A neuf heures, une fusée s'élança dans l'air, et la fête s'arrêta. C'était
le signal du feu d'artifice, qui se tire devant le palais Butera.
Le prince de Butera est un des grands seigneurs du dernier siècle qui ont
laissé le plus de souvenirs populaires en Sicile, où, comme partout, les
grands seigneurs commencent à s'en aller.
Le feu d'artifice tiré, il y eut scission entre les promeneurs; les uns
restèrent sur la Marine, les autres tirèrent vers la Flora. Nous fûmes de
ces derniers, et au bout de cinq minutes nous étions à la porte de cette
promenade, qui passe pour un des plus beaux jardins botaniques du monde.
Elle était magnifiquement illuminée, des lanternes de mille couleurs
pendaient aux branches des arbres, et dans les carrefours étaient des
orchestres publics, où dansaient la bourgeoisie et le peuple. Au détour
d'une allée, le baron me serra le bras; une jeune femme et un homme encore
jeune passaient près de nous. La femme était la petite bourgeoise avec
laquelle il avait philosophé la veille; son cavalier était l'homme à la
robe de chambre qu'il avait vu dans le cabinet. Ni l'un ni l'autre ne
firent mine de le reconnaître, ils avaient l'air de s'adorer.
Nous restâmes à la Flora jusqu'à dix heures; à dix heures les portes de la
cathédrale s'ouvrent pour laisser sortir des confréries, des corporations,
des châsses de saints, des reliques de saintes, qui se font des visites
les uns aux autres. Nous n'avions garde de manquer ce spectacle: nous nous
acheminâmes donc vers la cathédrale, où nous arrivâmes à grand-peine à
cause de la foule.
C'est un magnifique édifice du XIIe siècle, d'architecture moitié normande,
moitié sarrasine, plein de ravissants détails d'un fini miraculeux, et tout
découpé, tout dentelé, tout festonné comme une broderie de marbre; les
portes en étaient ouvertes à tout le monde, et le choeur, illuminé du haut
en bas par des lustres pendus au plafond et superposés les uns aux autres,
jetait une lumière à éblouir: je n'ai nulle part rien vu de pareil. Nous en
fîmes trois ou quatre fois le tour, nous arrêtant de temps en temps pour
compter les quatre-vingts colonnes de granit oriental qui soutiennent la
voûte, et les tombeaux de marbre et de porphyre où dorment quelques-uns des
anciens souverains de la Sicile [Note: Ces tombeaux sont ceux du roi Roger
et de Constance, impératrice et reine; de Frédéric II et de la reine
Constance, sa femme; de Pierre II d'Aragon et de l'empereur Henri VI. En
1784, on ouvrit ces divers monuments pour y constater la présence des
ossements royaux qu'ils devaient renfermer. Le corps de Henri, revêtu de
ses ornements impériaux et d'un costume brodé d'or était parfaitement
intact et à peine défiguré.]. Une heure et demie s'écoula dans cette
investigation; puis, comme minuit allait sonner, nous remontâmes dans notre
voiture, et nous nous fîmes conduire au Corso, qui commence à minuit, et
qui se tient dans la rue del Cassaro.
C'est la plus belle rue de Palerme, qu'elle traverse dans toute sa
longueur, ce qui fait qu'elle peut bien avoir une demi-lieue d'une
extrémité à l'autre. Lorsque les émirs se fixèrent à Palerme, ils
choisirent pour leur résidence un vieux château situé à l'extrémité
orientale, qu'ils fortifièrent, et auquel ils donnèrent le nom de _el
Cassaer_; de là, la dénomination moderne de _Cassaro_. Elle s'appelle
aussi, à l'instar de la rue fashionable de Naples, la rue de Tolède.
Cette rue est coupée en croix par une autre rue, ouvrage du vice-roi
Macheda, qui lui a donné son nom, qu'elle a perdu depuis pour prendre celui
de Strada-Nova. Au point où les deux rues se croisent, elles forment une
place dont les quatre faces sont occupées par quatre palais pareils, ornés
des statues des vice-rois.
