Plus favorisée du ciel que Girgenti, Palerme mérite encore aujourd'hui le
nom qu'on lui donna il y a vingt siècles: aujourd'hui, comme il y a vingt
siècles, elle est toujours Palerme l'heureuse.
En effet, s'il est une ville au monde qui réunisse toutes les conditions
du bonheur, c'est cette insoucieuse fille des Phéniciens qu'on appelle
_Palermo Felice_, et que les anciens représentaient assise comme Vénus
dans une conque d'or. Bâtie entre le monte Pellegrino qui l'abrite de
la _tramontana_, et la chaîne de la Bagherie, qui la protège contre le
sirocco; couchée au bord d'un golfe qui n'a que celui de Naples pour rival;
entourée d'une verdoyante ceinture d'orangers, de grenadiers, de cédrats,
de myrthes, d'aloès et de lauriers roses, qui la couvrent de leurs ombres,
qui l'embaument de leurs parfums; héritière des Sarasins, qui lui ont
laissé leurs palais; des Normands, qui lui ont laissé leurs églises; des
Espagnols, qui lui ont laissé leurs sérénades, elle est à la fois poétique
comme une Sultane, gracieuse comme une Française, amoureuse comme une
Andalouse. Aussi son bonheur à elle est-il un de ces bonheurs qui viennent
de Dieu, et que les hommes ne peuvent détruire. Les Romains l'ont occupée,
les Sarrasins l'ont conquise, les Normands l'ont possédée, les Espagnols la
quittent à peine, et à tous ces différents maîtres, dont elle a fini par
faire ses amants, elle a souri du même sourire: molle courtisane, qui n'a
jamais eu de force que pour une éternelle volupté.
L'amour est la principale affaire de Parlerme; partout ailleurs on vit, on
travaille, on pense, on spécule, on discute, on combat: à Palerme, on aime.
La ville avait besoin d'un protecteur céleste; on ne pense pas toujours à
Dieu, il faut bien un fondé de pouvoir qui y pense pour nous. Ne croyez pas
qu'elle ait été choisir quelque saint morose, grondeur, exigeant,
sévère, ridé, désagréable. Non pas; elle a pris une belle vierge, jeune,
indulgente, fleur sur la terre, étoile au ciel; elle en a fait sa patronne.
Et pourquoi cela? Parce qu'une femme, si chaste, si sainte qu'elle soit, a
toujours un peu de la Madeleine; parce qu'une femme, fût-elle morte vierge,
a compris l'amour; parce que enfin c'est d'une femme que Dieu à dit: «Il
lui sera beaucoup remis parce qu'elle a beaucoup aimé.»
Aussi, lorsque après une route rude, fatigante, éternelle, au milieu des
solitudes brûlées par le soleil, dévastées par les torrents, bouleversées
par les tremblements de terre, sans arbres pour se reposer le jour, sans
gîte pour dormir la nuit, nous aperçûmes, en arrivant au haut d'une
montagne, Palerme, assise au bord de son golfe, se mirant dans cette mer
azurée comme Cléopâtre aux flots du Cyrénaïque, on comprend que nous
jetâmes un cri de joie: c'est qu'à la simple vue de Palerme, on oublie
tout. Palerme est un but; c'est le printemps après l'hiver, c'est le repos
après la fatigue; c'est le jour après la nuit, l'ombre après le soleil,
l'oasis après le désert.
A la vue de Palerme toute notre fatigue s'en alla; nous oubliâmes les mules
au trot dur, les fleuves aux mille détours; nous oubliâmes ces auberges
dont la faim et la soif sont les moindres inconvénients, ces routes dont
chaque angle, chaque rocher, chaque carrière, recèlent un bandit qui vous
guette; nous oubliâmes tout pour regarder Palerme, et pour respirer cette
brise de la mer qui semblait monter jusqu'à nous.
Nous descendîmes par un chemin bordé d'une côte d'immenses roseaux, et
baigné de l'autre par la mer; le port était plein de bâtiments à l'ancre,
le golfe plein de petites barques à la voile; une lieue avant Palerme, les
villas couvertes de vignes se montrèrent, les palais ombragés de palmiers
vinrent au devant de nous: tout cela avait un air de joie admirable à voir.
En effet, nous tombions au milieu des fêtes de sainte Rosalie.
