Grâce à la discrétion de monsieur Politi, qui nous avait permis de nous
retirer de bonne heure, nous étions le lendemain sur pied et prêts à le
suivre, lorsqu'il vint nous prendre à six heures. La chaleur, répercutée
par les rochers nus sur lesquels nous marchions, avait été si étouffante
la veille, que nous avions résolu d'y échapper autant que possible en nous
mettant en campagne dès le matin.
Nous sortîmes par la même porte que la veille, accompagnés de monsieur
Politi et suivis de notre ami Ciotta, dont nous avions été bien tentés de
nous débarrasser, mais qui, pareil au jardinier du _Mariage de Figaro_,
n'avait pas été si sot que de renvoyer de si bons maîtres. En attendant
qu'il nous donnât des preuves de son érudition, il nous donnait des marques
de sa bonne volonté, en portant le parasol, le tabouret et la boîte à
couleurs de Jadin.
La première trace d'antiquités que nous rencontrâmes fut des sépulcres
creusés dans le roc même, comme j'en avais déjà rencontré de pareils à
Arles et au village de Baux; je laissai Jadin s'enfoncer avec monsieur
Politi dans une profonde discussion scientifique, et je m'acheminai avec
Ciotta vers un petit édifice carré d'une construction assez élégante, porté
sur un soubassement et orné de quatre pilastres. Après avoir inutilement
essayé de me rendre compte, par ma propre science archéologique, de
l'ancienne destination de cet édifice, force me fut de recourir à
l'érudition de Ciotta, et je lui demandai s'il avait une opinion sur cette
ruine.
--Certainement, Excellence, me dit-il, c'est la chapelle de Phalaris.
--La chapelle de Phalaris! répondis-je assez étonné de cette singulière
alliance de mots. Vous croyez?
--J'en suis sûr, Excellence.
--Mais de quel Phalaris? demandai-je, car, au bout du compte, il pouvait
y en avoir eu deux, et la réputation du premier pouvait avoir nui à
l'illustration du second.
--Mais, reprit Ciotta étonné de la question, mais du fameux tyran qui avait
inventé le taureau d'airain.
--Ah! ah! pardon, je ne le croyais pas si dévot.
--Il avait des remords, Excellence, il avait des remords; et comme le
palais qu'il habitait était à quelques pas d'ici, il fit élever cette
chapelle à proximité du susdit palais, pour n'avoir pas trop à se déranger
quand il voulait entendre la sainte messe.
--Pardon, signor cicerone, mais l'explication me paraît si judicieuse,
que je vous demanderai la permission de l'inscrire séance tenante sur mon
album.
--Faites, Excellence, faites.
En ce moment, Jadin nous rejoignit; comme je ne voulais pas le priver de
l'explication lumineuse que m'avait donnée Ciotta, je le laissai avec lui,
et je pris à mon tour monsieur Politi pour visiter le temple des Géants,
tandis que Jadin faisait en quatre coups de crayon un croquis de la
chapelle de Phalaris.
Le temple des Géants n'est, à l'heure qu'il est, qu'un monceau de ruines,
et si, comme le dit Biscari, on n'avait retrouvé un triglyphe parmi ces
ruines, on ne saurait pas même à quel ordre d'architecte cet édifice
appartenait.
Selon toute probabilité, ce temple, qui semblait bâti pour l'éternité, fut
renversé par les barbares. En 1401, Fazello, le chroniqueur de la Sicile,
dit avoir encore vu debout trois des géants qui formaient les cariatides.
Ce sont ces trois géants que la Girgenti moderne, en fille fière de sa
race, a pris pour armes. Quelque temps après, un tremblement de terre les
renversa, et aujourd'hui, de toute cette _cour de colosses_, comme dit
la devise de la ville, il ne reste qu'un pauvre géant couché dont on a
rapproché les morceaux, et qui peut donner encore, avec un tronçon des
fameuses colonnes de ce temple, dans les cannelures desquelles un homme
pouvait se cacher, une idée de la grandeur du monument.
Nous mesurâmes le géant de pierre; il avait de 24 à 25 pieds, y compris
ses bras ployés au-dessus de sa tête. Au reste, les contours en sont très
frustes, ces cariatides, selon tout probabilité, ayant été revêtues de
stuc, et dans leur partie postérieure se trouvant adossées à des pilastres.
Notre ami Ciotta avait bâti sur cette figure un système non moins ingénieux
que celui qu'il nous avait développé sur la chapelle de Phalaris; il
pensait que ce géant était un des anciens habitants de la Sicile, qui ayant
eu l'imprudence de se laisser tomber dans une fontaine pétrifiante, avait
eu le bonheur de s'y conserver intact jusqu'au jour où, la fontaine ayant
été mise à sec par un tremblement de terre, on l'y avait retrouvé tel qu'il
était encore aujourd'hui.
Du temple des Géants, nous n'eûmes qu'à traverser la voie antique pour
nous trouver à celui d'Hercule. Celui-ci est encore plus maltraité que son
voisin. Une colonne seule est restée debout. C'est le temple dont parle
Cicéron à propos de la fameuse statue du fils d'Alcmène, si magnifique,
qu'il était difficile de rien voir de plus beau;--_Quo non facile dixerim
quidquid vidisse pulchrius_.--Aussi, lorsque Verrès, qui l'avait trouvée
à sa convenance, voulut s'en emparer, il y eut émeute, et les habitants
d'Agrigente chassèrent à coups de pierres les messagers du proconsul
romain.
Ces ruines visitées, nous descendîmes par la porte d'Or, et, franchissant
l'enceinte des murs, nous nous avançâmes vers un petit monument carré,
que les uns assurent être le tombeau de Theron, et les autres celui d'un
célèbre coursier. Au reste, les uns et les autres donnent de si puissante
preuves à l'appui de leur assertion, que notre cicerone, embarrassé de se
prononcer entre eux, nous dit, pour tout concilier, que ce sépulcre était
celui d'un ancien roi agrigentin, qui s'était fait enterrer avec un cheval
qu'il aimait beaucoup.
