«Rade de Spithead, 18 août 1830.
«Je ne veux pas me séparer de vous, mon cher maréchal, sans vous répéter
ici, comme je le pense, que je n'oublierai jamais les bons, fidèles et
constants services que vous n'avez jamais cessé de rendre à la monarchie
depuis la Restauration. Je vous prie, en même temps, d'accepter l'épée
que je portais toujours lorsque j'étais avec les troupes françaises.
«Comptez pour la vie, mon cher maréchal, sur tous les sentiments qui
m'attachent à vous.
«Signé: Charles.»
RÉFLEXIONS SUR LE RÈGNE DE CHARLES X ET SUR LES FAUTES QUI ONT AMENÉ LA
CATASTROPHE.
Jamais règne ne commença sous des auspices plus favorables que celui de
Charles X. L'état de maladie où Louis XVIII se trouvait depuis longtemps
avait donné à la fin de son règne un grand caractère de faiblesse et
avait occasionné un assez grand mécontentement. On attendait beaucoup de
son successeur. Les manières ouvertes et aimables qui l'avaient toujours
distingué appelaient la confiance. On espérait trouver en lui un pouvoir
réparateur. Le peuple a si grand besoin d'espérer, il a tant de
dispositions à croire, à aimer! Il y a eu toujours en France une si
grande bienveillance pour le pouvoir, que ceux qui le possèdent sont
bien coupables ou bien maladroits quand ils ne se l'assurent pas d'une
manière durable. Les premiers moments de Charles X furent donc
brillants. Ses premières actions eurent de la popularité; mais à peine
en avait-il éprouvé les effets bienfaisants, qu'un mauvais génie sembla
s'être emparé de lui pour le faire travailler à les détruire. L'entrée
du foi à Paris fut accompagnée des plus vives acclamations. Il pleuvait,
et, nonobstant cette circonstance, la population entière était allée à
sa rencontre ou était dans les rues; mais à peine deux mots étaient
écoulés, et déjà l'opinion commença à changer.
Les officiers généraux de l'ancienne armée avaient beaucoup souffert à
la fin du dernier règne. Le gouvernement en employait le moins possible.
Un travail avait été préparé pour en mettre un grand nombre à la
retraite. Le baron de Damas, dont la carrière s'était faite hors de la
France, mais dans une bonne armée, et qui connaissait la valeur des
grades obtenus à la guerre, n'avait jamais pu se résoudre, quand il
était ministre de la guerre, à faire signer au roi et à signer lui-même
ce travail dur et injuste. Après lui, il en fut autrement. Son
successeur, M. de Clermont-Tonnerre, qui a vécu dans le temps de notre
gloire et de notre grandeur, mais dont l'existence a passé inaperçue
dans les derniers grades de la milice ou dans de misérables troupes
auxiliaires sans valeur et sans considération, M. de Clermont-Tonnerre
n'hésita pas. D'un trait de plume, il raya de l'activité cent cinquante
officiers généraux dont les deux tiers étaient pleins de force et de
santé, et dont les noms rappelaient les plus belles circonstances de nos
temps héroïques. Une sorte de pudeur et une sage politique eussent
commandé d'honorer leurs dernières années.
L'effet fut terrible dans l'opinion, et senti d'autant plus vivement,
que le roi avait autorisé toutes les espérances contraires. En effet, le
jour de son entrée, il avait fait inviter les généraux à l'accompagner.
Il les avait accueillis avec sa grâce accoutumée, et, rappelant le
pénible devoir qu'ils avaient rempli en suivant le cortége funèbre de
Louis XVIII à Saint-Denis, il leur avait dit ces paroles: «Vous avez
suivi à pied le roi mon frère; ce sera à cheval dorénavant que vous
m'accompagnerez!» Ce mot avait fait fortune. Chacun l'interprétait à sa
manière. Il y cul bien quelques personnes qui crurent n'y rien voir;
mais un plus grand nombre chercha une interprétation favorable à ses
intérêts, et l'on imagina que le roi avait voulu dire: Vous avez été
maltraités sous le dernier règne; il n'en sera pas de même sous le mien.
J'ai confiance en vous, et je vous emploierai. Effectivement, c'était la
seule explication raisonnable de cette expression figurée. Que l'on juge
donc de l'impression reçue par chacun des intéressés et par le public
même, lorsque, au lieu de voir réaliser ces espérances, parut une
ordonnance que l'on n'avait pas osé rendre sous le règne précédent. Cet
événement me sembla si extraordinaire et si condamnable, que j'accusai
M. de Villèle d'avoir été jaloux de la popularité du roi et d'avoir
voulu démontrer que ses promesses personnelles ne signifiaient rien;
enfin, qu'en lui seul résidait la puissance.
Si l'on se rappelle la marche tenue par ce ministère, la maladresse
qu'il avait eue de se heurter contre les opinions, en proposant les lois
les plus impopulaires; si l'on a présent à l'esprit quel mépris du bon
sens les dépositaires du pouvoir semblaient prendre à tâche de
manifester, on concevra les changements survenus promptement dans les
dispositions du peuple envers le nouveau roi. Cet insolent mépris de la
raison, cette tyrannie dans les petites choses, qui souvent est celle
qui irrite et blesse le plus, sans produire ni pouvoir produire aucun
résultat favorable, était éminemment du goût de M. de Corbières,
ministre de l'intérieur. Ainsi, par exemple, la chaire d'astronomie au
Collége de France, remplie par M. Delambre, devint vacante par sa mort.
L'état de sa santé avait forcé à nommer depuis cinq ans un membre du
bureau des longitudes[12] pour le suppléer. Eh bien, malgré les droits
incontestables de celui-ci, malgré les efforts de tout le monde pour le
faire choisir, M. de Corbières préféra, pour remplir cette place, un
individu qui, peut-être, ne connaissait pas le nom et l'usage des
instruments d'astronomie[13]; mais c'était un protégé de la
Congrégation.
[Note 12: M. Matthieu.]
[Note 13: M. Nicolette.]
Une place à l'Académie des sciences devint vacante. M. de Corbières
voulut y faire nommer un de ses protégés, indigne, bien entendu, d'être
l'objet d'un tel choix. L'Académie ne tint compte de sa recommandation,
et il dépouilla un savant illustre, un vieillard, l'honneur de ce corps,
M. Legendre, d'une pension sur laquelle était fondée l'aisance de ses
dernières années, parce qu'il l'accusa d'avoir eu quelque influence sur
la résolution prise par l'Académie.
Lorsque l'on privait l'armée des services des généraux distingués qui
l'avaient illustrée, on faisait occuper leurs places par des courtisans
tout à fait étrangers au service. On créait des sinécures et des emplois
dont le titre était ridicule. On donnait six aides de camp à M. le duc
de Bordeaux, enfant en bas âge. On peut former une maison civile à un
prince un peu plus tôt, un peu plus tard; mais l'entourer de grades
militaires qui lui sont subordonnés, lui donner des aides de camp quand
il ne commande rien et ne peut rien commander, ce sont des choses qui
choquent, révoltent et annoncent le parti pris par le prince de ne
suivre que ses caprices. Cependant le plus grand événement de cette
époque, cause de l'aliénation des sentiments des Parisiens pour le roi,
fut le fatal renvoi de la garde nationale. De ce moment data la guerre
entre cette ville et le roi, et c'est M. de Villèle qui doit en
supporter toute la responsabilité; car ce licenciement, si brusque, si
humiliant, et, j'ose le dire, si insensé, est particulièrement son
ouvrage.
