Je quittai le roi, et je fus chez M. le Dauphin.
M. le Dauphin était entré chez le roi au moment où j'en sortais, mais
par une autre porte. Je ne le rencontrai donc pas, mais je ne l'attendis
pas long-temps. Deux minutes à peine étaient écoulées, et il arriva avec
un air égaré. En passant devant moi, il me dit avec un air furieux:
«Entrez!»
À peine dans son salon, il me prend à la gorge en s'écriant:
«Traître! misérable traître! vous vous avisez de faire un ordre du jour
sans ma permission!»
À cette attaque subite, je le saisis par les épaules et le repousse loin
de moi; lui, redoublant ses cris et recommençant ses insultes:
«Rendez-moi votre épée!
--On peut me l'arracher, mais je ne la rendrai jamais!»
Il se jette sur moi, la tire; il semble vouloir m'en frapper, et
s'écrie:
«Gardes du corps, à moi! Saisissez ce traître; emmenez-le!»
Dire la sensation que j'éprouvai dans cet horrible moment est chose
impossible. Un sentiment d'horreur, d'indignation, de mépris, me domina....
Mais je m'arrête; car j'aurai cessé d'exister quand ces _Mémoires_
paraîtront. Le récit des faits sera, pour la postérité, ma seule
vengeance.
Je fus enveloppé par six gardes du corps et conduit ainsi dans mon
logement. Les six gardes du corps restèrent dans ma chambre, où je fus
retenu prisonnier.
Je cherchais la cause d'une semblable folie. Une susceptibilité
exagérée, surexcitée par les malheurs du moment, et la faiblesse
naturelle de ses organes, sont les motifs auxquels il faut s'arrêter
pour chasser le soupçon d'un calcul odieux par lequel il m'eût signalé à
l'opinion publique comme la cause véritable de la catastrophe. Cette
idée me vint cependant à l'esprit, et je crus fermement à ma fin
prochaine; mais, je puis le dire avec orgueil, je n'en fus pas agité,
tant les autres sentiments dont j'étais animé avaient envahi toutes mes
facultés.
Une demi-heure s'écoula dans cet état de choses. M. de Luxembourg,
capitaine des gardes de service, arriva, accompagné de tous les
officiers supérieurs des gardes du corps, me rapportant mon épée et
m'annonçant que le roi me demandait. Je me rendis chez lui sur-le-champ.
Le roi me dit: «Vous avez mal fait de publier un ordre du jour sans le
soumettre à mon fils; mais je conviens qu'il a été trop vif. Allez chez
lui. Convenez de votre tort; il reconnaîtra le sien.
--Trop vif, Sire! Est-ce ainsi que l'on traite un homme d'honneur? Voir
M. le Dauphin? Jamais! Un mur d'airain est désormais entre lui et moi.
Voilà donc le prix de tant de sacrifices, la récompense de tant de
dévouement! Sire, mes sentiments pour vous ne sont pas équivoques; mais
votre fils me fait horreur!
--Allons, mon cher maréchal, calmez-vous; n'ajoutez pas à tous nos
malheurs celui de vous séparer de nous,» me dit le roi avec une douceur
admirable, moi lui répondant avec l'indignation du dévouement outragé et
du désespoir. Alors, m'attirant par les deux mains, m'entourant de ses
bras, il me conduisit jusqu'au seuil de son cabinet, dont la porte avait
été laissée ouverte, sans doute avec intention, pour que tous les
officiers de service chez le roi fussent témoins de la réparation. Il
chargea le duc de Guiche de me conduire près du Dauphin.
Une fois seul avec le duc de Guiche, ma fureur me reprit, et j'ajoutai
avec une énergie dont je ne pourrais jamais donner la mesure: «Fasse le
ciel que la France ne tombe jamais dans les mains d'un pareil homme!»
Après un quart d'heure de débats et dans la triste circonstance où nous
étions, je vis bien la nécessité de me résoudre à obéir. J'allai chez M.
le Dauphin. Je lui dis avec hauteur et de la manière la plus solennelle:
«Monseigneur, c'est par l'ordre exprès au roi que je viens près de vous
et que je reconnais avoir eu tort en publiant un ordre du jour sans
votre assentiment.»
Il attendit un moment, et me répondit: «Puisque vous reconnaissez votre
tort, je conviens que j'ai été un peu vif.» Je ne répondis rien, et il
ajouta: «Au surplus, j'en ai été puni, car je me suis blessé avec votre
épée.» Et il me montra la coupure qu'il s'était faite à la main. Je lui
repartis vivement: «Elle n'avait pas été destinée à faire couler votre
sang, mais à le défendre.
--Allons, me dit-il, n'y pensons plus et embrassons-nous.» Il m'embrassa
avec difficulté, car assurément je ne pliai pas les reins pour me
rapprocher de sa taille. Il me prit la main, que je ne serrai pas. Je
fis une profonde révérence sans le regarder, et je m'en fus chez moi.
Tous les habitants du château vinrent dans mon appartement pour
m'exprimer la part que chacun prenait à cet événement et l'indignation
éprouvée par tout le monde. M. le baron de Damas, homme droit et loyal,
me toucha vivement par ses expressions. On vint me demander mes ordres;
je déclarai ne plus commander, ne voulant avoir aucun rapport quelconque
avec M. le Dauphin, mais ajoutant que je n'abandonnerais pas le roi,
tant que durerait cette crise. Cet horrible événement a eu peut-être sur
la destinée du roi et de sa famille une grande influence. Il m'a rendu
étranger à tout ce qui se passa le lendemain, et dont les effets ne
sauraient être calculés.
Le roi se décidant à partir à trois heures du matin pour Trianon, il
exigea que je prisse le commandement des quatre compagnies des gardes du
corps. M. le Dauphin resta avec les troupes; mais, au lieu de suivre le
roi à une heure d'intervalle, il eut la fantaisie de prolonger son
séjour jusqu'à onze heures. C'était une mesure impolitique et peu
militaire. Provoquer une espèce d'action au moment où il fallait éviter
jusqu'à la plus légère apparence d'un combat, c'était donner un prétexte
à la désorganisation, au désordre, et en quelque sorte vouloir les
faire naître.
J'ai déjà parlé de l'opinion dans les troupes au milieu des crises de la
guerre, il serait superflu d'y revenir. Seulement je dirai que les
trente-six heures écoulées depuis l'évacuation de Paris avaient donné le
temps aux esprits de fermenter, aux influences d'agir, aux exemples de
séduire. Aussi fallait-il, à tout pris, éviter l'apparence d'un combat
qui pouvait tout compromettre et tout détruire. Il fallait se retirer à
petites journées en pourvoyant à tous les besoins des troupes, et, une
fois arrivé assez loin pour être hors de l'influence de Paris, s'occuper
à changer leur esprit et à retremper leur moral; mais la pensée de cette
nécessité ne vint pas à M. le Dauphin. Si je fusse resté près de lui,
peut-être la lui aurais-je fait sentir, et, alors à quatre heures du
matin, nous aurions commencé notre mouvement. Au lieu de cela il voulut
se retirer en se battant, ce qui est toujours, même à la guerre, un pis
aller, et il eut le triste sort de se faire battre par les seuls
habitants de Sèvres.