Trois cents pas plus loin sont deux colonnes enchâssées dans les murs d'une
petite cassine: c'est tout ce qui reste du temple d'Esculape. La plaine
au milieu de laquelle s'élève cette cassine s'appelle encore _il Campo
romano_. En effet, c'était à cette place que, dans la première guerre
punique, campait, au dire de Polybe, une partie de l'armée romaine.
Comme le soleil, avec lequel nous avions fait la veille une si intime
connaissance, recommençait à nous faire les honneurs de la ville, qu'au
dire de Pindare il ne dédaignait pas autrefois de chanter lui-même, nous
nous privâmes des temples de Vulcain, de Castor et Pollux, et de la piscine
creusée par les prisonniers carthaginois dans la vallée d'Acragas. Ciotta
insista beaucoup pour nous y conduire, mais nous lui promîmes de le payer
comme si nous l'avions vue, ce qui le ramena à l'instant même à notre
sentiment.
En rentrant à l'hôtel, nous trouvâmes le capitaine Arena qui nous attendait
avec notre cuisinier. Nous nous étonnâmes de cette infraction aux lois de
la police napolitaine, qui défendait, on se le rappelle, au susdit Cama de
mettre pied à terre. Mais le pauvre diable avait tant prié qu'on l'éloignât
de l'élément sur lequel il n'avait pas un instant de repos, et qui la
veille encore avait pensé lui être si fatal, que le capitaine, touché de
ses supplications, nous l'amenait pour nous demander si, malgré la défense
faite à son endroit, nous voulions prendre sur nous de l'emmener par terre
à Palerme. La patient attendait notre décision avec une figure si piteuse,
que nous n'eûmes pas le courage de lui refuser sa requête. Au risque de
ce qui pouvait en résulter, Cama fut donc, à sa grande satisfaction,
réinstallé sur la terre ferme. Cinq minutes après, notre hôte accourut pour
nous demander si nous étions mécontents de notre dîner de la veille.
Comme nous n'avions aucun motif de désobliger ce brave homme, qui avait
véritablement fait ce qu'il avait pu, nous lui dîmes que, loin de nous en
plaindre, nous en étions au contraire très satisfaits; alors il nous pria
de venir mettre le holà dans sa cuisine, où Cama mettait tout sens dessus
dessous. Nous y courûmes aussitôt, et nous trouvâmes effectivement Cama au
milieu de cinq ou six casseroles, et demandant à grands cris de quoi mettre
dedans. C'était cette demande indiscrète qui avait blessé notre hôte. Nous
fîmes comprendre à Cama que ses exigences était exorbitantes, et nous
l'invitâmes à laisser le cuisinier de la maison nous apprêter à son goût
les douze ou quinze oeufs qu'il était parvenu à grand-peine à se procurer.
Cama se retira en grommelant, et nous ne pûmes le consoler qu'en lui
promettant qu'il prendrait sa revanche pendant notre voyage d'Agrigente à
Palerme.
Le capitaine avait apporté tous nos effets, et à tout hasard une centaine
de piastres. Mais, comme ce que monsieur Politi nous avait dit de la
route ne nous invitait pas à nous surcharger d'argent, nous le priâmes de
remporter la susdite somme au bâtiment, où elle serait beaucoup plus en
sûreté que dans nos poches. Nous avions, Jadin et moi, une cinquantaine
d'onces, c'est-à-dire sept ou huit cents francs, et cela nous paraissait
d'autant plus suffisant dans les circonstances actuelles, que le capitaine
nous promettait de nous avoir rejoints dans une dizaine de jours. Il avait
bien eu un instant la crainte qu'un accident arrivé au speronare ne le
forçât de s'arrêter quelques jours à Girgenti pour se procurer une ancre
qui remplaçât celle restée au fond de la mer; mais Philippo avait tant et
si bien plongé, qu'il avait fini par dégager la dent de fer du rocher
sous lequel elle avait mordu, et alors, après avoir plongé sept fois à la
profondeur de vingt-cinq pieds, il était revenu à la surface de l'eau avec
son ancre. Aussitôt Pietro et Giovanni, qui l'attendaient, s'étaient jetés
à la mer avec un câble; on avait passé le câble dans l'anneau, et l'ancre
avait été triomphalement hissée sur le bâtiment.
Tout allant donc pour le mieux, nous prîmes congé du capitaine, en lui
donnant rendez-vous à Palerme.
Aussitôt après le déjeuner, qui, d'après le prospectus qu'on en a vu,
ne devait pas nous tenir longtemps, nous nous mîmes en quête des choses
remarquables que pouvait nous offrir Girgenti elle-même. La liste était
courte: un magasin de vases étrusques fort incomplet, et dont chaque pièce
nous était offerte pour un prix triple de celui qu'elle nous eût coûté à
Paris; un petit tableau prétendu de Raphaël, mais tout au plus de Jules
Romain, qui avait été volé, puis rendu par l'entremise d'un confesseur, et
qui était déposé chez le juge, qui pourra bien en devenir le propriétaire
définitif; enfin l'église cathédrale, privée pour le moment d'évêque,
attendu que, le dernier prélat étant mort, le roi de Naples touchant
provisoirement ses revenus, qui sont de trente mille onces, sa majesté
sicilienne ne se pressait pas de pourvoir au bénéfice vacant.