Quand le ministère Martignac arriva au pouvoir, il y avait beaucoup de
moyens de salut; mais il manquait à cette administration de l'union et
de la force. Il lui fallait un chef qui imprimât une marche plus
uniforme, plus régulière et plus décidée; mais, certes, il ne fallait
pas en changer la couleur. Il fallait surtout que Charles X fût d'accord
avec son ministère et n'intriguât pas contre lui. Il aurait fallu aussi
que ceux des libéraux de la Chambre qui étaient bien intentionnés, et
qui auraient dû apprécier les difficultés dont ce ministère était
entouré, le soutinssent au lieu de le combattre; mais personne, à cette
époque, n'a eu le véritable sentiment de ses devoirs envers le pays, ni
même le sentiment de son propre intérêt. Quand le ministère du 8 août a
surgi, le péril est devenu immense, imminent, à cause de l'incapacité
inouïe de ceux qui le composaient, à cause de leur ignorance et de leurs
passions, à cause des noms qu'ils portaient, et qui étaient comme
l'emblème vivant des intentions, des projets et des espérances d'un
parti en horreur à presque toute la France. Le mal a toujours été en
augmentant, parce que les doctrines qui étaient professées
solennellement promettaient déjà tout ce qui est arrivé. Une ligue s'est
formée; les intérêts les plus opposés se sont entendus, se sont ralliés,
pour résister et combattre. Tout a été mis en oeuvre de tous les côtés
pour augmenter la tension de l'opinion. Le gouvernement a donné le
signal, et une explosion sans exemple a tout renversé.
La maison de Bourbon, et en particulier Charles X, s'était fait illusion
sur les sentiments qu'elle inspirait dans les derniers temps. Les moeurs
publiques, les besoins de la société, étaient d'accord avec les
institutions. On voulait les conserver; et, partant, cette famille était
nécessaire comme une des pièces de la machine constitutionnelle.
Charles X a brisé la machine; et cette pièce, qui en faisait partie,
n'étant plus soutenue par le mouvement, a dû tomber. En résumé, Charles
X n'a jamais connu la France actuelle. Il n'a jamais pu comprendre que
l'on pouvait lui être fidèle et aimer la liberté. Il est resté dans une
pureté de sentiments d'émigration au-dessus de toute croyance. Il ne
prenait pas la peine de la déguiser. Vivant familièrement avec lui, il
m'est souvent arrivé de lui faire remarquer les anniversaires de nos
victoires. Son impression était toujours pénible. On voyait se
renouveler, chez lui, celle qu'il avait ressentie la première fois. Son
frère en éprouva peut-être autant, mais il avait l'habileté de le
cacher, et même il avait l'air de s'associer à nos souvenirs.
Cette malheureuse dynastie a été perdue d'abord par le défaut absolu de
talent et le goût décidé chez elle pour la médiocrité; ensuite par son
éloignement invincible pour tout ce qui avait de la noblesse, de la
force et de l'élévation; par son ignorance des choses de ce monde; par
son mépris profond pour ce qui n'était pas elle; par cette faiblesse
innée envers tout ce qui composait son misérable entourage; par
l'influence du clergé, trop évidente, et dont l'action dans les affaires
est si en opposition avec l'opinion publique; par sa mauvaise foi dans
toutes ses démarches et le rêve continuel de pouvoir absolu qui aurait
mis entre les mains de pygmées, sous des auspices bien différents et
dans de bien autres circonstances, l'épée de Napoléon, dont le poids
seul les aurait écrasés; enfin, en dernier lieu, par cette ignorance du
prix du temps, qui a empêché de rien faire à propos, quoique cependant
on se soit toujours résolu à tout, mais toujours trop tard.
Au moment de la crise, le complément des causes de la chute a été dans
la stupidité, l'imprévoyance et l'infatuation des dépositaires du
pouvoir. Jamais M. de Polignac n'avait prévu la moindre chance de
résistance. Les prières, demandées à de saints archevêques pour le
succès de ses entreprises, lui avaient paru un moyen suffisant pour
l'assurer. Quoique d'une ignorance sans exemple, il avait pris sous sa
direction la présidence du conseil, le portefeuille des affaires
étrangères et celui de la guerre; et le malheureux était si étranger au
service militaire, qu'il ne savait pas lire dans un état de situation et
ne connaissait pas la différence de l'effectif au présent sous les
armes. Jamais imprévoyance semblable à la sienne ne présida à une
entreprise aussi sérieuse.
Même après le premier acte de la catastrophe, quelques chances de salut
existaient encore. Si les représentants des grands souverains de
l'Europe à Paris eussent eu du courage, de la présence d'esprit et du
dévouement à la cause de la légitimité, le jour même de l'évacuation de
Paris par les troupes royales, les ambassadeurs auraient dû en sortir et
se grouper autour du roi à Saint-Cloud. Leur attitude eût fait éprouver
une salutaire crainte aux factions, et M. le duc d'Orléans, qui est
circonspect par caractère, eût été frappé d'une protestation aussi
formelle. Il eût hésité à se charger du fardeau d'une couronne acquise
avec de si grands dangers. Le corps diplomatique, auprès de Charles X,
eût pris sur la conduite, sur les résolutions de ce prince, un ascendant
salutaire, et contribué à soutenir son courage et sa persévérance. Mais
aucun des représentants des grandes puissances ne se trouvait à la
hauteur de ses devoirs.
D'Appony, ambassadeur d'Autriche, honnête homme, mais dépourvu d'esprit
et de force, après avoir constamment caressé les illusions des
ultra-royalistes et des membres de la Congrégation, était peu propre à
prendre cette dictature. Stuart, ambassadeur d'Angleterre, dont
l'inimitié contre la France et les Bourbons ne s'est jamais démentie, ne
pouvait pas non plus exercer un grand pouvoir sur l'esprit de Charles X.
Restait donc Pozzo di Borgo, ambassadeur de Russie. Celui-là connaissait
bien les intentions positives et formelles de son souverain. Lui-même
voyait sa gloire intéressée à sauver une Restauration à laquelle il
avait puissamment contribué; mais, sans aucun courage personnel, il
perdit la tête dans le péril, et, occupé de ses richesses si récemment
acquises, il ne fut frappé que de la crainte de les perdre. On dit que,
pendant le combat du 27 au 28, il offrait le plus misérable spectacle
aux gens de sa maison. Il craignait la mort. Il craignait le pillage.
Aussi se tint-il caché pendant la crise, et, aussitôt qu'elle fut
passée, il courut au secours du vainqueur, dans l'espoir de contribuer
au crédit public, auquel sa fortune était fortement intéressée. Si Pozzo
eût été un homme de coeur, d'un caractère noble et élevé, qu'il eût
entraîné le corps diplomatique à sa suite à Saint-Cloud, il eût conservé
le trône à Charles X, ou au moins à son petit-fils. Il eût placé son nom
à une grande hauteur dans l'histoire. Mais qu'espérer d'un
révolutionnaire transfuge, toute sa vie ennemi de son pays, fauteur de
ses discordes et d'une avidité sans exemple et sans bornes?
J'ai été placé, en peu d'années, deux fois dans des circonstances qui ne
se renouvellent ordinairement qu'après des siècles. J'ai été témoin
actif de la chute de deux dynasties. La première fois le sentiment le
plus patriotique, le plus désintéressé, m'a entraîné. J'ai sacrifié mes
affections et mes intérêts à ce que j'ai cru, à ce qui pouvait et devait
être le salut de mon pays. La seconde fois, je n'ai eu qu'une seule et
unique chose en vue, l'intérêt de ma réputation militaire; et je me suis
précipité dans un gouffre ouvert dont je connaissais toute la
profondeur.
Peu de gens ont apprécié le mérite de ma première action. Elle a été au
contraire l'occasion de déchaînements, de blâmes et de calomnies qui ont
fait le malheur de ma vie. Aujourd'hui, je suis l'objet de la haine
populaire, et il est sage à moi de considérer ma carrière politique
comme terminée.
Ainsi se sera accomplie une prédiction que j'ai souvent faite à mes
amis, en voyant la maison de Bourbon marcher constamment à sa perte. Je
leur avais dit souvent: «Par suite de la bizarrerie de ma destinée,
après avoir brisé mon coeur en sacrifiant l'amitié à mon pays, je serai
réduit à combattre pour des opinions opposées aux miennes, et à mourir
pour des princes qui ne peuvent parler d'une manière puissante ni à mon
esprit ni à mes affections.»