Qu'on se figure cette immense rue del Cassaro, illuminée d'un bout à
l'autre, non pas aux fenêtres, mais sur ces portiques et ces pyramides
de bois que j'avais déjà remarqués dans la journée; peuplée d'un bout à
l'autre des carrosses de tous les princes, ducs, marquis, comtes et barons
dont la ville abonde: dans ces carrosses, les plus belles femmes de Palerme
sous leurs habits de grand gala; de chaque côté de la rue, deux épaisses
haies de peuple, cachant sous la toilette des dimanches les haillons
quotidiens; du monde à tous les balcons, des drapeaux à toutes les
fenêtres, une musique invisible partout, et on aura une idée de ce que
c'est que le Corso nocturne de sainte Rosalie.
Ce fut pendant de pareilles fêtes qu'éclata la révolution de 1820. Le
prince de la Cattolica voulut la réprimer, et fit marcher contre le peuple
quelques régiments napolitains qui formaient la garnison de Palerme. Mais
le peuple se rua sur eux et, avant qu'ils eussent eu le temps de faire une
seconde décharge, ils les avait culbutés, désarmés, dispersés, anéantis.
Alors les insurgés se répandirent dans la ville en criant: Mort au prince
de la Cattolica! A ces cris, le prince se réfugia à trois lieues de
Palerme, chez un de ses amis qui avait une villa à la Bagherie; mais le
peuple l'y poursuivit. Le prince, traqué de chambre en chambre, se glissa
entre deux matelas. Le peuple entra dans la chambre où il était, le chercha
de tous côtés, et sortit sans l'avoir vu. Alors, le prince de la Cattolica,
n'entendant plus aucun bruit, et croyant être seul, se hasarda à sortir de
sa retraite, mais un enfant, qui était caché derrière une porte, le vit,
rappela les assassins, et le prince fut massacré.
C'était, comme le prince de Butera, un des grands seigneurs de Palerme,
mais il était loin d'être populaire et aimé comme celui-ci: tous deux
étaient ruinés par les prodigalités sans nom que tous deux avaient faites;
mais le prince de Butera ne s'en aperçut jamais, et très probablement
mourut sans s'en douter, car ses fermiers, d'un accord unanime,
continuèrent de lui payer une énorme redevance et quand, malgré cette
énorme redevance, l'intendant du prince leur écrivait ces seules paroles:
«Le prince manque d'argent», les caisses se remplissaient comme par
miracle, ces braves gens vendant dans cette circonstance jusqu'à leurs
joyaux de mariage. Le prince de la Cattolica, tout au contraire, était
toujours aux prises avec ses créanciers: de sorte qu'à la suite d'une fête
magnifique qu'il venait de donner à la cour, le roi Ferdinand, voyant
qu'il ne savait où donner de la tête, lui accorda, par ordonnance royale,
quatre-vingts années pour payer ses dettes. Muni de cette ordonnance, le
prince de la Cattolica envoya promener ses créanciers.
Comme le prince de Butera était mort depuis quelques années, il ne fallut
rien moins que le vieux prince de Paterno, l'homme le plus populaire de la
Sicile après lui, pour apaiser les esprits et arrêter les massacres. Bien
plus, comme le général Pepe et ses troupes s'étaient présentés, au nom du
gouvernement provisoire, pour entrer à Palerme, le prince fit tant que, de
part et d'autre, il obtint qu'un traité serait signé. Les Palermitains,
pour conserver à cet acte la forme d'un traité, et afin qu'il ne pût jamais
passer pour une capitulation, exigèrent que le traité fût rédigé et signé
hors de l'île. En effet, les conditions furent discutées, arrêtées et
signées sur un vaisseau américain à l'ancre dans le port. Un des articles
portait que les Napolitains entreraient sans battre le tambour. A la porte
de la ville, le tambour-major, comme par habitude, fit le signe ordinaire,
et aussitôt la marche commença; en même temps, un homme du peuple qui se
trouvait là, se jeta sur le tambour le plus proche de lui et creva sa
caisse d'un coup de couteau. On voulut arrêter cet homme, mais en un
instant la ville entière fut prête à se soulever de nouveau. Le général
Pepe ordonna aussitôt de remettre les baguettes au ceinturon, et l'article
composé par les Palermitains eut, moins cette infraction de quelques
secondes, son entière exécution.