Ces différentes visites, tout insignifiantes qu'elles étaient, ne nous
conduisirent pas moins jusqu'au dîner, qui nous fut servi avec une
profusion que nous avions rencontrée chez notre bon Gemellaro, mais que
nous n'avions pas retrouvée depuis. Au dessert, la conversation retomba sur
les voleurs; ce sujet nous ramena tout naturellement à Salvadore, notre
futur guide, et nous demandâmes à monsieur Politi quelques renseignements
sur la façon dont la grâce de Dieu l'avait touché. Mais, au lieu de nous
répondre, notre hôte nous offrit de nous raconter une anecdote arrivée il y
avait sept ou huit ans à Castro-Giovanni. Ne voulant pas lâcher la réalité
pour l'ombre, nous acceptâmes aussitôt, et, sans autre préambule que de
nous faire servir le café et d'ordonner qu'on ne vînt nous déranger sous
aucun prétexte, monsieur Politi commença l'histoire suivante:
--Le 20 juillet 1826, à six heures du soir, la salle du tribunal de
Castro-Giovanni était non seulement encombrée de curieux, mais encore les
rues avoisinantes regorgeaient d'un flot d'hommes et de femmes qui, n'ayant
pu trouver place dans l'enceinte où l'on rendait la justice, attendaient
dehors le résultat du jugement. C'est que ce jugement était de la plus
haute importance pour toute la population du centre de la Sicile. L'accusé
qui comparaissait à cette heure devant ses juges faisait, à ce qu'on
assurait, partie de la bande du fameux capitaine Luigi Lana, qui, se tenant
tantôt sur la route de Catane à Palerme, tantôt sur celle de Catane à
Girgenti, et quelquefois même sur les deux, dévalisait scrupuleusement tout
voyageur qui avait l'imprudence de prendre l'une ou l'autre de ces deux
routes.
Le seigneur Luigi Lana était un de ces chefs de voleurs comme on n'en
trouve plus qu'en Sicile et à l'Opéra-Comique, et qui s'élancent sur les
grands chemins pour redresser les abus de la société, et remettre un peu
d'égalité entre les faveurs et les disgrâces de la fortune. Vingt personnes
avaient eu affaire à lui; mais, sur les vingt signalements donnés par
elles, il n'y en avait pas deux qui se ressemblassent. Au dire des uns
c'était un beau jeune homme blond de vingt-quatre à vingt-cinq ans, et qui
avait l'air d'une femme; au dire des autres, c'était un homme de quarante
à quarante-cinq ans, aux traits fortement accentués, au visage olivâtre et
aux cheveux noirs et crépus. Il y en avait qui disaient l'avoir vu entrer
dans les églises et y dire ses prières avec une componction à faire honte
aux moines les plus fervents; d'autres lui avaient entendu proférer des
blasphèmes à faire fendre le ciel, et le tenaient pour un impie et pour un
réprouvé. Enfin il y en avait encore, mais c'était le plus petit nombre, il
faut l'avouer, qui disaient qu'il était plus honnête homme au fond que ceux
qui le poursuivaient pour le faire pendre, et plus rigide observateur
d'une simple promesse verbale que beaucoup de commerçants ne le sont
d'une obligation écrite: ceux-là s'appuyaient sur un fait qui prouvait
qu'effectivement maître Luigi Lana ne plaisantait pas à l'endroit de ses
engagements. Voici l'événement sur lequel ils basaient la bonne opinion
qu'ils avaient conçue et qu'ils émettaient touchant ce singulier
personnage.
Un jour qu'il était poursuivi, il avait trouvé asile chez un riche seigneur
nommé le marquis de Villalba; en le quittant, Luigi, reconnaissant, lui
avait promis que lui et les siens pouvaient désormais voyager en Sicile
en toute sûreté. Confiant en cette promesse, le marquis de Villalba avait
envoyé quelques jours après cet événement son intendant faire un paiement à
Cefalu; mais, entre Polizzi et Colesano, l'intendant avait été arrêté par
un voleur. Le pauvre diable avait eu beau dire qu'il appartenait au marquis
de Villalba, et que le marquis de Villalba avait pour lui et les siens un
sauf-conduit du capitaine: le bandit n'avait point écouté ses réclamations
et avait laissé le pauvre intendant nu comme un ver. Se voyant dans
l'impossibilité de continuer sa route, l'intendant était revenu sur ses pas
et avait demandé l'hospitalité dans la première maison de Polizzi; de là il
avait écrit à son maître l'accident qui lui était arrivé, lui demandant ses
instructions sur ce qui lui restait à faire. Le marquis de Villalba, qui ne
se souciait pas d'aller sommer Lana de tenir la promesse qu'il lui avait
faite et à laquelle il avait manqué si promptement, était en train d'écrire
au pauvre intendant qu'il eût à revenir au château, lorsqu'on lui remit
deux sacs qu'un inconnu venait d'apporter pour lui de la part du capitaine
Luigi Lana. Le marquis ouvrit les deux sacs. Le premier contenait la somme
qui avait été volée à l'intendant, le second la tête du voleur.
En même temps l'intendant recevait dans la maison où il s'était réfugié, et
par un autre messager inconnu, les habits dont il avait été dépouillé.
A partir de ce jour, aucun bandit ne s'avisa plus de se frotter ni au
marquis de Villalba, ni à personne de sa maison.
Or, comme nous l'avons dit, le 20 juillet 1826, on jugeait au tribunal de
Castro-Giovanni un homme accusé de faire partie de la bande de Luigi Lana,
et que l'on soupçonnait d'avoir assassiné un voyageur anglais trois mois
auparavant, c'est-à-dire le 18 mai, entre Centorbi et Paterno. Comme
l'Anglais était mort deux jours après des quatres coups de poignard qu'il
avait reçus, il n'y avait pas moyen de convaincre le coupable par la
confrontation. Mais avant d'expirer, le moribond, qui avait gardé pendant
tout cet événement un sang-froid digne du pays où il était né, avait
donné de son meurtrier un signalement tellement exact, que, grâce à ce
signalement, on avait arrêté six semaines après le coupable.
Quand nous disons le coupable, nous devrions dire simplement l'accusé, car
les avis étaient fort partagés sur l'individu qui comparaissait devant
le seigneur Bartolomeo, juge de Castro-Giovanni. En effet, malgré la
déposition de l'Anglais mourant, malgré l'identité du signalement avec les
traits de son visage, le prisonnier soutenait qu'il était victime d'une
erreur de ressemblance, et que, le jour même où avait eu lieu l'assassinat,
il était sur le port de Palerme, où pour le moment il exerçait le métier de
facchino. Malheureusement le seigneur Bartolomeo, juge de Castro-Giovanni,
paraissait s'être rangé au nombre des personnes peu disposées à croire à
cette dénégation, ce qui laissait, la chose était facile à voir, infiniment
peu d'espoir au pauvre diable, qui, pour toute défense, arguait d'un alibi
qu'il ne pouvait pas prouver.