En quittant la France, je m'étais séparé de ma famille militaire,
d'officiers dont plusieurs avaient été les compagnons de mes travaux
passés, et les autres, plus jeunes, partageaient seulement ma fortune
présente. J'en choisis un parmi les derniers, le baron de la Rue, chef
d'escadron, pour m'accompagner dans mon exil. En me suivant, il
regardait comme une faveur d'être admis à partager la vie décolorée que
j'allais mener, et que rien ne semblait devoir embellir. J'acceptai le
sacrifice qu'il me faisait et dont je sentais tout le prix. Il l'aurait
continué pendant toute ma vie si mon estime et mon affection pour lui ne
m'avaient déterminé à y mettre un terme. Un égoïsme condamnable eût pu
seul permettre qu'un officier aussi distingué, aussi intelligent, aussi
brave, et dans lequel il y a de si puissants éléments pour une carrière
brillante, se consacrât sans mesure à rendre des soins à un vieux chef
dont la vie politique et militaire était finie. Pendant dix-huit mois,
il a été mon compagnon d'infortune, et son amitié a été une grande
consolation pour moi. Mais, après ce temps, j'exigeai de lui qu'il allât
remplir la vocation d'un soldat, qui est de servir son pays, et qu'il
restât fidèle à la religion de la patrie. Il s'y est décidé, et, au
moment où je retouche ces _Mémoires_, je vois avec plaisir quels succès
constants ont signalé chacune de ses actions. Aucun étonnement n'en est
résulté pour moi, car je sais qu'il y a autant de hautes facultés dans
son intelligence que de nobles sentiments dans son coeur.
* * * * *
De la rade de Spithead je me rendis à Portsmouth, et de là à Londres.
L'opinion, à Portsmouth, était en harmonie avec celle qui avait fait la
révolution de France. Elle rendait toute la population hostile aux
Bourbons. Des écriteaux insultants étaient placés dans toutes les rues,
et les trois couleurs arborées dans beaucoup de lieux. Je passai
vingt-quatre heures dans cette ville pour prendre quelques arrangements
de voyage, sans y éprouver cependant aucun désagrément particulier.
Portsmouth est du très-petit nombre des places fortes d'Angleterre. Le
pays, il est vrai, n'en a pas besoin. Défendu, comme il l'est, par une
multitude de citadelles flottantes et avec un peuple animé d'un si grand
patriotisme et de tant d'énergie, il n'a rien à craindre des étrangers.
Portsmouth se compose de diverses parties distinctes et séparées, mais
présentant un grand ensemble. La partie la moins complète m'a paru celle
qui défend la rive occidentale du port. Je n'ai pas vu cette ville assez
en détail pour pouvoir porter un jugement sur sa force; mais ce qui me
frappa, c'est la manière dont les fortifications sont entretenues; on y
trouve une recherche et des soins minutieux, cachet ordinaire de ce
qu'on voit en Angleterre.
J'arrivai à Londres le 19 août, et, malgré la stérilité apparente du sol
couvert de bruyère que je trouvai sur ma route, je fus frappé de
l'aisance et du bien-être, dont les signes étaient évidents partout, de
la grande quantité de jolies maisons de campagne dont le pays était
semé, et de l'élégance des petites villes que je traversai. L'entrée de
Londres ne parla pas à mon imagination. On se trouve dans cette grande
ville, pour ainsi dire, sans s'en douter. On rencontre une agglomération
immense d'habitations qui change plusieurs fois de nom, et, tout à coup,
on est au milieu de Londres, d'une manière presque imprévue. Il en est
de même de tous les côtés, et on est bientôt porté à se demander
comment une semblable multitude peut subsister.
Londres, sous divers noms, c'est l'immensité, c'est un grand pays tout
couvert d'habitations. Jusqu'à Greenwich, qui est à six milles de
Londres, on ne quitte ni les rues ni le voisinage des maisons. Il est
impossible de rendre la sensation d'un voyageur tout à la fois
susceptible d'impressions et de raisonnement. Assurément Paris est une
plus belle ville. Il y a chez nous plus de cette grandeur qui tient à la
dignité d'un grand peuple, à une ancienne puissance, au luxe, dont les
arts sont la parure. Nos habitations particulières ont quelque chose de
plus grandiose. Enfin Paris, l'ancienne capitale d'un grand royaume,
puissant depuis une succession de siècles, porte un caractère dont
Londres, d'une origine assez récente, est dépourvue. On reconnaît, en
cette ville, le produit d'un élément nouveau et variable dans sa nature,
le commerce et l'industrie.
Je passai dix jours à Londres, et, comme j'employai bien mon temps, ces
dix jours me suffirent pour voir tout ce qu'il y a de curieux. Les
établissements les plus remarquables, sans contredit, sont les docks,
ports creusés destinés à recevoir les bâtiments de commerce du plus
grand tonnage. L'étendue de chacun d'eux est telle, qu'elle égale et
surpasse même celle de nos ports de commerce les plus beaux, celle du
port de Marseille, par exemple. Des bâtiments les environnent dans tout
leur pourtour et servent de magasins vastes et commodes. Les docks
appartiennent à de simples compagnies.
J'admirai beaucoup le tunnel, ouvrage d'un ingénieur français, M.
Brunel, inventeur des plus belles machines employées dans les arsenaux,
et dont le génie a été consacré à la prospérité de l'Angleterre. Ce
tunnel, dont toute l'Europe s'est occupée, est exécuté à moitié. Il sera
besoin de grands efforts pour le terminer. Cet immense travail, s'il est
jamais fini, montrera ce que peuvent la volonté et l'intelligence de
l'homme. Les procédés ingénieux et hardis employés dans ces travaux sont
très-curieux et d'un vif intérêt; mais il serait trop long d'en faire le
récit et d'en raconter les détails.
Les constructions publiques à Londres, le palais de Saint-James,
Westminster, etc., m'ont paru sans grandeur et sans dignité. Les parcs
sont de grandes prairies fort vastes, mais décorées par peu d'arbres.
L'absence presque constante du soleil les rend, il est vrai, peu
nécessaires. En général, excepté dans le nouveau quartier de
Regent-Park, les façades des maisons sont sans architecture et sans
aucune élégance. La rue de Regent-Street, qui présente une double
colonnade formant des galeries devant les boutiques, a été créée
récemment dans un vieux quartier démoli. C'est aujourd'hui la plus belle
rue de Londres. Là se trouvent réunies les richesses mercantiles et la
population la plus active.
Je fus accueilli avec empressement et bienveillance par ce qu'il y a de
plus élevé en Angleterre, qui se trouvait alors à Londres. J'allai
chercher le duc de Wellington sans le trouver, mais il vint bientôt chez
moi et me fit une longue visite. Je lui racontai nos tristes événements,
dont il n'était encore informé que d'une manière assez confuse. Je lui
témoignai le désir de voir l'établissement de Woolwich, si célèbre, seul
établissement pour l'artillerie de terre, et où toute la magnificence
des Anglais dans les choses utiles se trouve déployée. Un officier fut
chargé de me conduire et de m'accompagner. J'avais cru faire cette
visite d'une manière obscure et modeste; mais, quand j'arrivai, je
trouvai toutes les troupes d'artillerie sous les armes, les
établissements ouverts, et tout me fut montré avec le plus grand détail.
Les troupes exercèrent pour me faire connaître leur méthode et me faire
juger leur pratique. Je partageai l'admiration de chacun, en voyant
toutes les richesses renfermées dans cet arsenal, le bon ordre qui y
règne, la bonne entente dans les arrangements, et je me convainquis que
cet établissement d'artillerie est le plus grand, le plus complet et le
mieux tenu de toute l'Europe.
J'avais d'abord eu la pensée de me rendre sur-le-champ d'Angleterre en
Russie. Les anciennes bontés de l'empereur Nicolas me faisaient espérer
d'y trouver un refuge et un appui. Cependant je pensai devoir rester
quelque temps à portée de la France, afin de connaître plus facilement
la marche que prendraient la révolution et les événements qui me
concernaient. Demeurer en Angleterre eût été ruineux. Je résolus de me
rendre en Hollande. Je me faisais une sorte de consolation de revoir ce
pays où j'avais commandé autrefois, et où j'avais été si heureux! En m'y
rendant j'espérais reprendre mes souvenirs dans l'ordre des actions de
ma vie passée. Je devais d'ailleurs y trouver l'avantage de correspondre
facilement avec mes amis, afin de m'entendre avec eux pour adopter, dans
mes intérêts, la meilleure conduite à tenir à l'occasion du procès des
ministres de Charles X, qui était au moment de commencer. En
conséquence, je partis pour Amsterdam.