Mais le traité ne tarda pas à être violé, non seulement dans un de ses
articles, mais dans toutes ses parties; d'abord le parlement napolitain
refusa de le ratifier, puis bientôt, les Autrichiens étant rentrés à
Naples, le cardinal Gravina fut nommé lieutenant général du roi en Sicile,
et, le 5 avril 1821, publia un décret qui annulait tout ce qui s'était
passé depuis que le prince héréditaire avait quitté l'île; alors les
extorsions commencèrent pour ne plus s'arrêter, et l'on vit des choses
étranges. Nous citerons deux ou trois exemples qui donneront une idée de la
façon dont les impôts sont établis et perçus en Sicile.
La ville de Messine avait un droit sur les contributions communales, et
sur ce revenu elle payait un excédent de contributions foncières; le roi
s'empara de ce droit, et exigea que la ville continuât de payer l'excédent,
quoiqu'elle n'eût plus la propriété.
Le prince de Villa-Franca avait une terre qu'il avait mise en rizière, et
qui, rapportant 6 000 onces (72 000 francs à peu près), avait été taxée sur
ce revenu: le gouvernement s'aperçut que les irrigations que l'on faisait
pour cette culture étaient nuisibles à la santé des habitants; il fit
défense au prince de Villa-Franca de continuer cette exploitation; le
prince obéit, mit sa terre en froment et en coton mais, comme cette
exploitation est moins lucrative que l'autre, le revenu de la terre tomba
de 72 000 francs à 6 000. Le prince de Villa-Franca continue de payer
le même impôt, 900 onces, c'est-à-dire 3 000 francs de plus que ne lui
rapporte la terre.
En 1851, des nuées de sauterelles s'abattirent sur la Sicile, les
propriétaires voulurent se réunir pour les détruire; mais les réunions
d'individus au-dessus d'un certain nombre étant défendues, le roi fit
savoir qu'il se chargeait, moyennant un impôt qu'il établissait, de la
destruction des sauterelles. Malgré les réclamations, l'impôt fut établi.
Le roi ne détruisit pas les sauterelles, qui disparurent toutes seules
après avoir dévoré les récoltes, et l'impôt resta.
Ce sont ces exactions dont nous venons de raconter les moindres qui
ont produit cette haine profonde qui existe entre les Siciliens et les
Napolitains, haine qui surpasse celle de l'Irlande et de l'Angleterre,
celle de la Belgique et de la Hollande, celle du Portugal et de l'Espagne.
Cette haine avait, quelque temps avant notre arrivée à Palerme, amené un
fait singulier.
Un soldat napolitain avait, je ne sais pour quel crime, été condamné à être
fusillé.
Comme les soldats napolitains, près des Siciliens surtout, ne jouissent pas
d'une grande réputation de courage, les Siciliens attendaient avec une
vive impatience le jour de l'exécution pour savoir comment le Napolitain
mourrait.
Les Napolitains, de leur côté, n'étaient pas sans inquiétude: braves autant
que peuple qui soit au monde lorsque la passion les exalte, les Napolitains
ne savent pas attendre la mort de sang-froid; si leur compatriote mourait
lâchement, les Siciliens triomphaient, et ils étaient tous humiliés dans
sa personne. La situation était grave, comme on le voit, si grave, que les
chefs écrivirent au roi de Naples pour obtenir une commutation de peine.
Mais il s'agissait d'une grave faute de discipline, d'insulte à un
supérieur, je crois, et le roi de Naples, bon d'ailleurs, est sévère
justicier de ces sortes de délits: il répondit donc qu'il fallait que la
justice eût son cours.
On se réunit en conseil pour savoir ce qu'il y avait à faire en pareille
circonstance. On proposa bien de fusiller l'homme dans l'intérieur de la
citadelle, mais c'était tourner la difficulté et non la vaincre, et cette
mort cachée et solitaire, loin de faire taire les accusations que l'on
craignait, ne manquerait pas au contraire de les motiver. Dix autres
propositions du même genre furent faites, débattues et rejetées; c'était
une impasse dont il n'y avait pas moyen de sortir.