Les choses en étaient donc là, et l'on attendait de minute en minute le
prononcé du jugement, lorsqu'un beau jeune homme de vingt-huit à trente
ans, revêtu d'un uniforme de colonel anglais, et suivi de deux domestiques
comme lui à cheval, entra à Castro-Giovanni, venant du côté de Palerme, et
s'arrêta à l'hôtel du _Cyclope_, tenu par maître Gaëtano Pacca. Comme les
voyageurs de cette qualité étaient rares à Castro-Giovanni, maître Gaëtano
accourut lui-même à la porte, et ne voulut céder à personne l'honneur de
tenir la bride du cheval de l'étranger, tandis que l'étranger mettait pied
à terre. L'officier, qui, comme nous l'avons dit, était suivi de deux
domestiques, voulut d'abord s'opposer à cet excès de politesse, mais,
voyant que son hôte futur insistait, il ne voulut pas le contrarier pour si
peu, mit pied à terre dans toutes les règles de l'équitation, et entra dans
l'hôtel en fouettant légèrement avec sa cravache la poussière amassée sur
ses bottes et sur son pantalon.
--Je suis le très humble serviteur de Votre Excellence, dit au colonel
maître Gaëtano, qui, ayant jeté la bride du cheval aux mains d'un des
domestiques, était entré derrière l'étranger, et je serai éternellement
fier de ce qu'un seigneur du rang de Votre Excellence se soit arrêté à
l'hôtel du _Cyclope_. Votre Excellence vient sans doute de faire une longue
route, et une longue route ouvre l'appétit. Que ferai-je servir à Votre
Excellence pour son dîner?
--Mon cher monsieur Pacca, dit l'étranger avec un accent maltais fortement
prononcé, et d'un air de hauteur qui arrêta tout court la politesse un peu
familière de maître Gaëtano, faites-moi d'abord le plaisir de répondre à
une question que j'aurais à vous adresser, puis nous en reviendrons à la
proposition que vous avez la bonté de me faire.
--Je suis aux ordres de Votre Excellence, dit l'hôte du _Cyclope_.
--Très bien. Je voudrais savoir combien il y a de milles de Castro-Giovanni
au château de mon honorable ami le prince de Paterno.
--Votre Excellence ne compte sans doute pas faire une si longue route
aujourd'hui, et surtout à l'heure qu'il est.
--Pardon, mon cher Pacca, reprit l'étranger avec le même ton railleur qu'on
avait déjà pu remarquer dans l'accent qui accompagnait ses paroles. Mais
vous ne vous apercevez pas que vous répondez à ma question par une autre
question. Je vous demande combien il y a de milles d'ici au château du
prince de Paterno: comprenez-vous?
--Dix-sept milles, Votre Excellence.
--Très bien: avec mon cheval c'est l'affaire de trois heures, et pourvu
que je parte à huit heures du soir, je serai encore arrivé avant minuit:
préparez mon dîner et celui de mes gens, et faites donner à manger à nos
montures.
--Seigneur Dieu! s'écria l'aubergiste, Votre Excellence aurait-elle donc
l'intention de voyager de nuit?
--Et pourquoi pas?
--Mais Votre Excellence doit savoir que les routes ne sont pas sûres?
L'étranger se mit à rire avec une indéfinissable expression de mépris;
puis, après un instant de silence:
--Qu'y a-t-il donc à craindre? demanda-t-il en continuant de fouetter la
poussière de son pantalon avec sa cravache.
--Ce qu'il y a à craindre? Votre Excellence le demande!
--Oui, je le demande.
--Votre Excellence n'a-t-elle point entendu parler de Luigi Lana?
--De Luigi Lana? qu'est-ce que cet homme?
--Cette homme, Excellence, c'est le plus terrible bandit qui ait jamais
paru en Sicile.
--Vraiment? dit l'étranger de son même ton goguenard.
--Sans compter qu'en ce moment il est exaspéré, continua l'aubergiste, et
je réponds bien qu'il ne fera quartier à personne.
--Et de quoi est-il exaspéré, maître Gaëtano? Voyons, contez-moi cela.
--De ce qu'on juge en ce moment un des hommes de sa bande.
--Où cela?
--Ici même, Excellence.
--Et sans doute ce drôle sera condamné?
--J'en ai peur, Excellence.
--Et pourquoi en avez-vous peur, maître Gaëtano?
--Pourquoi, Excellence? parce que Luigi Lana est un homme à mettre, pour se
venger, le feu aux quatre coins de Castro-Giovanni.
L'étranger éclata de rire.
--Puis-je savoir de quoi rit Votre Excellence? demanda l'aubergiste tout
stupéfait.
--Je ris de ce qu'un homme de coeur fait trembler huit ou dix mille lâches
comme vous, répondit l'étranger avec un air plus méprisant que jamais. Et,
continua-t-il après une pause d'un instant, vous croyez donc que cet homme
sera condamné?
--Je n'en fais pas de doute, Excellence.
--Je suis fâché de n'être pas arrivé plus tôt, reprit l'étranger comme s'il
se parlait à lui-même; je n'aurais pas été fâché de voir la figure que fera
le drôle en entendant prononcer son jugement.
--Peut-être est-il encore temps, dit maître Gaëtano; et si Votre Excellence
veut se distraire à cela en attendant que son dîner soit servi, j'écrirai
un petit mot au juge Bartolomeo, dont j'ai l'honneur d'être le compère,
et je ne doute pas que sur ma recommandation il ne fasse placer Votre
Excellence dans l'enceinte même des avocats.
