L'INTÉRIEUR DE LA SICILE

Le lendemain, quelque diligence que nous fîmes, nous ne parvînmes à nous

mettre en route que vers les neuf heures du matin. Nous avions demandé

d'abord une mule de renfort pour Cama; mais, lorsqu'il se vit pour la

première fois de sa vie juché au haut d'une selle sans autre support que

deux étriers d'inégale longueur, il déclara que la bride lui paraissait un

point d'appui trop insuffisant pour qu'il lui confiât la conservation de sa

personne. En conséquence, avec l'aide de Salvadore, il mit pied à terre, et

la mule fut renvoyée.

Pendant ce temps, on chargeait toute notre _roba_ sur la mule de transport.

Comme ce bagage était assez considérable, Cama remarqua qu'il formait sur

le dos de l'animal une surface plane de trois ou quatre pieds de diamètre.

Cette terrasse parut à Cama un véritable lieu de sûreté, comparée à

l'extrémité aiguë de la selle, et il demanda à s'établir, comme il

l'entendrait, sur cette petite plate-forme. Salvadore, consulté pour savoir

si sa mule pouvait porter ce surcroît de charge, répondit qu'il n'y voyait

pas d'inconvénient; au bout d'un instant, Cama se trouva donc placé au

centre de notre roba, assis à la manière des tailleurs, et s'élevant

pyramidalement au milieu de son domaine.

On nous avait recommandé de visiter les Maccaloubi. Nous priâmes donc

Salvadore de prendre le chemin qui y conduisait; mais, habitué à de

pareilles demandes, il avait de lui-même prévenu notre désir, et nous

n'en étions déjà plus qu'à un demi-mille lorsque nous lui dîmes de nous y

conduire.

Les Maccaloubi sont tout bonnement de petits volcans de vase, au nombre de

trente ou quarante, qui s'élèvent sur une plaine boueuse. Chacun de ces

volcans en miniature a un pied ou dix-huit pouces de haut; la matière qui

s'échappe de ces taupinières est une espèce d'eau pâteuse, couleur de

rouille, très froide, et, à ce que l'on assure, très salée. Lorsque nous

les visitâmes, les volcaneaux se reposaient, c'est-à-dire qu'à grand-peine,

et avec des efforts qui devaient singulièrement les fatiguer, ils

poussaient leur lave humide hors de leur cratère. Salvadore nous assura

qu'il y avait des époques où ils jetaient de la boue à cent ou cent

cinquante pieds de hauteur, et où toute cette plaine de vase tremblait

comme une mer. Nous ne vîmes rien de pareil. Elle était au contraire fort

tranquille, comme nous l'avons dit, et assez sèche pour qu'en marchant dans

les intervalles des volcans, on n'enfonçât que deux ou trois pouces. Comme

la chose, malgré la recommandation, nous parut médiocrement curieuse, et

que nous n'étions pas assez forts en géologie pour étudier la cause de ce

phénomène, nous ne fîmes aux Maccaloubi qu'une assez courte station, et

nous continuâmes notre chemin.

Vers les onze heures, nous nous trouvâmes sur le bord d'un petit fleuve.

Comme nous suivions un chemin à peine tracé, et praticable seulement pour

les litières, les mulets et les piétons, il n'y avait pas, on le pense

bien, d'autre moyen de traverser le fleuve que d'y pousser bravement nos

mulets. Ils y entrèrent jusqu'au ventre, et nous conduisirent sans accident

à l'autre bord. J'avais invité Salvadore à monter en croupe derrière moi;

mais, comme il faisait très chaud, il n'y fit point tant de façon, et passa

tranquillement à la manière de ses mulets, c'est-à-dire en se mettant dans

l'eau jusqu'à la ceinture.

A quelques pas au-delà du fleuve, nous trouvâmes une espèce de petit

bosquet de lauriers roses qui ombrageait une fontaine. C'était une halte

tout indiquée pour notre déjeuner. Nous sautâmes, en conséquence, à bas de

nos mules; Cama se laissa glisser du haut de son bagage, Salvadore battit

les buissons pour en chasser deux ou trois couleuvres et une douzaine de

lézards, et nous déjeunâmes.

Comme nous avions invité Salvadore à déjeuner avec nous, honneur qu'après

quelques façons préliminaires il avait fini par accepter, il était devenu

vers la fin du repas un peu plus communicatif qu'il ne l'avait été au

moment de notre départ. Jadin profita de ce commencement de sociabilité

pour lui demander la permission de faire son portrait. Salvodore y

consentit en riant, drapa son manteau sur son épaule gauche, s'appuya sur

le bâton pointu dont il se servait pour sauter par-dessus les ruisseaux et

pour piquer les mules, croisa une de ses jambes sur l'autre, et se tint

devant lui avec l'immobilité et l'aplomb d'un homme habitué à accéder à de

pareilles demandes.

