GELSOMINA

Il signor Mercurio était né au village de Carini, et il espérait bien

qu'en commémoration de l'honneur qui revenait à ce village d'avoir donné

naissance à un homme tel que lui, il lui sérail; érigé après sa mort, sur

la montagne qui domine Carini, une statue de la taille de celle de saint

Charles Borromée à Arona.

C'était un homme de trente-cinq à quarante ans, quoique à ses cheveux

grisonnants et à sa barbe parsemée de poils argentés, on pût lui en donner

hardiment quarante-cinq à cinquante; mais, comme il disait lui-même, ces

marques de vieillesse prématurée tenaient beaucoup moins à l'âge qu'à la

fatigue de l'esprit et au travail de l'imagination. C'était, en effet, un

rude métier, et demandant une éternelle tension de la pensée que celui

qu'il faisait depuis sa jeunesse; nous disons depuis sa jeunesse, car

l'état qu'il avait embrassé était le résultat, non pas d'une suggestion

étrangère, mais d'une vocation personnelle.

A vingt-cinq ans, il signor Mercurio était un beau garçon, jouissait déjà

d'une réputation méritée par toute la Sicile, quoiqu'il se nommât encore

tout simplement Gabriello, du nom de l'ange Gabriel, auquel sa mère

avait eu une dévotion toute particulière pendant sa grossesse; aussi

prétendait-il que plus d'une grande dame avait regretté parfois qu'il ne

lui présentât point pour son compte les déclarations qu'il faisait pour le

compte d'autrui.

Un jour, c'était le lendemain des fêtes de sainte Rosalie, le prince de

G... le fit demander. Comme le prince de G... était une des meilleures

pratiques de Gabriello, celui-ci se hâta de se rendre au palais; à peine

arrivé, il fut introduit.

--Gabriello, dit le prince mettant de côté toute circonlocution inutile et

entrant de plein saut en matière, il y avait hier sur le char de sainte

Rosalie, une jeune fille de seize ans à peu près, belle comme un ange, avec

des yeux superbes et des cheveux magnifiques. Ne pourrais-tu pas lui dire

deux mots de ma part?

--Quatre, Excellence, répondit Gabriello; mais dépeignez moi un peu la

personne à laquelle il faut que je m'adresse. Où était-elle placée?

Était-ce parmi les anges qui portent des guirlandes au premier étage, ou

parmi ceux qui jouent de la trompette au second?

--Mon cher, il n'y a pas à s'y tromper: c'était celle qui représentait

la Sagesse, qui tenait une lance à la main droite, un bouclier à la main

gauche, et qui était debout derrière le cardinal.

--Diamine! Excellence, vous n'avez pas mauvais goût.

--Tu la connais?

--Est-ce que je ne connais pas toutes les femmes de Palerme?

--Qui est-elle?

--C'est la fille unique du vieux Mario Capelli.

--Et comment l'appelle-t-on?

--On l'appelle Gelsomina.

--Eh bien! Gabriello, je veux Gelsomina.

--Ce sera long. Excellence! Ce sera cher!

--Combien de jours?

--Huit jours.

--Combien d'onces?

--Cinquante onces.

--Va pour huit jours et pour cinquante onces. Nous sommes aujourd'hui le 19

juillet, je t'attends le 27.

Et le prince, qui savait qu'on pouvait se reposer sur l'exactitude de

Gabriello, attendit tranquillement le moment fixé.

Le même jour, Gabriello se mit à l'oeuvre: sa première visite fut pour le

capucin qui confessait Gelsomina, et qui se nommait Fra Leonardo.

C'était un vieillard de soixante-quinze ans, à la barbe blanche et au

visage sévère; aussi Gabriello vit-il, avant d'ouvrir la bouche, que la

négociation entreprise serait plus difficile à mener à fin qu'il n'avait

cru. Il lui dit qu'il venait au nom d'un oncle de la jeune fille, qui,

ayant du bien, voulait l'avantager, si ce que l'on disait de sa sagesse

était la vérité. Le résultat des renseignements donnés par le capucin fut

que Gelsomina était un ange.

Au reste, comme c'est toujours par là que débutent les confesseurs,

Gabriello ne s'inquiéta pas trop des mauvais renseignements que celui de

Gelsomina venait de lui donner. Il se déguisa en juif, prit les plus beaux

bijoux qu'il put se procurer, s'en forma une espèce d'écrin, et, au moment

où le vieux Mario était dehors, il entra chez la jeune fille pour lui

offrir sa marchandise. Quand Gelsomina sut que c'étaient des pierreries

qu'on allait lui montrer, elle refusa même de les voir, en disant qu'elle

n'était pas assez riche pour désirer de pareilles choses. Gabriello lui

dit alors que, quand on avait seize ans et qu'on était belle comme elle

l'était, on pouvait tout désirer et tout avoir; à ces mots, il ouvrit

l'écrin et lui mit sous les yeux assez de diamants pour tourner la tête

à une sainte; mais Gelsomina jeta à peine un coup d'oeil sur l'écrin et,

comme Gabriello insistait, elle entra dans la chambre voisine, en sortit un

instant après avec une couronne de jasmin et de daphnés, et se mirant avec

coquetterie dans une glace: «Tenez, lui dit-elle, voilà mes diamants, à

moi; Gaëtano dit que je suis belle comme cela, et, tant qu'il me trouvera

belle ainsi, je ne désirerai pas autre chose. Maintenant, mon père va

rentrer, il trouverait peut-être mauvais que je vous eusse reçu en son

absence; ainsi, croyez-moi, retirez-vous.»

Gabriello n'insista pas; pour la première visite, il ne voulait pas

l'effaroucher. D'ailleurs il savait ce qu'il voulait savoir: Gelsomina

n'était pas coquette, et elle aimait un jeune homme nommé Gaëtano.

Il retourna chez le prince de G...

--Excellence, lui dit-il, je viens de voir Gelsomina; c'est plus difficile

et plus cher que je ne croyais; il me faut quinze jours et cent onces.

--Prends le temps et l'argent que tu voudras, mais réussis, voilà tout ce

que je te demande.

--Je réussirai, Excellence.

--Je puis donc y compter?

--C'est comme si vous rayiez, monseigneur.