Une fois arrivé et livré, dans le silence, à toutes les réflexions que
ma position présente, le passé et l'avenir pouvaient m'inspirer, je
scrutai profondément mon coeur, et je trouvai qu'il n'y avait pour moi
d'autre parti à prendre que de me vouer au repos, en renonçant d'une
manière absolue à tous les calculs de l'ambition. En supposant de la
part de quelque souverain étranger assez de bienveillance pour moi pour
m'offrir du service, il n'était ni dans les intérêts bien entendus de ma
réputation, ni dans la convenance de ma vie passée et de mes
antécédents, de recommencer ma carrière. La guerre ne pouvait plus
jamais avoir lieu qu'entre la France et le reste de l'Europe. Je ne
voulais pas, je ne pouvais pas porter les armes contre mon pays, ni me
battre contre l'armée où j'avais passé ma vie et à laquelle j'avais voué
toutes mes affections. Le service que je prendrais à l'étranger n'aurait
rien d'honorable pour moi, puisque aucune chance de gloire, comme aucune
charge, n'en serait la conséquence. Il y aurait en outre de l'injustice
à usurper, moi étranger, une dignité appartenant à ceux qui l'auraient
méritée sous leurs propres drapeaux. Enfin je cherchai à envisager les
choses sous leur vrai point de vue, à tirer nettement les conséquences
d'une position déterminée, et je conclus que la seule chose raisonnable
pour moi était de ne plus prétendre à rien, de vivre tranquille avec
quelques amis, au milieu de mes souvenirs, en faisant des voeux pour la
prospérité de mon pays, sans me séparer de lui, et de me placer en
esprit dans la postérité. Je serai sans doute fidèle à cette règle de
conduite pendant le temps qui me reste encore à vivre.
J'envoyai à Paris mon adhésion dans les limites du temps que la loi
avait prescrit. Mon but, en faisant cet acte, était de déclarer que,
sans vouloir servir le nouvel ordre de choses, ce à quoi j'étais bien
résolu, je ne conspirerais jamais contre lui. Je voulais aussi, en
gardant ma position légale, me réserver le droit, si la patrie un jour
était menacée de grands dangers, de venir lui offrir mon épée, mon bras
et mon sang pour la défendre.
Je me mis en route pour Vienne, où des affaires d'intérêt m'appelaient
d'abord. Mon seul moyen d'existence était ma rente sur le gouvernement
autrichien, et je devais m'en assurer la jouissance sans contestation.
De là, je comptais faire une course momentanée en Russie, motivée par
mon respect, mon attachement et ma reconnaissance pour l'empereur
Nicolas, et revenir m'établir à Vienne, ville destinée à devenir ainsi
ma seconde patrie, jusqu'à l'arrivée de temps plus heureux. Je partis
donc d'Amsterdam, et j'arrivai à Vienne le 18 novembre. Le voyage
d'hiver que je comptais faire à Saint-Pétersbourg, d'abord empêché par
la révolte de la Pologne, le fut ensuite par le choléra. Plus tard, il
ne me parut plus opportun, et je restai à Vienne.
Je trouvai, à mon arrivée à Vienne, le prince de Metternich, et je le
vis immédiatement. Son accueil fut bienveillant et amical. Je le mis au
fait de ma position et de la manière dont j'envisageais mon avenir. Il
y donna une approbation qui me confirma dans mes résolutions. Je lui
racontai, dans plusieurs conversations et avec le plus grand détail, les
événements qui venaient de changer la face de l'Europe, et dans lesquels
j'avais pris une si malheureuse part. Il comprit tout avec une sagacité
rare, et tel fut dans son esprit l'effet de ces récits, que voici son
jugement d'alors sur les Bourbons: «Les Bourbons ont perdu la France et
le pouvoir pour avoir été conduits et dominés par l'esprit d'émigration,
par l'ambition du clergé, et le complément s'est trouvé dans le manque
absolu d'esprit et de calcul qui a caractérisé toutes leurs actions.»
Ce jugement est le résumé le plus clair, le plus vrai du gouvernement de
la France depuis la Restauration jusqu'au 27 juillet 1830.
La question s'établit de savoir si M. le duc d'Orléans avait conspiré
contre le trône. Je dis au prince que je ne le croyais pas. Il n'avait
pas conspiré directement, et la preuve s'en trouvait dans le peu de
forces dont il avait été investi au moment où il avait eu le pouvoir;
mais je pensais qu'il avait prévu la révolution et s'était préparé de
bonne heure à en profiter. À cet effet, il n'avait négligé aucun moyen
de se populariser et de flatter les chefs libéraux. Il avait
certainement causé un grand tort au roi en blâmant trop haut la marche
du gouvernement; mais, pour une action directe, pour une entreprise
déterminée et dans un but immédiat, il en était innocent. Le prince fut
de mon avis, et à cette occasion il me raconta deux anecdotes assez
curieuses et qui prouvent combien la pensée de monter sur le trône un
jour, au moyen d'une révolution amenée par un mauvais gouvernement,
était ancienne dans l'esprit de M. le duc d'Orléans.
En 1815, et après le retour de Gand, M. le duc d'Orléans vint faire une
visite au prince de Metternich. Il lui dit qu'il devait connaître toute
l'impopularité des Bourbons de la branche aînée en France, et à quel
point ils étaient dépourvus de capacité; qu'une nouvelle chute se
préparait évidemment pour eux; et il lui demanda si les puissances
étrangères lui donneraient l'assistance de leur sanction, dans le cas où
lui-même serait appelé à les remplacer sur le trône.--Le prince lui
répondit négativement d'une manière formelle.
Plus tard M. le duc d'Orléans fit faire au prince Eugène l'ouverture
suivante. Il lui fit dire qu'il était superflu de démontrer que les
Bourbons ne pouvaient pas régner; lui, duc d'Orléans, et Eugène avaient
chacun leurs partisans, et il lui proposait de les réunir pour (le cas
d'une révolution arrivant) donner la couronne à celui des deux qui
aurait le plus de suffrages. Eugène répondit que, si jamais la France
était de nouveau en révolution, son influence serait au profit du fils
de son bienfaiteur. Eugène fit connaître cette démarche et cette réponse
à l'empereur d'Autriche.
En résultat, M. le duc d'Orléans a poussé de toutes ses forces à la
démolition de l'édifice, persuadé qu'il trouverait le moyen de se loger
dans ses décombres.
Quand j'arrivai à Vienne, la cérémonie du couronnement du roi de Hongrie
venait d'avoir lieu à Presbourg. Je regrettai beaucoup de n'avoir pas
hâté mon voyage afin d'en être témoin; mais à cette époque j'avais peu
d'attrait pour me présenter dans des lieux de réunion, d'éclat et de
fêtes. Cette cérémonie, une des plus curieuses et des plus augustes que
l'on puisse voir, est unique par les circonstances qui l'accompagnent.
Elle se fait en plein air et rappelle le moyen âge. La beauté des
costumes et des chevaux, la présence de cette noblesse libre et
guerrière, les serments prêtés par le souverain d'exécuter les lois du
pays et de défendre la patrie, l'arrivée du roi sur un tertre élevé,
d'où il fend l'air avec son sabre dans la direction des quatre points
cardinaux, annonçant ainsi qu'il saura faire face à tous ses ennemis,
les évêques et les prélats avec leurs ornements pontificaux, montés sur
des chevaux richement caparaçonnés, tout cela place l'origine de cette
cérémonie à l'époque où la nation hongroise était nomade et composait
une grande tribu.--Après avoir vu les sacres de Reims et de Moscou,
celui-ci eût été curieux à leur comparer; mais je n'eus pas d'abord la
pensée d'aller le voir, et, quand le désir m'en vint, il était trop
tard.