A mesure que nous approchions de la ville, nous marchions plus vite;
Palerme nous attirait comme cette montagne d'aimant des _Mille et une
Nuits_, que ne pouvaient fuir les vaisseaux. Après nous avoir montré de
loin ses dômes, ses tours, ses coupoles, qui disparaissaient peu à peu,
elle nous ouvrait ses faubourgs. Nous traversâmes une espèce de promenade
située sur le bord de la mer, puis nous arrivâmes à une porte de
construction normande; la sentinelle, au lieu de nous arrêter, nous salua,
comme pour nous dire que nous étions les bienvenus.
Au milieu de la place de la Marine, un homme vint à nous:
--Ces messieurs sont Français? nous demanda-t-il.
--Nés en pleine France, répondit Jadin.
--C'est moi qui ai l'honneur de servir particulièrement les jeunes
seigneurs de votre nation qui viennent à Palerme.
--Et en quoi les servez-vous? lui demandai-je.
--En toutes choses, Excellence.
--Peste! vous êtes un homme précieux. Comment vous appelez-vous?
--J'ai bien des noms, Excellence; mais le plus communément on m'appelle _il
signor Mercurio_.
--Ah! très bien, je comprends. Merci.
--Voilà les certificats des derniers Français qui m'ont employé: vous
pouvez voir qu'ils ont été parfaitement satisfaits de mes services.
Et en effet il signor Mercurio nous présenta trois ou quatre certificats
fort circonstanciés et fort indiscrets qu'il tenait de la reconnaissance de
nos compatriotes. Je les parcourus des yeux et les passais à Jadin, qui les
lut à son tour.
--Ces messieurs voient que je suis parfaitement en règle?
--Oui, mon cher ami, mais malheureusement nous n'avons pas besoin de vous.
--Si fait, Excellence, on a toujours besoin de moi; quand ce n'est pas pour
une chose, c'est pour une autre: êtes-vous riches, je vous ferai dépenser
votre argent; êtes-vous pauvres, je vous ferai faire des économies;
êtes-vous artistes, je vous montrerai des tableaux; êtes-vous hommes du
monde, je vous mettrai au courant de tous les arrangements de la société.
Je suis tout, Excellence: cicerone, valet de chambre, antiquaire, marchand,
acheteur, historien,--et surtout...
--_Ruffiano_, dit Jadin.
--_Si signore_, répondit notre étrange interlocuteur avec une expression
d'orgueilleuse confiance dont on ne peut se faire aucune idée.
--Et vous êtes satisfait de votre métier?
--Si je suis satisfait, Excellence! C'est-à-dire que je suis l'homme le
plus heureux de la terre.
--Peste! dit Jadin, comme c'est agréable pour les honnêtes gens!
--Que dit votre ami, Excellence?
--Il dit que la vertu porte toujours sa récompense. Mais pardon, mon cher
ami: vous comprenez; il fait un peu chaud pour causer d'affaires en
plein soleil; d'ailleurs nous arrivons, comme vous voyez, et nous sommes
fatigués.
--Ces messieurs logent sans doute à l'hôtel des Quatre-Cantons?
--Je crois qu'oui.
--J'irai présenter mes hommages à ces messieurs.
--Merci, c'est inutile.
--Comment donc, ce serait manquer à mes devoirs; d'ailleurs j'aime les
Français, Excellence.
--Peste! C'est bien flatteur pour notre nation.
--J'irai donc à l'hôtel.
--Faites comme vous voudrez, seigneur Mercurio; mais vous perdrez
probablement votre temps; je vous en préviens.
--C'est mon affaire.
--Adieu, seigneur Mercurio.
--Au revoir, Excellence.
--Quelle canaille! dit Jadin.
Et nous continuâmes notre route vers l'hôtel des Quatre-Cantons. Comme je
l'ai dit, Palerme avait un air de fête qui faisait plaisir à voir. Des
drapeaux flottaient à toutes les fenêtres, de grandes bandes d'étoffes
pendaient à tous les balcons; des portiques et des pyramides de bois
recouvertes de guirlandes de fleurs se prolongeaient d'un bout à l'autre de
chaque rue. Salvadore nous fit faire un détour, et nous passâmes devant
le palais épiscopal. Là était une énorme machine à quatre ou cinq étages,
haute de quarante-cinq à cinquante pieds, de la forme de ces pyramides de
porcelaine sur lesquelles on sert les bonbons au dessert; toute drapée de
taffetas bleu avec des franges d'argent, surmontée d'une figure de femme
tenant une croix et entourée d'anges. C'était le char de sainte Rosalie.