Effectivement, quelques hommes armés de ce village, de Meudon et de
Boulogne, se présentèrent et tirèrent quelques coups de fusil. Un
bataillon du 3e régiment de la garde fut envoyé contre eux et refusa de
faire feu. Six compagnies du Ier régiment suisse, ayant reçu le même
ordre, mirent bas les armes. Deux pièces de canon, chargées de tirer sur
eux, passèrent le pont et se dirigèrent sur Paris.
Tel fut le résultat de ce séjour intempestif à Saint-Cloud, M. le
Dauphin mit en mouvement ses troupes et se dirigea sur Versailles. Dans
cette échauffourée, le duc d'Esclignac, excellent officier, reçut une
blessure qui entraîna la perte d'une jambe. Versailles, dont la basse
population a toujours eu de mauvais sentiments pour la famille royale,
était occupée par le général Bordesoulle, avec trois régiments de sa
division, savoir, les deux régiments de cuirassiers et le 2e de
grenadiers à cheval, le 1er étant en route pour revenir de la
Basse-Normandie. Les troupes avaient été travaillées par la population
d'une manière fâcheuse, et, au lieu de les enlever le plus promptement
possible à cette funeste influence, on les y avait soumises en y
prolongeant leur séjour.
Le roi quitta cette ville, et, sans s'arrêter, gagna Rambouillet. Il y
arriva après minuit avec ses gardes du corps. M. le Dauphin resta à
Trappes, où les troupes n'eurent ni vivres ni secours. Le lendemain,
dimanche, il amena l'infanterie et la cavalerie légère près de
Rambouillet. Il les plaça au hasard dans cet entonnoir, qui n'offre
absolument rien de défensif. Il laissa le 2e régiment suisse, arrivant
d'Orléans au village du Perey, et la division de grosse cavalerie à
Cognières. Cette division, dont le moral avait si fort souffert pendant
son séjour à Versailles, continuant à rester en communication avec cette
ville, fut bientôt entièrement séduite, et, chose remarquable, mais
déplorable, les colonels de ces trois régiments partirent à la tête de
leurs corps pour Paris, le lundi au matin, étendards déployés. Le
général Bordesoulle se rendit de sa personne à Rambouillet, en passant
au Perey. Il donna l'ordre au 2e régiment suisse, placé dans ce village,
de le suivre. Par cette disposition, Rambouillet se trouvait tout à fait
à découvert, à la merci de la première alerte et de la première terreur
panique qui pourrait s'emparer des esprits.
La défection si prompte et si criminelle des trois régiments de grosse
cavalerie de la garde s'explique par un fait qui est aujourd'hui
démontré, mais qui est venu seulement longtemps après à ma connaissance.
Le général Bordesoulle avait fait, dès le vendredi au matin, et quand le
roi était encore à Saint-Cloud, à la municipalité de Versailles, sa
déclaration de soumission au gouvernement établi à Paris.
Enfin, pour compléter le tableau de cette déplorable époque et faire
connaître l'esprit des troupes, je dois raconter ce qui se passa à
Trappes dès le dimanche au matin.
Ce jour-là donc les colonels des divers corps de la garde qui se
trouvaient à Trappes, et entre autres celui du 2e, Chérésies; celui du
4e, Farincourt; celui du 6e, Rével; Salis, colonel du 7e suisse;
Besenval, du 8e suisse; Fontenille, du 1er grenadier à cheval; Dandrié,
de la gendarmerie d'élite, et plusieurs autres se réunirent en conseil.
Rével, colonel du 6e exposa l'état de désorganisation des régiments, la
désertion allant toujours croissant, et le danger prochain où se
trouvaient les chefs en restant avec quelques officiers et les drapeaux
exposés aux insultes et aux attaques des paysans. Il proposa d'envoyer à
Paris pour conclure, avec le gouvernement provisoire, une convention par
suite de laquelle les régiments se rallieraient et retourneraient dans
leurs garnisons. Un autre, le colonel Farincourt, dit qu'aux motifs
exposés on devait ajouter la position particulière aux régiments
suisses. Lorsque les régiments français se seraient débandés, ces corps
se trouveraient seuls en butte à la haine populaire. Il s'offrit pour
être le négociateur et fut accepté. Deux ou trois colonels prirent peu
de part à la délibération, et, sans exprimer une opposition formelle,
eurent l'air de ne pas l'approuver. M. de Farincourt se mit en route
immédiatement pour les avant-postes. Cependant les observations du
général Bordesoulle, qu'il rencontra, et une sorte de pudeur,
l'empêchèrent de donner suite à ce projet pour le moment; mais les
colonels suisses s'y déterminèrent pour leur compte, ainsi qu'on le
verra plus tard. Cependant le désordre allait toujours croissant. Les
soldats désertaient par bandes. Les chefs, découragés, n'y mettaient
plus aucun obstacle.
Je restai tout à fait étranger à ce qui se faisait. Simple spectateur du
plus triste tableau, j'attendais avec anxiété la fin de cet horrible
drame. Une femme de mes amies m'écrivit de Paris pour me prévenir de
l'exaspération existante contre moi, et m'engagea à m'éloigner de ma
personne. Elle m'envoyait un homme sûr pour me conduire; elle m'offrait
de l'argent, tous les secours et toutes les garanties de sûreté
personnelle dont je pouvais avoir besoin. Je refusai ses offres, tout en
appréciant les sentiments qui les avaient dictées. L'honneur me
prescrivait de rester, quelles qu'en pussent être les conséquences.
Le duc de Mortemart n'avait pas pu donner de ses nouvelles. La
combinaison qui se rattachait à sa personne était évidemment manquée: il
ne fallait plus y penser. Girardin, revenu de Paris, avait annoncé que
M. le duc d'Orléans, auquel on offrait la couronne, déclarait n'en pas
vouloir; il avait dit et répété qu'il ne serait jamais un usurpateur.
Il fallait appeler au trône M. le duc de Bordeaux. Il est vrai,
ajoutait-il, qu'il ne voyait pas comment on pourrait obtenir
l'abdication de M. le Dauphin.
On était, le lundi matin, dans des angoisses, agité tout à la fois par
les nouvelles de Paris, par la vue de la défection des troupes et de
tout le désordre résultant d'une complète anarchie; car le commandement
nominal de M. le Dauphin n'avait eu rien d'effectif.