--Merci, mon cher monsieur Pacca, dit l'étranger en se levant et s'avançant
vers la porte; merci, mais ce serait probablement trop tard. J'entends un
grand bruit de monde qui revient, et sans doute le jugement est prononcé.
En effet, la foule qui, dix minutes auparavant, se pressait autour du
tribunal, se répandait à cette heure dans les rues; et, comme un orage
planant sur la ville, les mots: à mort! à mort! grondaient répétés par
quatre ou cinq mille voix.
L'accusé, malgré ses dénégations réitérées, n'ayant pu produire aucun
témoin à décharge, venait d'être condamné à être pendu.
Le jeune colonel resta sur la porte jusqu'à ce que cette foule qu'il
regardait en fronçant le sourcil et en mordant sa moustache fût écoulée;
puis, lorsque la rue fut, à l'exception de quelques groupes semés ça et
là, redevenue solitaire, il se retourna vers l'aubergiste, qui se tenait
respectueusement derrière lui, se haussant sur la pointe des pieds, et
essayant de voir par-dessus son épaule.
--Et quand croyez-vous que cet homme soit exécuté, mon cher monsieur Pacca?
demanda l'étranger.
--Mais après-demain matin, sans doute, répondit maître Gaëtano; aujourd'hui
le jugement, cette nuit la confession, demain la chapelle ardente,
après-demain la potence.
--Et à quelle heure?
--Vers les huit heures du matin, c'est l'heure ordinaire.
--Ma foi! il me prend une envie, dit le colonel.
--Laquelle, Excellence?
--C'est, n'ayant pu voir juger ce drôle, de le voir au moins pendre.
--Rien de plus facile; Votre Excellence peut partir demain matin, faire sa
visite à son ami le prince de Paterno, et être de retour ici demain soir.
--Vous parlez comme saint Jean-Bouche-d'Or, mon cher monsieur Pacca,
répondit le colonel en tirant hors de son uniforme rouge son jabot de
batiste; et je ferai comme vous dites. Ainsi donc occupez-vous de mon dîner
et de ma chambre; tâchez que tout cela soit, je ne dirai pas bon, mais
passable; comme vous m'en donnez le conseil, je partirai demain matin et je
reviendrai demain soir. Pendant ce temps-là occupez-vous donc de m'avoir
une bonne place pour regarder l'exécution: une fenêtre, par exemple; je la
paierai ce qu'on voudra.
--Je ferai mieux que cela, Excellence.
--Que ferez-vous, mon cher monsieur Pacca?
--Votre Excellence sait qu'il est d'habitude que le juge assiste au
supplice sur une estrade?
--Ah! c'est l'habitude? non, je ne le savais pas. Mais qu'importe, allez
toujours.
--Eh bien! je demanderai au juge, dont, comme je l'ai déjà dit, je crois,
j'ai l'honneur d'être compère, une place près de lui pour Votre Excellence.
--A merveille! maître Gaëtano; et moi je vous promets, si vous me
l'obtenez, de ne pas vérifier l'addition de votre carte, et de m'en
rapporter au total.
--Allons, allons, dit maître Gaëtano, je vois que tout cela peut
s'arranger, et Votre Excellence, je l'espère, quittera ma maison satisfaite
de l'hôte et de l'hôtel.
--J'en ai l'espoir, mon cher monsieur Pacca; mais, en attendant le dîner,
qui, j'en ai peur, se fera attendre, n'avez-vous rien à me donner à lire
pour me distraire?
--Si fait, Excellence, si fait, reprit maître Gaëtano en ouvrant une
armoire où moisissaient quelques mauvais bouquins dépareillés. Voici le
_Guide du voyageur en Sicile_, par l'illustre docteur Francesco Ferrara;
voici deux volumes des _Poésies légères_, de l'abbé Meli; voici le _Traité
de la Jettature_, par maître Nicolao Valetta; voici _l'Histoire du terrible
bandit Luigi Lana_, ornée de son portrait dessiné d'après nature...
--Ah! diable! mon cher hôte, donnez-moi ce livre; donnez vite, je vous
prie, je suis curieux de voir quelle figure on lui a faite.
--Voilà, Excellence, voilà.
--Peste... mais savez-vous que c'est un fort vilain monsieur, que votre
ami Luigi Lana, avec ses grosses moustaches, ses yeux à fleur de tête, ses
cheveux mal peignés, son chapeau en pain de sucre et ses pistolets à la
ceinture?
--Eh bien! cette copie, si terrible qu'elle soit, n'est encore rien auprès
de l'original.
--Vraiment?
--Je puis l'affirmer à Votre Excellence.
--Vous l'avez donc vu, mon cher monsieur Pacca? demanda le jeune colonel en
se balançant sur sa chaise, et en regardant l'aubergiste de son air le plus
goguenard.
--Non, Excellence, non pas moi; mais j'ai logé de pauvres diables de
voyageurs qui l'avaient rencontré pour leur malheur, eux, et qui m'en ont
fait le portrait depuis les pieds jusqu'à la tête.
--Bah! la peur leur aura troublé la vue, et ils auront exagéré. En tout
cas, mon cher hôte, maintenant que j'ai ce que je désirais, occupez-vous de
mon dîner, je vous prie, tandis que je verrai si les actions de ce terrible
personnage correspondent à sa figure.
--A l'instant, Excellence, à l'instant.
Le voyageur fit un signe de la tête indiquant qu'il savait parfaitement ce
qu'il devait penser du _subito_ italien, et s'allongeant sur deux chaises,
il s'apprêta avec une nonchalance toute méridionale à commencer sa lecture.
Sans doute, malgré l'espèce de mépris avec lequel il avait ouvert le livre,
les aventures qu'il contenait présentèrent quelque intérêt à l'esprit du
colonel, car, lorsque maître Gaëtano rentra au bout d'une demi-heure, il le
retrouva dans la même posture, et livré à la même occupation.