Nous arrivâmes à l'hôtel; il était encombré d'étrangers. Par le crédit
de Salvadore, nous obtînmes deux petites chambres que l'hôte réservait,
disait-il, pour des Anglais qui devaient arriver de Messine dans la
journée, et qui d'avance les avaient fait retenir. Peut-être n'était-ce
qu'un moyen de nous les faire payer le triple de ce qu'elles valaient;
mais, telles qu'elles étaient, et au prix qu'elles coûtaient, nous étions
encore trop heureux de les avoir.
Nous réglâmes nos comptes avec Salvadore, qui nous demanda un certificat
que nous lui donnâmes de grand coeur. Puis j'ajoutai deux piastres de
bonne main aux cinq que je lui avais déjà données en sortant du défilé de
Mezzojuso, et nous nous quittâmes enchantés l'un de l'autre.
Nous interrogeâmes notre hôte sur l'emploi de la journée; il n'y avait rien
à faire jusqu'à cinq heures du soir, qu'à nous baigner et à dormir; à cinq
heures, il y avait promenade sur la Marine; à huit heures, feu d'artifice
au bord de la mer; toute la soirée, illumination et danses à la Flora; à
minuit corso.
Nous demandâmes deux bains, nous fîmes préparer nos lits, et nous arrêtâmes
une voiture.
A quatre heures, on nous prévint que la table d'hôte était servie; nous
descendîmes, et nous trouvâmes une table autour de laquelle étaient réunis
des échantillons de tous les peuples de la terre. Il y avait des Français,
des Espagnols, des Anglais, des Allemands, des Polonais, des Russes, des
Valaques, des Turcs, des Grecs et des Tunisiens. Nous nous approchâmes de
deux compatriotes, qui, de leur côté, nous ayant reconnus, s'avançaient
vers nous; c'étaient des Parisiens, gens du monde, et surtout gens
d'esprit, le baron de S... et le vicomte de R...
Comme il y avait déjà plus de huit jours qu'ils étaient à Palerme, et
qu'une de nos prétentions, à nous autres Français, c'est de connaître au
bout de huit jours une ville, comme si nous l'avions habitée toute notre
vie, leur rencontre, en pareille circonstance, était une véritable
trouvaille. Ils nous promirent, dès le soir même, de nous mettre au
courant de toutes les habitudes palermitaines. Nous leur demandâmes s'ils
connaissaient il signor Mercurio: c'était leur meilleur ami. Nous leurs
racontâmes comment il était venu au-devant de nous et comment nous l'avions
reçu; ils nous blâmèrent fort et nous assurèrent que c'était un homme
précieux à connaître, ne fût-ce que pour l'étudier. Nous avouâmes alors que
nous avions commis une faute, et nous promîmes de la réparer.
Après le dîner, que nous trouvâmes remarquablement bon, on nous annonça que
nos voitures nous attendaient; comme ces messieurs avaient la leur, et
que nous ne voulions pas cependant nous séparer tout à fait, nous nous
dédoublâmes. Jadin monta avec le vicomte de R..., et le baron de S... monta
avec moi.
Il était arrivé à ce dernier, la veille même, une aventure trop
caractéristique pour que, malgré cette grande difficulté que l'on éprouve
dans notre langue à dire certaines choses, je n'essaie pas de la raconter.
Qu'on se figure d'ailleurs qu'on lit une historiette de Tallemant des
Réaux, ou un épisode des _Dames galantes_ de Brantôme.
Le baron de S... était à la fois un philosophe et un observateur; il
voyageait tout particulièrement pour étudier les moeurs des peuples qu'il
visitait; il en résultait que dans toutes les villes d'Italie, il s'était
livré aux recherches les plus minutieuses sur ce sujet.
Comme on le pense bien, le baron de S... n'avait pas fait la traversée
de Naples à Palerme pour renoncer, une fois arrivé en Sicile, à ses
investigations habituelles. Au contraire, cette terre, nouvelle pour le
baron de S..., lui ayant paru présenter sous ce rapport de curieuses
nouveautés, il n'en était devenu que plus ardent à faire des découvertes.