Il est vrai de dire que le malheureux se conduisait, de son côté, non
seulement de manière à augmenter cette appréhension, mais encore de façon
à la changer en certitude. Depuis que son jugement avait été lu, il ne
faisait que pleurer, que demander grâce, et que se recommander à saint
Janvier. Il était évident qu'il faudrait le traîner au lieu du supplice, et
qu'il mourrait comme un capucin.
Sous différents prétextes, on avait reculé le jour de l'exécution; mais
enfin, tout sursis nouveau était devenu impossible. Le conseil était réuni
pour la troisième fois, cherchant toujours un moyen et ne le trouvant pas.
Enfin on allait se séparer, en remettant tout à la Providence, lorsque
l'aumônier du régiment, se frappant le front tout à coup, déclara que ce
moyen si longtemps et si vainement cherché par les autres, il venait de le
trouver, lui.
On voulut savoir quel était ce moyen; mais l'aumônier déclara qu'il n'en
dirait pas le premier mot à personne, la réussite dépendant du secret. On
lui demanda alors si le moyen était sûr; l'aumônier dit qu'il en répondait
sur sa tête.
L'exécution fut fixée au lendemain, dix heures du matin. Elle devait avoir
lieu entre monte Pellegrino et Castellamare, c'est-à-dire dans une plaine
qui pouvait contenir tout Palerme.
Le soir, l'aumônier se présenta à la prison. En l'apercevant, le condamné
jeta les hauts cris, car il comprit que le moment de faire ses adieux au
monde était venu. Mais, au lieu de le préparer à la mort, l'aumônier lui
annonça que le roi lui avait accordé sa grâce.
--Ma grâce! s'écria le prisonnier, ma grâce! en saisissant les mains du
prêtre.
--Votre grâce.
--Comment! Je ne serai pas fusillé? Comment! Je ne mourrai pas, j'aurai la
vie sauve? demanda le prisonnier ne pouvant croire à une pareille nouvelle.
--Votre grâce pleine et entière, reprit le prêtre; seulement Sa Majesté y a
mis une condition, pour l'exemple.
--Laquelle? demanda le soldat en pâlissant.
--C'est que tous les apprêts du supplice devront être faits comme si le
supplice avait lieu. Vous vous confesserez ce soir comme si vous deviez
mourir demain, on viendra vous chercher comme si vous n'aviez pas votre
grâce, on vous conduira au lieu de l'exécution comme si on allait vous
fusilier; enfin, pour conduire la chose jusqu'au bout et que l'exemple
soit complet, on fera feu sur vous, mais les fusils ne seront chargés qu'à
poudre.
--Est-ce bien sûr, ce que vous me dites là? demanda le condamné, à qui
cette représentation semblait au moins inutile.
--Quel motif aurais-je de vous tromper? répondit le prêtre.
--C'est vrai, murmura le soldat. Ainsi, mon père, reprit-il, vous me dites
que j'ai ma grâce, vous m'assurez que je ne mourrai pas?
--Je vous l'affirme.
--Alors, vive le roi! Vive saint Janvier! Vive tout le monde! cria le
condamné en dansant tout autour de sa prison.
--Que faites-vous, mon fils? Que faites-vous? s'écria le moine;
oubliez-vous que ce que je viens de vous découvrir était un secret qu'on
m'avait défendu de vous dire, et qu'il est important que tout le monde
ignore que je vous l'ai révélé, le geôlier surtout? A genoux donc, comme si
vous deviez toujours mourir, et commencez votre confession.
Le condamné reconnut la vérité de ce que lui disait le prêtre, se mit à
genoux et se confessa.
L'aumônier lui donna l'absolution.
Avant que le prêtre ne le quittât, le prisonnier lui demanda encore de
nouveau l'assurance que tout ce qu'il lui avait dit était vrai.
Le prêtre le lui affirma une seconde fois; puis il sortit.
Derrière le prêtre le geôlier entra, et trouva le prisonnier sifflotant un
petit air.
--Tiens, tiens, dit-il, est-ce que vous ne savez pas qu'on vous fusille
demain, vous?
--Si fait, répondit le soldat; mais Dieu m'a accordé la grâce de faire une
bonne confession, et maintenant je suis sûr d'être sauvé.
--Oh! alors, c'est différent, dit le geôlier. Avez-vous besoin de quelque
chose?
--Je mangerais bien, dit le soldat.