Gabriello connaissait assez son monde pour comprendre qu'il n'y avait rien

à faire du côté de la jeune fille. Il se retourna donc de l'autre côté.

Il s'agissait de découvrir monsieur Gaëtano. La chose n'était pas

difficile: Gabriello loua une petite chambre au premier, dans la maison

située en face de celle qu'habitait Gelsomina, et le soir même il se mit en

sentinelle derrière la jalousie.

A mesure que l'heure s'avançait, là rue devint de plus en plus déserte.

A minuit, elle était complètement solitaire; à minuit et demi, un grand

garçon passa et repassa plusieurs fois; enfin, voyant que tout était

tranquille, il s'arrêta, tira une petite mandoline de dessous son manteau,

et se mit à chanter la chanson de Méli:

Occhiuzzi neri,

A la fin du couplet, la jalousie du premier se souleva doucement, et

Gabriello en vit sortir la jolie tête de Gelsomina avec sa couronne de

jasmins et de daphnés. Le jeune homme monta aussitôt sur une borne, et lui

prit la main qu'il baisa; mais tout se borna là. Après deux heures des

protestations de l'amour le plus chaste et le plus pur, la jalousie

retomba. Le jeune homme resta encore un instant à prier; mais la petite

main repassa seule à travers les planchettes, puis, après avoir été baisée

et rebaisée vingt fois, elle se retira à son tour. Ce fut vainement alors

que Gaëtano pria et implora; Gabriello entendit le bruit de la fenêtre qui

se refermait. Le jeune homme, au lieu d'être reconnaissant de ce qu'on

avait fait pour lui, sauta à terre avec un mouvement de dépit. Gabriello

pensa qu'il allait se retirer; il descendit vivement. En effet, au moment

où il ouvrait la porte, le jeune homme tournait le coin de la rue.

Gabriello marcha derrière lui.

Il prit la rue de Tolède, qu'il suivit jusqu'à la place de la Marine, puis

il longea le quai et entra dans une petite maison située au bord de la mer.

Gabriello fit, pour la reconnaître, une croix sur la maison avec de la

craie rouge, et il rentra tranquillement chez lui.

Le lendemain, il connaissait Gaëtano comme il connaissait Gelsomina.

C'était un beau garçon de vingt-quatre à vingt-cinq ans, pêcheur de

son état, d'un caractère froid et retiré en lui-même, et si préoccupé

d'assortir sa toilette à sa figure, que ses camarades ne l'appelaient que

le glorieux.

De ce moment, le plan de Gabriello fut arrêté.

Il alla trouver la plus adroite et la plus jolie fille qu'il put rencontrer

à Palerme: c'était une Catanaise qu'un marquis syracusain avait séduite,

puis abandonnée après avoir vécu près d'un an avec elle. Pendant cette

année elle avait pris certaines façons de grande dame; c'était tout ce

qu'il fallait à Gabriello.

Il prit un appartement petit, mais élégant, dans un des plus beaux

quartiers de la ville. Il loua pour un mois les plus jolis meubles

qu'il put trouver; il alla chercher sa Catanaise, la conduisit dans

l'appartement, lui donna pour femme de chambre une fille qui était sa

maîtresse; puis, une fois installée, il lui fit sa leçon. Tout cela lui

prit huit jours.

Le neuvième était un dimanche; ce dimanche amenait la fête d'un village

voisin de Palerme nommé Belmonte; Gelsomina vint à cette fête avec trois ou

quatre de ses jeunes amies. Gaëtano n'était point encore arrivé, mais,

en cherchant de tous côtés celui pour qui elle était venue, les yeux de

Gelsomina s'arrêtèrent sur une petite barque tout enrubannée et à la poupe

de laquelle flottait un pavillon de soie; c'était la barque de Gaëtano qui

traversait le golfe et qui venait de Castellamare à la Bagherie. Arrivé

à la côte, Gaëtano amarra sa barque et sauta sur le rivage: il avait un

simple habit de pêcheur, mais son bonnet phrygien était du pourpre le plus

vif; sa veste de velours était brodée comme un cafetan arabe; sa ceinture

aux mille couleurs était de la plus belle soie de Tunis; enfin, son

pantalon plissé était de la plus fine toile de Catane. Toutes les jeunes

filles, en apercevant le beau pêcheur, poussèrent un cri d'admiration;

Gelsomina seule resta muette, mais elle rougit d'orgueil et de plaisir.

Gaëtano fut tout à Gelsomina; et cependant, quoiqu'il parût fier d'elle

comme elle était fière de lui, les regards du beau jeune homme ne

laissaient pas de s'égarer de la modeste jeune fille aux nobles dames qui

étaient venues, des villas voisines, voir cette fête populaire à laquelle

elles dédaignaient de prendre part. Plusieurs d'entre elles remarquèrent

même Gaëtano, et se le montrèrent du doigt avec cette naïveté des femmes

italiennes, qui s'arrêtent devant un beau garçon, et qu'elles regardent

comme elles regarderaient un beau chien ou un beau cheval. Gaëtano répondit

à leurs regards par un regard de dédain; mais, dans ce regard de Gaëtano,

il y avait pour le moins autant d'envie que d'orgueil, et l'on comprenait

facilement qu'il donnerait bien des choses pour être l'amant d'une de ces

fières beautés qu'en apparence il semblait haïr.

Gelsomina ne voyait qu'une chose: c'est que son Gaëtano était le roi de la

fête, c'est qu'on l'enviait d'être aimée par le beau pêcheur; et, jugeant

le coeur de son amant par le sien, elle était heureuse.

Gaëtano proposa à Gelsomina et à ses amies de les ramener dans sa barque.

Les jeunes filles acceptèrent, et tandis qu'un jeune frère de Gaëtano,

enfant de douze ans, tenait le gouvernail, le beau pêcheur s'assit à la

proue, prit sa mandoline et, au milieu de cette belle nuit, sous ce ciel

magnifique, sur cette mer d'azur, il se mit à chanter les plus douces

chansons de Méli, l'Anacréon sicilien.

On aborda ainsi près de la cabane de Gaëtano; puis il amarra sa barque. Les

jeunes filles descendirent. Le beau pêcheur conduisit Gelsomina et deux de

ses compagnes qui demeuraient dans le même quartier qu'elle jusqu'au coin

de la rue qu'elle habitait; puis, arrivé là, il les quitta, et Gelsomina

rentra avec une de ses amies qui, un instant après, sortit, accompagnée à

son tour de la vieille Assunta, la nourrice de Gelsomina.