S'il y avait une planche de salut pour la dynastie, elle était
uniquement dans l'abdication en faveur de M. le duc de Bordeaux. Je
parlai avec chaleur à ce sujet dans le salon de Rambouillet. Le roi en
fut informé; il me fit appeler, et j'entrai dans son cabinet. J'abordai
la question sans mystère et sans détour; je lui dis que, pour essayer de
conserver la couronne dans sa maison, une abdication prompte en faveur
de son petit-fils me paraissait indispensable. «Avec le mouvement
imprimé, avec ce qui se passe, Sire, vous dire que vous pouvez encore
régner serait vous tromper. Chaque jour votre situation deviendra plus
fâcheuse, et j'ose dire plus misérable. Il y a encore de la grandeur à
s'élever volontairement et de soi-même au-dessus d'une grande infortune.
Que Votre Majesté ne se laisse pas arracher sa couronne qui tombe;
qu'elle sache s'en dépouiller elle-même, la prendre et la mettre sur la
tête de son petit-fils. Cette action peut rallier beaucoup de monde pour
lui; elle consacre le principe de la légitimité et ôte le droit à
l'Europe de se mêler de nos tristes affaires; elle conserve nos
institutions, seuls éléments de gouvernement et d'opinion qui nous
restent et peuvent nous préserver de l'anarchie. Cette résolution est un
grand acte de patriotisme, puisqu'elle peut sauver la France; elle est
un grand acte de prudence, puisqu'elle coupe court à d'immenses
difficultés, dont les conséquences sont au-dessus des prévisions
humaines.»
Le roi m'écouta avec calme et sang-froid. Il me remercia de la franchise
avec laquelle je venais de lui parler, et il entra en matière.
«J'ai déjà pensé à ce parti, me dit-il; mais il y a bien des
inconvénients: il faut d'abord que mon fils y consente, car ses droits
sont les mêmes que les miens; ensuite, ce pauvre enfant, il faudra le
confier aux soins de M. le duc d'Orléans.
--Sur la première question, répliquai-je, je ne puis supposer que M. le
Dauphin se sépare du roi dans une résolution jugée nécessaire au salut
de ses peuples. Quant à la seconde, c'est une mesure d'exécution; et,
certes, il n'y aura rien à négliger pour assurer sa vie et sa
conservation.»
Après avoir retourné cette question sous toutes les faces, donné de
nouveaux développements à cette idée, le roi me congédia en me
remerciant encore et me disant que peut-être il prendrait ce parti.
Une demi-heure après, sa résolution était arrêtée. Le général
Latour-Foissac nous avait rejoints la veille au matin, arrivant de
Normandie. Homme aussi bon dans le conseil qu'à la guerre et excellent
dans les rapports de l'amitié, il fut chargé de porter l'abdication du
roi et de M. le Dauphin à Paris. Le roi lui remit ses instructions à cet
effet, et M. le Dauphin lui donna les siennes pour défendre les intérêts
des troupes qui n'avaient point abandonné la famille royale. À trois
heures il était en route. Une fois cette grande résolution prise, le roi
me fit appeler pour m'en informer. Il me demanda de reprendre le
commandement. Il m'en coûtait beaucoup, mais, en ce moment, je n'avais
rien à lui refuser.
Étant descendu dans la cour du château pour y donner des ordres,
j'aperçus M. le Dauphin à l'une des fenêtres, regardant les préparatifs
de départ. Il me fit signe de monter près de lui. En l'abordant, il me
dit:
«Monsieur le maréchal, vous savez les résolutions prises par le roi, et
auxquelles je me suis associé; je suis donc destiné à ne jouer désormais
aucun rôle politique dans ce pays. Je vous demande maintenant, comme
chrétien et comme homme, d'oublier ce qui s'est passé entre nous.»
Le Dauphin me tendit alors la main; et, touché d'une aussi grande
infortune, je la serrai avec une émotion douloureuse.
M. le Dauphin eut le caprice de ne me remettre le commandement qu'à six
heures du soir. Ainsi je ne pus employer le reste de la journée à voir
les troupes et à les échauffer dans le sens de leur devoir. Cependant je
m'occupai tout de suite de pourvoir à leurs besoins, car elles
manquaient de tout. À six heures, l'acte d'abdication du roi étant
imprimé, je me rendis auprès de chaque régiment. J'en fis faire la
lecture. Je parlai aux officiers, sous-officiers et soldats réunis en
masse autour de moi. Je leur fis sentir quelle importance il y avait
pour la sûreté du roi, comme pour sa dignité, qu'il restât entouré du
plus grand nombre d'individus possible. C'était une tâche d'honneur et
de conscience pour chacun de nous. La résolution du roi était magnanime,
et il fallait lui en faire trouver le prix dans un redoublement de soins
et de respect de notre part. Je dis enfin tout ce qui me vint à l'esprit
et me semblait réclamé par la circonstance. Je recommençai mes discours
cinq ou six fois en faisant partout reconnaître Henri V.
À l'instant où je me trouvais sur la grande route, je vis arriver le 2e
régiment suisse, venant du Perey, d'après l'ordre du général
Bordesoulle, pour s'établir comme le reste des troupes à Rambouillet.
Cette disposition nous enlevait notre avant-garde, et les mécontents
pouvaient venir à cinq cents pas de Rambouillet tirer des coups de fusil
et y jeter l'alarme. Pareille chose eût fait naître un grand désordre
parmi des troupes campées d'une manière aussi confuse, avec l'immensité
de bagages et de voitures de toute espèce qui se trouvent toujours à une
cour comme celle de France. Je donnai l'ordre au colonel Besenval de
retourner sur ses pas avec son régiment, d'aller prendre position à
trois quarts de lieue dans un emplacement reconnu au sommet de la côte,
à la tête du parc, au lieu où le mur coupe à angle droite la grande
route; la droite était couverte par un étang. La position était bonne
pour le but qu'il fallait atteindre et pour la force du corps employé à
l'occuper. Jamais on ne vit un homme plus déconcerté et plus mécontent.
Il me donna diverses raisons pour ne pas exécuter mon ordre toutes plus
mauvaises les unes que les autres. C'était un homme terrifié, et
cependant ce régiment, arrivant d'Orléans et n'ayant pas combattu,
aurait dû être dans la fraîcheur de son zèle.
Il se trouvait qu'immédiatement après l'évacuation du Perey, le nommé
Poques (se disant aide de camp de M. de la Fayette, ancien garde du
corps de la compagnie de Raguse, dont il avait été renvoyé pour un acte
d'insubordination) était entré dans ce village avec cent à cent
cinquante paysans pris dans les campagnes voisines. Cette force
redoutable avait inspiré à M. de Besenval la terreur dont son esprit
était rempli. Je lui fis des raisonnements calmes d'abord. Enfin, ne
pouvant pas lui faire comprendre l'extravagance de sa conduite,
j'ordonnai impérativement et je le traitai avec plus de dureté qu'il
n'est dans mes habitudes d'en mettre avec un officier; mais, dans la
circonstance, il ne méritait aucun ménagement. J'établis le régiment
moi-même et je chargeai le général Vincent, homme de coeur, auquel
j'avais donné le commandement de toute l'infanterie réunie à
Rambouillet, des détails de la position.