Il y avait deux jours qu'il n'avait rien pris.
On lui apporta à souper; il mangea comme un loup, but deux bouteilles de
vin de Syracuse, se jeta sur son grabat, et s'endormit.
Le lendemain, il fallut le tirer par les bras pour le réveiller. Depuis
qu'il était en prison, le pauvre diable ne dormait plus.
Jamais le geôlier n'avait vu un homme si déterminé.
Le bruit se répandit par la ville que le condamné marcherait au supplice
comme à une fête. Les Siciliens doutaient fort de la chose, et avec ce
geste négatif qui n'appartient qu'à eux, ils disaient: Nous verrons bien.
A sept heures, on vint chercher le prisonnier. Il était en train de faire
sa toilette. Il avait fait blanchir son linge, il avait brossé à fond ses
habits: il était aussi beau qu'un soldat napolitain peut l'être.
Il demanda à marcher jusqu'au lieu de l'exécution, et à garder ses mains
libres. Les deux choses lui furent accordées.
La place de la Marine, sur laquelle est située la prison, était encombrée
de monde. En arrivant sur le haut des degrés, il salua fort gracieusement
le peuple. Il n'y avait point sur son visage la moindre marque
d'altération. Les Siciliens n'en revenaient pas.
Le condamné descendit les escaliers d'un pas ferme, et commença de
s'acheminer par les rues, gardé par le caporal et les neuf hommes chargés
de l'exécution. De temps en temps, sur sa route, il rencontrait des
camarades, et, avec la permission de son escorte, leur tendait la main; et
quand ceux-ci le plaignaient, il répondait par quelque maxime consolante
comme: la vie est un voyage; ou bien par quelque vers équivalent à ces
beaux vers du _Déserteur_:
Chaque minute, chaque pas
Ne mène-t-il pas au trépas?
puis il reprenait sa route.
Les Napolitains triomphaient.
A la porte d'un marchand de vin, il aperçut deux de ses camarades montés
sur une borne pour le regarder passer; il alla à eux. Ils lui offrirent de
boire un dernier verre de vin ensemble. Le condamné accepta, tendit son
verre et le laissa remplir jusqu'au bord; puis, le levant sans que sa main
tremblât, sans qu'il ne répandît une seule goutte de la précieuse liqueur
qu'il contenait:
--A la longue et heureuse vie de Sa Majesté le roi Ferdinand! dit-il d'une
voix ferme et dans laquelle il n'y avait pas le plus léger tremblement.
Et il vida le verre.
Cette fois Siciliens et Napolitains applaudirent, tant le courage est chose
puissante, même sur un ennemi.
On arriva au lieu de l'exécution.
Là, pensaient les Siciliens, ce courage factice, résultat d'une exaltation
quelconque, s'évanouirait sans doute. Tout au contraire: en voyant le lieu
marqué, le condamné parut redoubler de courage. Il s'arrêta de lui-même
au point désigné; seulement il demanda à n'avoir pas les yeux bandés et à
commander le feu lui-même.
Ces deux dernières faveurs se refusent rarement, comme on le sait; aussi
lui furent-elles accordées.
Alors son confesseur s'approcha de lui, l'embrassa, lui fit baiser le
crucifix, lui offrit quelques paroles de consolation qu'il parut recevoir
fort légèrement; puis il lui donna l'absolution et s'écarta pour laisser
achever l'oeuvre mortelle.
Le condamné se posa debout, le visage regardant Palerme, et: le dos tourné
au monte Pellegrino. Le caporal et les neuf hommes reculèrent jusqu'à ce
qu'ils fussent à dix pas de lui; alors le mot halte se fit entendre, et ils
s'arrêtèrent.
Aussitôt le condamné, au milieu de ce silence profond, religieux, solennel,
qui plane toujours au-dessus des choses suprêmes, commanda la charge, et
cela d'une voix calme, ferme, parfaitement divisée dans ses commandements.
Au mot Feu! il tomba percé de sept balles sans dire un mot, sans pousser un
soupir; il avait été tué raide.
Les Napolitains jetèrent un grand cri de triomphe: l'honneur national était
sauvé.
Les Siciliens se retirèrent la tête basse, et profondément humiliés qu'un
Napolitain pût mourir ainsi.
