récits. Je m'excusai auprès de lui de parler souvent de moi; mais, en
racontant ce qui concernait son père, je ne pouvais pas l'éviter; car, à
cette époque, le cadre était petit, le nombre de ceux qui y étaient
compris peu considérable, et j'en faisais partie. Je racontai donc au
duc de Reichstadt les premières années de son père, l'occasion de ma
première connaissance avec lui, ma rencontre au siège de-Toulon et le
rôle important qu'il y joua bientôt, quoique alors seulement pourvu d'un
grade subalterne; puis sa nomination au grade de général dans le corps
de l'artillerie employé à l'armée de Nice; son importance personnelle,
les opérations qu'il dirigea et qui furent comme une première esquisse
de la campagne faite une année plus tard, son besoin d'activité
l'amenant à proposer une expédition maritime qui ne sortit pas à cause
des revers éprouvés par l'escadre; son voyage dans la ville de Gènes,
qu'il conseillait d'enlever par surprise; son arrestation comme partisan
de Robespierre, sa mise en liberté, son changement de destination, qui
l'amena à Paris, où je l'accompagnai, après m'être arrêté avec lui dans
ma famille pendant quelques jours, séjour qui l'empêcha d'arriver à
Paris à temps pour être compris dans le travail de l'artillerie, et le
fit renoncer à une activité qui ne lui convenait pas hors de ce corps.
Je fis observer au duc de Reichstadt combien il est remarquable qu'à
cette époque Napoléon ait été aussi soumis aux préjugés du corps dans
lequel il servait, préjugés qui semblaient devoir l'enlever à une grande
destinée et l'empêcher de suivre une carrière seule capable de le
conduire à la gloire et à la puissance. Ce fait est une des plus grandes
preuves de l'influence des opinions du premier âge sur les opinions de
toute notre vie. Il a fallu des événements hors de tous les calculs pour
en détruire l'effet chez lui.
Dans la seconde séance, je continuai à raconter au duc de Reichstadt ces
premiers temps de son père, si peu connus, et dont je suis aujourd'hui
le seul témoin vivant: son séjour à Paris, ses velléités de se faire
négociant, son espérance d'aller à Constantinople, qui ne se réalisa
pas, qui le fit ainsi trouver à Paris lors du 13 vendémiaire et l'amena
au commandement; enfin les circonstances qui lui firent avoir, au
printemps, le commandement de l'armée d'Italie, et son départ pour cette
destination.
Les séances suivantes furent employées à lui raconter, dans le plus
grand détail, les campagnes de 1796 et 1797. J'eus soin de faire
ressortir les difficultés résultant de l'infériorité numérique de
l'armée, de la pénurie de toutes choses, et plus encore du peu
d'autorité dans l'opinion que devait avoir, à son arrivée, un jeune
général qui, n'ayant jamais commandé une division, une brigade, ni même
un régiment, se trouvait avoir sous ses ordres des généraux âgés et
expérimentés. Je lui fis remarquer avec quelle promptitude soit autorité
se trouva établie, l'obéissance obtenue et la confiance universelle
inspirée. Après avoir posé quelques principes généraux de la grande
guerre, je lui lis comprendre quelle série de fautes les généraux
ennemis avaient commises et avec quelle habileté Bonaparte en avait
profité.
Pendant le cours de mes récits sur les campagnes d'Italie, et quand ils
furent terminés, je m'attachai à peindre Napoléon dans sa vie privée, et
tel que je l'ai connu: ayant de la bonté et une véritable bonté,
quoique ce soit loin de l'opinion consacrée, susceptible d'un
attachement durable et sincère pour ceux qui en étaient dignes.
J'ajoutai que sa sensibilité s'était émoussée avec le temps, mais sans
changer son caractère; et, pour preuve de la bonté qui lui était
naturelle, je lui racontai plusieurs circonstances de sa vie, entre
autres ce qui a rapport à Dandolo de Venise, lors de la paix de
Campo-Formio, et à Blanc, lors du départ de l'Égypte. Enfin, je ne
négligeai rien pour représenter Napoléon à son fils, tel que je l'ai
connu et aimé. Ces récits l'attachèrent beaucoup et l'intéressèrent à un
point impossible à exprimer.