Ce malheureux M. de Besenval se croyait perdu. Il dit au général Vincent
que, si trois coups de fusil étaient tirés, son régiment entier
partirait. Il se trompait, j'en suis sur; ce régiment était calomnié;
mais, avec un pareil chef dans des dispositions semblables, il ne
donnait pas une grande sécurité. Aussi envoyai-je chercher cent gardes
du corps pour les établir en avant du régiment, quoique assurément, au
milieu des bois, ce ne fut pas un poste de cavalerie; mais au moins
j'étais sûr qu'avec ces braves gens on attendrait l'attaque avant de
s'en aller, et qu'on ne se retirerait que si l'ennemi se présentait
réellement, et non sur le simple rêve d'une imagination malade.
Je venais de rentrer. J'avais rendu compte au roi de la tournée faite
dans les camps, quand arrivèrent à Rambouillet cinq commissaires envoyés
par le lieutenant général du royaume auprès de Charles X. C'étaient le
maréchal Maison, le duc de Coigny, MM. de Schonen, Odilon Barrot et le
colonel Jacqueminot. Le duc de Coigny vit le roi. L'objet de leur
mission était de veiller à sa sûreté. On avait annoncé à M. le duc
d'Orléans que tout le monde l'avait abandonné; et ils accouraient,
disaient-ils, pour suppléer par leur présence aux troupes qui lui
manquaient. Le roi répondit qu'il n'avait pas besoin d'eux, et ne
voulait pas les voir. Ces messieurs furent assez piqués de cette réponse
et demandèrent au duc de Coigny à me parler.
Celui-ci vint chez moi en exprimant leur désir, et je me rendis à leur
auberge pour éviter leur entrée dans le château. Ces messieurs me firent
part de l'objet de leur mission, je leur répondis que le roi n'était
point abandonné. Si quelques individus l'avaient quitté, il lui restait
plus de monde qu'il ne lui eu fallait pour sa sûreté. Il avait envoyé
dans la journée l'acte de son abdication. Infailliblement cette grande
résolution allait terminer tous nos embarras, et il fallait en attendre
les effets.
M. Odilon Barrot prit la parole et me dit que je me trompais et ne
connaissais pas l'état de l'opinion. Cette démarche ne produirait rien.
Les esprits étaient tellement prévenus contre te retour de la maison de
Bourbon, qu'on éprouvait la crainte, en déférant la couronne à M. le duc
d'Orléans, de le voir ta considérer comme un dépôt entre ses mains, pour
la rendre un jour au duc de Bordeaux, et qu'avant de la lui remettre on
exigerait de lui des assurances, des déclarations explicites et
formelles, pour être à l'abri de ce danger.
Là-dessus une discussion s'établit sur les intérêts de la France, par
rapport aux étrangers, de ne pas sortir de l'ordre naturel et légitime.
M. de Schonen prit part à la discussion, et pendant plus d'une heure je
soutins mon opinion contre tous mes interlocuteurs. En résumé, je leur
déclarai que le roi, n'ayant pas besoin d'eux, les remerciait et
remerciait M. le duc d'Orléans de sa sollicitude; qu'ils pouvaient à
leur choix rester ou se retirer.
Ils se décidèrent à partir en motivant leur départ sur une sorte de
délicatesse, ne voulant pas être accusés, dirent-ils, d'employer leur
influence à accélérer la dispersion des troupes. Le fait est et la
chose est devenue évidente pour moi, que la présence de Charles X à
Rambouillet gênait à Paris. On ne croyait pas qu'il eût autant de monde
avec lui, et on supposait que le témoignage d'intérêt qui lui était
donné hâterait son départ.--Les commissaires, se voyant trompés dans
leurs calculs, crurent de leur devoir de rentrer à Paris pour informer
le pouvoir et aviser à d'autres moyens.
À une heure du matin, les commissaires reprirent la route de Paris.
La désertion continua pendant la nuit, mais elle fut faible. Je parvins
par de grands efforts, à faire délivrer des vivres aux troupes pendant
la journée du 3, et, comme on manquait d'argent, je fis engager
l'argenterie du roi et abattre les bestiaux de la ferme royale de
Rambouillet.
On attendait avec impatience des nouvelles de l'effet produit par
l'abdication. Les nouvelles arrivèrent, mais ne répondirent pas aux
espérances. L'abdication était venue trop tard: deux jours plus tôt,
elle aurait été accueillie avec empressement. Alors elle ne fut qu'un
embarras de plus. Cependant la Chambre des pairs était au moment de
s'assembler, et cet acte allait y être mis en discussion. Il fallait
attendre.
La vue de ce château, où tant de grandeur se montrait encore dans tout
son éclat, il y avait à peine huit jours, cette tristesse profonde, cet
avenir incertain, cette perspective de dangers pire que la mort, ce
chaos succédant si promptement à l'ordre, tout cela fit sur moi une
impression profonde qui jamais ne s'effacera de mon esprit. Au milieu de
ces circonstances, l'attitude de Charles X était digne; elle avait
quelque chose de touchant. Sa résignation pieuse et calme, sa figure
noble, triste et bienveillante, complétaient un tableau qu'aucun peintre
ne saurait représenter. M. le Dauphin, par sa gaieté et une insouciance
qui tenait de la stupidité, présentait une disparate révoltante.
N'imagina-t-il pas de dire à Girardin: «Qu'est-ce que je ferai de mes
chiens?
--Monseigneur, vous avez d'autres intérêts qui passent avant ceux-là.
--Eh bien! je ne veux m'occuper que de mes chiens.
--Libre à vous, monseigneur; mais moi, je ne veux pas parler de chiens.»
Au surplus, M, le Dauphin est un homme indéfinissable, tranchant,
despote, susceptible et rempli d'amour-propre quand il avait du pouvoir.
Il a dit et répété depuis la catastrophe, et, je crois, avec sincérité,
que de tout cela il ne regrettait que ses chiens et ses chevaux.
La journée s'écoula paisiblement. À sept heures, je reçus un mot des
commissaires, daté de Cognières. Ils annonçaient leur retour et
réclamaient des ordres prompts pour empêcher leur marche d'éprouver
aucun retard, ayant une mission aussi importante qu'urgente à remplir
auprès du roi. Je prévins le roi et j'envoyai un aide de camp à leur
rencontre. Ils annoncèrent qu'un mouvement violent s'était déclaré à
Paris vers onze heures. Tout le monde s'était armé et avait crié: À
Rambouillet! pour y attaquer Charles X. La population entière s'était
ébranlée. Toutes les voilures de place avaient été prises pour la
transporter. Elle se recrutait de celle des villes et des villages
voisins, et ils avaient voyagé pendant quatre heures au milieu de cette
foule immense, dont la tête atteignait Cognières quand ils en étaient
partis.