Quant au prêtre, son parjure resta une affaire à régler entre lui et Dieu.
Cependant, cette grande haine entre les deux peuples s'était un peu calmée
dans les derniers temps. Je parle des années 1833, 1834 et 1835. Le roi de
Naples, lors de son avènement au trône, était venu en Sicile et avait fait
précéder son arrivée à Messine de la grâce de vingt condamnés politiques;
aussi, lorsqu'il mit le pied sur le port, les vingt graciés l'attendaient
vêtus de longues robes blanches, et tenant chacun une palme à la main. La
voiture qui devait conduire le roi au palais fut alors dételée, et le roi
traîné en triomphe au milieu d'un enthousiasme général.
Quelque temps après, il acheva d'accomplir les espérances des Siciliens, en
envoyant son frère à Palerme avec le rang de vice-roi.
Le comte de Syracuse était non seulement un jeune homme, mais même presque
un enfant; il avait, à ce que je crois, dix-huit ans à peine. D'abord,
cette extrême jeunesse effraya ses sujets; quelques espiègleries
augmentèrent les inquiétudes; mais bientôt, au frottement des affaires,
l'enfant se fit homme, comprit quelle haute mission il avait à remplir en
réconciliant Naples et Palerme; il rêva pour cette pauvre Sicile ruinée,
abattue, esclave, une renaissance sociale et artistique. Deux ans après
son arrivée, l'île respirait comme si elle sortait d'un sommeil de fer. Le
jeune prince était devenu l'idole des Siciliens.
Mais il arriva ce qui arrive toujours en pareille circonstance: les hommes
qui vivaient du désordre, de la ruine et de l'abaissement de la Sicile,
virent que leur règne était fini si celui du prince continuait. La bonté
naturelle du vice-roi devint dans leur bouche un calcul d'ambition, la
reconnaissance du peuple une tendance à la révolte. Le roi, entouré,
circonvenu, tiraillé, conçut des soupçons sur la fidélité politique de son
frère.
Sur ces entrefaites, le carnaval arriva. Le comte de Syracuse, jeune,
beau garçon, aimant le plaisir, était de toutes les fêtes, et saisit
avec empressement l'occasion de profiter de celles qui se présentaient.
Napolitain, et par conséquent habitué à un carnaval bruyant et animé, il
organisa une magnifique cavalcade dans laquelle il prit le costume
de Richard-Coeur-de-Lion, et invita tous les seigneurs siciliens qui
voudraient lui être agréables à se distribuer les autres personnages du
roman d'Ivanhoë. Le comte de Syracuse n'était point encore en disgrâce, par
conséquent chacun se hâta de se rendre à son invitation. La cavalcade fut
si magnifique, que le bruit en arriva jusqu'à Naples.
--Et comment était déguisé mon frère? demanda le roi.
--Sire, répondit le porteur de la nouvelle. Son Altesse Royale le comte de
Syracuse représentait le personnage de Richard-Coeur-de-Lion.
--Ah! oui, oui, murmura le roi, lui Richard-Coeur-de-Lion, et moi
Jean-Sans-Terre! Je comprends.
Huit jours après, le comte de Syracuse était rappelé.
Cette disgrâce lui avait donné une popularité nouvelle en Sicile, où
chacun, l'ayant vu de près, rendait justice à ses intentions, et où
personne ne le soupçonnait du crime dont on l'avait accusé près de son
frère.
De son côté le roi Ferdinand, sachant qu'il avait perdu par cet acte une
partie de sa popularité en Sicile, boudait ses sujets insulaires. Pour la
première fois depuis son avènement au trône, il laissait passer la fête de
sainte Rosalie sans venir assister dans la cathédrale à la messe solennelle
qu'on célèbre à cette époque.
Voilà au milieu de quels sentiments je trouvais la Sicile, sans que ces
préoccupations politiques nuisissent cependant d'une manière ostensible à
sa propension vers le plaisir.
Le Corso dura jusqu'à deux heures. A deux heures du matin, nous rentrâmes
au milieu des illuminations à moitié éteintes, et des sérénades à moitié
étouffées.
Le lendemain, à neuf heures du matin, on frappa à ma porte. Je sonnai le
garçon de l'hôtel qui entra par un escalier particulier.