L'empereur vint à Vienne le 21. Deux jours après, il daigna me donner
audience. Ma position particulière, qui était si singulière, me fit
désirer de ne prendre aucun caractère et aucune couleur: car, si j'ai
reconnu le gouvernement actuel pour rester Français et conserver une
position sociale que quarante ans de travaux et beaucoup de sang versé
m'ont valu, mon intention n'est pas de le servir. L'empereur accueillit
cette demande avec bonté, et, chaque fois que je l'ai vu depuis, il en a
été de même. L'audience de l'empereur dura plus d'une heure. Il me fit
les questions les plus détaillées sur les événements de Juillet, sur la
retraite et le départ de la famille des Bourbons. Il blâma le manque de
foi montré par les ordonnances, l'imprévoyance et la faiblesse qui
avaient présidé à toutes les mesures, jugea d'une manière saine, mais
avec intérêt et pitié, la famille royale. De mon côté, j'établis les
faits avec vérité, mais avec mesure et réserve, et en indiquant plutôt
les fautes qu'en exprimant le blâme.
J'entretins l'empereur de ma situation personnelle, telle que je l'avais
conçue. L'empereur me parla du duc de Reichstadt avec éloge. Il l'aimait
beaucoup et avec raison; car, indépendamment de beaucoup de qualités, ce
jeune prince était charmant pour lui. L'empereur me dit: «Il est bon,
instruit, spirituel et dévoré de la passion du service militaire.» Il
avait exprimé, ajouta-t-il, de l'intérêt pour les Bourbons lors de la
catastrophe, et lui avait dit qu'il serait heureux de contribuer à les
remettre sur le trône. L'empereur m'ayant dit ce propos, _sa vérité est
incontestable;_ mais, depuis, j'ai demandé au comte Maurice
Dietrichstein si son élève lui avait montré ces sentiments. Celui-ci m'a
assuré que ceux qu'il éprouvait réellement étaient tout contraires. J'ai
conclu que le jeune homme, croyant et voulant être agréable à son
grand-père, avait exprimé, en cette circonstance, autre chose que sa
pensée. Au surplus, les sentiments du duc de Reichstadt étaient fort
différents en faveur de la branche aînée ou de la branche cadette. Il
reconnaissait à la première des droits; il avait été élevé avec le
respect qu'inspire la possession du pouvoir; mais, quant à la seconde,
c'était tout autre chose; et il a dit plus d'une fois: «Puisque ce ne
sont pas les Bourbons légitimes qui règnent, pourquoi pas moi? car moi
aussi j'ai ma légitimité.»
Cette révolution de Juillet, en lui révélant des droits que les
circonstances pouvaient l'amener à faire valoir, l'a remué profondément.
Elle a exalté ses facultés, son esprit, et contribué à développer la
maladie dont il est mort.
L'empereur me parla du projet adopté, dès cette époque, par Charles X et
sa famille de se retirer en Autriche, de l'accueil qu'il y recevrait et
de l'assentiment à cet égard de tous les souverains de l'Europe. Il
ajouta en riant: «Je lui ai offert la résidence de Brunn. S'il
l'accepte, je changerai de garnison mon petit-fils et je le placerai
ailleurs.» En ce moment Brunn servait d'habitation au duc de Reichstadt.
L'empereur me congédia et me donna l'assurance de sa protection, de ses
bontés, et du plaisir qu'il avait à me voir choisir ses États pour
asile.
J'allai voir l'archiduc Charles, dont j'ai l'honneur d'être connu depuis
longtemps. J'eus une conversation d'une heure avec lui sur les
événements de Paris, sur les campagnes auxquelles j'ai pris part, sur la
nouvelle organisation de l'artillerie en France, enfin sur les ouvrages
militaires dont l'archiduc est l'auteur, tous ouvrages classiques que
les gens de guerre ne sauraient trop lire et méditer.
Pendant notre conversation, l'archiduc reçut la visite de sa fille
l'archiduchesse Thérèse, aujourd'hui reine de Naples, charmante
princesse, âgée alors de quatorze ans. Il eut la bonté de lui dire en me
présentant à elle: «Si vous saviez bien l'histoire, vous connaîtriez
déjà le maréchal.»
J'ai pensé que dans ma position, et vu le peu d'exigences de la famille
impériale, je devais borner là mes visites aux princes qui la composent.
Je leur ai été seulement présenté dans le monde sans cérémonie. Plus
tard, je vis l'archiduc Jean chez lui; j'eus avec lui une longue
conversation que son esprit remarquable, ses connaissances et des
antécédents militaires qui nous étaient communs rendirent pleine
d'intérêt pour moi.
Le prince de Metternich me présenta dans les meilleures maisons. Ce fut
sous ses auspices que j'entrai dans la société. Cette société de Vienne
étant chose à part, il y a quelque intérêt à la faire connaître. D'abord
elle se compose de la plus haute aristocratie de l'Europe. C'est un
reste de cet ancien empire où l'empereur avait pour sujets et pour
serviteurs des princes, qui eux-mêmes étaient souverains. On rencontre
sans cesse des grands noms, des gens qui ont des alliances plus ou moins
rapprochées avec des maisons souveraines et des têtes couronnées. Un
Français éprouve une sensation extraordinaire, en entendant des gens du
monde parler familièrement d'un oncle, d'un beau-frère où d'un cousin,
qui est roi ou empereur, quand il réfléchit à l'effet singulier et
presque ridicule que fait, dans la meilleure compagnie à Paris,
l'arrivée du plus petit prince étranger. Ici il y a une atmosphère
d'égalité qui fait disparaître toutes les distances, et ne laisse
subsister que celles résultant de la bonne éducation et du sentiment des
convenances. Le nombre des individus qui composent la société étant
assez borné, il résulte de ce que je viens de dire une grande aisance et
une grande facilité dans les rapports habituels. On se voit beaucoup, on
se voit sans étiquette et sans façon. On se traite avec politesse et
bienveillance. On a l'air même de s'adorer, et puis, au milieu de tout
cela, il n'y a aucune intimité réelle.
La disposition du matériel de la ville de Vienne, et la manière dont
cette ville est habitée, contribuent aussi aux moeurs de la société.
Vienne, qui est la capitale d'un grand empire, et dont la population est
de trois cent cinquante mille âmes, se trouve cependant dans les
conditions d'une petite ville pour la haute classe, et elle en a les
moeurs. La ville, proprement dite, est enceinte d'un rempart à douze
bastions. Dans cette étendue ainsi fort restreinte, elle ne renferme
que cinquante-quatre mille habitants. Tous les grands seigneurs, tous
les gens riches, tous les magasins, en un mot, toutes les richesses, y
sont réunies. Les faubourgs sont habités par le peuple, et renferment
les ateliers et les ouvriers. Tous les membres de cette grande
aristocratie sont donc réunis forcément d'une manière intime, et se
rencontrent sans cesse. Chacun sait, à toute heure du jour, ce qui se
passe chez son voisin. Des nouvelles circulent sans cesse sur les
actions de tout le monde, sont colportées et répétées. Si l'empereur
Joseph eût fait démolir les remparts et concédé les glacis pour y bâtir,
les moeurs de Vienne seraient tout autres. Chaque grand seigneur eût
construit un palais dans le lieu de son choix. Libre et disposant d'un
grand emplacement, il eût donné à son habitation des dépendances en
rapport avec sa fortune, dépendances qui l'eussent isolé. Loin des
individus de sa caste, il aurait vécu pour lui-même, sans s'occuper des
autres. De riches bourgeois, établis dans son voisinage, seraient entrés
en rapport avec lui, et il se serait bientôt trouvé le centre d'une
société mixte, comme il en existe à Paris et à Londres. Alors la haute
classe n'eût plus été entièrement isolée. Une société plus nombreuse
aurait donné lieu à la composition de diverses coteries, dont les
éléments eussent été basés sur d'autres principes que la naissance.
Pour peu qu'on y réfléchisse, on est frappé des conséquences qui fussent
résultées de ce seul changement matériel pour l'ordre social.
J'ai expliqué la cause et la facilité des relations et des liaisons
superficielles; je vais dire maintenant pourquoi ces amitiés ne sont pas
plus profondes. D'abord la société, quoique assez peu nombreuse, l'est
trop cependant pour l'intimité, tout en admettant la familiarité.
