devant l'opinion publique que le gouvernement avait eu raison dans tout
ce qu'il avait fait, et que les projets des rebelles et des
conspirateurs allaient être dévoilés au grand jour pour appeler sur la
tête des coupables le châtiment qu'ils méritaient. Mais le public
attendit en vain. Le château n'avait rien contre les accusés. Si les
lois avaient été violées, c'est l'exécutif lui-même qui s'était rendu
coupable. Les prisonniers demandèrent leur procès, et l'on recula; ils
demandèrent leur élargissement et les cours esclaves de la volonté de
l'exécutif, refusèrent jusqu'à ce qu'il plut enfin à celui-ci de leur
faire ouvrir les portes de leur prison. La maladie de quelques uns des
accusés fournit un prétexte au bout de quelque temps pour les mettre
dehors les uns après les autres, en leur faisant donner caution de
comparution à première demande pour sauver les apparences. Corbeil ne
fut élargi que pour aller mourir au sein de sa famille d'une maladie
qu'il avait contractée dans son cachot. Bédard, le chef du parti, ne
voulut point profiter de la liberté donnée aux autres; il refusa de
quitter sa prison avant d'avoir subi son procès et mis sa réputation
hors de toute atteinte par le jugement d'un jury. Il resta inflexible
dans sa résolution, protestant sans cesse de l'intégrité de sa conduite
et de ses opinions politiques, et répudiant avec hauteur toute
imputation de déloyauté ou de désaffection envers le gouvernement ou la
personne du souverain. Cette persistance devint bientôt un embarras
grave pour l'exécutif qu'elle compromettait. Sir James Craig lui-même
fut obligé de reconnaître l'estime que méritaient la fermeté et
l'indépendance de sa victime. Le pays n'avait pas été longtemps sans
reconnaître dans ce qui venait de se passer un complot formé par les
fonctionnaires et les intrigans pour perdre la représentation aux yeux
du peuple lui-même et de la métropole. Partout les électeurs soutinrent
leurs mandataires, et presque tous les anciens membres furent réélus à
de vastes majorités ou sans opposition. M. de Bonne la cause première de
ces difficultés ne se présenta point aux suffrages des électeurs. On
rapporte qu'on avait promis de le nommer au conseil législatif et qu'on
ne le fit pas. Quelque temps après il se démit de sa charge de juge.
Les chambres furent convoquées pour le 10 décembre. On avait hâte de
voir de quelle manière le gouverneur allait exposer la situation et
parler des événemens qui venaient d'avoir lieu. Son discours détrompa
tout le monde, et semblait venir d'un homme qui sortait d'un long rêve.
Il ne dit pas un mot de ce qui venait de se passer. Il déclara au
contraire qu'il n'avait jamais douté de la loyauté et du zèle des
différens parlemens qu'il avait convoqués; qu'il espérait trouver les
mêmes principes dans celui-ci et les mêmes dispositions dans ses
délibérations; qu'il le priait de croire qu'il verrait régner l'harmonie
avec une grande satisfaction, parce qu'elle ferait le bonheur du pays et
qu'il s'empresserait de concourir à toute mesure ayant cette fin pour
objet; que la règle de sa conduite était de maintenir un juste équilibre
entre les droits de chaque branche de la législature.
Ce discours parut étrange dans la bouche d'un homme qui prétendait
réunir en lui et le sceptre et le ministère, et qui après les actes de
violence qu'il venait de commettre, violences nécessaires, disait-on,
pour la sûreté du gouvernement contre les attentats d'une rébellion, ne
disait pas un mot des dangers que ce gouvernement avait courus ni des
mesures qu'il avait été obligé de prendre pour les faire échouer.
Nous concourrons, répondit la chambre, avec le plus grand empressement
dans toutes les mesures qui tendront vers la paix, but d'autant plus
difficile à atteindre en cette province que ceux qui l'habitent ont des
idées, des habitudes et des préjugés difficiles à concilier. Nous voyons
avec peine les efforts qui se font pour représenter sous des couleurs
fausses et très éloignées de la vérité, les opinions et les sentimens
des habitans du pays.