Après le récit des guerres d'Italie, je commençai celui de la campagne
de 1814, les deux époques de la vie de son père, qu'il avait désiré
particulièrement connaître. Je lui présentai, en résumé, la situation
des choses, en novembre 1813; en quoi consistaient nos misérables débris
au moment de notre arrivée sur les bords du Rhin, débris qu'un horrible
typhus anéantissait. Je lui exposai alors les changements survenus dans
l'esprit de son père, et les illusions dont il était rempli, les rêves
qu'il nourrissait, et qui n'étaient fondés sur rien de réel; l'espoir
d'une offensive prochaine, quand il était évident que l'hiver entier
passé dans le repos lui donnerait à peine le moyen de créer les
éléments d'une défensive incomplète. Je lui rapportai l'unanimité des
opinions à cet égard, et lui citai le mot du général Drouot, rapporté
ailleurs, et qui peint si bien, et avec tant de mesure, notre situation
d'alors. Je lui fis remarquer le tort grave qu'eut Napoléon de ne pas
accepter immédiatement les propositions de paix apportées par M. de
Saint-Aignan, et les conséquences d'une obstination qui s'est renouvelée
plusieurs fois pendant la campagne et qui fut toujours aussi funeste.
Enfin, j'entrepris le récit des opérations militaires, à commencer par
le moment où l'ennemi passa le Rhin, à Bâle, le 19 décembre, et sur
toute la ligne du Rhin, le 1er janvier.
Ces récits nous amenèrent, à la fin de la campagne, au combat de Paris,
combat si honorable pour le petit nombre de soldats qui a soutenu,
pendant si longtemps, une lutte si inégale. Je lui fis l'exposé de
l'esprit qui régnait en France alors, et particulièrement à Paris; de la
faiblesse montrée par Joseph; de la capitulation qui eut lieu, et des
événements d'Essonne, des motifs qui m'ont dirigé, et des intentions
patriotiques qui, seules, m'ont animé. En un mot, mes récits, relatifs
aux événements d'alors, furent à peu près semblables à ce que j'ai
raconté dans mes _Mémoires_. Le duc de Reichstadt écouta avec une
attention profonde et une grande émotion. Il comprit tout et porta sur
tous les événements le jugement le plus sain. Il remarqua de lui-même la
faute faite par Napoléon de laisser tant de troupes dans les places
d'Allemagne, troupes qui, rentrées en France, auraient suffi pour
défendre le territoire. Il a eu depuis occasion de parler de ce qui
m'est personnel, et il a défendu ma conduite avec chaleur, comme je
l'aurais fait moi-même. Il a fait ressortir aussi la grande faute
commise d'avoir éloigné sa mère, dont la présence aurait tout sauvé.
Elle aurait imposé aux conspirateurs, ranimé la tendresse de son père,
provoqué les hommages d'Alexandre, parlé à son esprit chevaleresque, et,
par ces divers motifs, elle aurait empêché son fils d'être dépouillé.
Enfin, il prononça ces propres paroles qui sont remarquables par leur
concision et par la justesse de la pensée: «Mon père et ma mère
n'auraient jamais dû s'éloigner de Paris, l'un pour la guerre, et
l'autre pour la paix.»
Ces deux mots résument toute la conduite militaire et politique qu'il
eût été opportun de tenir. Le duc de Reichstadt ayant manifesté le désir
de voir mes récits embrasser la totalité de la vie de son père, je
revins en arrière, et je racontai la campagne d'Égypte. Je fis l'exposé
des circonstances personnelles au général Bonaparte. Je lui démontrai à
quel nombre de chances contraires il s'était abandonné; car il était peu
probable, au moment du départ, que cette traversée si longue, si
difficile, avec un convoi si nombreux, et de si mauvais bâtiments, pût
s'exécuter avec un succès qui tiendrait du miracle. Il comprit que la
prise de Malte fut un coup de fortune, hors de tous les calculs; qu'une
fois arrivé en Égypte, et le débarquement effectué, les difficultés
étaient vaincues, l'occupation et la conquête de ce pays devenaient
chose facile. Je lui expliquai en quoi consistaient les combats en
Égypte, combats auxquels on a donné à tort le nom fastueux de batailles,
et je lui racontai tout ce que mes _Mémoires_ renferment de curieux sur
les choses et sur les personnes, en un mot sur ce pays alors si peu
connu.