Gabriello s'était remis a son poste à la même heure que la veille; il vit

Gaëtano passer, repasser, s'arrêter et faire le signal. Comme la veille,

les deux amants causèrent jusqu'à deux heures du matin; mais, comme la

veille encore, leur entretien demeura chaste et pur, et leurs caresses se

bornèrent à quelques baisers déposés sur la main de Gelsomina.

Gaëtano ne douta plus qu'ils ne se vissent ainsi chaque nuit; mais il ne

douta pas non plus que, malgré ces entretiens, Gelsomina ne fût digne en

tout point de représenter la déesse de la Sagesse sur le char de sainte

Rosalie.

Le lendemain, comme Gaëtano venait à son rendez-vous habituel, une femme,

couverte d'un long voile noir, l'accosta et lui glissa un petit billet dans

la main. Gaëtano voulut l'interroger, mais la femme voilée appuya par-dessus

son voile son doigt sur sa bouche en signe de silence, et Gaëtano étonné la

laissa se retirer sans faire un seul mouvement pour la retenir.

Gaëtano resta un instant immobile à la place où il était, reportant ses

yeux du billet à la femme voilée et de la femme voilée au billet; puis,

s'approchant vivement d'une madone devant laquelle brûlait une lampe,

il lut ou plutôt il dévora les quelques lignes que le papier contenait.

C'était une déclaration d'amour, qui n'avait pour signature que ces mots,

dont l'effet, au reste, fut magique sur Gaëtano: _Une des plus grandes

dames de la Sicile_.

On lui disait en outre que, s'il était disposé à répondre à cet amour, il

retrouverait le lendemain, à la même heure et à la même place, la même

femme voilée, qui le conduirait près de l'inconnue que la violence de sa

passion forçait à faire près de lui cette étrange démarche.

A cette lecture, le visage de Gaëtano s'éclaira d'une orgueilleuse joie. Il

releva le front, secoua la tête, et respira comme un homme qui arrive

tout à coup, et au moment où il s'en doutait le moins, à un but longtemps

poursuivi; puis, quoiqu'il fût minuit passé, il resta encore un instant

pensif, debout et les bras croisés, devant la madone, relut une seconde

fois le billet, le glissa dans la poche de côté de sa veste, et prit la rue

qui conduisait à la maison de Gelsomina.

Quoique aucun signal n'eût été fait, la pauvre enfant était à sa fenêtre;

c'était la première fois, depuis que Gaëtano lui avait dit qu'il l'aimait,

que Gaëtano se faisait attendre.

Enfin il parut, non point tendre et empressé comme d'habitude, mais

contraint, gêné, inquiet. Dix fois Gelsomina, s'apercevant de sa

préoccupation, lui demanda quelle pensée le tourmentait. Gaëtano dit qu'il

était indisposé, souffrant, et que, si le lendemain il ne se sentait pas

mieux, il était possible qu'il ne vînt même pas.

En face de cette crainte, Gelsomina oublia toute autre chose; il fallait en

effet que Gaëtano fût bien malade pour n'avoir point la force de venir voir

sa Gelsomina, que depuis un an il venait voir, en lui disant lui-même que

peut-être l'habitude qu'il avait d'une inaltérable santé faisait qu'il

exagérait les douleurs qu'il éprouvait, et qu'en tout cas il ferait tout au

monde pour venir à l'heure ordinaire.

Les jeunes gens se séparèrent; pour la première fois, Gelsomina referma sa

fenêtre avec un serrement de coeur inconnu pour elle jusque-là. Gaëtano, au

contraire, à mesure qu'il s'éloignait de Gelsomina, se sentait soulagé et

respirait plus librement. Mal accoutumé encore à feindre, sa dissimulation

l'étouffait.

Le lendemain, à la même heure et à la même place, Gaëtano rencontra la

jeune femme; en l'apercevant, tout son sang reflua vers son coeur, et il

crut qu'il allait étouffer. La femme s'approcha de lui.

--Eh bien! lui dit-elle, es-tu décidé?

--Ta maîtresse est-elle jeune? demanda Gaetano.

--Vingt-deux ans.

--Ta maîtresse est-elle belle?

--Comme un ange.

Il y eut un moment de silence pendant lequel le bon et le mauvais génie de

Gaetano se livrèrent en lui un combat terrible; enfin, le mauvais génie

remporta.

--Je te suis, dit Gaetano.

Aussitôt, la femme voilée marcha la première, et Gaetano la suivit.

Le guide de Gaetano prit la rue Magueda, qu'il parcourut aux trois quarts

de sa longueur; puis il s'arrêta devant un délicieux palazzino, tira une

clef de sa poche, ouvrit une porte donnant sur un escalier, dont on avait

éteint avec soin toutes les lumières, dit à Gaetano de le suivre en

tenant le bout de son voile, monta avec lui une vingtaine de marches,

l'introduisit dans une antichambre; faiblement éclairée, traversa un riche

salon; puis, ouvrant une porte qui laissa arriver jusqu'au beau pêcheur cet

air tiède et parfumé qui s'échappe du boudoir d'une jolie femme:

--Madame, dit-elle, c'est lui.

--O mon Dieu! Teresita, répondit une douce voix avec un accent plein de

crainte, je n'oserai jamais le voir.

--Et pourquoi cela, madame? dit Teresita entrant et laissant la porte

ouverte pour que Gaetano pût voir sa maîtresse à demi couchée sur une

chaise longue, et dans le plus délicieux déshabillé qui se pût voir;

pourquoi cela?

--Il n'aurait qu'à ne pas m'aimer!

--Ne pas vous aimer, madame! s'écria Gaetano en se précipitant dans la

chambre; ne pas vous aimer! Le croyez-vous vous même, et n'est-ce pas

impossible quand on vous a vue? Oh! ne craignez rien, ne craignez rien,

madame! Je suis tout a vous.

Et Gaetano tomba aux pieds de la jeune femme, qui cacha sa tête dans ses

mains comme par un dernier mouvement de pudeur.

Teresita sortit et les laissa ensemble.