Il est difficile de dire si sir J. Craig s'attendait à une allusion
aussi légère aux événemens qui venaient de se passer; mais il devait
croire qu'il en serait fait une si la chambre n'était pas infectée des
doctrines révolutionnaires, dont on l'accusait, parce qu'elle était
tenue par respect pour elle-même et pour se dégager de tous les soupçons
que l'on voulait faire peser sur elle, de repousser les accusations sans
cesse renouvelées par ses ennemis. Elle ne devait pas montrer la moindre
crainte d'entrer en discussion avec l'exécutif sur ce point; elle devait
rechercher au contraire cette discussion parcequ'elle devait savoir que
son silence aurait été aussitôt représenté en Angleterre comme un aveu
de sa culpabilité.
La situation du gouverneur était telle qu'il fallait même à cette
lointaine allusion de la chambre, reconnaître sa faute ou maintenir la
position qu'il avait prise. Il se crut obligé de justifier les violences
commises pour ne pas passer pour s'être abandonné à une vengeance
aveugle et sans but, et par conséquent indigne d'un homme d'état. Ainsi
pressé par ses pensées, l'agent métropolitain ne trouva dans une
intelligence qui d'un jour à l'autre ne pouvait voir la portée de ses
paroles ni de ses actes, que des motifs offensans pour tout le monde.
Il observa que les craintes manifestées par la réponse de l'assemblée
touchant l'exécution de l'acte pour la conservation du gouvernement,
n'étaient pas justifiées par les renseignemens qu'il avait reçus; qu'il
n'y avait que ceux qu'il pouvait affecter qui le redoutaient, et que
leurs clameurs pouvaient avoir trompé la chambre sur leur nombre; mais
que l'acte avait apaisé les craintes du peuple depuis qu'il était en
force; que tout simple et tout dépourvu de lumières qu'était le peuple
il s'en rapportait à son bon sens, qui voyait le gouvernement armé du
pouvoir nécessaire et prêt à l'exercer s'il le fallait pour écraser les
artifices des factieux et combattre les intrigues de la trahison; qu'il
voyait par l'adresse de la chambre qu'il avait été mal compris, que
l'harmonie dont il parlait était celle qui devait exister entre lui et
les deux autres branches de la législature et non celle qui devait
exister dans la masse de la société.
Cette réplique voulait dire qu'il persistait dans une ligne politique
réprouvée par les faits et condamnée par le peuple à la dernière
élection. Mais pour montrer de la bonne fois, il fallait non seulement
faire juger les chefs du peuple, il fallait encore faire juger les
principaux membres de la chambre emprisonnés depuis la dernière session.
M. Bedard toujours en prison demandait qu'on lui fit son procès. Cette
voix sortant des cachots était la condamnation la plus complète de la
réplique du gouverneur. Lui-même reconnaissait qu'il ne pouvait punir le
prisonnier. Il disait à son conseil que son incarcération était
nécessaire pour arrêter le mal dont on était menacé, car le conseil ne
devait pas oublier que la détention de M. Bedard était une mesure de
précaution non de châtiment, et qu'il ne pouvait être puni que suivant
les lois du pays; qu'il l'aurait fait mettre en liberté comme les autres
s'il l'avait démandé. La chambre vota une adresse pour le faire élargir.