J'arrivai enfin au retour de l'expédition de Syrie, à la bataille
d'Aboukir, aux motifs qui firent prendre au général Bonaparte la
résolution de revenir sur-le-champ en France, et à tout ce que cette
traversée offrit de bizarre, d'obstacles apparents, obstacles qui
n'étaient qu'une combinaison favorable de la destinée, protégeant son
avenir et ses projets à son insu. Je lui fis un tableau vrai des
transports de joie causés par le retour en France de Bonaparte, de
l'accueil qu'il reçut en traversant les provinces et en se rendant à
Paris. Enfin, je lui fis connaître ce qui est relatif à la révolution du
18 brumaire, la chose la plus nationale, la plus populaire, que
l'opinion de la France entière avait appelée et qu'elle accepta avec
transport. Je mis un soin tout particulier à lui faire comprendre la
cause de l'arrivée si facile du général Bonaparte au pouvoir. Elle avait
été souhaitée universellement comme un moyen unique de salut, et, en
l'acceptant, il avait eu l'apparence de céder aux nécessités du pays, au
lieu d'agir seulement dans son intérêt propre. Tout avait été de
soi-même, tandis que tout aurait été obstacle pour lui si, avant
l'expédition d'Égypte, il s'était emparé de l'autorité.
Les séances suivantes furent employées au récit de la campagne de
l'armée de réserve, du passage de l'artillerie au mont Saint-Bernard,
ensuite sous le fort de Bard, passages mémorables, qui furent
spécialement mon ouvrage, et enfin de la bataille de Marengo. Je lui fis
connaître les dispositions militaires que le premier consul ordonna pour
l'occupation et la défense de l'Italie; enfin la campagne que je fis en
1800, comme commandant en chef l'artillerie de l'armée d'Italie, tout ce
qui tient aux opérations de cette armée, au passage du Mincio et de
l'Adige, et à l'armistice qui suivit, dont la négociation m'avait été
confiée.
Lui ayant parlé du poste de premier inspecteur général de l'artillerie,
dans lequel j'avais été placé à ma rentrée en France, je profitai de
cette occasion pour faire au duc de Reichstadt un exposé succinct des
principes du service de l'artillerie, service dont je fis l'application
dans les changements du matériel qui furent exécutés. J'arrivai ensuite
à la guerre avec l'Angleterre et aux projets formés par le premier
consul, projets dont l'exécution fut préparée avec une ardeur constante
peu commune et en harmonie avec la force de sa volonté.
Je donnai au duc de Reichstadt des détails très-circonstanciés sur les
armements faits alors, sur leur nature, et sur tout ce qui concerne
cette expédition, que quelques individus qui se prétendent bien informés
disent n'avoir jamais dû être exécutée. Je lui donnai des preuves
palpables du contraire, de la possibilité de sa réussite, qui ne tint,
quand plus tard on fut au moment de la tenter, qu'à l'irrésolution de
l'amiral Villeneuve.
Du récit de l'expédition d'Angleterre, je passai à celui de la campagne
de 1805, qui s'y lie immédiatement, et je fis le tableau des désastres
de l'armée autrichienne, détruite à Ulm par suite de la stupidité et de
la folie du général Mack, qui la commandait. Je racontai au duc de
Reichstadt à quelle occasion j'avais été envoyé en Dalmatie, les
événements militaires qui se passèrent dans ce pays, et j'entrai dans
le détail de tout ce que cette province renferme de curieux.