Les commissaires, qui peut-être n'étaient pas tous étrangers à ce
mouvement, arrivaient maintenant pour le faire valoir et en tirer parti.
Ils en attendaient le départ du roi. Cela était clair; mais il était
clair aussi que le mouvement, quoique exagéré, était réel. Quelque peu
redoutables que fussent militairement les bandes tumultueuses qui
s'avançaient contre nous, nous n'étions pas en mesure, avec l'esprit
actuel des troupes, de les arrêter ni de les combattre. Il eut été tout
simple de marcher, avec mille chevaux et six pièces de canon, contre
cette masse sans organisation. Il eût été facile de la mettre en fuite,
sans même lui faire grand mal; mais, dans toute la cavalerie, nous
n'avions de troupes sûres que les gardes du corps, et leur destination
ne pouvait être changée. Ils ne pouvaient quitter la personne du roi.
D'un autre côté, pour pouvoir agir avec de la cavalerie, il fallait
aller à près de trois lieues, puisque les bois de Rambouillet s'étendent
jusqu'à cette distance du côté de Paris. Déjà la tête des Parisiens
était arrivée au Perey, c'est-à dire à l'entrée du bois: ils s'y
seraient trouvés en plus grand nombre au jour. La moindre troupe qui
aurait fusillé dans le bois aurait pu arrêter cette cavalerie. Il eût
donc fallu emmener avec soi un peu d'infanterie, et l'on vient de voir
que nous n'en avions plus. Rien donc de ce genre n'était possible.
L'offensive n'était pas praticable. D'un autre côté, comme défensive,
Rambouillet n'offre aucune espèce de position. C'est un entonnoir au
milieu des bois. On ne peut pas même y former régulièrement des troupes.
Que faire alors? La disposition des troupes était telle, qu'elle ne
promettait rien de bon. On ne pouvait que s'éloigner. Une échauffourée
aurait été quelque chose d'horrible à Rambouillet, et elle était assurée
à l'arrivée de la plus misérable tête de colonne, d'après l'esprit du 2e
régiment suisse, qui formait notre avant-garde et sur lequel reposait
notre sécurité.
Comme il est d'une grande importance historique de bien constater
l'esprit de découragement sans exemple qui s'était alors emparé des
troupes, je vais résumer les faits qui en sont la preuve.
1º Les troupes de ligne nous avaient abandonnés, moitié à Paris, le
jeudi, et le reste en masse le lendemain, à Saint-Cloud, en se
débandant;
2º À l'arrivée à Saint-Cloud, la désertion se mit dans la garde. Elle
commença dès le lendemain par le départ de vingt hommes faisant partie
d'un poste de quarante grenadiers du 1er régiment, situé en avant du
pont de Saint-Cloud, et depuis elle ne cessa pas;
3º Le samedi, 31, M. le Dauphin ayant ordonné à un bataillon du 3e de la
garde, à six compagnies du 1er régiment suisse (7e) et à deux pièces de
canon de repousser quelques habitants de Sèvres et de Meudon, qui
commettaient des hostilités, le bataillon du 3e refusa de tirer, les six
compagnies suisses mirent bas les armes et les deux pièces de canon
passèrent le pont et se rendirent à Paris pour rejoindre l'insurrection;
4º Le dimanche au matin, les colonels de la garde, présents à Trappes,
se réunirent en conseil, résolurent d'envoyer faire leur soumission à
Paris et demander des ordres. Cette résolution n'eut cependant pas de
suites immédiates, excepté de la part des colonels commandant les deux
régiments suisses;
5º Le lundi, 2, les trois régiments de grosse cavalerie de la garde,
restés à Cognières, passèrent aux insurgés, et dès ce moment les
avant-postes de ceux-ci furent composés en partie de la grosse cavalerie
de la garde.
6º On se rappelle l'esprit qui animait le 26e régiment suisse arrivant
d'Orléans. Il était tel, d'après la déclaration de son colonel, que je
crus nécessaire de faire couvrir par cent gardes du corps ce régiment en
position dans les bois.
7º Les colonels suisses avaient obtenu une sauvegarde écrite, réclamée
par eux, et, de plus, une feuille de route du gouvernement de Paris,
pour se retirer en Bourgogne. Ils étaient tellement pressés d'en
profiter, que, cette feuille de route et le sauf-conduit étant tombés
dans mes mains, ils osèrent les réclamer.
8º Enfin, la désertion avait fait de tels progrès, que les cinq
régiments d'infanterie française de la garde étaient réduits à rien. Le
6e, par exemple, n'avait pas plus de cent vingt hommes. Ces cinq
régiments, parmi lesquels étaient le 4e arrivant de Normandie et te 2e
qui n'avait eu aucun engagement sérieux, ne formaient plus qu'un total
de treize cent cinquante hommes.
Le seul parti à prendre était donc de se retirer, d'aller prendre
d'abord immédiatement position sur l'Eure, à Maintenon, et plus tard sur
la Loire. Je conduisis les commissaires chez le roi. Ils lui parlèrent
avec chaleur de ses dangers, et de la nécessité où il était de quitter
Rambouillet sans retard. M. Odilon Barrot fit un discours pathétique, et
le départ fut résolu. Je n'avais pas prévu une retraite aussi
précipitée, et rien disposé pour l'exécuter. Cependant, le moment devenu
pressant, il fallut pourvoir à tout. Les dispositions furent faites et
exécutées avec un ordre parfait, et tout se débrouilla avec rapidité. Je
fis partir le roi avec les gardes du corps pour Maintenon; les immenses
bagages, avec une escorte convenable, suivirent, et les troupes des
différentes armes ensuite, dans un ordre déterminé. Chacun marcha à son
tour et à son rang, sans confusion, et nous suivîmes le roi à Maintenon
où nous arrivâmes à quatre heures du matin. En une heure, tout avait
quitté Rambouillet, même l'arrière-garde. Les commissaires nous
précédèrent à Maintenon.
Le départ de Rambouillet était indispensable, et je l'avais conseillé.
J'avais pensé qu'arrive à Maintenon, et après un repos convenable, on
continuerait la retraite sur Chartres, pour aller gagner la Loire, et
qu'enfin on tenterait un essai de gouvernement de Henri V. Aussi
avais-je envoyé une avant-garde, commandée par le général Talon, sur
Chartres, et, dans cette ville, des officiers pour y faire préparer des
vivres; mais il devait en être autrement. Les commissaires, dans leur
allocution du soir, avaient parlé de la nécessité où le roi était de
quitter la France, annoncé des dispositions faites à Cherbourg pour le
recevoir. Des paquebots américains devaient s'y rendre pour le
transporter avec sa famille, dans le pays qu'il aurait choisi. Toutes
les précautions étaient prises pour la route. Enfin, si le nouveau
pouvoir désirait le départ de Charles X, c'était surtout en vue de la
sûreté personnelle de ce prince, qui était l'objet de ses plus vives
sollicitudes. Ces observations avaient germé dans l'esprit du roi. À mon
arrivée à Maintenon, étant allé lui demander ses ordres pour continuer
le mouvement, il m'annonça qu'il avait pris le parti de renoncer à
prolonger la lutte, qu'il n'irait pas sur la Loire, mais se rendrait à
Cherbourg pour s'embarquer; que le jour même il en prendrait la route,
et irait coucher à Dreux. Alors toute la question politique était
terminée.