Une copie des résolutions fut transmise d'avance au gouverneur, qui
s'attendait à voir arriver la députation d'un moment à l'autre, lorsque
M. Papineau se présenta au château et eut une longue conférence avec
lui. Le gouverneur qui croyait peut-être que le prisonnier commençait à
chanceler dans sa résolution, lui fit part de sa décision finale. Aucune
considération, Monsieur, lui dit-il, ne pourra m'engager à consentir à
la libération de M. Bedard, à la demande de la chambre, soit comme
matière de droit soit comme matière de faveur; et je ne consentirai
maintenant à aucune condition qu'il soit libéré pendant la session
actuelle. Je n'ai aucune hésitation à vous faire connaître les motifs
qui m'ont porté à cette résolution. Je sais que le langage général des
membres a répandu l'idée qui existe partout que la chambre d'assemblée
va ouvrir les portes de la prison de M. Bedard; et cette idée est si
bien établie que l'on n'en a pas le moindre doute dans la province. Le
temps est venu où je crois que la sécurité comme la dignité du
gouvernement, commande impérieusement que le peuple apprenne quelles
sont les vraies limites des droits des diverses parties du gouvernement;
et que ce n'est pas celui de la chambre de gouverner le pays.
Cette réponse était flétrissante pour l'administration de la justice: ce
n'était pas la loi qui régnait puis qu'elle se taisait devant la voix
qui disait: «Je ne consentirai pas qu'il soit mis en liberté.»
Le gouverneur qui voulait forcer M. Bedard à reconnaître l'erreur dans
laquelle il disait qu'il était tombé, et à justifier à la fois par là
les autres arrestations qu'il avait fait faire, avait envoyé son
secrétaire, M. Foy, pour avoir une entrevue avec lui, afin de le sonder.
A la suite de ce tête à tête, le gouverneur apprenant que M. Bedard,
curé de Charlesbourg et frère du prisonnier, était en ville, l'avait
mandé au château pour le charger de faire part à son frère des motifs de
son emprisonnement, et l'informer que le gouvernement n'avait en vue que
sa sécurité et la tranquillité publique; que s'il voulait reconnaître sa
faute, il prendrait sa parole comme une garantie suffisante, et qu'il
proposerait aussitôt à son conseil de le faire mettre en liberté. Le
représentant détenu répondit en termes respectueux mais positifs, qu'il
ne pouvait admettre une faute dont il ne se croyait pas coupable, parole
digne de toute la vie politique de ce noble citoyen.
M. Papineau cependant, malgré le langage décidé du gouverneur, avait pu
découvrir que M. Bedard serait rendu à la liberté après la session, et
qu'il ne résulterait aucun bien de la persistance de la chambre dans les
démarches qu'elle avait commencées. L'ajournement de cette affaire fut
en conséquence proposé et agréé après quelques discussions.
Le reste de la session se passa avec assez d'unanimité. La fameuse loi
pour l'exclusion des juges de la chambre fut adoptée et reçut la
sanction royale. L'Angleterre avait fait connaître ses intentions. Le
conseil législatif avait aussitôt abandonné son opposition et s'était
incliné devant ses ordres. En prorogeant les chambres le gouverneur leur
dit: «Parmi les actes auxquels je viens de donner l'assentiment du roi,
il y en a un que j'ai vu avec satisfaction, c'est l'acte pour
disqualifier les juges de siéger à la chambre d'assemblée. Non seulement
je crois la mesure bonne en elle-même, mais j'en considère la passation
comme une renonciation complète d'un principe erroné, qui m'a mis pour
le suivre dans la nécessité de dissoudre le dernier parlement.
«Maintenant, messieurs, je n'ai plus qu'à vous recommander comme vous
l'avez fait observer vous-mêmes au commencement de la session,
d'employer tous vos efforts pour faire disparaître toute défiance et
toute animosité parmi vous. Tant qu'il y en aura, elles paralyseront
tout ce que l'on entreprendra pour le bien public. Il ne peut y avoir
aucun obstacle à cette union. Il n'existe aucunes dissensions
religieuses: l'intolérance n'est point la disposition des temps actuels;
vivant sous un seul gouvernement, jouissant également de sa protection
sous ses soins fructifians dans des rapports mutuels de bienveillance et
de bonté, l'on trouverait tout le reste idéal. Je suis sérieux en vous
donnant cet avis, messieurs. C'est probablement le dernier leg d'un
homme qui vous veut du bien sincèrement, d'un homme qui, s'il vit assez
pour atteindre la présence de son souverain, se présentera avec la
certitude glorieuse d'obtenir son approbation...»