Pendant ce temps, je pris mon fusil et je battis les environs: un

malheureux lapin qui s'était aventuré hors de son terrier, et qui eut

l'imprudence de vouloir le regagner, au lieu de rester tranquillement à son

gîte où je ne l'eusse pas découvert, fut le trophée de cette expédition.

Ce fut une occasion pour Salvadore de nous demander la permission

d'examiner nos fusils, ce qu'il n'avait point encore osé faire, malgré

l'envie qu'il en avait. Il les prit et les retourna en homme à qui les

armes sont familières; mais, comme c'étaient des fusils du système

Lefaucheux, le mécanisme lui en était parfaitement inconnu. Je n'étais pas

fâché, tout en ayant l'air de satisfaire sa curiosité, de lui montrer qu'à

une distance honnête je ne manquerais pas mon homme; je fis donc jouer la

bascule, je changeai mes cartouches de plomb à lièvre pour des cartouches

de plomb à perdrix, et, jetant deux piastres en l'air, je les touchai

toutes les deux. Salvadore alla ramasser les piastres, reconnut sur elles

la trace du plomb, et secoua la tête de haut en bas, en digne appréciateur

du coup que je venais de faire. Je lui proposai de tenter le même essai; il

me dit tout simplement qu'il n'avait jamais été grand tireur au vol, mais

que, si mon camarade voulait lui prêter sa carabine, il nous montrerait ce

qu'il savait faire à coup posé. Comme elle était toute chargée à balles,

Jadin la lui mit aussitôt entre les mains. Salvadore prit pour but une

petite pierre blanche de la grosseur d'un oeuf, qui se trouvait à cent pas

de nous au milieu du chemin et, après l'avoir visée avec une attention qui

indiquait l'importance qu'il attachait à réussir, il lâcha le coup et brisa

la pierre en mille morceaux.

Cela nous fit faire, à Jadin et à moi, la réflexion médiocrement rassurante

que, dans l'occasion, Salvadore non plus ne devait pas manquer son homme.

Quant à Cama, il ne pensait à rien autre chose qu'à envelopper son lapin

dans des herbes qu'il avait cueillies au bord de la fontaine, afin de le

maintenir frais jusqu'à l'heure du dîner.

Nous nous remîmes en route; le misérable _fiumicello_ que nous venions de

traverser faisait plus de tours et de détours que le fameux Méandre. Nous

le rencontrâmes douze fois sur notre route en moins de trois lieues: chaque

fois nous le passâmes à gué comme la première.

Pendant toute cette route, nous n'apercevions aucune terre cultivée, mais

des plaines immenses couvertes de grandes herbes, brûlées par le soleil, au

milieu desquelles s'élevait parfois, comme une île de verdure, une petite

cabane entourée de cactus, de grenadiers et de lauriers roses. A cent

pas, tout autour de la cabane, le sol était défriché, et l'on apercevait

quelques légumes qui perçaient la terre et qui, selon toute probabilité,

étaient la seule nourriture des malheureux perdus dans ces solitudes.

Nous marchâmes jusqu'à cinq heures du soir, apercevant de temps en temps

une espèce de village juché à la cime de quelque rocher, sans qu'on pût

distinguer le moins du monde par quel chemin on y arrivait. Enfin, du haut

d'une petite colline, Salvadore nous montra une ferme placée sur notre

chemin, et nous dit que c'était là que nous passerions la nuit. Une lieue à

peu près au delà de cette ferme, et à droite de la route, s'élevait sur

le penchant d'une montagne une ville de quelque importance, nommée

Castro-Novo. Nous demandâmes à Salvadore pourquoi nous ne gagnions pas

cette ville, au lieu de nous arrêter dans une misérable auberge où nous

ne trouverions rien; Salvadore se contenta de nous répondre que cela nous

écarterait trop de notre route. Comme une plus longue insistance de notre

part eût pu faire croire à notre guide que nous nous défiions de lui, ce

qui eût été fort ridicule après notre choix volontaire, nous n'ajoutâmes

point d'autres observations, et nous résolûmes, puisque nous avions tant

fait que de le prendre, de nous en remettre entièrement à lui: seulement

nous lui demandâmes, pour savoir au moins où nous allions passer la nuit,

quel était le nom de cette baraque. Il nous répondit qu'elle s'appelait

Fontana-Fredda.