Dans la marche de nuit de Rambouillet à Maintenon, un courrier, expédié
de Paris, apporta aux deux régiments suisses de la garde le
sauf-conduit du lieutenant général du royaume, pour se rendre à Châlons
et à Mâcon. Il y était dit qu'il était accordé, sur la demande faite par
le lieutenant-colonel de Maillardoz, au nom de ces régiments. Ce
sauf-conduit tomba entre les mains du général Vincent qui me l'envoya.
J'éprouvai un profond sentiment d'indignation, en voyant ces deux
régiments, comblés des bienfaits du roi, s'empresser de l'abandonner au
moment même où leur présence semblait lui être la plus utile et la plus
nécessaire.
On peut difficilement qualifier une démarche pareille; elle était bien
opposée à la prétention des Suisses d'être l'exemple de la fidélité. Je
le demande: quel avantage résultait-il pour les Bourbons d'avoir eu, à
prix d'or et en blessant l'opinion publique, des troupes bonnes, sans
doute, mais qui ne pouvaient assurément avoir la prétention d'être
supérieures aux troupes françaises? À quoi bon ces troupes privilégiées
qui étaient exemptes, dans divers cas, de service? À quoi tout cela
servait-il, si ces troupes ne se dévouaient pas au moins à la défense
personnelle du roi? En les prenant avec tant d'inconvénients, on avait
eu la pensée qu'elles seraient étrangères à la politique, et
échapperaient à l'influence des factions. Cela est clair, et voilà qu'au
premier cas échéant des circonstances prévues elles se retirent. Ce ne
sont pas des troupes qui se désorganisent, des soldats qui désertent,
ce sont des corps entiers, conduits par leurs colonels, qui abandonnent
le roi quand il réclame leur appui, et lorsque entouré d'eux il peut
trouver son salut! Et, pour avoir eu sitôt ce sauf-conduit, il fallait
l'avoir sollicité au moment même du départ de Saint-Cloud, ou au moins
pendant la marche de Saint-Cloud à Rambouillet, c'est-à-dire au milieu
même de la crise.
Le parti, pris par le roi, de renoncer à toute lutte et de se rendre à
Cherbourg pour s'embarquer rendant inutile de conserver les troupes
encore rassemblées, il décida leur renvoi, et je leur fis les adieux du
roi dans un ordre du jour.
Je dirigeai d'abord l'infanterie sur Chartres, où elle devait trouver
des vivres, et de là être envoyée dans ses garnisons pour y recevoir les
ordres du nouveau gouvernement. Elle était réduite: l'infanterie
française à douze cents hommes. La cavalerie légère, la seule qui
existât, se trouvait divisée. Les lanciers, les hussards et
l'artillerie, qui étaient près de Chartres, reçurent l'ordre de s'y
rendre et de rentrer ensuite dans leurs garnisons respectives, comme
l'infanterie. Restaient les chasseurs, les dragons, les gendarmes
d'élite et les gardes du corps.
Les chasseurs étaient désorganisés, et Alfred de Chabannes, en emmenant
avec lui son escadron à Paris, avait commencé la dislocation de ce
régiment. Les dragons, commandés par le lieutenant-colonel Cannuet,
officier très-distingué de l'ancienne armée, suivirent le roi, sans
qu'il restât un seul homme en arrière. Arrivé à Dreux, le roi renvoya
également ce brave régiment, exemple de bonne discipline et de fidélité,
et lui adressa des éloges qu'il venait de mériter. L'escorte du roi ne
se composa plus que des gardes du corps, de la gendarmerie d'élite et de
deux pièces de canon.
Arrivé à Dreux, le roi régla son itinéraire; mais il le composa de
journées si courtes et de tant de séjours, que son voyage eût été
éternel. Je fus chargé de communiquer cet itinéraire aux commissaires.
Ceux-ci demandèrent quelques changements qui furent l'objet
d'arrangements postérieurs. On commença par le suivre tel que le roi
l'avait donné, et le lendemain, jeudi, on alla coucher à Verneuil.
Nous trouvâmes, sur la route, au haut des clochers de tous les villages
et dans toutes les villes, le drapeau tricolore établi et les gardes
nationales parées des trois couleurs. Ce spectacle était extrêmement
désagréable au roi. Du reste, la population se montrait calme et
silencieuse, résultat de sa disposition personnelle, de son instinct et
aussi des recommandations des commissaires qui, nous précédant, avaient
soin de les renouveler constamment.
J'étais l'unique intermédiaire entre le roi et les commissaires. Je
cherchais à concilier des dispositions souvent opposées, surtout à
diminuer les angoisses d'un pareil voyage. Les commissaires m'avaient
fait connaître leurs pouvoirs pour faire payer aux troupes tout ce qui
leur était dû. On s'occupa d'abord de celles qui avaient été dirigées
sur Chartres et devaient retourner dans leurs garnisons. À Verneuil on
donna des à-comptes aux gardes du corps et aux officiers d'état-major,
réduits à un pressant besoin.
Les commissaires me chargèrent de faire l'offre au roi de tout l'argent
qu'il voudrait, en annonçant à Cherbourg un million à sa disposition.
J'en rendis compte au roi, qui m'ordonna de leur faire connaître son
refus. Il exigeait, au contraire, que l'on tint une note exacte des
dépenses de son voyage, pour qu'il pût en opérer plus tard le
remboursement.
Nous arrivâmes le vendredi, 6, à Laigle; le samedi, 7, à Merlerault; et
le 8 à Argentan. Notre manière de voyager était celle-ci: une heure ou
deux avant le moment fixé pour le départ du roi, je faisais partir les
bagages et les gens de la suite avec un détachement de gendarmes; le roi
entendait la messe, et jamais il ne s'en est dispensé, même quand il
partait à quatre heures du matin. Deux compagnies de gardes du corps
ouvraient la marche. Après elles, les voitures des enfants, des
princesses, de M. le Dauphin et celles du roi, où étaient avec lui le
duc de Polignac, premier écuyer, et le duc de Luxembourg, capitaine des
gardes de service. Venaient ensuite les deux autres compagnies des
gardes du corps et les gendarmes.
Je marchais à cheval à peu de distance de la voiture du roi.
On fit séjour à Argentan.