Ensuite les familles elles-mêmes, composées d'un grand nombre
d'individus, suffisent aux liaisons véritables, et encore l'amitié
portée à un certain degré est-elle assez rare, même entre les femmes de
la même famille. Ajoutez à cela que les jeunes femmes ont une tenue
très-sérieuse et même sévère, et on comprendra qu'il en résulte beaucoup
de froid dans la société. Les femmes âgées étaient, assure-t-on, tout
autres dans leur jeunesse; mais les femmes de trente-cinq à
quarante-cinq ans, que l'on doit compter certainement parmi les femmes
de l'Europe dont la conduite est la plus régulière, sont au contraire
d'une pruderie extrême. Elle va jusqu'à ne point comprendre la
possibilité d'une amitié vive et pure entre les individus de différents
sexes. Mais la génération qui suit semble revenir aux anciens errements,
et rentrer dans les habitudes de ses grand'mères. Enfin toute cette
société de Vienne est parfois soumise à l'influence de quelques femmes
âgées qui y ont usurpé le pouvoir et y font la loi.
Un mot maintenant sur la manière d'être des hommes et des femmes sous
les rapports de l'esprit, de l'instruction et des qualités sociales. Une
si grande différence existe entre les deux sexes de la même classe,
qu'on a peine à la concevoir. Les hommes, à très-peu d'exceptions près,
ne sont pas distingués; leurs goûts sont vulgaires; ils aiment les
plaisirs faciles et mènent une vie dissipée. L'explication de ces
moeurs, pour ceux qui servent dans l'armée, se trouve dans la lenteur de
l'avancement et le séjour prolongé dans des villages de Hongrie, où les
jeunes officiers, privés de ressources, finissent par devenir étrangers
aux habitudes du monde. De retour à Vienne ils s'y trouvent gênés. Ils
prennent alors des goûts de mauvaise compagnie et ils vivent entre eux.
Les femmes ainsi abandonnées ne sont l'objet d'aucun hommage, d'aucun
soin, et cependant elles en méritent beaucoup. En général, celles-ci
sont belles et le sang de la haute classe est aussi remarquable que
celui de la classe inférieure. Les femmes reçoivent une éducation
extrêmement soignée. Leur instruction est étendue. Elles parlent le
français avec élégance et sans accent. Elles sont aimables dans
l'acception française la plus étendue. J'en ai compté jusqu'à vingt-huit
dans un cercle assez étroit, qui seraient avec raison très-remarquées à
Paris.
Les grands noms qu'elles portent font encore ressortir cette amabilité,
si rare ailleurs. On doit placer au premier rang de la noblesse
autrichienne, la maison de Liechtenstein. Le nombre des individus qui la
composent, les très-grandes richesses qu'elle possède, lui donnent une
grande importance. Elle est fière et orgueilleuse avec ses égaux, mais
elle est populaire dans le peuple et la bourgeoisie. Cette popularité
vient, en grande partie, de ce que tous les hommes de cette famille ont
toujours servi dans l'armée et ont bien rempli leur tâche dans les
longues guerres qui viennent de finir. On accuse le prince Jean de
Liechtenstein, dont les services militaires sont sans douté honorables
par la bravoure brillante qu'il a toujours montrée, mais dont les
talents peuvent être contestés, d'avoir signé, en 1809, les
préliminaires de la paix, qu'il était seulement autorisé à négocier.
Napoléon donna un grand éclata ces préliminaires qui devaient rester
secrets, et le mouvement de l'opinion publique en faveur de la paix
était trop prononcé, pour que l'empereur d'Autriche pût se dispenser de
la ratifier. À cette occasion le comte de Stadion, alors premier
ministre, ayant le portefeuille des affaires étrangères, donna sa
démission, ne voulant pas attacher son nom à la ratification d'un traité
de paix qu'il regardait comme désastreux pour l'Autriche, la croyant en
mesure de continuer la guerre. Le comte de Stadion désigna alors à
l'empereur François le prince de Metternich comme étant l'homme le plus
propre à le remplacer dans les circonstances présentes.
Les femmes de cette famille sont bien élevées, charmantes et fort
vertueuses. La princesse Jean de Liechtenstein, par sa taille et son
grand air, rappelle les matrones romaines, et sa nombreuse famille,
composée de onze enfants vivants, semble lui donner une sorte de
magistrature.
Toutes les femmes nées princesses de Schwarzenberg sont remarquables par
un esprit fin, une grande instruction et des manières charmantes. La
comtesse de Mier, dont l'âge avancé ne diminue en rien l'amabilité,
réunit à une grande douceur un adorable caractère, une grande indulgence
pour la jeunesse, un esprit étendu et une activité peu commune, activité
digne, car elle ne porte que sur des devoirs ou des choses utiles. Fort
instruite, elle prend part avec ardeur à tout ce qui concerne le
développement des facultés de l'esprit, et son âme se montre tout
entière à chaque occasion. Sa nièce, la comtesse Valentin Esterhazy,
n'était pas une nouvelle connaissance pour moi, je l'avais vue
anciennement à Paris; elle et son mari, le comte Valentin Esterhazy, me
firent l'accueil le plus cordial. Je trouvai dans cette famille le
bienveillant intérêt qu'il est si doux de rencontrer loin de son pays;
et, dans les tristes circonstances qui m'éloignaient de la France, j'y
fus doublement sensible. Jeune encore, la comtesse joint à la plus haute
raison l'amabilité la plus remarquable; aussi est-elle chérie de tout ce
qui la connaît. Une bienveillance universelle lui est acquise, et, quand
elle entre dans un salon, une expression de plaisir et de joie se montre
sur toutes les figures. Aucun devoir ne lui coûte, et jamais elle n'a
manqué à aucun; et cependant elle a, plus d'une fois dans sa vie, eu
l'occasion d'en remplir de pénibles. Le dévouement est dans sa nature,
comme la séduction qu'elle exerce partout. Jamais être au monde ne
mérita plus l'affection qu'elle inspire et la considération publique qui
est son apanage.
Enfin les femmes de Vienne présentent un ensemble qu'on ne rencontre
nulle part. Les étrangers distingués sont bien accueillis; mais, après
les premières politesses d'usage, il leur faut longtemps pour arriver à
obtenir d'entrer dans une certaine intimité. On croit y atteindre tout
d'abord, à cause de la politesse aisée qui règne partout; mais on est
dupe des apparences et d'une fausse bonhomie. Il leur faut longtemps
pour se faire adopter en réalité par une société qui semblait disposée
d'abord à les comprendre dans ses habitudes et ses affections. Ce n'est
qu'après un temps d'épreuve fort long qu'on atteint au but désiré, et
quelquefois on n'y arrive jamais.
L'indépendance de la société de l'influence de la cour ne saurait
s'exprimer. Comme la cour se montre rarement, et que dans les habitudes
de la vie on peut même dire qu'il n'y a pas de cour, la société est fort
peu en contact avec la famille impériale, et celle-ci peut difficilement
exercer une grande action, par ses manières, sur ce qui se passe. Jamais
donc, dans aucun pays, le gouvernement ne s'est moins mêlé qu'à Vienne
des affaires des particuliers. Cela tient aussi au caractère personnel
de l'empereur et aux moeurs de la famille impériale. L'empereur gouverne
comme la Providence. On ne le voit nulle part, et partout on sent sa
main protectrice. Aussi ce pays jouit-il d'une liberté véritable,
effective, et il n'y a que les ennemis de la société qui aient raison de
redouter le pouvoir. La richesse des hautes classes et leur dignité de
caractère contribuent aussi à cet esprit d'indépendance. Comme la loi
est égale pour tous, il n'y a aucune faveur à espérer, aucune injustice
à redouter, et personne n'imagine de faire la cour aux ministres. Chacun
est classé; ses droits sont établis, et l'on vit sans s'occuper de
savoir qui commande, je citerai un exemple presque incroyable, mais qui
prouve ce que j'avance d'une manière sans réplique.