C'était bien, du reste, le plus magnifique coupe-gorge que j'aie vu de

ma vie, isolé dans un petit défilé, sans aucune muraille de clôture, et

n'ayant pas une seule porte ou une seule fenêtre qui fermât. Quant à

ceux qui l'habitaient, notre présence ne leur parut probablement pas un

événement assez digne de curiosité pour qu'ils se dérangeassent, car nous

nous arrêtâmes à la porte, nous descendîmes de nos mules, et nous entrâmes

dans la première pièce sans voir personne; ce ne fut qu'en ouvrant une

porte latérale que j'aperçus une femme qui berçait son enfant sur ses

genoux en chantonnant une chanson lente et monotone. Je lui adressai la

parole; elle me répondit, sans se déranger, quelques mots d'un patois si

étrange, que je renonçai à l'instant même à lier conversation avec elle, et

que j'en revins à Salvadore, qui, faute de garçon d'écurie, déchargeait ses

mules lui-même, le priant de s'occuper en personne de notre dîner et de

notre coucher. Il me répondit, en secouant la tête, qu'il ne fallait pas

trop compter ni sur l'un ni sur l'autre, mais qu'il ferait de son mieux.

En rentrant dans la première pièce, je trouvai Cama désespéré; il avait

déjà fait sa visite, et n'avait trouvé ni casserole, ni gril, ni broche. Je

l'invitai à se procurer d'abord de quoi griller, bouillir ou rôtir; nous

verrions ensuite comment remplacer les ustensiles absents.

Après avoir attaché ses mules au râtelier, Salvadore apparut à son tour, et

entra dans la chambre voisine; mais un instant après il en sortit en disant

que, le maître de la maison se trouvant à Secocca, et sa femme étant à

moitié idiote, nous n'avions qu'à agir comme nous ferions dans une maison

abandonnée. Les provisions se bornaient, nous dit-il, à une cruche d'huile

rance et à quelques châtaignes: pour du pain, il n'en avait pas.

Si ce langage n'était pas rassurant, il avait au moins le mérite d'être

parfaitement clair. Chacun se mit donc en quête de son côté, et s'occupa

de rassembler ce qu'il put: Jadin, après une demi-heure de course dans les

rochers, rapporta une espèce de colombe; Salvadore avait tordu le cou à une

vieille poule; j'avais, dans un hangar bâti en retour de la maison, trouvé

trois oeufs; enfin, Cama avait dépouillé le jardin, et réuni deux grenades

et une douzaines de figues d'Inde. Tout ceci, joint au lapin heureusement

mis à mort pendant que Jadin faisait le portrait de Salvadore, présentait

tant bien que mal l'apparence d'un dîner. Il ne restait plus qu'à

l'apprêter.

Ne trouvant pas de casserole, et forcés d'employer de l'huile rance au lieu

de beurre, nous arrêtâmes que notre menu se composerait d'un potage à la

poule, d'un rôti de gibier, de trois oeufs à la coque en entremets, et de

nos grenades flanquées de nos figues d'Inde en dessert; les châtaignes,

cuites sous la cendre, devaient remplacer le pain.

Tout cela n'eût rien été, absolument rien, sans l'odieuse saleté du bouge

où nous nous trouvions.

A peine nous étions-nous mis à l'oeuvre, que deux enfants couverts de

haillons, maigres, hâves et fiévreux, étaient sortis comme des gnomes, je

ne sais d'où, et étaient venus s'accroupir de chaque côté de la cheminée,

suivant avec des yeux avides nos maigres provisions dans toutes les

transformations qu'elles éprouvaient. Nous avions voulu les chasser d'abord

de leur poste, afin de n'avoir pas sous les yeux ce dégoûtant tableau; mais

la harangue que je leur avais faite et le coup de pied dont à mon grand

regret l'avait accompagnée Cama, n'avaient produit qu'un grognement sourd

assez semblable à celui d'un marcassin qu'on veut tirer de son trou. Je

m'étais alors retourné vers Salvadore, en lui demandant ce qu'ils avaient

et ce qu'ils voulaient, et Salvadore m'avait répondu en jetant sur eux un

regard d'indicible pitié.--Ce qu'ils ont et ce qu'ils veulent? Ils ont faim

et voudraient manger.

Hélas! c'est le cri du peuple sicilien, et je n'ai pas entendu autre chose

pendant trois mois que j'ai habité la Sicile. Il y a des malheureux dont la

faim n'a jamais été apaisée depuis le jour où, couchés dans leur berceau,

ils ont commencé de sucer le sein tari de leur mère, jusqu'au jour où,

étendus sur leur lit de mort, ils ont expiré, essayant d'avaler l'hostie

sainte que le prêtre venait de poser sur leurs lèvres.