Chaque jour les commissaires venaient chez moi pour se lamenter sur la
lenteur de la marche, sur les inconvénients et les inquiétudes que l'on
en avait à Paris. Ils me montraient les lettres vives et presque dures
qui leur étaient adressées, enfin les accusations dont ils devenaient
l'objet.
Mille contes étaient faits à Paris sur ce voyage, et une circonstance
bizarre y avait donné lieu. Un rapport des commissaires, envoyé de
Verneuil, avait été mis à la poste sans adresse, et par conséquent
n'était pas parvenu au ministère de l'intérieur. Un autre rapport, porté
par un courrier, avait été retardé de trente-six heures. Pendant deux
jours, on avait été sans nouvelles aucune, ce qui avait fort alarmé. On
avait répandu le bruit que Charles X avait avec lui des forces
considérables, que les commissaires étaient arrêtés et détenus comme
otages, que l'intention du roi était de gagner le pays des Chouans et de
commencer la guerre civile. Quand ces bruits-là nous revinrent, je ne
pus m'empêcher d'en rire. Quels Chouans nous aurions été, avec cette
file de carrosses, cette nuée d'équipages et cette multitude de
cuisiniers et de marmitons!
Ensuite, on accusa les commissaires de tiédeur, et on annonça l'envoi
d'un quatrième commissaire pour stimuler leur zèle, M. de la Pommeraye,
député de Caen. Les commissaires demandèrent le renvoi des deux pièces
de canon. Ils insistèrent, et il fallut y consentir. Cette résolution
coûta beaucoup au roi. Je ne sais pas pourquoi ils l'exigèrent; c'était
plutôt une affaire de parade qu'une chose d'une utilité réelle.
Cependant, dans telle circonstance donnée, ces pièces eussent pu nous
sauver, quoique la véritable garantie du succès de notre voyage fût dans
la présence des commissaires, et non dans nos forces. Nous allions
entrer au milieu d'une population mal disposée, exaspérée par le
souvenir récent des incendies dont son territoire avait été le théâtre,
et dont les prêtres et les jésuites étaient accusés par la multitude
d'être les auteurs. Tout le pays est rempli de fabriques, et ces
populations sont les plus mutines et les plus difficiles à conduire en
temps de révolution.
Les commissaires étaient dans une position véritablement difficile. Ils
se conduisaient cependant avec respect et déférence pour le roi, en
cherchant à concilier ce qui pouvait lui convenir avec leurs
instructions. Ayant voulu faire valoir ces circonstances auprès de
Charles X, qui n'en était pas assez frappé, il me répondit en riant, à
Argentan, ces paroles: «Au fait et au prendre, ce sont deux coquins et
un renégat.»
Cette lenteur dans la marche avait pour prétexte de conserver les
chevaux, et d'arriver à Cherbourg avec tous les équipages.
Indépendamment de ces motifs en partie réels, il y en avait un autre
secret. On n'avait pas perdu l'espérance qu'une révolution rappellerait
M. le duc de Bordeaux: chimère véritable! mais elle existait et on
trouvait quelque charme à s'y abandonner. Elle fut fortifiée par
l'arrivée à Merlerault du colonel Cradock, attaché à l'ambassade
d'Angleterre, envoyé par lord Stuard, pour dire au roi que, M. le duc de
Bordeaux ayant encore des chances pour monter sur le trône, il fallait
plutôt ralentir la marche que l'accélérer.
Les rapports sur la disposition de la population sur cette route avaient
inquiété les commissaires, et ils proposèrent au roi, à Falaise, de
prendre une autre direction et de passer par Caen. M. de la Pommeraye,
qui arrivait de cette ville, assurait que tout y était tranquille, et
que le roi y serait bien reçu. Après un moment de délibération, on se
décida à ne pas changer de route et l'on fut coucher à Condé.
Les inquiétudes éprouvées à Paris, et dont la cause était dans le
silence accidentel des commissaires, avaient motivé quelques mesures qui
faillirent mettre tout en feu. On avait ordonné des mouvements de gardes
nationales pour flanquer la marche du roi, la suivre et s'interposer
entre la route qu'il tenait et les pays où on lui croyait des partisans.
Tous ces corps, dont une partie avait été mise en mouvement par ordre,
se recrutèrent, se multiplièrent, et il n'y eut pas une seule petite
ville qui ne voulût mettre son armée en campagne et fournir son
contingent.
Pendant ce temps-là le générai Hulot, voulant se faire valoir, se mit,
de son propre mouvement, en marche pour venir à notre rencontre avec
toutes les gardes nationales de la presqu'île et occuper Carentan. Ces
colonnes n'étaient pas composées de gens bien disposés pour les
Bourbons, et les chefs n'avaient pas été choisis parmi les meilleures
têtes du pays. C'était une espèce de chasse qui était au moment de
commencer. Les résultats en étaient fort à craindre. Mon nom fut mêlé à
toutes ces dispositions d'une manière toute particulière, et mon
arrestation ou ma vie paraissaient devoir être spécialement le prix de
la victoire. Ces nouvelles se répandirent à Condé, et effectivement
depuis cette ville commencèrent les dangers très-grands que je n'ai
cessé de courir pendant le reste de cette pénible route.
Nous arrivâmes le mercredi, 11, à Vire. De tout ce pays, c'est le lieu
où la population est la plus mobile, la plus difficile à manier et la
plus dangereuse. Cette population est très-considérable.
Des officiers supérieurs des gardes du corps, envoyés en avant pour le
logement, revinrent à ma rencontre et me dirent qu'ils avaient la
certitude d'un complot formé pour m'enlever. Des gens bien intentionnés
de la ville étaient venus les avertir que, si je traversais la ville
seul ou faiblement accompagné, je serais assassiné ou bien saisi et jeté
dans quelque repaire. Je fis mon profit de cet avis, et je ne marchai
qu'entouré d'un bon nombre d'officiers.
Le lendemain, nous allâmes à Saint-Lô. Cette population est plus douce
que celle de Vire. Nous vîmes distinctement à Saint-Lô des hommes de
Condé et de Vire attachés à nos pas, les mêmes qu'on m'avait désignés
comme lancés contre moi. Ainsi leur projet subsistait toujours. Enfin le
vendredi nous arrivâmes à Valognes. Il fut décidé de prolonger notre
séjour dans cette ville, jusqu'au moment où tout serait prêt à Cherbourg
pour notre embarquement.
Nous trouvâmes à la frontière du département de la Manche son préfet, le
comte Joseph d'Estourmel, qui était venu, comme dans des temps
ordinaires, prendre les ordres du roi, en habit de gentilhomme de la
chambre et avec la cocarde blanche, quand partout sur notre route nous
avions trouvé la révolution faite. Il s'était prononcé contre les
ordonnances, et fit preuve de courage et de loyauté jusqu'au bout. Nous
logeâmes dans sa préfecture à Saint-Lô, et il accompagna le roi jusque
sur le vaisseau.