Gelsomina attendit jusqu'à quatre heures du matin, mais inutilement,

Gaetano ne vint pas.

La journée du lendemain fut une triste journée pour la pauvre enfant;

c'était sa première douleur d'amour. Il lui sembla que le soleil ne

se coucherait jamais; enfin, le soir arriva, la nuit vint, les heures

passèrent, lourdes et éternelles, mais elles passèrent. Minuit sonna.

La pauvre enfant n'osait ouvrir sa fenêtre; enfin, le signal se fit

entendre, elle s'élança contre sa jalousie, et y passa à la fois les deux

mains pour chercher celles de Gaëtano. Gaëtano était à son poste, mais

froid et contraint. Il sentit lui-même qu'il se trahissait, il voulut

lui reparler ce même langage d'amour auquel il l'avait habituée, mais il

manquait à sa voix cet accent de conviction qui subjugue, il manquait à

ses paroles cette chaleur de l'âme qui entraîne; Gelsomina sentit

instinctivement que quelque grand malheur la menaçait, et ne répondit qu'en

pleurant. A la vue de ces larmes qui roulaient du visage de Gelsomina sur

le sien, Gaëtano retrouva un instant son ancien amour. Gelsomina trompée

s'y laissa reprendre. Ce fut elle alors qui demanda pardon à Gaëtano, qui

s'accusa d'être inquiète, exigeante, jalouse. Gaëtano tressaillit à ce

dernier mot prononcé pour la première fois entre eux; car il sentait qu'il

ne pourrait longtemps tromper Gelsomina, habituée qu'elle était à le voir

chaque nuit.

Alors il lui chercha une querelle.

--Vous vous plaignez de moi, lui dit-il, Gelsomina, quand ce serait à moi à

me plaindre de vous.

--A vous... à vous plaindre de moi! s'écria la jeune fille; mais que vous

ai-je donc fait?

--Vous ne m'aimez pas.

--Je ne vous aime pas! Vous dites que je ne vous aime pas, moi! Il dit que

je ne l'aime pas, mon Dieu!

Et la jeune fille leva ses yeux tout humides de pleurs vers le ciel, comme

pour le prendre à témoin que, si jamais accusation avait été injuste,

c'était celle-là.

--Du moins, reprit Gaëtano, embarrassé de soutenir lui-même une assertion

dont, au fond de son coeur, il reconnaissait la fausseté; du moins, vous ne

m'aimez pas comme je voudrais que vous m'aimassiez.

--Et comment pourrais-je vous aimer plus que je ne le fais? demanda la

jeune fille.

--Est-ce aimer véritablement, dit Gaëtano, que de refuser quelque chose à

l'homme qu'on aime?

--Que vous ai-je jamais refusé? demanda naïvement Gelsomina.

--Tout, dit Gaëtano; c'est tout refuser que de n'accorder qu'à demi.

Gelsomina rougit, car elle comprit ce que lui demandait son amant.

Puis, après un moment de silence réfléchi de la part de la jeune fille,

impatient de la part du jeune homme:

--Écoutez, Gaëtano, lui dit-elle. Vous savez ce qui a été convenu entre mon

père et vous. Il me donne mille ducats en mariage, et il a exigé de vous

que vous apportassiez une pareille somme; vous lui avez dit que deux ans

vous suffiraient pour l'amasser, et vous avez accepté la condition qu'il

vous a faite d'attendre deux ans. Moi, de mon côté, vous le voyez, Gaëtano,

j'ai fait ce que j'ai pu pour vous rendre l'attente moins longue. Voilà un

an que nous nous aimons, et, pour moi du moins, cette année a passé comme

un jour. Eh bien! si vous craignez la lenteur de l'année qui nous reste à

attendre, si, comme vous le dites, vous croyez, lorsqu'une jeune fille a

donné son coeur, qu'il lui reste encore quelque chose à accorder, eh bien!

prévenez le prêtre de Sainte-Rosalie, venez me prendre demain à dix heures

du soir, au lieu de minuit; munissez-vous d'une échelle pour que je puisse

descendre de cette fenêtre, et alors je me rends à l'église de la sainte,

le prêtre nous unit secrètement [Note: En Sicile, et même dans tout le

reste de l'Italie, où il n'y a pas d'actes de l'état civil, les mariages

faits ainsi, même sans le consentement des parents, sont parfaitement

valides.], et alors... la femme n'aura plus rien à refuser à son mari.

Gaëtano avait écouté cette proposition en silence et en pâlissant; enfin,

voyant que Gelsomina attendait avec anxiété sa réponse:

--Demain! dit-il, demain! Je ne puis pas demain, c'est impossible.

--Impossible! Et pourquoi?

--J'ai fait marché avec deux Anglais pour les conduire aux Iles: c'est cela

qui me rendait triste. Je suis forcé de te quitter pour sept ou huit jours,

Gelsomina.

--Toi, me quitter pour sept ou huit jours! s'écria Gelsomina en lui

saisissant la main comme pour le retenir.

--Ils m'ont offert quarante ducats pour cette course, et j'avais une telle

hâte de compléter la somme qu'exigé ton père, que j'ai accepté.

--Ce que tu me dis là est-il bien vrai? demanda la jeune fille, doutant

pour la première fois des paroles de son amant,

--Je te le jure, Gelsomina; et, à mon retour, eh bien! nous verrons à faire

ce que tu me demandes.

--Ce que je te demande! s'écria la jeune fille étonnée; grand Dieu! Mais

est-ce moi qui te prie? Est-ce moi qui te presse? Tu dis que je demande,

quand je croyais accorder... Mais nous ne nous comprenons plus, Gaëtano?

--Si fait, Gelsomina; seulement tu te défies de ma parole, et tu ne veux

rien accorder qu'à ton mari. Eh bien! soit, à mon retour, je ferai ce que

tu exiges.

--Ce que j'exige! Oh, mon Dieu, mon Dieu! s'écria Gelsomina; que s'est-il

donc passé entre nos deux coeurs?

Puis, comme deux heures sonnaient, elle tendit sa main à Gaëtano, espérant

qu'il la retiendrait encore. Mais Gaëtano, coupable envers Gelsomina, se

trouvait mal à l'aise en face d'elle; et, baisant la main de la jeune

fille, il sauta à terre en lui disant:

--A huit jours, Gelsomina.