Dès lors on comprend que ces deux pauvres enfants eurent droit à la

meilleure part de notre dîner; nous restâmes sur notre faim, mais au moins

ils furent rassasiés.

Quelle horrible chose de penser qu'il y a des misérables pour lesquels

avoir mangé une fois sera un souvenir de toute la vie!

Le dîner terminé, nous nous occupâmes de notre gîte. Salvadore nous

découvrit une espèce de chambre au rez-de-chaussée, sur la terre de

laquelle étaient jetées dans deux auges deux paillasses sans draps;

c'étaient nos lits.

Cela, joint aux insectes qui couvraient déjà le bas de nos pantalons,

et qui couraient impunément le long des murs, ne nous promettait pas un

sommeil bien profond; aussi résolûmes-nous d'en essayer le plus tard

possible, et allâmes-nous, nos fusils sur l'épaule, faire une promenade par

la campagne.

Rien n'était doux, calme et tranquille comme cette solitude: c'était le

silence et la poésie du désert; l'air brûlant de la journée avait fait

place à une petite brise nocturne qui apportait un reste de saveur marine

pleine de voluptueuse fraîcheur; le ciel était un vaste dais de saphir tout

étoilé d'or; des météores immenses traversaient l'espace sans bruit, tantôt

sous l'aspect d'une flèche qui file vers son but, tantôt pareils à des

globes de flammes descendant du ciel sur la terre. De temps en temps une

cigale attardée commençait un chant tout à coup interrompu et tout à coup

repris; enfin les lucioles scintillaient, étoiles vivantes, pareilles à des

étincelles éphémères que font naître les caprices des enfants en frappant

sur un foyer à demi éteint.

C'eût été fort doux de passer la nuit ainsi, mais nous avions le lendemain

une quarantaine de milles à faire, mais nous avions fait vingt-cinq milles

dans la journée, mais là enfin, comme toujours, comme partout, quand l'âme

disait oui, le corps disait non.

Nous rentrâmes vers les dix heures, et nous nous jetâmes tout habillés sur

nos lits.

D'abord la fatigue l'emporta sur tout autre chose, et je m'endormis; mais,

au bout d'une heure, je me réveille, transpercé d'un million d'épingles;

autant aurait valu essayer de dormir dans une ruche d'abeilles. Je me

remuai, je changeai de place, je me tournai, je me retournai; impossible de

me rendormir.

Quand à Jadin, soit fatigue plus grande, soit sensibilité moins exaltée, il

dormait comme Epiménide.

Je me souvins alors de ce hangar plein de paille ou j'avais été dénicher

des oeufs, et il me parut un lieu de délices, comparé à l'enfer où je me

trouvais. En conséquence, comme rien ne s'opposait à ce que j'en usasse

à mon plaisir, je pris mon fusil couché à côté de moi sur mon matelas,

j'ouvris doucement la fenêtre, je sautai dehors, et j'allai m'étendre sur

cette paille tant désirée.

J'y étais depuis dix minutes à peu près, et je commençais à entrer dans

cet état qui n'est plus la veille, mais qui n'est pas encore le sommeil,

lorsqu'il me sembla que j'entendais parler à quelques pas de moi. Quelques

instants encore je doutai, et par conséquent j'essayai de m'enfoncer

davantage dans mon assoupissement, lorsque le bruit devint si distinct, que

j'ouvris les yeux tout grands, et qu'à la lueur des étoiles je vis trois

hommes arrêtés à l'angle de la maison. Mon premier mouvement fut de

m'assurer si mon fusil était toujours près de moi. Je le sentis à la place

où je l'avais posé, et, plus tranquille, je reportai les yeux sur mes trois

individus.

Comme j'étais caché dans l'ombre que projetait le toit du hangar, ils ne

pouvaient m'apercevoir, tandis que moi, au contraire, à mesure que mes yeux

s'habituaient à l'obscurité, je les distinguais parfaitement. Ils étaient

enveloppés de longs manteaux; l'un d'eux avait un fusil, les deux autres

étaient seulement armés de bâtons.

Au bout de quelques minutes, pendant lesquelles ils restèrent immobiles en

parlant à voix basse, celui des trois qui avait le fusil s'approcha de la

fenêtre par laquelle j'étais sorti, entr'ouvrit le contrevent, et passa sa

tête avec précaution, de manière à regarder dans la chambre. Comme nous

avions laissé brûler une lampe sur la cheminée, il pouvait voir un de nos

deux matelas occupé et l'autre vide. Sans doute cette circonstance le

préoccupa, car il revint aussitôt à ses deux compagnons et leur parla

vivement. Tous trois alors s'approchèrent. Je crus que le moment était

venu; je me levai sur un genou et j'armai les deux chiens de mon fusil.