Si le colonel avait bien employé son temps, maître Gaëtano n'avait pas
perdu le sien. Après avoir causé avec le maître, il avait fait causer les
domestiques, et il avait appris d'eux que le voyageur qu'il avait l'honneur
d'héberger en ce moment était un jeune Maltais qui, jouissant d'une fortune
de cent mille livres de rentes, avait acheté un régiment en Angleterre.
Restait à savoir le nom de cet étranger. Mais le propriétaire de l'hôtel du
_Cyclope_ avait trouvé un moyen tout simple de le connaître; il apportait,
selon l'habitude italienne, son registre à signer au jeune voyageur.
Le colonel, entendant quelqu'un qui s'arrêtait près de lui, leva les yeux
et aperçut son hôte; en voyant le registre, il devina l'intention, tendit
la main, prit une plume, et, à l'endroit que lui indiquait le doigt de
maître Gaëtano, il écrivit ces trois mots: _Colonel Santa-Croce_.
Maître Gaëtano était très satisfait, il savait tout ce qu'il désirait
savoir.
--Maintenant, dit-il, quand Votre Excellence voudra se mettre à table, la
soupe est servie.
--Ah! ah! dit le jeune colonel, que ne m'avez-vous dit cela plus tôt, mon
cher monsieur Pacca! je vous aurais épargné la peine de déranger votre
couvert.
--Comment, déranger mon couvert. Excellence! n'est-il point dressé à votre
goût?
--Si fait, mon cher monsieur Pacca, si fait; mais j'ai l'habitude de
m'essuyer les mains avec de la toile de Hollande, et de manger dans de
l'argenterie; ce n'est point que vos torchons ne soient fort propres, et
vos couverts d'étain parfaitement étamés; mais, avec votre permission, je
ne m'en servirai pas. Appelez mon domestique.
Maître Gaëtano obéit à l'instant même, quoique un peu humilié de l'affront
que lui faisait le colonel; mais comme il lui avait promis de ne pas
vérifier l'addition, il se promit à part lui de porter l'affront sur sa
carte.
Cinq minutes après, le valet de chambre entra avec un nécessaire grand
comme une malle, et en tira de la vaisselle plate, deux ou trois couverts
d'argent et un gobelet de vermeil, le tout aux armes du colonel.
Le colonel attaqua le dîner de maître Gaëtano avec l'air dédaigneux d'un
prince, goûta à peine de chaque plat, puis, après le repas, voyant que le
temps était beau et qu'il faisait un clair de lune superbe, il s'apprêta à
aller faire un tour par la ville. Maître Gaëtano offrit de l'accompagner,
mais le colonel lui répondit qu'il préférait être seul.
Néanmoins, comme maître Gaëtano était fort curieux de sa nature, il sortit
dix minutes après le colonel, sous prétexte d'aller se promener lui-même,
mais, dans le fait, pour voir s'il ne le rencontrerait pas. Cependant,
quoiqu'il n'y eût que deux ou trois rues principales à Castro-Giovanni,
l'attente du digne aubergiste fut trompée, et il ne vit rien qui ressemblât
à l'allure décidée et hautaine du jeune voyageur. En passant devant la
prison, il vit entrer un pauvre moine de l'ordre de saint François; l'homme
de Dieu venait pour préparer le condamné à la mort.
Le colonel ne rentra qu'à minuit. Maître Gaëtano eût bien voulu lui
demander ce qu'il avait trouvé d'assez curieux à Castro-Giovanni pour être
resté dehors jusqu'à une pareille heure. Mais, comme il ouvrait la bouche
pour faire cette question, le jeune homme laissa tomber sur lui, d'un air
si dédaigneux, l'ordre de le faire éveiller à six heures du matin, que
maître Gaëtano sentit la voix s'éteindre dans sa bouche, et s'inclina en
signe d'obéissance, sans répondre une seule parole. Quant au colonel, il
s'enferma avec son valet, qui ne sortit de sa chambre qu'à une heure du
matin.
A sept heures du matin, le colonel, après avoir pris une tasse de café
noir seulement, partait, disait-il, pour le château du prince de Paterno,
n'emmenant avec lui que son valet de chambre, et laissant le second
domestique pour garder les bagages et rappeler à maître Gaëtano la promesse
qu'il lui avait faite de lui retenir une place près du juge pour voir
l'exécution.
Ce n'était pas chose commune à Castro-Giovanni qu'une exécution; aussi la
journée qui précéda la mort du pauvre condamné fut-elle fort agitée; chacun
courait par les rues, tandis que les cloches sonnaient, et c'était à qui
aurait quelque nouvelle par le juge ou par le geôlier. On pensait que le
coupable, n'ayant plus d'espérance d'adoucir la rigueur de son supplice
que par le repentir qu'il montrerait, ferait des révélations, et que l'on
saurait ainsi quelque chose de positif, et sur lui, et sur ce terrible
Luigi Lana, son capitaine. L'attente fut trompée; non seulement le condamné
ne fit aucune révélation, mais, au contraire, il continuait à protester de
son innocence, répétant sans cesse que, le jour même de l'assassinat, il
était à Palerme, c'est-à-dire à près de cent cinquante milles du lieu où il
avait été commis.
Le confesseur lui-même n'avait pas pu en tirer autre chose; et le vénérable
moine était sorti de la prison en disant qu'il avait bien peur que la
justice des hommes, croyant punir un coupable, ne fît un martyr.
La journée s'écoula ainsi au milieu des discussions les plus animées sur la
culpabilité ou l'innocence du condamné, puis le soir vit s'illuminer les
fenêtres de la chapelle ardente dans laquelle il devait passer la nuit. A
dix heures du soir, le même moine qui était déjà venu le consoler dans sa
prison fut introduit dans la chapelle, et ne quitta le prisonnier qu'à onze
heures et demie. Après son départ, le condamné, qui avait été fort agité
toute la journée, parut tranquille.