J'avais dîné un jour chez la princesse Palffy avec dix ou douze
personnes, toutes de Vienne et appartenant à ce qu'il y a de plus
considérable. Une demi-heure après le dîner, entre un monsieur d'un
certain âge et de bonnes manières, que personne ne connaît. Tout le
monde s'interrogeait du regard, et un embarras général en était le
résultat, lorsqu'il se trouva parmi les convives un individu qui le fit
cesser, en prévenant le maître de la maison que l'inconnu était le comte
de Mittrowsky, grand chancelier de Bohême (ce qui répond à notre
ministre de l'intérieur), qui occupait cette place importante depuis
cinq ans. On n'accusera pas de se prosterner devant le pouvoir une
noblesse qui vit dans une pareille ignorance de ceux qui en sont les
dépositaires. En France, un homme qui a été ministre de l'intérieur
pendant quinze jours est connu de tout Paris et a reçu les hommages de
tout ce qui peut se présenter chez lui.
Tel est, en résumé, le caractère et la physionomie de la société de
Vienne; mais j'ajouterai encore un mot. Les rapports fréquents,
journaliers qui existent entre tout le monde, et les habitudes de
commérage, dont j'ai expliqué la cause, sont rarement animés par la
bienveillance. Les gens qui semblent le plus liés disent assez
volontiers du mal les uns des autres, et trouvent toujours des auditeurs
pour les écouter et pour répandre les médisances et les calomnies qu'ils
débitent. L'amitié, dont le devoir est avant tout d'être juste, ensuite
indulgente et discrète, qui, en France, est quelquefois si courageuse,
se tait ici, quand elle ne s'associe pas aux accusations. Les absents
ont presque toujours tort à Vienne; car rarement les présents sont
occupés ù les défendre. Tout se dit, se répète, se commente, et souvent
se travestit. C'est par excellence un pays de formes, où l'on trouve, en
fait de sentiments, les apparences beaucoup plus souvent que les
réalités. On conçoit que je ne parle qu'en générai. Sans doute il y a de
grandes et d'honorables exceptions si cet état de choses, si blessant
pour le coeur et si peu conforme aux besoins et aux charmes de la
société; j'en connais plusieurs, mais elles sont rares.
L'esprit du gouvernement est précisément l'opposé; tout y est réel et
positif; rien n'y est donné à l'apparence, tout marche d'une manière
régulière et systématique, mais aussi, il faut le dire, avec une
lenteur désespérante. Dans l'intérêt des masses, cela serait parfait si
la vie moyenne de l'homme durait cent cinquante ans.
Le gouvernement autrichien a un grand dédain pour l'opinion qu'on a de
lui à l'étranger. Il ne s'inquiète guère que l'on se trompe complètement
sur l'ordre de choses qui règne chez lui; il dédaigne une popularité
européenne, que la connaissance des faits établirait infailliblement
dans les esprits raisonnables. Ainsi, par exemple, en Europe, on croit
en général que le paysan autrichien vit dans une grande ignorance et
sous une oppression horrible, et il est, au contraire, le plus instruit,
le plus riche et le plus protégé de l'Europe. Tous savent lire et
écrire, et jouissent d'un bien-être matériel dont aucun autre peuple ne
présente l'exemple. Leur liberté est entière, et cependant elle s'allie
avec les intérêts du bon ordre. La classe qui souffre par l'effet du
mode de l'administration est celle des seigneurs. En raison des charges
publiques et des devoirs qui leur sont imposés, ils payent au moins
moitié plus que les paysans. Tous les actes faits par un paysan avec son
seigneur doivent être confirmés par l'autorité, tant on redoute l'abus
de l'influence qu'il peut exercer sur lui. Si le paysan a un procès avec
son seigneur, un avocat payé par l'empereur dans chaque cercle plaide
pour lui. Par suite de la jurisprudence établie, pour peu qu'un cas
soit douteux, la décision est contre le seigneur, comme dans le cas d'un
procès entre un seigneur et l'empereur, l'empereur perd toujours, à
moins que le droit ne soit tellement évident, qu'on ne puisse le
méconnaître sans mauvaise foi manifeste.
Les travaux publics, dont l'importance est si grande, ont pris chaque
jour, pendant ce long règne, un développement plus grand; et cependant
la plupart sont ignorés. Une route a établi une communication entre la
vallée de l'Adige et les sources de l'Adda par le Stelvio. Elle a exigé
des travaux immenses. C'est le passage le plus élevé de l'Europe rendu
praticable pour les voitures par la main des hommes, et ce magnifique
monument n'est connu que des voyageurs. Nous avions fatigué l'Europe par
le récit des travaux du Simplon, longtemps avant qu'ils fussent
terminés, et l'on n'a jamais parlé de ceux-ci, qui sont depuis plusieurs
années arrivés à leur perfection. Loin d'être charlatan comme nous le
sommes en France, et comme on l'est dans d'autres pays, le gouvernement
autrichien est trop modeste. Il suffirait qu'il fit connaître ses actes
pour qu'on l'admirât dans ses oeuvres.
Enfui, souvent, on voit ici en pleine exécution, et depuis longtemps,
des choses proposées ailleurs comme de hautes et nouvelles pensées.
Quand on vient en Autriche, on est tout stupéfait de ce que l'on y
trouve.
Lors de la réunion des savants d'Allemagne à Vienne, des géologues
français apportèrent un échantillon de cartes souterraines dont le but
était de faire connaître la composition des couches du globe, dans les
différente pays. On leur montra que, dans plusieurs provinces de
l'Autriche intérieure, cette carte existait depuis quelque temps et
s'exécutait dans les autres.
Une opinion, assez généralement répandue, a consacré que l'Italie
autrichienne est accablée d'impôts dont le produit s'envoie à Vienne.
D'après un travail officiel, que j'ai vu et dont la vérité est
incontestable, il est démontré que, sous l'administration française, la
masse des impôts était de moitié plus forte qu'à présent; et en même
temps qu'une somme très-inférieure était consacrée aux travaux publics
dans le pays.
Enfin, de quelque manière que l'on envisage la question, et sauf les
obstacles mis à la facilité du déplacement des individus, qui sont
portés trop loin, on ne voit que des choses utiles et raisonnables dans
les actes du gouvernement autrichien. Il agit en père vigilant au milieu
de ses enfants. Ennemi du bruit, il semble redouter la louange comme un
autre craindrait le blâme, et il cache ses bonnes actions comme il
serait dans la nature des choses de cacher les mauvaises. Il se contente
de faire le bien, et méprise une critique qui n'est fondée ni sur les
faits ni sur la raison. Le complément du bien-être dont jouit
l'Autriche, et sa garantie, étaient dans la popularité méritée de
l'empereur défunt auprès de ses sujets. Accessible à tout le monde,
livré sans réserve aux soins du gouvernement calme, persévérant,
raisonnable, il maintenait la règle et faisait tout ce qu'un souverain
pénétré de ses devoirs peut exécuter dans l'intérêt de ses peuples.
Grâce à cet esprit, son long règne a traversé de grands malheurs et
surmonté de grandes difficultés. Il se survit dans le règne actuel. Les
moeurs politiques maintiendront cet état de choses tant que le calme
durera; mais une secousse en Europe semblerait, de quelque côté qu'elle
vînt, devoir amener sur ce pays de grands malheurs.
Après avoir pris poste à Vienne, un intérêt d'affection et de curiosité,
tenant au plus beau temps de ma vie, devait me faire vivement désirer de
voir le fils de Napoléon. Comme il était encore séquestré du monde, je
n'imaginais pas pouvoir l'approcher: mais je désirais au moins
l'apercevoir. Il allait quelquefois au spectacle de l'Opéra, et je me
mis en mesure de m'y trouver un jour à portée de le contempler. Je ne me
doutais guère alors qu'une espèce d'intimité allait bientôt exister
entre nous deux. On me dit qu'il avait appris mon arrivée à Vienne avec
plaisir et désirait vivement me rencontrer et me connaître. Sa prochaine
entrée dans le monde devait bientôt en être l'occasion.
Le mercredi, 26 janvier, lord Cowley, ambassadeur d'Angleterre, donna un
grand bal, où presque toute la famille impériale se rendit. Le duc de
Reichstadt y vint avec elle. Mes yeux se portèrent avec avidité sur lui.