--A huit jours, murmura la jeune fille en laissant retomber la jalousie

avec un profond soupir, et en regardant Gaëtano s'éloigner.

Deux fois Gaëtano, sans doute repentant au fond du coeur, s'arrêta pour

revenir dire un adieu plus tendre à Gelsomina; deux fois la jeune fille,

dans cette espérance, porta vivement la main à la jalousie, toute prête

qu'elle était pour le pardon. Mais, cette fois comme la première, le

mauvais génie de Gaëtano l'emporta et, continuant de s'éloigner de

Gelsomina, il disparut enfin à l'angle de la rue.

La jeune fille resta debout derrière la jalousie, jusqu'à ce qu'elle vit

paraître le jour; alors seulement elle se jeta tout habillée sur son lit.

Vers les trois heures de l'après-midi, au moment où le vieux Mario venait

de sortir, le juif qui était déjà venu offrir des diamants à Gelsomina

entra avec un autre écrin. La jeune fille était assise, les mains sur

ses genoux, la tête inclinée sur la poitrine, en proie à une si profonde

rêverie, qu'elle ne le vit point entrer, et qu'elle ne s'aperçut de sa

présence que lorsqu'il fut tout près d'elle. Elle le regarda, le reconnut,

et tressaillit comme si elle eût touché un serpent.

--Que demandez-vous? s'écria-t-elle.

--Je demande, dit le juif, si votre couronne de jasmins et de daphnés

suffit toujours à Gaëtano?

--Que voulez-vous dire? s'écria la jeune fille.

--Je dis que c'est un garçon plein d'ambition et d'orgueil; il se pourrait

qu'il se lassât de cette simple parure, et qu'il se mît un beau matin en

quête d'une couronne plus précieuse.

--Gaëtano m'aime, dit la jeune fille en pâlissant, et je suis sûre de lui

comme il est sûr de moi. D'ailleurs, il ne voudrait pas me tromper, il a le

coeur trop grand pour cela.

--Si grand, dit le juif en riant, qu'il y a dans ce coeur de la place pour

deux amours.

--Vous mentez, dit la jeune fille en essayant de donner à sa voix une

assurance qu'elle n'avait pas; vous mentez, laissez-moi.

--Je mens! dit le juif, et si au contraire je te donnais la preuve que je

dis la vérité?

Gelsomina le regarda avec des yeux où se peignaient toutes les angoisses de

la jalousie; puis, secouant la tête comme pouf donner un démenti à la voix

de son propre coeur:

--Impossible, dit-elle, impossible.

--Et cependant, dit le juif, il ne vient pas ce soir; il ne viendra pas

demain, il ne viendra pas après-demain.

--Il part aujourd'hui pour les Iles.

--Il te l'a dit?

--N'était-ce point la vérité, mon Dieu! s'écria la jeune fille avec

l'expression de la plus, profonde douleur.

--Gaëtano n'a point quitté Palerme, dit le Juif,

--Mais il part ce soir? demanda avec anxiété Gelsomina.

--Il ne part ni ce soir, ni demain, ni après-demain: il reste.

--Il reste! Et pourquoi faire reste-t-il?

--Pourquoi faire? Je vais vous le dire. Pour faire l'amour avec une belle

marquise.

--Quelle est celle femme? Où est cette femme? Je veux la voir! Je veux lui

parler!

--Qu'as-tu à faire à cette femme? C'est Gaëtano qui te trahit, c'est de

Gaëtano qu'il faut te venger.

--Me venger! Et comment?

--En lui rendant infidélité pour infidélité, trahison pour trahison.

--Sortez! s'écria Gelsomina, vous êtes un infâme!

--Vous me chassez? dit le juif. Je m'en vais, mais vous me rappellerez.

--Jamais!

--Je me nomme Isaac; je demeure Salita Sant'Antonio, n° 27. J'attendrai vos

ordres pour revenir.

Et il sortit, laissant Gelsomina écrasée sous la nouvelle qu'elle venait

d'apprendre.

Toute la journée, toute la nuit se passèrent dans une lutte incessante. Ce

que Gelsomina souffrit pendant cette nuit et pendant cette journée ne peut

se décrire. Vingt fois elle prit la plume, vingt fois elle la rejeta;

Enfin, le lendemain à trois heures, on frappa à la porte du juif; il alla

ouvrir. Une femme couverte d'un voile noir entra; puis, aussitôt que la

porte se fut refermée derrière elle, cette femme leva son voile. C'était

Gelsomina.

--Me voilà, dit-elle.

--Vous avez fait plus que je n'espérais, dit le juif. Je comptais que

c'était moi que vous feriez venir, et c'est vous qui êtes venue.

--Il était inutile de mettre quelqu'un dans la confidence, dit Gelsomina.

--En effet, c'est plus prudent, répondit le juif. Que voulez vous de moi?

--Savoir la vérité.

--Je vous l'ai dite.

--La preuve?

--Vous pourrez l'avoir quand vous voudrez.

--Comment?

--En vous cachant rue Magueda, en face du n° 140. Il y a là un palais avec

des colonnes, qui semble fait exprès pour cela.

--Eh bien! après?

--Après? A minuit, vous verrez Gaëtano entrer; à deux heures, vous le

verrez sortir.

--A minuit, rue Magueda, en face du n° 140?

--Parfaitement.

--Et la nuit prochaine ira-t-il?

--Il y va toutes les nuits.

--Tout service mérite récompense, reprit en souriant avec amertume

Gelsomina. Vous venez de me rendre un service, à combien l'estimez-vous?

Le juif ouvrit son écrin, et le présenta à Gelsomina.

--Choisissez celui de tous ces diamants qui vous conviendra le mieux,

dit-il, et je serai payé.

--Taisez-vous, dit la jeune fille.

Et, jetant sur une chaise une bourse dans laquelle il avait cinq ou six

onces et autant de piastres:

--Tenez, lui dit-elle, voilà tout ce que j'ai; prenez-le. Je vous remercie.

Et elle sortit sans vouloir rien écouter de ce que lui disait le juif.