A minuit, le colonel rentra avec son valet de chambre à l'hôtel du
_Cyclope_, et, trouvant maître Gaëtano qui l'attendait, recommanda d'abord
qu'on eût grand soin de ses chevaux, qui venaient de faire une longue
course; puis il s'informa si la commission dont son hôte s'était chargé
était faite à sa satisfaction. Maître Gaëtano répondit que son compère le
juge avait été trop heureux de faire quelque chose qui fût agréable à Son
Excellence, et qu'il aurait pour le lendemain, près de lui et sur l'estrade
même, la place qu'il désirait.
Durant toute la nuit, les cloches sonnèrent pour rappeler aux bonnes âmes
qu'elles devaient prier pour le patient.
Le lendemain, dès cinq heures, les rues qui conduisaient de la prison au
lieu du supplice étaient encombrées de curieux; les fenêtres présentaient
une muraille de têtes, et les toits mêmes craquaient sous les spectateurs.
A sept heures, le juge vint prendre place sur l'estrade avec les deux
greffiers, le capitaine de nuit et le commissaire; comme le lui avait
promis maître Gaëtano, un siège était réservé près du juge pour le colonel.
A sept heures et demie, il arriva, remercia fort gracieusement, et d'un air
qui sentait d'une lieue son grand seigneur, le juge de sa complaisance,
et, ayant regardé, pour voir s'il n'aurait pas trop de temps à attendre,
l'heure à une magnifique montre tout enrichie de diamants, il s'assit à la
place d'honneur, au milieu des autorités de la ville de Castro-Giovanni.
A huit heures, les cloches sonnèrent avec un redoublement d'onction; elles
indiquaient que le condamné sortait de la prison.
Au bout de quelques minutes, une rumeur croissante annonça l'approche du
condamné. En effet, bientôt on vit paraître le bourreau qui le précédait
à cheval, puis quatre gardes qui marchaient derrière le bourreau, puis le
condamné lui-même, à cheval sur un âne, la tête tournée vers la queue, et
marchant à reculons, afin qu'il ne perdît point de vue le cercueil que
portaient derrière lui les frères de la Miséricorde, puis enfin toute la
population de Castro-Giovanni qui fermait la marche.
Le condamné semblait écouter d'une façon fort distraite les exhortations
du moine qui l'accompagnait. On disait généralement que cette distraction
venait de ce que le moine n'était pas le même qui l'était venu visiter dans
sa prison. En effet, au moment où l'on s'attendait à voir arriver ce moine,
il n'avait point paru, et l'on avait été obligé d'en courir chercher un
autre pour que le condamné ne mourût pas privé des secours de la religion.
Quoi qu'il en soit, comme nous l'avons dit, le pauvre diable paraissait
fort inquiet, et jetait à droite et à gauche sur la foule des regards qui
indiquaient la situation de son esprit. De temps en temps même, contre
l'habitude des condamnés, qui s'épargnent ce spectacle le plus longtemps
possible, il se retournait vers la potence, sans doute pour calculer le
temps qui lui restait à vivre. Tout à coup, arrivé devant l'estrade du
juge, et au moment où le confesseur l'aidait à descendre de son âne, le
condamné jeta un grand cri, et, montrant d'un signe de tête, car ses mains
étaient liées, le colonel assis près du juge:
--Mon père, s'écria-t-il en s'adressant au moine, mon père, voilà un
seigneur qui, s'il le veut, peut me sauver.
--Lequel? demanda le moine avec étonnement.
--Celui qui est près du juge, mon père; celui qui a un uniforme rouge et
des épaulettes de colonel. C'est le bon Dieu qui l'amène sur ma route, mon
père. Miracle, miracle!
Et chacun se mit à répéter: Miracle! après le condamné sans savoir encore
de quoi il s'agissait; ce qui n'empêcha pas le bourreau de s'approcher du
patient, afin de commencer son office. Mais le confesseur se plaça entre
eux deux.
--Arrêtez, dit-il; au nom de Dieu, arrêtez!--Juge, continua la moine, le
patient dit qu'il reconnaît assis près de toi un témoin qui peut lui sauver
la vie en attestant qu'il est innocent. Juge, je t'adjure d'entendre ce
témoin.
--Et quel est ce témoin? demanda le juge en se levant sur l'estrade.
--Le colonel Santa-Croce! le colonel Santa-Croce! cria le patient.
--Moi? dit avec étonnement le colonel en se levant à son tour; moi, mon
ami? Vous vous trompez assurément, et, quoique vous sachiez mon nom, moi je
ne vous connais pas.
--Vous ne le connaissez pas, hein? demanda le juge.
--Aucunement, répondit le colonel après avoir regardé avec plus d'attention
encore que la première fois le condamné.
--Je m'en doutais, reprit le juge en secouant la tête; c'est une des ruses
habituelles de ces misérables.
Puis il se rassit, en faisant signe au bourreau de continuer son office.
--Colonel, s'écria le patient, colonel, vous ne me laisserez pas mourir
ainsi, quand d'un mot vous pouvez me sauver! Colonel, laissez-moi seulement
vous adresser une question.
--Oui, oui, cria la foule, c'est juste, laissez parler le condamné,
laissez-le parler!
--Monsieur le juge, dit le colonel, je crois que l'humanité exige que nous
nous rendions à la prière de ce malheureux. S'il veut nous tromper, au
reste, nous nous en apercevrons bien, et alors il n'aura retardé sa mort
que de quelques minutes.
--Je n'ai rien à refuser à Votre Excellence, dit le juge; mais, vraiment,
ce n'est pas la peine, croyez-moi, colonel, de lui donner cette
satisfaction.
--Je vous la demande pour ma propre conscience, monsieur, dit le colonel.
--J'ai déjà dit à Votre Excellence que j'étais à ses ordres, reprit le
juge.
Puis se levant:
--Gardes, ajouta-t-il, amenez le condamné.
On amena ce malheureux. Il était pâle comme la mort, et tremblait de tous
ses membres.
--Eh bien! coquin, dit le juge, te voilà en face de Son Excellence; parle
donc.