La campagne de 1809 arriva ensuite. Je lui fis le récit de ce qui
concernait l'armée de Dalmatie en particulier, jusqu'au moment où elle
se trouva confondue dans la grande armée et en ligne avec les corps qui
la composaient.
J'entrai dans de grands développements sur la bataille de Wagram. Je lui
fis comprendre les conséquences qui étaient résultées des incertitudes
et des changements divers survenus dans les projets de l'archiduc
Charles. Je lui parlai ensuite de ma mission dans les provinces
illyriennes, dont j'avais été gouverneur; cela me donna l'occasion de
l'instruire avec détail de ce qui concerne les régiments frontières,
dont l'organisation est si ingénieuse, si admirable, donne des résultats
si utiles au pays où ces régiments sont organisés et au souverain auquel
ils appartiennent. Je saisis cette occasion pour lui faire l'exposé du
système continental, système d'une conception grande et menaçante pour
l'Angleterre, d'une exécution difficile pour nous, mais devenue
impossible au moment où le seul intéressé à le maintenir y dérogea pour
le transformer en une série d'actes d'une tyrannie brutale qui ont rendu
la puissance française odieuse, insupportable, et qui ont ainsi
contribué puissamment, par les haines qu'elles ont développées, au
renversement de l'Empire.
Je l'entretins de l'époque de sa naissance, dont j'avais été témoin, et
des joies que sa venue au monde avait fait naître. Il parla de cette
prospérité éphémère avec le calme et la modération d'un philosophe et
d'un sage.
J'entrai en matière sur les affaires d'Espagne, l'état de ce pays et la
série de circonstances qui avaient amené les malheurs dont il était
accablé. Je lui fis un précis des événements politiques et militaires
qui s'y étaient passés depuis vingt ans. Après lui avoir fait comprendre
ce que le système de guerre et de commandement adopté par Napoléon pour
ce pays avait ajouté de difficultés à celles déjà si grandes qui
existaient naturellement, il conclut lui-même que, devenues
insurmontables, le résultat ne pouvait manquer d'être funeste.
J'entrepris le récit des deux campagnes que j'ai faites dans la
Péninsule en 1811 et 1812. En lui donnant, jour par jour, la marche des
événements et l'indication des ordres donnés, il put voir à quel point
Napoléon se refusa à comprendre la situation des choses en Espagne, et
reconnaître comment, en voulant conserver un pouvoir de détail, qu'il ne
pouvait exercer, Napoléon contribua, plus que tout autre, au triomphe
de la cause opposée et au succès de ses ennemis. Il vit aussi combien
funeste avait été l'influence de Soult dans plusieurs circonstances,
d'abord lorsqu'il renonça à détruire l'armée anglaise en Espagne, après
la bataille de Talavera; ensuite, lorsque après la bataille de
Salamanque, en 1812, ayant trouvé cette armée séparée en plusieurs
corps, éloignés les uns des autres, il ne pensa point à l'accabler avec
toutes ses forces, qui, en ce moment, se trouvaient réunies, et
formaient un effectif double de celui de l'ennemi; et enfin une
troisième fois devant Pampelune, en perdant la moitié de son armée sans
motif et sans raison.
Ces récits m'amenèrent à l'époque où, blessé et remplacé en Espagne, je
rentrai à Paris peu de jours avant l'arrivée de Napoléon lui-même, qui
venait d'échapper aux désastres de la campagne de Russie. Alors la
destinée de l'Empereur avait pâli; mais on pouvait encore espérer de la
grandeur dans l'avenir avec une conduite sage et mesurée. Je dis au
prince que je ne pouvais lui parler _ex professo_ de la campagne de 1812
en Russie, ne l'ayant pas faite, mais que le temps m'avait appris à
reconnaître, dans la relation écrite par Philippe de Ségur, l'ouvrage le
meilleur sur cette époque importante de notre histoire, l'ouvrage où il
y avait le plus de vérité dans les faits et dans la physionomie des
événements. J'ajoutai: «Ce n'est pas un critique sévère qui se livre à
des recherches, constate des faits et accuse, c'est un admirateur, un
ami, qui, trompé dans ses espérances et ses calculs, déplore des fautes
et cherche vainement à les excuser.»