Je le voyais pour la première fois de près et avec facilité. Je lui
trouvai le regard de son père, et c'est en cela qu'il lui ressemblait
davantage. Ses yeux, moins grands que ceux de Napoléon, plus enfoncés
dans leur orbite, avaient la même expression, le même feu, la même
énergie. Son front aussi rappelait celui de son père. Il y avait encore
de la ressemblance dans le bas de la figure et le menton. Enfin son
teint était celui de Napoléon dans sa jeunesse, la même pâleur et la
même couleur de la peau; mais tout le reste de sa figure rappelait sa
mère et la maison d'Autriche. Sa taille dépassait celle de Napoléon de
cinq pouces environ.
Informé par le comte de Dietrichstein, son gouverneur, qu'il
m'aborderait pendant le bal et causerait avec moi, peu de moments
s'étaient écoulés, quand je le vis à mes côtés. Il m'adressa
immédiatement les paroles suivantes: «Monsieur le maréchal, vous êtes un
des plus anciens compagnons de mon père, et j'attache le plus grand prix
à faire votre connaissance.»
Je lui répondis que j'étais vivement touché de ce sentiment, que je
trouvais beaucoup de bonheur à le voir et à être près de lui. Là-dessus,
nous entrâmes en matière. Il me demanda si, comme il le croyait, j'avais
fait les premières campagnes d'Italie. Je lui répondis que oui; que mes
rapports de service et d'amitié avec Napoléon étaient d'une époque
encore plus reculée; qu'ils remontaient au delà du siège de Toulon; que
ma connaissance de sa personne datait de 1790, époque où il était
lieutenant d'artillerie en garnison à Auxonne, et moi occupé à Dijon à
achever mon instruction pour entrer dans le corps où il servait, et où
était également un proche parent à moi, son ami intime.
Il me fit quelques questions sur ces campagnes si célèbres, et je lui
répondis de manière à éveiller sa curiosité. Il me parla de l'Égypte, du
18 brumaire, de la campagne de 1814, etc., et je répondis succinctement
sur ces divers objets. J'eus bien soin de jeter promptement mes idées
générales sur le caractère et la carrière de Napoléon, qui présentent
des changements tellement complets dans sa personne, que l'on peut
considérer en lui deux hommes. Son élévation, due sans doute en grande
partie à ses talents, mais puissamment favorisée par le temps où il a
paru, fut l'expression, sentie par tout le monde, des besoins de la
société d'alors. À ce titre, chacun l'aida, le soutint et le favorisa;
tandis que sa chute fut son ouvrage et le résultat de ses efforts
constants. Enfin ce beau génie, si calculateur dans les premières années
de sa grandeur, fut obscurci par les illusions de l'orgueil, qui ont
faussé son jugement. À cette occasion, je lui citai tout de suite le mot
qu'il prononça le soir du combat de Champaubert, où il semblait prévoir
son retour prochain sur la Vistule, mot déjà rapporté dans mes récits,
en racontant les événements de la campagne de 1814.
Le duc de Reichstadt me parla avec une grande ardeur de sa passion pour
son métier, du désir qu'il avait de faire la guerre, et ajouta combien
il serait heureux de l'apprendre sous moi. En général, il caressait
souvent cette idée. Plus d'une fois il me l'a exprimée; rêve d'un enfant
qui se berçait d'espérances chimériques. La France et l'Autriche,
disait-il, pouvaient un jour être alliées, et leurs armées combattre
l'une à côté de l'autre. «Car, disait-il, ce n'est pas contre la France
que je puis et dois faire la guerre. Un ordre de mon père me l'a
défendu, et jamais je ne l'enfreindrai. Mon coeur me le défend aussi, de
même qu'une sage et bonne politique.»
Le vif intérêt qu'il montrait dans cette conversation, s'augmentant
toujours, l'amena à exprimer le désir de connaître avec détail par mes
récits les événements passés. Mais je crus prudent de ne pas prendre
d'engagements trop positifs à cet égard; car je ne pouvais savoir ce qui
conviendrait à l'empereur et au prince de Metternich. Autant par devoir
que par prudence, une grande circonspection dans ma conduite m'était
imposée, et je ne devais rien faire d'un peu important qu'avec
l'assentiment du pouvoir protecteur qui me donnait asile.
Notre conversation finit après avoir duré une demi-heure et avoir été
l'objet des remarques de tous les spectateurs. Une fois libre, le prince
de Metternich étant au bal, je lui soumis immédiatement la question. Il
me répondit ces propres paroles: «Il n'y a aucun inconvénient à ce que
vous voyiez le duc de Reichstadt et que vous lui parliez de son père. On
ne peut le mettre en meilleures mains que les vôtres. Je regarderais
comme une mauvaise action de ne pas lui faire connaître Napoléon tel
qu'il était et avec la supériorité qui le caractérisait d'une manière
si éminente; mais aussi il est bon qu'il sache quels ont été ses
illusions, son orgueil et son ambition, passions qui l'ont perdu et
conduit à démolir lui-même sa puissance. Vous, plus que tout autre, êtes
capable de lui faire connaître et sentir la vérité.»
Ce raisonnement si simple, si vrai, cette conduite si raisonnable, si
loyale envers ce jeune homme, est d'accord avec tout ce que j'ai pu voir
et répond victorieusement aux sottises débitées sur l'éducation du duc
de Reichstadt, éducation tout autre et l'opposé de ce qu'on a dit.
Je prévins immédiatement le duc de Reichstadt que j'étais en mesure de
le satisfaire, et que, quand il le voudrait, je lui raconterais les
campagnes d'Italie de 1796 et 1797. On va voir combien la raison et la
prudence étaient précoces chez ce jeune homme; il me dit: «Monsieur le
maréchal, dans nos positions respectives, il me semble convenable d'en
parler d'avance au prince de Metternich et d'agir avec son assentiment.»
Je répliquai: «Monseigneur, mes démarches ont devancé vos justes
observations, et c'est avec son approbation que je viens prendre vos
ordres.»
Nous primes jour pour le vendredi suivant 28, à onze heures du matin.
Depuis ce moment, et pendant trois mois environ, les lundis, vendredis
et quelquefois les mercredis, depuis onze heures jusqu'à une heure et
demie, étaient consacré; à mes récits, qui comprirent l'histoire de son
père et des guerres de notre temps. Quand les circonstances en faisaient
naître l'occasion, je faisais l'exposé des principes de l'art de la
guerre.
Avant d'entrer en matière et de raconter les immortelles campagnes de
1796 et 1797 en Italie, je commençai par lui apprendre les détails qui
concernent la première partie de la vie de son père, et, pour ainsi
dire, de son enfance politique et militaire, et les circonstances qui
l'amenèrent, presque indépendamment de sa volonté, en présence
d'événements qui ont été la base de sa fortune et qui ont formé le point
de départ de sa grandeur; car, ajoutai-je, nous appartenons en beaucoup
de choses à la destinée; mais cependant nous sommes souvent aussi
enfants de nos oeuvres. Pour arriver à faire de grandes choses, il faut
que les circonstances ne manquent pas aux hommes capables et que les
hommes ne manquent pas aux grandes circonstances qui s'offrent à eux.
Napoléon les a rencontrées telles qu'il pouvait les désirer, et lui même
s'est trouvé à leur hauteur. Cet accord nécessaire est rare, et, quand
la fortune le fait naître, il en résulte des choses qui étonnent le
vulgaire. Beaucoup d'individus possèdent les qualités nécessaires pour
devenir de grands hommes et meurent ignorés, sans doute faute d'occasion
de se faire connaître. La société aurait été préservée de beaucoup de
calamités si, dans les grandes crises, le caprice de la fortune n'avait
pas fait déposer souvent le pouvoir en des mains incapables de
l'exercer.
Toutes les idées du duc de Reichstadt étaient dirigées vers son père,
auquel il rendait une espèce de culte. Un coeur ardent et ce sentiment
primitif qui joue un si grand rôle dans les pays où la civilisation est
en retard, comme la Corse, lui était échu dans toute son énergie comme
un héritage.