Il signor Mercurio qui, ainsi qu'il nous l'avait dit, était versé dans
toutes les parties de la science philosophique que pratiquait le baron de
S... s'était trouvé sur son chemin comme il s'était trouvé sur le nôtre;
mais, mieux avisé que nous, le baron de S... avait tout de suite compris de
quelle utilité un pareil cicérone pouvait être pour un homme qui, comme lui
voulait connaître les effets et les causes. Il l'avait dès le jour même
attaché à son service.
Le baron de S... avait commencé ses études dans les hautes sphères de la
société; de là, pour ne point perdre le piquant de l'opposition, il avait
passé au peuple. Dans l'une et l'autre classe, il avait recueilli des
documents si curieux que, ne voulant pas laisser ses notes incomplètes,
il avait demandé l'avant-veille à il signor Mercurio s'il ne pourrait lui
ouvrir quelque porte de cette classe moyenne qu'on appelle en Italie le
_mezzo ceto_. Il signor Mercurio lui avait répondu que rien n'était plus
facile, et que dès le lendemain il pourrait le mettre en relations avec
une petite bourgeoise fort bavarde, et dont la conversation était des plus
instructives. Comme on le pense bien, le baron de S... avait accepté.
La veille au soir, en conséquence, il signor Mercurio était venu le
chercher à l'heure convenue, et l'avait conduit dans une rue assez étroite,
en face d'une maison de modeste apparence; le baron avait, à l'instant même
et du premier coup d'oeil, rendu justice à l'intelligence de son guide,
qui avait ainsi trouvé tout d'abord ce qu'il lui avait dit de chercher.
Il allait tirer le cordon de la sonnette, pressé qu'il était de voir si
l'intérieur de la maison correspondait à l'extérieur, lorsqu'il signor
Mercurio lui avait arrêté le bras et, lui montrant une petite clef, lui
avait fait comprendre qu'il était inutile d'immiscer un concierge ou un
domestique aux secrets de la science. Le baron avait reconnu la vérité
de la maxime, et avait suivi son guide, qui, marchant devant lui, le
conduisit, par un escalier étroit mais propre, à une porte qu'il ouvrit
comme il avait fait de celle de la rue. Cette porte ouverte, il traversa
une antichambre et, ouvrant une troisième porte, qui était celle d'une
salle à manger, il y introduisit le baron en lui disant qu'il allait
prévenir la dame à laquelle il avait désiré être présenté.
Le baron, qui s'était plus d'une fois trouvé dans des circonstances
pareilles, s'assit sans demander d'explications. La pièce dans laquelle il
était répondait à ce qu'il avait déjà vu de la maison: c'était une chambre
modeste avec une petite table au milieu, et des gravures enfermées dans
des cadres noirs pendus aux murs; ces gravures représentaient _La Cène_ de
Léonard de Vinci, _l'Aurore_ du Guide, _l'Endymion_ du Guerchin, et _la
Bachante_ de Carrache.
Il y avait en outre, dans cette salle à manger, deux portes en face l'une
de l'autre.
Au bout de dix minutes qu'il était assis, le baron, commençant de
s'ennuyer, se leva et se mit à examiner les gravures; au bout de dix autres
minutes, s'impatientant un peu plus encore, il regarda alternativement
l'une et l'autre des deux portes, espérant à chaque instant que l'une ou
l'autre s'ouvrirait. Enfin, comme dix nouvelles minutes s'étaient écoulées
encore sans qu'aucune des deux s'ouvrit, il résolut, toujours plus
impatient, de se présenter lui-même, puisque il signor Mercurio tenait tant
à faire sa présentation. Au moment où il venait de prendre cette décision,
et comme il hésitait entre les deux portes, il crut entendre quelque bruit
derrière celle de droite. Il s'en approcha aussitôt et prêta l'oreille; sûr
qu'il ne s'était pas trompé, il frappa doucement.
--Entrez, dit une voix.
Il sembla bien au baron que la voix venait de lui répondre avec un timbre
tant soit peu masculin, mais il avait remarqué qu'en Italie les voix de
soprano étaient assez communes chez les hommes; il ne s'arrêta point à
cette idée, et, tournant la clef, il ouvrit la porte.