De la colère et de la violence sir James Craig était passé presque sans
transition à un état de calme et de bienveillance qui annonçait un
changement dans la politique de la métropole, que la loi des juges avait
déjà fait prévoir; et on espéra un meilleur avenir.
Peu de temps après M. Bedard fut remis en liberté. En informant son
conseil de ce qui avait eu lieu au sujet de ce chef du parti canadien,
le gouverneur ajouta qu'il avait jugé nécessaire de s'abstenir de
prendre des mesures pour son élargissement jusqu'à ce que tous les
membres fussent rendus chez eux, afin qu'il fut impossible par aucune
fausse interprétation de l'attribuer à l'intervention de la chambre; et
maintenant qu'ils étaient de retour, il le priait de voir s'il ne serait
pas temps de mettre fin à sa détention.
Cette prière était un ordre. Le motif qu'il donna de ne pas l'avoir fait
plutôt renferme l'esprit de son administration et la condamnation la
plus complète de sa politique. L'exécutif qui persiste dans un acte
injuste de peur de paraître céder aux représentans du peuple dans un
gouvernement constitutionnel, montre une ignorance complète des
principes de ce gouvernement, et s'il se met dans le cas de ne pouvoir
éviter une pareille alternative, une incapacité qui en est la plus
grande condamnation. M. Bedard élargi disait à ses électeurs du comté de
Surrey: «Le passé ne doit pas nous décourager, ni diminuer notre
admiration pour notre constitution. Toute autre forme de gouvernement
serait sujette aux mêmes inconvéniens et à de bien plus grands encore;
ce que celle-ci a de particulier, c'est qu'elle fournit les moyens d'y
remédier.
«Toutes les difficultés que nous avions déjà éprouvées n'avaient servi
qu'à nous faire apercevoir les avantages de notre constitution. Ce
chef-d'oeuvre ne peut être connu que par l'expérience. Il faut sentir
une bonne fois les inconvéniens qui peuvent résulter du défaut d'emploi
de chacun de ses ressorts, pour être bien en état d'en sentir l'utilité.
Il faut d'ailleurs acheter de si grands avantages par quelques
sacrifices...»
Tel était le langage de ce patriote en sortant des cachots de l'agent de
l'Angleterre.--Ce n'était ni un langage imposé ni un langage de
vengeance, c'était un langage de conviction.
Craig qui avait une manière à lui de gouverner, n'avait pas seulement
cherché à dominer le parlement, il avait voulu aussi mettre à ses pieds
le clergé. Il s'était persuadé qu'il pourrait conduire tout à sa guise
par la violence et l'intimidation, et comme il avait imposé sa volonté
dans les choses politiques, il croyait pouvoir aussi corrompre et
intimider l'évêque catholique, mettre son clergé dans la dépendance de
gouvernement, en lui faisant abandonner pour se l'arroger ensuite la
nomination des curés. La soumission de M. Plessis qui avait été jusqu'à
lire ses proclamations et faire des allocutions politiques en chaire,
lui avait fait croire qu'il ferait de ce prélat ce qu'il voudrait; mais
il fut trompé. L'évêque n'avait cédé en politique que pour acquérir et
non pour perdre en religion. Il y eut trois entrevues au château St.
Louis entre ces deux hommes, dans les mois de mai et de juin 1811, dont
l'une dura près de deux heures, dans lesquelles le gouverneur put se
convaincre que le clergé serait aussi ferme pour défendre ses droits que
la chambre d'assemblée.