Comme les intentions de trois drôles qui entrent par la fenêtre, à minuit,

ne peuvent être douteuses, ma résolution était bien arrêtée: au premier

acte d'effraction qu'ils tentaient, je faisais coup double, et, si le

troisième ne s'enfuyait pas, Jadin, éveillé par le bruit, avait sa

carabine.

En ce moment la fenêtre du grenier s'ouvrit et je vis passer la tête de

Salvadore.

A cette apparition, je l'avoue, je crus que notre guide en revenait à son

ancien métier, et que nous allions avoir affaire à quatre bandits au lieu

d'avoir affaire à trois seulement. Mais, avant que ce doute eût le temps de

se changer en certitude, j'entendis une voix qui demandait impérieusement

en sicilien:

--Qui êtes-vous? que voulez-vous?

--Salvadore! dirent à la fois les trois hommes.

--Oui, Salvadore. Attendez-moi, je descends.

Dix secondes après, la porte s'ouvrit et Salvadore parut.

Il marcha droit aux trois hommes, et entama avec eux une conversation qui,

pour avoir lieu à voix basse, ne m'en parut pas moins vive. Pendant dix

minutes ils semblèrent disputer, eux parlant avec insistance, lui répondant

avec fermeté. Bientôt les trois hommes reculèrent de quelques pas, comme

pour tenir conseil entre eux; Salvadore resta où il était, les bras croisés

et le regard fixé sur eux. Enfin, celui qui avait un fusil se détacha du

groupe, revint à Salvadore, lui donna une poignée de main et, rejoignant

ses camarades, s'éloigna avec eux. Au bout de cinq minutes ils étaient

perdus tous trois dans l'obscurité, et je n'entendais plus que le bruit de

leurs pas sur les herbes sèches.

Salvadore resta encore un quart d'heure à peu près à la même place, dans la

même attitude; puis, certain que les visiteurs nocturnes s'étaient retirés

réellement, il rentra à son tour et referma la porte derrière lui.

On comprend que la scène dont je venais d'être témoin m'avait ôté, du moins

pour le moment, toute envie de dormir. Je restai une demi-heure immobile

comme une statue, dans l'attitude où j'étais, et le doigt sur la gâchette

de mon fusil; puis, au bout d'une demi-heure, comme rien ne reparaissait,

et comme je n'entendais plus aucun bruit, je repris une position un peu

moins incommode.

Une autre demi-heure s'était à peine écoulée que, telle est la puissance

étrange du sommeil, je m'étais déjà rendormi.

Le froid du matin me réveilla. Si belle que doive être la journée, il tombe

toujours en Sicile, quelques minutes avant que le soleil se lève, une rosée

fine, pénétrante et glacée. Heureusement le toit sous lequel je m'étais mis

à couvert m'en avait garanti; mais je n'en ressentais pas moins ce malaise

matinal bien connu de tous les voyageurs.

J'allais rentrer dans la chambre comme j'en étais sorti, lorsque je vis

Jadin ouvrir la fenêtre; il venait de se réveiller, et, ne me voyant pas

sur mon matelas, il avait conçu quelque inquiétude de ce que j'étais

devenu, et me cherchait. Je lui racontai ce qui s'était passé; il n'avait

rien entendu. Cela faisait honneur à son sommeil, car non seulement il

n'avait pas été plus ménagé que moi par les insectes, mais encore, moi

absent, il avait dû payer pour nous deux. C'est, au reste ce que prouvait

la simple inspection de sa personne; il était tatoué des pieds à la tête

comme un sauvage de la Nouvelle-Zélande.

Nous appelâmes Salvadore, qui nous répondit de l'écurie où il apprêtait ses

mules; puis, attendu, comme on le pense bien, qu'il n'était pas question

de déjeuner, et qu'il n'y avait sur notre route que la seule ville de

Corleone, je crois, où nous comptassions faire un repas quelconque, nous

fîmes provision de châtaignes, afin d'amuser notre appétit tout le long de

la route.

Quant à la carte à payer, à notre grand étonnement, elle se trouvait, je

ne sais comment, monter à trois piastres: nous les donnâmes, mais en

recommandant à Salvadore de ne les remettre qu'à titre d'aumône.