Le baron se trouva en face d'un homme de trente à trente-deux ans, vêtu
d'une robe de chambre de bazin, assis devant un bureau et prenant des notes
dans de gros livres. L'homme à la robe de chambre tourna la tête de son
côté, releva ses lunettes, et le regarda.
--Pardon, monsieur, dit le baron tout étonné de rencontrer un homme là où
il s'attendait à trouver une femme, mais je crois que je me suis trompé.
--Je le crois aussi, répondit tranquillement l'homme à la robe de chambre.
--En ce cas, mille pardons de vous avoir dérangé, reprit le baron.
--Il n'y a pas de quoi, monsieur, répondit l'homme à la robe de chambre.
Alors ils se saluèrent réciproquement, et le baron referma la porte, puis
il se remit à regarder les gravures.
Au bout de cinq minutes, la seconde porte s'ouvrit, et une jeune femme de
vingt à vingt-deux ans fit signe au baron d'entrer.
--Pardon, madame, dit le baron à voix basse, mais peut-être ignorez-vous
qu'il y a quelqu'un là, dans la chambre en face de celle-ci.
--Si fait, monsieur, répondit la jeune femme sans se donner la peine de
changer le diapason de sa voix.
--Et sans indiscrétion, madame, demanda le baron, peut-on vous demander
quel est ce quelqu'un?
--C'est mon mari, monsieur.
--Votre mari?
--Oui.
--Diable!
--Cela vous contrarie-t-il?
--C'est selon.
--Si vous l'exigez, je le prierai d'aller faire un tour par la ville; mais
il travaille, et cela le dérangera.
--Au fait, dit le baron en riant, si vous croyez qu'il reste où il est, je
ne vois pas trop...
--Oh! monsieur, il ne bougera pas.
--En ce cas, dit le baron, c'est autre chose, vous avez raison, il ne faut
pas le déranger.
Et le baron entra chez la jeune femme qui referma la porte derrière lui. Au
bout de deux heures, le baron sortit après avoir fait sur les moeurs de la
bourgeoisie sicilienne les observations les plus intéressantes, et sans que
personne, comme la promesse lui en avait été faite, vînt le troubler dans
ses observations. Aussi se promettait-il de les reprendre au premier jour.
Comme le baron achevait de me raconter cette histoire, nous arrivions à la
Marine.
C'est la promenade des voitures et des cavaliers, comme la Flora est celle
des piétons. Là comme à Florence, comme à Messine, tout ce qui a équipage
est forcé de venir faire son _giro_ entre six et sept heures du soir; au
reste, c'est une fort douce obligation: rien n'est ravissant comme cette
promenade de la Marine adossée à une file de palais, avec son golfe
communiquant à la haute mer, qui s'étend en face d'elle, et sa ceinture de
montagnes qui l'enveloppe et la protège. Alors, c'est-à-dire depuis six
heures du soir jusqu'à deux heures du matin, souffle le _greco_, fraîche
brise du nord-est qui remplace le vent de terre, et vient rendre la force à
toute cette population qui semble destinée à dormir le jour et à vivre la
nuit; c'est l'heure où Palerme s'éveille, respire et sourit. Réunie presque
entière sur ce beau quai, sans autre lumière que celle des étoiles, elle
croise ses voitures, ses cavaliers et ses piétons; et tout cela parle,
babille, chante comme une volée d'oiseaux joyeux, échange des fleurs, des
rendez-vous, des baisers; tout cela se hâte d'arriver, les uns à l'amour,
les autres au plaisir: tout cela boit la vie à plein bord, s'inquiétant
peu de cette moitié de l'Europe qui l'envie, et de cette autre moitié de
l'Europe qui la plaint.
Naples la tyrannise, c'est vrai; peut-être parce que Naples en est jalouse.
Mais qu'importe à Palerme la tyrannie de Naples? Naples peut lui prendre
son argent, Naples peut stériliser ses terres, Naples peut lui démolir ses
murailles, mais Naples ne lui prendra pas sa Marine baignée par la mer, son
vent de greco qui la rafraîchit le soir, ses palmiers qui l'ombragent le
matin, ses orangers qui la parfument toujours, et ses amours éternelles qui
la bercent de leurs songes quand ils ne l'éveillent pas dans leur réalité.