Il était sage d'éviter de s'arrêter à Cherbourg, ville populeuse, animée
de sentiments hostiles très-exaltés. Aussi passâmes-nous deux jours à
Valognes, pour donner le temps de préparer l'embarquement du roi sur les
deux paquebots américains, la _Grande-Bretagne_ et le _Charles-Caroll_.
On dit qu'ils appartiennent à Joseph Bonaparte: quel singulier
rapprochement!
Je pris les ordres du roi, relativement à la maison militaire. Il fit un
ordre du jour, dont un exemplaire certifié fut remis à chaque individu
présent. Il est touchant, et devient par la circonstance un titre de
famille. Jamais corps n'a montré un plus admirable esprit. L'ordre, le
respect et le dévouement ont régné jusqu'au bout. Aucune exigence ne
s'est fait sentir. Quand, au commencement de cette triste campagne, les
moyens de subsistance et l'argent étaient insuffisants, les gardes du
corps refusaient d'être servis avant les troupes, dont les besoins,
disaient-ils, étaient plus pressants encore que les leurs. Je voudrais
pouvoir exprimer à chacun des gardes du corps des quatre compagnies
toute mon admiration pour leur noble conduite.
Les commissaires ne négligèrent rien pour adoucir à chacun les derniers
instants. Je leur fis à Valognes la déclaration qu'après avoir rempli ma
tâche auprès du roi je me croyais libre de mes actions. Je quittais
cependant la France par suite de l'exaltation populaire contre moi; mais
mon absence serait momentanée et uniquement motivée par les
circonstances. J'ajoutai qu'aussitôt qu'elles auraient cessé je
rentrerais dans ma patrie, dont je ne me séparais en ce moment qu'à
regret.
Le roi me demanda quels étaient mes projets. Je lui répondis qu'après
m'être embarqué avec lui, et lorsqu'il serait arrivé à la côte où il
voulait aborder, je prendrais congé, j'irais chercher quelque part un
asile jusqu'au moment où je pourrais rentrer en France. Il approuva
entièrement mes projets, mais ne s'informa pas de mes ressources pour
vivre. Je me gardai bien, par mille motifs de délicatesse et
d'indépendance, de lui faire aucune demande et d'exprimer aucun besoin.
Parmi les bruits sur les complots dirigés contre moi, on avait beaucoup
dit que, si j'échappais pendant la route, ce serait à Cherbourg que je
succomberais.
Ces bruits prirent beaucoup de force à Valognes. Je serais, dit-on, le
prix de la liberté du roi, et on ne le laisserait embarquer qu'après
m'avoir livré. Je ne pouvais supposer aucune arrière-pensée dans les
dépositaires du pouvoir; mais je pouvais craindre un mouvement
populaire. Un ancien garde du corps, propriétaire dans les environs, me
fit des offres pour ma sûreté. Je le remerciai. On me proposait, et les
commissaires eux-mêmes, comme ils l'avaient déjà fait précédemment,
m'engagèrent à quitter mon uniforme et à ne pas me montrer. Je m'y
refusai de même, et, quoique tout ce qui entourait le roi eût pris cette
précaution, je déclarai que, puisque je commandais, je voulais rester à
mon poste avec les gardes, et ne mettre bas mon uniforme que lorsque je
serais sur le bâtiment.
Les commissaires avaient demandé que les gardes du corps n'entrassent
pas à Cherbourg. Une simple escorte aurait accompagné le roi au port. Le
roi y avait consenti. Je représentai, vivement et à plusieurs reprises,
que le roi devait à sa maison de ne se séparer d'elle qu'au moment où la
terre manquerait sous ses pas. Après la conduite de tous les gardes du
corps, c'était un témoignage d'estime et d'affection qu'il leur devait;
c'était une question d'honneur pour eux. J'eus beaucoup de peine à
l'obtenir, mais j'y parvins enfin. J'avais encore un autre motif. En
traversant la ville de Cherbourg avec une simple escorte, rien ne
garantissait d'une insulte et de quelque entreprise, tandis que six
cents hommes déterminés, bien armés et marchant serrés, imposeraient une
crainte salutaire à la population.
Enfin, le lundi, 16, le départ eut lieu. L'heure fut calculée sur celle
de la marée. À neuf heures du matin nous nous mîmes en route et nous
arrivâmes, à midi et demi, à l'entrée de Cherbourg. J'avais grand soin
de faire marcher tout bien ensemble et dans le meilleur ordre. Tout à
coup la colonne s'arrête. Le prince de Solre fait dire de l'avant-garde
que toute la population est agglomérée sur la route. Une députation de
la garde nationale venait de se présenter, en assurant que, si l'on ne
prenait pas, pour entrer, la cocarde tricolore, elle ne répondait de
rien. Le sort était jeté. La seule chose à faire était d'avancer, et
nous continuâmes notre marche. Je crus à une catastrophe, et que cette
démarche devait en être le prélude et le prétexte; mais la belle
contenance des gardes du corps imposa. On vit le peu de sûreté à se
jouer à de pareils hommes. Notre entrée se fit tranquillement; mais,
près du port, les ouvriers de la marine vociférèrent et jetèrent les
cris les plus scandaleux au passage du roi. Je me sus bon gré d'avoir
insisté pour amener toute la maison du roi jusqu'au lieu même de
rembarquement. À cette précaution seule, nous devons d'avoir
heureusement fini notre voyage. Le roi monta immédiatement à bord de la
_Grande-Bretagne_. J'en fis autant, après de pénibles et touchants
adieux à ceux qui restaient. On mit à la voile et l'on se dirigea sur la
rade de Spithead. La couronne de Louis XIV venait de se briser pour la
troisième fois en moins de quarante ans.
Nous nous trouvâmes le mardi en face de Portsmouth. La marée et le veut
nous forcèrent à mouiller. Le lendemain matin nous arrivâmes en face de
Coves, dans l'île de Wight. Je pris congé du roi, de la famille royale,
et je partis pour Londres. Mon affection pour la personne du roi était
encore devenue plus vive pendant le voyage par la vue de son malheur et
de sa résignation touchante. Jamais souverain détrôné n'a eu, dans des
circonstances semblables, une attitude plus digne. Tout en gémissant sur
mes malheurs personnels, je sentais vivement les siens. Je le quittai
avec émotion. En me séparant de lui, il m'embrassa et me remit, comme
souvenir, l'épée qu'il portait, et, comme témoignage de sa satisfaction
et de ses sentiments, une lettre qui me sera toujours précieuse par les
expressions qu'elle renferme.
J'allai coucher le mercredi, 8, à Portsmouth, et dès ce moment je
commençai une nouvelle vie[11].
[Note 11: Cette partie de mes _Mémoires_ a été rédigée à
Amsterdam pendant le mois de septembre 1830.
(_Note du duc de Raguse_.)]