Nous nous mîmes en route dans le même ordre que la veille, si ce n'est que

je marchai d'abord à pied pour deux raisons: la première, c'est que je

désirais me réchauffer; et la seconde c'est que je n'étais pas fâché de

causer avec Salvadore de ce qui s'était passé dans la nuit. Au premier mot

qui m'en échappa, il se mit à rire; puis, voyant que j'avais assisté à ce

petit drame depuis le lever de la toile jusqu'au baisser du rideau:--Ah!

oui, oui, me dit-il, ce sont d'anciens camarades qui travaillent la nuit au

lieu de travailler le jour. Si vous aviez pris un autre guide que moi, il

est probable qu'il y aurait eu quelque chose entre vous, et que, d'après

ce que vous me dites, cela se serait mal passé pour eux; mais vous avez

vu que, quoiqu'ils se soient fait un peu tirer l'oreille, il n'en ont

pas moins fini pour nous laisser le champ de bataille. Maintenant nous

n'entendrons plus parler de rien avant le passage de Mezzojuso.

--Et au passage de Mezzojuso? demandai-je.

--Oh! là il faudra le voir.

--N'avez-vous point sur ceux que nous rencontrerons la même influence que

vous avez eue sur ceux que nous avons déjà rencontrés?

--Dame! répondit Salvadore avec un geste sicilien que rien ne peut rendre,

c'est une nouvelle troupe qui vient de se former.

--Et vous ne les connaissez pas beaucoup?

--Non, mais ils me connaissent.

Nous étions arrivés au bord d'un torrent qui, après avoir fait tourner une

espèce de moulin qu'on appelle le moulin de l'Olive, coulait d'un mouvement

assez doux, et qu'il fallait bien entendu, comme notre fleuve de la veille

dont il était peut-être la source, traverser à gué: je remontai donc sur ma

mule. Salvadore me demanda la permission de sauter en croupe, ce que je lui

accordai, et nous tentâmes le passage, qui s'opéra à notre satisfaction,

quoique, malgré nos précautions, nous ne pussions nous empêcher d'être

mouillés jusqu'aux genoux. Jadin vint ensuite et gagna comme nous le bord

sans accident; mais il n'en fut pas de même du pauvre Cama, qui était

évidemment destiné à nous servir de bouc émissaire. A peine son mulet

fut-il arrivé au milieu du torrent que, mal dirigé par son conducteur, il

dévia de quelques pieds et s'enfonça dans un trou: au cri que jeta Cama

nous nous retournâmes, et nous l'aperçûmes dans l'eau jusqu'à la ceinture,

tandis que nous ne voyions plus que la tête du mulet: la figure que faisait

ce malheureux était si grotesque, il était dans tous les événements

funestes qui lui arrivaient si profondément comique, que nous ne pûmes nous

empêcher d'éclater de rire.

Cette hilarité intempestive réagit sur Cama, qui voulut faire reprendre à

son mulet la route qu'il avait perdue, mais, dans les efforts que l'animal

fit lui-même, il rencontra une pierre et buta: la violence du coup fit

rompre la sangle, et nous vîmes immédiatement Cama et notre bagage s'en

aller au fil de l'eau. Si utile que nous fût le premier, et si nécessaire

que nous fût le second, nous courûmes à notre cuisinier, tandis que

Salvadore courait à notre bagage: au bout de cinq minutes, homme et roba

étaient hors de l'eau, mais tellement mouillés, tellement ruisselants,

qu'il n'y avait pas moyen de continuer la route sans faire sécher le tout.

Nous allumâmes un grand feu avec des herbes sèches et des oliviers morts;

nous-mêmes en avions besoin; l'air du matin nous avait glacés, et nous

nous chauffâmes avec un indicible plaisir à un de ces feux libres et

gigantesques comme en allument les bûcherons dans les forêts et les pâtres

dans les montagnes; en outre nous y fîmes rôtir chacun une douzaine de

châtaignes. Ce fut notre déjeuner.

Pendant que nous faisions cette halte obligée, nous vîmes paraître une

litière portée sur deux mules, menée par un conducteur et accompagnée de

quatre _campieri_. Elle renfermait un digne prélat, gros, gras et frais

qui, plus prudent que nous, m'eut tout l'air, au regard de mépris qu'il

jeta sur notre collation, de porter ses provisions avec lui. Les quatre

campieri, armés de fusils et enveloppés de manteaux, donnaient à sa marche

un aspect assez pittoresque. Malgré là difficulté du passage où nous avions

échoué, grâce à l'adresse de son conducteur, il traversa la petite rivière

sans accident.

