;

elle passa presque à l'unanimité, deux membres seulement votant contre.

MM. Lee, Papineau père et fils, Bedard et Viger furent nommés pour

former la commission d'enquête, auxquels on ajouta trois autres membres

avec ordre de tenir leurs procédés secrets; mais ils ne firent jamais

rapport.

Partout maintenant les villes et les campagnes retentiraient du bruit

des armes; les milices s'exerçaient sous la direction de leurs

officiers; la population française était déjà animée de cette ardeur

belliqueuse qui forme un des traits caractéristiques de la race.

Le grand vicaire de l'évêque catholique, M. Roux, adressa un mandement

au peuple, dans lequel il semblait n'avoir pu trouver d'expressions

assez fortes pour convaincre l'Angleterre de sa fidélité et de son

dévouement.

En arrivant en Canada le gouverneur avait travaillé à regagner les

bonnes grâces du clergé, que l'on croyait avoir aliéné par les

tentatives imprudentes de Craig. Il eut des entrevues avec l'évêque, M.

Plessis, qui ne perdit point l'occasion, avec sa présence d'esprit

ordinaire, de profiter de la situation des choses pour faire mettre le

catholicisme sur un bon pied, et pour faire reconnaître pleinement son

existence légale avec tous les droits et privilèges qu'il possède dans

les pays catholiques. Ce fut là le but de toute la vie de ce prélat.

Sir George Prévost en vue de la guerre, où les catholiques devaient

combattre comme les protestans, manifesta à l'évêque le désir de savoir

sur quel pied il serait convenable de mettre à l'avenir les évêques

catholiques du Canada. M. Plessis lui présenta un mémoire,[13] où il lui

exposait ce qu'étaient les évêques canadiens avant la conquête; ce

qu'ils avaient été depuis, et l'état où il serait à désirer qu'ils

fussent à l'avenir pour le plus grand avantage du gouvernement et de la

religion.

[Note 13: Dans le mois de mai 1812.]

Avant la complète ils gouvernaient leur diocèse à l'instar de ceux de

France selon les canons de l'église et les ordonnances du royaume. Ils

avaient un chapitre composé de cinq dignités et de douze chanoines, qui

était sous leur entière juridiction ainsi que tout le clergé séculier et

les communautés religieuses de filles. Ils tenaient leur synode,

érigeaient les paroisses, y proposaient des desservans, les révoquaient,

visitaient les églises, monastères et lieux de piété, rendaient des

ordonnances touchant la discipline et la correction des moeurs,

auxquelles les ecclésiastiques et les laïcs étaient obligés de se

soumettre, se faisaient rendre les comptes des fabriques, ordonnaient

sur le recouvrement et l'emploi de leurs deniers; enfin ils avaient la

direction absolue de toute l'administration ecclésiastique et

religieuse, et rien ne se pouvait faire dans le clergé séculier, dans

les fabriques et dans les monastères sans leur ordre ou leur

approbation. Leur surveillance s'étendait jusque sur les écoles.

Depuis la conquête le gouvernement britannique ayant refusé au Canada de

recevoir un évêque de France, le chapitre chargé de l'administration du

diocèse pendant la vacance du siège épiscopal, s'était considéré comme

revenu aux temps qui avaient précédé les concordats, et où l'évêque

était élu par le clergé de son église et confirmé par le métropolitain

ou par le pape sous le bon plaisir du souverain. Par un acte capitulaire

de 1764 M. Briand, membre du chapitre et l'un des vicaires généraux,

avait été élu évêque de Québec. Malgré les recommandations du gouverneur

Murray, le ministère anglais n'avait point voulu approuver sa

nomination, mais l'avait informé qu'il ne serait point troublé. La cour

de Rome lui avait accordé des bulles et il avait été consacré à Paris en

66. Revenu en Canada, il avait exercé ses fonctions sans trouble après

avoir prêté serment d'allégeance.

Le chapitre de la cathédrale réduit à un petit nombre de membres,

n'ayant plus de revenus suffisans pour subsister, s'était éteint

insensiblement. Sa dernière assemblée capitulaire était du 10 septembre

1773; le dernier chanoine était mort en 1796.

Du consentement de la cour de Rome et de sir Guy Carleton, un coadjuteur

avait été nommé en 72 à l'évêque, qui en avait toujours eu un depuis

pour le remplacer après sa mort ou sa résignation. M. Plessis faisait

ensuite observer à sir George Prévost que les évêques avaient fait et

faisaient encore profession de la loyauté la plus scrupuleuse envers le

gouvernement, et avaient cherché en toute occasion à la graver

profondément dans l'esprit du clergé et du peuple confié à leurs soins.

Comme l'on savait très bien, qu'ils ne prétendaient exercer d'autorité

qu'au spirituel et seulement sur les sujets catholiques de leur diocèse,

on ne leur avait contesté ni leur juridiction, ni leur titre d'évêque

jusqu'à ces dernières années, où des esprits jaloux se couvrant du

spécieux prétexte du zèle pour les intérêts et les prérogatives de la

couronne, avaient commencé à élever des doutes sur l'exercice d'une

autorité toute canonique et inoffensive de sa nature.

Au mois d'avril 1806, un officier de la couronne avait filé dans une des

cours, une requête tendante à troubler cette jouissance, à mettre en

force certains statuts impériaux, fruits malheureux des animosités

religieuses du 16e siècle, à anéantir l'autorité et le titre de l'évêque

catholique, à faire déclarer nulle la seule ordonnance qui eut reconnu

cette autorité, et à prétendre faussement que même avant la conquête,

l'évêque de Québec n'avait pas droit d'ériger de paroisses dans son

diocèse. Ces avancés répétés dans les cours avaient été artificieusement

répandus dans les papiers publics.

L'évêque concluait par demander que lui et ses successeurs fussent

civilement reconnus pour évêques catholiques de Québec ayant sous leur

juridiction épiscopale les catholiques des colonies de l'Amérique

britannique du nord; en attendant que par un accord entre Rome et

l'Angleterre il fût érigé d'autres évêchés catholiques dans ces

contrées, avec tous les droits qu'ils avaient exercés jusqu'à ce jour;

qu'aucune paroisse catholique ne pût être érigée sans l'intervention

préalable de l'évêque; qu'il fût maintenu dans la possession où il était

de proposer aux cures et aux missions catholiques; que la propriété du

palais épiscopal lui fût confirmé et qu'il fût autorisé à acquérir à

l'avenir. Enfin, sans demander une assignation de revenus, il annonçait

que ce serait un avantage pour le gouvernement s'il recevait une

gratification, et si le clergé catholique était représenté dans les

conseils exécutif et législatif par son chef.

Histoire du Canada depuis sa découverte jusqu'à nos jours. Tome IV · 第 7 / 31 段