--Ouvrez mes volets, et voyez qui frappe, lui dis-je. Il obéit, et
entr'ouvrant la porte:
--C'est il signor Mercurio, me dit-il après avoir regardé, et en se
retournant de mon côté.
--Dites-lui que je suis au lit, répondis-je un peu impatienté de cette
insistance.
--Il dit qu'il veut attendre que vous soyez levé, répondit le domestique.
--Alors dites-lui que je suis fort malade.
--Il dit qu'il veut savoir de quelle maladie.
--Dites-lui que c'est de la migraine.
--Il dit qu'il veut vous proposer un remède infaillible.
--Dites-lui que je suis à l'extrémité.
--Il dit qu'il veut vous dire adieu.
--Dites-lui que je suis mort.
--Il dit qu'il veut vous jeter de l'eau bénite.
--Alors, faites-le entrer.
Il signor Mercurio entra avec un assortiment de pipes de Tunis, une
collection de produits sulfureux des îles Éoliennes, une foule d'ouvrages
en lave de Sicile, et enfin, une partie, comme on dit en termes de
commerce, d'écharpes de Messine, le tout posé en équilibre sur sa tête,
appendu à ses mains, ou roulé autour de son cou. Je ne pus m'empêcher de
rire.
--Ah ça! lui dis-je, savez-vous, seigneur Mercurio, que vous avez un grand
talent pour forcer les portes?
--C'est mon état, Excellence.
--Et cela vous réussit-il souvent?
--Toujours.
--Mais enfin, chez les gens qui tiennent bon?
--J'entre par la fenêtre, par la cheminée, par le trou de la serrure.
--Et une fois entré?
--Oh! une fois entré, je vois à qui j'ai affaire, et j'agis en conséquence.
--Mais à ceux qui, comme moi, ne veulent rien acheter?
--Je leurs vends toujours quelque chose, quoique avec Votre Excellence, je
ne veuille pas avoir de secrets. Ces pipes, ces échantillons, ces écharpes,
toute cette roba enfin n'est qu'un prétexte; ma vraie profession,
Excellence...
--Oui, oui, je la connais; mais je vous ai dit que je n'en ai que faire.
--Alors, Excellence, voyez ces pipes.
--Je ne fume pas.
--Voyez ces écharpes.
--J'en ai six.
--Voyez ces échantillons de soufre.
--Je ne suis pas marchand d'allumettes.
--Voyez ces petits ouvrages en lave.
--Je n'aime que les chinoiseries.
--Je vous vendrai pourtant quelque chose?
--Oui, si tu veux.
--Je veux toujours, Excellence.
--Vends-moi une histoire: tu dois en avoir de bonnes, au métier que tu
fais.
--Allez demander cela aux confesseurs des couvents.
--Pourquoi me renvoies-tu à eux?
--Parce que la discrétion fait mon crédit, et que je ne veux pas le perdre.
--Donc tu n'as pas d'histoire à me raconter?
--Si fait, j'en ai une.
--Laquelle?
--J'ai la mienne; comme elle est à moi, j'en peux disposer. En voulez-vous?
--Tiens, au fait, elle doit être assez curieuse; je te donne deux piastres
de ton histoire.
--Je dois prévenir Votre Excellence qu'il n'est pas le premier auquel je la
raconte.
--Et combien de fois l'as-tu déjà racontée?
--Une fois à un Anglais, une fois à un Allemand, et deux fois à des
Français.
--Mets-tu la même conscience dans toutes tes fournitures, signor Mercurio?
--La même, Excellence.
--Alors, comme tu es un homme précieux, je ne rabattrai rien de ce que j'ai
dit; voilà tes deux piastres.
--Avant d'avoir l'histoire?
--Je m'en rapporte à toi.
--Oh! Si Votre Excellence voulait m'honorer d'une confiance pareille à
l'endroit de...
--L'histoire, signor Mercurio, l'histoire!
--La voilà, Excellence.
Je sautai en bas de mon lit, je passai un pantalon à pieds, je chaussai mes
pantouffles, je m'assis à une table où l'on venait de me servir des oeufs
frais et du thé, et je fis signe au signor Mercurio que j'étais tout
oreilles.