Au bout d'une heure à peu près nous levâmes le camp. Mais, quelques

instances que nous fissions à Cama, il ne voulut jamais remonter sur son

mulet. Salvadore profita de ce refus pour s'y installer à sa place; nous

nous remîmes en route, Cama nous suivant à pied.

Les plaines que nous traversions, si toutefois des terrains si bouleversés

peuvent s'appeler des plaines, offraient toujours un aspect des plus

grandioses: chaque fois que nous arrivions au sommet de quelque monticule,

nous apercevions de ces lontains immenses et fantastiques comme on en voit

en rêves; et si bizarrement colorés par le soleil, qu'ils semblaient

mener à quelqu'un de ces pays féeriques que les pas de l'homme ne peuvent

atteindre. De temps en temps nous apercevions dans la plaine, où il se

recourbait comme un serpent de verdure, quelque ruisseau desséché par la

canicule, dont un long ruban de lauriers roses, protégés par un reste de

fraîcheur, marquait toutes les sinuosités; puis, ça et là, une de ces

petites îles verdoyantes que nous avons déjà décrites, s'élevant sur ce

désert d'herbes rougeâtres, au milieu desquelles chantaient désespérément

des millions de cigales.

Après six ou huit heures de marche sous un soleil tellement ardent que le

cuir de nos bottes nous brûlait les pieds, nous aperçûmes la ville où nous

devions dîner: c'étaient deux ou trois rangées de maisons n'ayant que des

rez-de-chaussée, bâties à des distances égales les unes des autres, et qui

de loin ressemblaient, à s'y méprendre, à des joujoux d'enfants.

En descendant à la porte de la principale auberge, nous remarquâmes

avec plaisir qu'elle contenait quelques instruments de cuisine qui ne

paraissaient pas trop abandonnés; mais Salvadore vint calmer la joie que

nous causait cette vue, en nous invitant à en faire le plus prompt usage

qu'il nous serait possible, attendu qu'ayant perdu une heure à nous

réchauffer le matin, il fallait rattraper cette heure sur notre dîner, afin

de ne point arriver trop tard aux rochers de Mezzojuso. Si affamés que nous

fussions, nous comprîmes l'importance de l'avis, et nous pressâmes notre

hôte le plus qu'il nous fut possible. Cela n'empêcha point que nous ne

perdissions deux heures à faire un exécrable dîner. Un chat, porté sur

notre carte au compte de Milord, nous prouva qu'il avait été plus heureux

que nous.

Nous nous remîmes en route vers les cinq heures. Comme le défilé qu'il nous

fallait franchir n'était guère éloigné que de six milles de Corleone, où

nous avions dîné, nous commençâmes à l'apercevoir vers six heures un quart.

C'était tout bonnement un passage entre deux montagnes, l'une coupée à pic,

l'autre s'inclinant par une pente assez rapide, toute couverte de rocs qui

avaient roulé du sommet, et s'étaient arrêtés à différentes distances. Nous

devions y être arrivés vers sept heures, c'est-à-dire en plein jour encore.

Salvadore nous montra ce passage du bout de son bâton; puis, nous regardant

comme pour voir l'effet que ce qu'il allait nous annoncer produirait sur

nous:

--S'il y a quelque chose à craindre, dit-il, ce sera là.

--Hâtons donc le pas, répondis-je, car, s'il y a vraiment quelque danger,

mieux vaut l'aller chercher au grand jour que d'attendre qu'il vienne nous

surprendre pendant la nuit.

--Allons, dit Salvadore.

Et, appuyant la main sur le pommeau de ma selle, il excita de la voix nos

mules, qui prirent le trot.

Nous approchâmes rapidement. Cama, pour ne point nous retarder, avait

repris sa place au milieu du bagage, et nous suivait, cramponné aux cordes

qui le liaient. Il avait entendu quelques mots des craintes émises par

Salvadore, et avait paru fort inquiet. Je lui avais alors offert, comme

Jadin avait une carabine et moi un fusil à deux coups, de prendre les

pistolets, afin de nous donner un coup de main si l'occasion se présentait;

mais cette offre avait failli le faire tomber de frayeur du haut de sa

mule. Jadin les avait donc gardés dans ses fontes.

A trois cents pas du passage à peu près, Salvadore arrêta ma mule. Comme

c'était elle qui tenait la tête du cortège, les deux autre suivirent

immédiatement son exemple; puis, nous disant de demeurer à l'endroit où

nous étions, attendu qu'il venait d'apercevoir le bout d'un fusil derrière

un rocher, Salvadore nous quitta et marcha droit vers le point indiqué.