Le soir, à dix heures, elle alla embrasser comme d'habitude le vieux Mario

dans son lit, rentra chez elle, s'enveloppa d'un grand voile noir; puis, à

onze heures, elle se glissa doucement dans le corridor, regarda à travers

le trou de la serrure de la chambre de son père, et s'assura que la

lampe était éteinte. Pensant que cette obscurité était une preuve que le

vieillard était endormi, elle ouvrit alors doucement la porte de la rue,

prit la clef pour pouvoir rentrer quand elle voudrait, et sortit.

Dix minutes après, elle était dans la rue Magueda, cachée derrière une

colone du palais Giardinelli, en face du n° 140.

A minuit moins quelques minutes, elle vit s'avancer un homme enveloppé d'un

manteau. Au premier coup d'oeil elle le reconnut: c'était Gaëtano. Elle

s'appuya contre la colonne pour ne pas tomber.

Gaëtano passa et repassa, comme il avait habitude de le faire pour elle.

Bientôt, à ce même signal qui avait tant de fois fait battre son propre

coeur, Gelsomina vît la porte s'ouvrir, et Gaëtano disparut.

Gelsomina crut qu'elle allait mourir; mais la jalousie lui rendit les

forces que la jalousie lui avait ôtées. Elle s'assit sur les marches du

palais, et, cachée dans l'ombre projetée par les colonnes, elle attendit.

Les heures passèrent; elle les compta les unes après les autres. Comme

trois heures venaient de sonner, la porte se rouvrit; Gaëtano reparut, une

femme vêtue d'un peignoir dé mousseline blanche l'accompagnait. Il n'y

avait plus de doute: Gelsomina était trahie.

D'ailleurs, comme si Dieu eût voulu d'un seul coup lui ôter toute

espérance, les deux amants lui donnèrent le temps de s'assurer de son

malheur. Ni l'un ni l'autre ne pouvaient se quitter. Leur adieu dura près

d'une demi-heure.

Enfin Gaëtano s'éloigna; la porte se referma derrière lui. Gelsomina,

debout sur les degrés du palais, semblait une statue de marbre. Enfin,

comme si elle s'arrachait de sa base, elle fit quelques pas en avant, mais

ses genoux se dérobèrent sous elle; elle voulut crier, mais la voix lui

manqua, et, jetant un cri étouffé, qui ne parvint pas même jusqu'à Gaëtano,

elle tomba de toute sa hauteur sur le pavé.

Quand elle revint à elle, elle se retrouva assise sur les marches du palais

Giardinelli. Un homme lui faisait respirer des sels: cet homme, c'était le

juif.

Gelsomina regarda cet homme avec terreur: il semblait un démon acharné à sa

perte. Elle fouilla dans ses poches pour voir si elle avait quelque argent

pour lui payer ses soins; puis, sa recherche ayant été inutile:

--Je n'ai rien sur moi, lui dit-elle. Je vous ferai récompenser.

--J'irai demain chercher ma récompense moi-même, dit le juif.

--Ne venez pas! s'écria Gelsomina en se reculant de lui, vous me faites

horreur!

Le juif, jugeant que le moment serait mal choisi pour renouveler ses

propositions, se mit à rire, et laissa Gelsomina maîtresse de se retirer.

Gelsomina profita de la liberté que lui donnait le juif, et s'éloigna d'un

pas rapide. Bientôt elle se retrouva à la porte de sa maison. Elle était

arrivée là sans retourner la tête en arrière, sans regarder ni à droite ni

à gauche. Toutes les hallucinations de la fièvre passaient devant ses yeux,

toutes les rumeurs du délire bruissaient à ses oreilles.

Elle voulut ouvrir la porte, mais elle ne put jamais retrouver la serrure;

elle crut qu'elle allait devenir folle, et se coucha, en criant miséricorde

à Dieu, sur le banc de pierre qui était sous sa fenêtre.

A cinq heures du matin, en sortant pour ouvrir les volets, son père la

retrouva là.

Elle n'était pas évanouie; mais elle avait les yeux fixes, les mains

crispées, et ses dents claquaient l'une contre l'autre comme si elle

sortait de l'eau glacée.

Son père voulut l'interroger, mais elle ne répondit point. Comme il faisait

jour à peine, personne encore ne l'avait vue. Il la prit dans ses bras,

l'emporta comme un enfant, et la remit à la vieille Assunta, qui lui ôta

ses habits et la coucha sans qu'elle fît la moindre résistance, sans

qu'elle prononçât un seul mot.

A peine couchée, la fièvre la prit; Mario voulait envoyer chercher un

médecin, mais Gelsomina dit qu'elle ne voulait voir que son confesseur Fra

Leonardo.

Fra Leonardo vint, et s'entretint plus d'une heure avec la jeune fille.

Lorsqu'il sortit de la chambre de Gelsomina, son vieux père l'attendait

pour l'interroger; mais le confesseur ne pouvait rien dire; il secoua la

tête tristement, et, à toutes les questions que lui fit le vieillard, il se

contenta de répondre que Gelsomina était une sainte.

Derrière le confesseur arriva le juif; il dit à Mario qu'il avait appris

que sa fille était malade, et que, comme il avait une foule de secrets

pharmaceutiques, il se faisait fort de la guérir si on voulait l'introduire

auprès d'elle.

Le vieillard fit demander à Gelsomina si elle voulait recevoir un juif

qui se disait médecin; Gelsomina se fit faire son portrait par la vieille

Assunta, et, ayant reconnu son persécuteur: «Nourrice, répondit-elle, va

dire à cet homme qu'il repasse demain à la même heure.»

Le lendemain, le juif n'eut garde de manquer au rendez-vous; mais,

lorsqu'il demanda au vieux Mario où était sa fille, celui-ci lui répondit

en pleurant que, le matin même, Gelsomina était entrée comme novice au

couvent de Notre-Dame-du-Calvaire.

Gabriello avait compté sur le désespoir pour perdre Gelsomina; mais, en

cette occasion, prières, menaces, argent, tout fut inutile; il avait

affaire à une tourière incorruptible.

Cinq jours s'écoulèrent sans rien amener de nouveau. Le terme demandé par

Gabriello au prince de G... arriva; il se présenta chez lui tout confus.

C'était la première fois qu'il échouait aussi complètement.

--Eh bien, dit le prince de G..., où est cette jeune fille?