--Excellence, dit le condamné, ne vous souvient-il pas que, le 18 mai
dernier, vous avez débarqué à Palerme, venant de Naples?
--Je ne saurais préciser le jour aussi exactement que vous le faites,
mon ami; mais la vérité est que c'est vers cette époque que j'abordai en
Sicile.
--Ne vous souvient-il pas, Excellence, du facchino qui porta vos malles
sur une petite charrette du port à _l'Hôtel des Quatre-Cantons_, où vous
logeâtes?
--Je logeais effectivement _Hôtel des Quatre-Cantons_, répondit le colonel;
mais j'ai, je l'avoue, entièrement oublié la figure de l'homme qui m'y a
conduit.
--Mais ce que vous n'avez pu oublier, Excellence, c'est qu'en passant
devant la porte d'un serrurier, un de ses apprentis qui sortait, tenant un
barre de fer sur son épaule, m'en donna un coup contre la tête, et me fit
cette blessure. Tenez.
Et le condamné, avançant la tête, montra effectivement une cicatrice à
peine fermée encore, et qui lui marquait le front.
--Oui, vous avez raison, parfaitement raison, dit le colonel, et je me
rappelle cette circonstance comme si elle venait d'arriver à l'instant
même.
--Et à preuve, continua avec joie le condamné, qui, se voyant reconnu,
commençait à reprendre espoir, à preuve que, comme un généreux seigneur que
vous êtes, au lieu de me donner six carlins que je vous avais demandés,
vous me donnâtes deux onces.
--Tout cela est l'exacte vérité, dit le colonel en se retournant vers
le juge; mais nous allons être mieux renseignés encore. J'ai sur moi le
portefeuille où j'inscris jour par jour ce que je fais; ainsi, il me sera
facile de m'assurer si cet homme ne nous donne pas une fausse date.
--Cherchez, cherchez, colonel, dit le condamné; maintenant je suis sûr de
mon affaire.
Le colonel ouvrit son portefeuille, puis, arrivé à la date indiquée, il lut
tout haut:
«Aujourd'hui 18 mai, j'ai abordé à Palerme à onze heures du matin.--Pris
sur le port un pauvre diable qui a été blessé en portant mes malles.--Logé
à _l'Hôtel des Quatre-Cantons._»
--Voyez-vous? voyez-vous? s'écria le condamné.
--Ma foi! monsieur le juge, dit le colonel en se retournant vers maître
Bartolomeo, si c'est vraiment le 18 mai que l'assassinat dont ce pauvre
homme est accusé a été commis, je dois affirmer sur mon honneur que le 18
mai il était à Palerme, où, comme le constate mon album, il a été blessé
à mon service. Or, comme il ne pouvait être à la fois à Palerme et à
Centorbi, il est nécessairement innocent.
--Innocent! innocent! cria la foule.
--Oui, innocent, mes amis, innocent! dit le condamné. Je savais bien que
Dieu ferait un miracle en ma faveur.
--Miracle! miracle! cria la foule.
--Eh bien! dit le juge, nous allons le faire reconduire en prison, et nous
procéderons à une autre enquête.
--Non, non, libre! libre à l'instant même! cria le peuple.
Et, à ces mots, une partie de la foule, se ruant vers l'estrade, enleva le
condamné et lui délia les mains, tandis que l'autre renversait la potence
et poursuivait le bourreau à coups de pierre.
Quant au colonel, il fut reporté en triomphe à _l'Hôtel du Cyclope_.
Toute la journée, Castro-Giovanni fut en fête; et lorsque le colonel quitta
la ville vers midi, il lui fallut fendre à grand-peine avec son cheval
les flots du peuple, qui lui baisait les mains en criant: Vive le colonel
Santa-Croce! Vive le sauveur de l'innocent!
Quant au condamné, comme chacun voulait lui parler et entendre de sa propre
bouche le récit de son aventure, ce ne fut que vers le soir qu'il se trouva
avoir quelque peu de liberté. Il en profita aussitôt pour enfiler une
ruelle que son peu de largeur rendait plus sombre encore; puis, par cette
ruelle, il atteignit la porte de la ville; puis, une fois hors de la ville,
il gagna a toutes jambes une gorge de la montagne, où il disparut.
Le lendemain, le juge reçut de Luigi Lana une lettre dans laquelle le chef
de bandits le remerciait de la complaisance qu'il avait eue de lui offrir
un siège sur sa propre estrade; il le priait en outre de présenter ses
compliments à son compère, maître Gaëtano, propriétaire de l'hôtel du
_Cyclope_.
Mais, tout libre qu'était redevenu le condamné, l'impression produite sur
son esprit par l'aspect de la potence, à laquelle il avait pour ainsi
dire touché du doigt, avait été si réelle, qu'il résolut, malgré les
exhortations de ses camarades, d'abandonner la vie qu'il avait menée
jusque-là et de se réconcilier avec la police.
Le religieux qui l'avait accompagné dans le trajet de la prison à
l'échafaud fut l'intermédiaire entre lui et l'autorité. La prière fut
transmise au vice-roi, et comme le bandit ne demandait que la vie sauve,
promettant d'être à l'avenir un modèle de probité, après quelques
pourparlers entre le moine et le vice-roi, sa demande lui fut accordée, à
cette seule condition qu'il ferait amende honorable pieds nus et le corps
ceint d'une corde.
Cette cérémonie eut lieu à Palerme, à la grande édification des fidèles.
Voilà ce qui arriva à Castro-Giovanni, le 20 juillet de l'an de grâce 1826.
--Et depuis lors, demandai-je à monsieur Politi, qu'est devenu, s'il vous
plaît, cet honnête homme?
--Il a pris le nom de Salvadore, sans doute en mémoire de la façon
miraculeuse dont il a été sauvé, s'est fait muletier, afin, comme il s'y
était engagé, de gagner sa vie d'une façon honorable; et, si ce que je vous
ai raconté ne vous donne pas une trop grande défiance, il aura l'honneur
d'être demain matin votre guide de Girgenti à Palerme.