Nous profitâmes de cette petite halte pour voir si nos armes étaient en

état. J'avais, dans chaque canon de mon fusil deux balles mariées, et Jadin

en avait autant dans celui de sa carabine et dans ceux de ses pistolets.

Comme les pistolets étaient doubles, cela nous faisait sept coups à tirer,

sans compter que nos fusils, étant à système, pouvaient se recharger assez

promptement pour qu'en cas de besoin une seconde décharge succédât presque

immédiatement à la première.

Nous suivions Salvadore des yeux avec une attention que l'on comprendra

facilement. Il s'avançait d'un pas ferme et rapide, sans montrer aucune

hésitation; bientôt nous vîmes poindre un homme à l'angle d'une pierre;

Salvadore l'aborda, et tous deux, après quelques paroles échangées,

disparurent derrière le rocher.

Au bout de dix minutes, Salvadore reparut seul et revint vers nous.

Nous cherchâmes de loin à lire sur son visage quelles nouvelles il nous

apportait, mais c'était chose impossible. Enfin, lorsqu'il fut à quelques

pas de nous:

--Eh bien! lui dis-je, qu'y a-t-il?

--Il y a que, comme je l'avais prévu, ils ne veulent pas nous laisser

passer.

--Comment! ils ne veulent pas nous laisser passer?

--C'est-à-dire à moins que vous ne payiez le passage.

--Et sont-ils bien exigeants?

--Oh! non. A ma considération, ils n'exigent que cinq piastres.

--Ah! dit Jadin en riant, à la bonne heure! voilà des gens raisonnables, et

j'aime presque mieux avoir affaire à eux qu'aux aubergistes.

--Et combien sont-ils, demandai-je, pour avoir la prétention de nous mettre

ainsi à contribution?

--Ils sont deux.

--Comment! deux en tout?

--Oui; les autres sont sur la route d'Armianza à Polizzi.

--Que dites-vous de cela, Jadin?

--Eh bien! mais je dis que, puisqu'ils ne sont que deux, et que nous sommes

quatre, c'est à nous de leur faire donner cinq piastres.

--Mon cher Salvadore, repris-je alors, faites-moi le plaisir de retourner

vers ces messieurs, et de leur dire que nous les invitons à se tenir

tranquille.

--Ou sinon, continua Jadin, que je les fais manger par Milord. N'est-ce

pas, le chien? Veux-il manger un voleur, le chien? Hein?

Milord fit deux ou trois bonds fort joyeux en signe de parfait

consentement.

--C'est votre dernier mot? dit Salvadore.

--Le dernier.

--Eh bien! vous avez raison. Seulement, mettez pied à terre, et marchez de

l'autre côté des mules, afin que, si dans un moment de mauvaise humeur il

leur prenait l'envie de vous envoyer un coup de fusil, vous leur présentiez

le moins de prise possible.

Le conseil était bon; nous le suivîmes aussitôt. Quant à Salvadore, soit

qu'il pensât n'avoir rien à craindre, soit qu'il méprisât le danger, il

marcha, en sifflant, quatre pas en avant de la première mule, tandis que

nous étions chacun derrière la nôtre, et entièrement abrités par elle.

Nous vîmes poindre le chapeau pointu de nos bandits au-dessus du rocher;

nous vîmes s'abaisser les deux canons de fusil dans notre direction; mais

quoique, à l'endroit où la route était la plus rapprochée du lieu où ils

étaient embusqués, il n'y eût guère plus de soixante pas d'eux à nous,

toute leur hostilité se borna à cette démonstration, peut-être aussi

défensive qu'offensive. Au bout de dix minutes, nous étions hors de portée.

--Eh bien! Cama, dis-je en me retournant vers notre malheureux cuisinier,

qui, pâle, comme la mort, marmottait ses prières en baisant une image de

la madone qu'il portait au cou, que penses-tu maintenant des voyages par

terre?

--Oh! monsieur, s'écria Cama, j'aime encore mieux la mer, parole d'honneur!

--Tenez, dis-je à Salvadore, vous êtes un brave homme; voici les cinq

piastres pour boire à notre santé.

Salvadore nous baisa les mains, et nous remontâmes sur nos mules.

Une heure après, nous étions arrivés sans autre accident à l'auberge de

San-Lorenzo, où nous devions coucher. Nous y trouvâmes un souper et un lit

détestables, pour lesquels on nous demanda le lendemain quatre piastres.

Décidément Jadin avait raison: les véritables voleurs, ceux surtout

auxquels il n'y avait pas moyen d'échapper, c'étaient les aubergistes.

Le Speronare · 第 23 / 59 题