--Ma foi! monseigneur, dit Gabriello, voici douze jours que Dieu et le

diable la jouent aux dés; mais cette fois Dieu a été le plus fin, et il a

gagné.

--Ainsi, tu y renonces?

--Elle s'est réfugiée dans le couvent de Notre-Dame-du-Calvaire, et, à

moins que nous ne l'en enlevions de force, je ne vois pas trop moyen de

l'en faire sortir.

--Merci du conseil, mais je ne veux pas me brouiller avec l'archevêque;

d'ailleurs c'était ton affaire et non la mienne. Tu t'étais chargé de

m'amener cette jeune fille ici; tu as échoué, c'est sur toi que la honte en

retombera.

--J'espère que monseigneur me gardera le secret, dit Gabriello profondément

humilié.

--Le secret! s'écria le prince; ah bien oui; le secret! Je dirai partout

au contraire que je voulais une fille de rien, une grisette, une petite

ouvrière, que je t'ai laissé carte blanche pour l'argent, et que, malgré

tout cela, tu as échoué.

--Mais monseigneur veut donc me perdre! s'écria Gabriello désespéré.

--Non, mais je veux qu'on sache le fonds qu'on peut faire sur ta parole;

c'est un petit dédommagement que je me réserve.

--Votre Excellence est décidée à me faire cet affront?

--Parfaitement décidée.

--Mais si je n'avais pas perdu tout espoir?

--Alors, c'est autre chose.

--Si je demandais trois mois à Votre Excellence pour tenter un nouveau

moyen?

--Je t'en donne six.

--Et pendant ces six mois, Votre Excellence gardera le secret sur ce

premier échec?

--Je serai muet; tu vois que je te fais beau jeu.

--Oui, Excellence; aussi, maintenant, ce n'est plus une affaire d'argent,

c'est une question d'honneur; j'y réussirai ou j'y perdrai mon nom.

--Ainsi donc, dans six mois?

--Peut-être avant, mais pas plus tard.

--Adieu, seigneur Gabriello.

--Au revoir. Excellence.

Gabriello rentra chez lui; il lui était venu, tout en causant avec le

prince de G..., une idée lumineuse qu'il avait besoin de mûrir. Toute la

journée et toute la nuit, il la retourna dans sa tête; le lendemain il

commença de la mettre à exécution.

Dès le matin, il alla trouver Fra Leonardo dans sa cellule, se jeta à ses

pieds en lui disant qu'il était un grand pécheur, mais que la grâce de Dieu

l'avait touché, et qu'il s'adressait à lui pour qu'il le soutînt dans la

bonne voie, hors de laquelle il avait si longtemps marché.

Il lui confessa ensuite l'infâme métier qu'il exerçait, se frappant la

poitrine avec tant de componction et de remords, à chaque nouvel aveu qui

sortait de sa bouche, que Fra Leonardo, voyant dans cet homme un miracle de

conversion, ne put s'empêcher de lui demander comment le repentir lui était

venu.

Alors Gabriello lui raconta qu'il avait été chargé par un grand seigneur

de perdre Gelsomina, mais qu'à peine l'avait-il vue qu'il était devenu

amoureux d'elle, et n'avait pas même osé lui parler. Longtemps il avait

combattu cet amour, sachant bien qu'il était indigne d'une si chaste jeune

fille; mais enfin il avait pensé qu'il n'y a pas de crime si grand que le

repentir n'efface, pas de conduite si souillée que l'absolution ne lave.

Il avait donc pris la résolution d'aller se jeter aux genoux du père de

Gelsomina, et de lui tout dire, lorsqu'il avait appris que celle qu'il

aimait venait d'entrer dans un couvent. Alors, dans son désespoir, il était

venu à Fra Leonardo pour lui dire que son parti était pris, et que, si

Gelsomina se faisait religieuse, lui, de son côté, était décidé à entrer en

religion, en abandonnant la moitié de ce bien si mal acquis aux pauvres, et

en faisant de l'autre moitié un fonds pour marier quelque fille pauvre et

sage qui aurait refusé de s'enrichir aux dépens de son honneur.

Une pareille détermination toucha le bon capucin jusqu'aux larmes; il dit

à son pénitent que tout n'était pas encore perdu, et que Gelsomina ne

persisterait peut-être point dans une résolution prise en un moment

d'exaltation, et qui mettait son vieux père au désespoir. En outre il

promit d'user de toute son influence sur elle pour la déterminer à ne point

prendre pour une vocation sérieuse ce vertige religieux qui l'avait saisie

lorsqu'elle avait regardé le monde du haut de sa douleur. Gabriello se jeta

aux pieds du moine, et lui baisa les genoux en lui demandant la permission

de revenir tous les jours.

Fra Leonardo raconta tout au père de Gelsomina; le pauvre vieillard,

compatissant à une douleur qu'il partageait, demanda à voir ce pauvre

jeune homme afin de pleurer avec lui. Le moine promit de le lui amener le

lendemain.

Le lendemain, à l'heure convenue, le père de Gelsomina vit arriver Fra

Leonardo et son pénitent. Les deux affligés se jetèrent dans les bras

l'un de l'autre; Gelsomina était le lien qui les unissait: aussi, ne

parlèrent-ils que d'elle; c'étaient les premiers moments de consolation

que le vieux Mario eût goûtés depuis que sa fille était au couvent.

Aussi, lorsque Gabriello le quitta, fit-il promettre au jeune homme qu'il

reviendrait le voir le lendemain.

Non seulement Gabriello n'avait garde de manquer à un pareil rendez-vous,

mais encore il y vint longtemps avant l'heure indiquée. Le vieillard lui

sut gré d'être plus qu'exact, et ils passèrent une partie de la journée

ensemble.

Quant à Gaëtano, on n'en entendait pas même parler; il avait la tête plus

que jamais affolée de sa prétendue marquise.

Fra Leonardo voyait Gelsomina tous les jours. Il lui raconta d'abord, sans

qu'elle y fît grande attention, la conversion miraculeuse qu'elle avait

faite; puis il lui peignit le désespoir de Gabriello en la perdant.

Gelsomina savait ce que c'était que les douleurs de l'amour, elle plaignait

au fond du coeur le jeune homme qui les éprouvait.