Nous avons vu les efforts qui ont été faits en différens temps depuis la
conquête pour abattre l'église catholique et implanter le protestantisme
à sa place. Nous avons fait remarquer que la révolution américaine sauva
le catholicisme en Canada, ou pour parler plus exactement, l'empêcha
d'être persécuté, car on ne l'aurait pas plus éteint en Canada qu'en
Irlande. On peut ajouter que la dispersion du clergé français par le
régime de la terreur en 1793 contribua beaucoup à apaiser aussi à
Londres les préjugés contre l'église romaine; et que le contrecoup fut
assez sensible en Canada pour y laisser permettre, l'entrée des prêtres,
sujets des Bourbons, qui en étaient spécialement exclus avant la
révolution.[11]
[Note 11: La révolution française si déplorable en elle-même, écrivait
l'évêque de Québec, M. Hubert, à l'évêque de Léon à Londres, assure en
ce moment trois grands avantages au Canada, relui de donner retraite à
d'illustres exilés, celui de se procurer de nouveaux colons et celui
d'avoir des zélés ministres....
Les émigrés français ont éprouvé d'une manière bien consolante les
effets de la générosité anglaise. Ceux qui viendront en Canada ne
doivent pas naturellement s'attendre à de puissants secours pécuniaires.
Mais les deux provinces leur offrent de toutes parts des ressources.
Par rapport aux ecclésiastiques dont il parait que le gouvernement veut
bien favoriser la transmigration en ce pays, voici, Monsgr. ce que je
puis avoir l'honneur de vous répondre pour le moment.... Il n'y a dans
toute l'étendue du diocèse de Québec qu'environ 140 prêtres. Ce nombre
est évidemment trop petit pour faire face à près de 150,000 catholiques
que l'on y compte....
Le clergé de ce diocèse secondera ma manière de penser en tout ee qui
dépendra de lui et, du côté du gouvernement, j'aperçois les intentions
les plus favorables....]
Mais au commencement de ce siècle, on chercha à revenir sur ses pas ou
plutôt à soumettre l'église à la volonté du bureau colonial, pour en
faire un instrument politique, en asservissant l'autel au trône. En 1803
le gouvernement fit connaître à l'évêque son intention de revendiquer
auprès de la cour de Rome, le privilège accordé aux rois de France par
les concordats de nommer aux cures et d'accorder à cette condition à
l'évêque un établissement solide et une reconnaissance complète; mais M.
Denaut jugea cette transaction trop dangereuse pour être acceptée dans
des circonstances ordinaires.
Il était même tellement opposé à cette mesure qui aurait asservi
l'église du Canada à un gouvernement protestant, que dans l'événement où
le roi aurait imposé ce régime, il était décidé à faire d'abord des
représentations avec le clergé et le peuple, puis d'avoir recours au St.
siège, si le premier moyen ne réussissait pas.
En 1811, le gouvernement y revenait. «Vous êtes dans une situation
désagréable dit le gouverneur à M. Plessis, je désirerais qu'elle put
s'améliorer. Vous ne tenez pas le rang qui conviendrait à votre place,
et je ne puis vous reconnaître en votre qualité d'évêque; mais il ne
dépend que de vous d'être reconnu et autorisé dans vos fonctions
extérieures par une commission du roi.» Il avait déjà été question de
cela en 1805. Le changement arrivé dans le ministère avait empêché la
poursuite de cette affaire. M. Plessis avait alors discuté plusieurs
points avec sir Robert S. Milnes, le procureur-général Sewell et M.
Grant, et s'était trouvé fort éloigné d'eux, entre autres sur la
nomination aux cures qu'ils voulaient attribuer à la couronne. Sir James
Craig voulait revenir sur cette affaire, et soutenir que cette
nomination était une des prérogatives royales que le roi ne céderait
jamais. M. Plessis maintint que la collation, la juridiction et
l'institution canonique ou le pouvoir donné à un prêtre de gouverner
spirituellement son troupeau, de lui annoncer la parole de Dieu, de lui
administrer les sacremens, ne pouvaient venir que de l'église seule; que
le roi pourrait bien investir du temporel, mais non du spirituel; que du
reste l'introduction de l'ordre de chose qu'on proposait serait capable
de mettra la province en feu.
«Une personne, lui dit le gouverneur, qui connaît très bien et depuis
longtemps le pays, m'assure que la religion s'y perd sensiblement.»
«Je ne crains pas d'affirmer, répondit aussitôt le prélat, que je
connais encore mieux le peuple canadien. Or d'après mes connaissances,
je crois ce peuple très attaché à sa religion et très peu disposé à
souffrir que l'on y donne atteinte. Il n'y a point d'article dont il
soit aussi jaloux. Ce qu'il y a de très certain, observa alors Craig,
c'est que jusqu'à présent ce pays a été gouverné d'une manière bien
opposée à l'esprit de la constitution d'Angleterre. Nous laissons faire
ici quantité de choses que l'on ne souffrirait dans aucune autre partie
des domaines britanniques. Le gouvernement pourrait me faire mon procès
sur plusieurs articles sur lesquels il est démontré que je ne remplis
pas ses intentions. Tant que la province a été de peu de conséquence, on
a laissé subsister tout cela. Mais enfin elle prend de l'importance, sa
population, ses productions, son commerce lui donnent une considération
qu'elle n'a jamais eue. Il est temps qu'elle soit mise sur le même pied
que les autres parties de l'empire.. IL est de la gloire de l'empire que
la prérogative royale soit exercée partout... Un curé mal choisi
pourrait nuire beaucoup au gouvernement.» Le gouverneur voulut ensuite
prendre l'évêque par l'intérêt et par l'ambition: Les curés n'ont pas
droit de poursuivre pour leur dîme, et vous même quel maigre revenu
avez-vous? Les revenus, dit M. Plessis, sont la dernière chose qu'un
ecclésiastique doive rechercher; le clergé catholique a souvent prouvé
qu'il savait faire des sacrifices en ce genre... Quelque pauvre et
précaire que soit ma situation, j'aimerais mieux qu'elle le fut encore
plus que de donner lieu à mes diocésains de dire que j'ai vendu mon
épiscopat. Sir James Craig s'obstinait. La religion est l'oeuvre de
Dieu, répliqua l'évêque. J'espère qu'il la soutiendra dans ce pays... Le
gouvernement a laissé mes prédécesseurs depuis la conquête diriger leur
église en toute liberté. Ils ont trouvé dans cette conduite un motif de
plus de se montrer zélés pour les intérêts de l'Angleterre. J'ai suivi
en cela leurs traces. Pour m'être prononcé hautement de vive voix et par
écrit dans le même sens, je me suis mis à dos une partie de mes
compatriotes. Le gouvernement est juste; s'il veut maltraiter les
évêques de ce pays, j'espère qu'il ne commencera pas par moi... Les
préjugés de l'Angleterre, observait-il encore, contre les catholiques se
dissipaient, elle s'était adoucie contre les siens et ceux d'Irlande;
que de choses défendues par les statuts d'Edouard VI, d'Elizabeth et de
quelques règnes suivans, et qui se font maintenant en toute liberté. Que
n'a-t-on pas dit dans les deux chambres du parlement en 1805, en faveur
des catholiques d'Irlande lorsqu'on y agita leur émancipation?...
aurait-on osé parler avec cette force et cette hardiesse il y a 100 ans?
Quant à la suprématie spirituelle, je veux dire à la qualité de chef de
l'église qu'il a plu au parlement d'Angleterre d'attribuer au roi, il
est très certain qu'aucun membre de l'église catholique ne la peut
admettre.
Nous ne reconnaissons point, l'église catholique, dit en terminant
l'entrevue le gouverneur, aux yeux duquel la nomination aux cures était
un moyen puissant de saper la foi du peuple, et d'amener insensiblement
son apostasie en choisissant ses pasteurs. Mais le siècle n'était pas
propre au succès d'une pareille oeuvre. Loin de chercher à implanter une
nouvelle foi, les gouvernemens ont assez à faire pour maintenir
l'ancienne, outre qu'il y a plus qu'il ne faut d'autres germes de
révolution pour les occuper.