Quelques jours après, Gelsomina consentit à voir son père, mais à condition

qu'il n'essaierait pas de la dissuader de sa résolution de se faire

religieuse; le vieux Mario promit tout ce que l'on voulut, et ne lui parla

tout le temps que de Gabriello, qui avait pour lui tous les soins qu'un

fils aurait pour son père. Gelsomina remercia Dieu de ce qu'il rendait au

vieillard l'enfant qu'il avait perdu.

Quelque temps après, comme Fra Leonardo vit Gelsomina plus tranquille, il

commença à l'entretenir des véritables devoirs d'une chrétienne. Le premier

de ces devoirs, selon lui, était d'honorer ses parents et de leur obéir en

tous points, un père et une mère étant en ce monde la divinité visible pour

leurs enfants.

Vers la même époque, le vieux Mario se hasarda à reparler à sa fille de ses

anciens rêves paternels, comment il avait songé parfois au bonheur qu'il

éprouverait à mourir entre les bras de ses petits-fils; puis il demanda à

Gelsomina, les larmes aux yeux, s'il lui fallait renoncer pour toujours à

cet espoir. Gelsomina pleura, mais ne répondit rien.

Une fois, Gelsomina hasarda de demander à Fra Leonardo ce qu'était devenu

Gaëtano. Fra Leonardo répondit qu'il était toujours le même, mais qu'il

devenait de plus en plus orgueilleux, et qu'on le voyait à toutes les fêtes

avec des rubans à son chapeau, des bagues à ses doigts, et des ceintures

magnifiques autour du corps. Gelsomina soupira du plus profond de son

coeur; il était évident qu'elle était complètement oubliée.

Comme Fra Leonardo sortait de la cellule de la novice, le vieux Mario y

entrait. Chaque jour il était plus reconnaissant à Gabriello de ses soins

pour lui, soins d'autant plus désintéressés qu'une seule récompense était

digne d'eux, et que cette récompense, la résolution de Gelsomina la rendait

impossible.

Quatre mois s'écoulèrent; ces quatre mois avaient amené une grande

amélioration dans l'état des choses. Gelsomina sentait qu'elle ne serait

jamais heureuse elle-même, mais elle comprenait qu'elle pouvait beaucoup

pour le bonheur des autres: or, pour un coeur comme celui de Gelsomina,

c'était presque être heureuse elle-même que de rendre les autres heureux.

Aussi, la première fois qu'elle vit son père pleurer en songeant que

l'époque où elle devait prendre le voile arrivait, ce fut elle qui le

consola en lui disant de prendre courage, qu'elle commençait à sentir que

Dieu lui donnerait la force de surmonter son amour, et que, comme la seule

crainte de revoir Gaëtano l'avait déterminée à fuir le monde, peut-être

rentrerait-elle dans le monde du moment où elle pourrait le revoir sans

crainte. A cette seule espérance, le vieillard éprouva une si grande joie,

que Gelsomina eut presque des remords d'avoir causé à son père une si

grande douleur.

Quelques jours après, Fra Leonardo se hasarda à parler à la novice de

Gabriello et de l'amour profond qu'il conservait pour elle. Gelsomina ne

put s'empêcher de comparer cet amour sans espérance à celui de Gaëtano, qui

pouvait tout espérer, et elle plaignit le pauvre garçon plus tendrement

qu'elle ne l'avait encore fait.

Cela rendit quelque courage au pauvre père: à la première entrevue qu'il

eut avec sa fille, il lui ouvrit son coeur tout entier, il ne manquait à

Gabriello que d'être l'époux de Gelsomina pour que Mario vît en lui un

véritable enfant; le lien social seul manquait, car Gabriello avait depuis

cinq mois, pour le vieillard, les soins, l'amour et le respect que le fils

le plus tendre pourrait avoir pour son père.

Gelsomina tendit la main au vieillard, et lui demanda huit jours pour

interroger son coeur.

Ces huit jours, Gelsomina les passa dans la prière et dans la solitude;

elle aimait toujours Gaëtano, mais d'un amour qui n'avait plus rien de

terrestre, et à la manière dont les enfants du ciel aimaient les fils de la

terre. Elle sentait en elle, sinon le désir, du moins la force d'appartenir

à un autre, et d'être une digne femme et une digne mère, comme elle avait

été une sainte jeune fille.

Lorsque son père revint au jour indiqué, elle lui dit donc que, si son

bonheur dépendait de son consentement, elle donnait ce consentement, sinon

avec joie, du moins avec résignation. Le vieux Mario tomba presque aux

genoux de sa fille, mais elle le prit dans ses bras et sourit à le voir si

heureux.

Alors il lui demanda la permission de lui amener Gabriello le lendemain,

mais elle lui répondit qu'elle n'avait pas besoin de le voir, qu'elle

recevrait un mari des mains de son père, et que ce mari, quel qu'il fût,

avait droit à son estime et à son dévouement; que ces deux sentiments

étaient les seuls que l'on pouvait exiger d'elle, et que ce serait au temps

d'en faire naître un autre.

Le mariage fut fixé à quinze jours; ces quinze jours, Gelsomina les passa

en prières et en exercices religieux; puis, le matin du quinzième, elle

quitta le couvent pour aller à l'église, où l'attendait son fiancé. Ce fut

au pied de l'autel seulement qu'elle rencontra Gabriello, et comme elle ne

l'avait vu que déguisé en juif, avec une barbe et une perruque, elle ne le

reconnut pas.

Au retour, chacun félicita Gabriello sur son bonheur, chacun lui dit qu'il

avait épousé une véritable sainte.

Mais lui se déroba à toutes ces félicitations; il avait une visite à faire.

On annonça au prince de G... que Gabriello l'attendait dans son

antichambre.

--Faites entrer, dit le prince.

Gabriello entra.

--Eh bien! demanda le prince, où en sommes-nous? C'est demain que le terme

expire.

--Et c'est ce soir que je vous livre Gelsomina, dit Gabriello.

--Et comment as-tu fait cela, démon? s'écria le prince.

--Monseigneur, c'est tout simple; voyant qu'elle était incorruptible, je

l'ai épousée.

--Et?

--Et ce soir vous prendrez ma place, voilà tout. Un honnête homme n'a que

sa parole; j'avais engagé la mienne à Votre Excellence, et je la tiens.

Le Speronare · 第 26 / 59 题