Il ne me restait plus, pour compléter mes récits, que d'effectuer ceux
de la campagne de 1813. Je le fis avec détail. Après avoir fait
ressortir ce qu'il y eut de beau et d'éclatant pour le pays et le
souverain dans cette espèce de résurrection de l'armée française et dans
les succès qui marquèrent la première partie de la campagne, je lui fis
comprendre combien la seconde partie fut loin de la première, et
Napoléon différent de ce qu'il avait été autrefois. Je le lui montrai
alors tel que M. de Ségur le peint en 1812, c'est-à-dire abandonné à des
illusions constantes, qui servirent à l'égarer sous les rapports
politiques comme sous les rapports militaires.
Je terminai cette espèce de cours d'une durée de trois mois par la
lecture de ce que j'ai écrit sur les événements de 1830. Cette tâche
remplie, je dis au duc de Reichstadt que, n'ayant plus rien à lui
raconter qui pût l'intéresser, je prenais congé de lui. Il m'embrassa
tendrement en me remerciant. Il me déclara que je lui avais fait passer
les moments les plus doux qu'il eût encore goûtés depuis qu'il était au
monde, et me fit promettre de continuer à venir le voir de temps en
temps, devoir que je n'ai cessé de remplir.
Il m'envoya peu après son portrait fait par Daffinger: il est d'une
assez grande ressemblance, quoique un peu trop jeune. Le buste de son
père est en face, et il a écrit de sa main les vers de Racine ci-après:
«Arrivé près de moi par un zèle sincère,
Tu me contais alors l'histoire de mon père:
Tu sais combien mon âme, attentive à ta voix,
S'échauffait au récit de ses nobles exploits.»
Ce gage de son souvenir et de son amitié est une des choses les plus
précieuses que je puisse posséder. Il avait, comme son père, l'instinct
de se rendre agréable aux gens auxquels il voulait plaire.
Je continuai à le visiter environ tous les quinze jours, et chaque fois
j'étais reçu par lui avec l'expression du plaisir. Quand j'avais fait
une absence de Vienne, c'étaient de nouvelles étreintes. Dans mes
visites, la conversation roulait sur la politique, sur les nouvelles du
jour.
Je n'ai pas omis une seule occasion de lui donner les conseils que je
croyais sages et conformes à sa position particulière. Dans une des
premières conversations, je lui dis: «Monseigneur, vous voilà livré au
monde, libre de vos actions: croyez à mon tendre attachement pour vous
et aux voeux que je fais pour votre gloire et votre bonheur. Mettez-vous
en défiance contre les intrigants français qui vont chercher à vous
entourer et à s'emparer de vous; notre pays abonde en cette sorte de
gens. Leur influence sur vous, s'ils en acquéraient jamais, vous
mènerait à votre perte. Ils vous engageraient dans des combinaisons
impuissantes qui vous compromettraient infailliblement. Vous n'avez
qu'une ligne à suivre, une conduite à tenir. Grandissez dans l'opinion
par votre instruction, par une conduite droite et ferme; montrez-vous
apte à tout, et faites voir que le fils de Napoléon est doué par la
nature de hautes facultés et d'un grand caractère. Faites-vous des amis;
vous y réussirez facilement, car l'opinion vous est très-favorable, et
il y a, en général, une grande bienveillance pour vous dans le public.
Ne faites, dans aucun cas, la guerre à la France, afin de n'avoir
jamais, aux yeux des Français, une physionomie hostile, et attendez ce
que la Providence décidera de vous. Si elle a des desseins sur vous, si
vous êtes appelé à jouer un rôle politique, il faut que vous soyez une
nécessité du temps, une solution du problème, et qu'on vienne vous
chercher. C'est ainsi que votre père est arrivé au faîte du pouvoir sans
éprouver de difficultés. Les choses sont plus fortes que les hommes.
Quand on marche dans leur sens, quand on est soutenu par elles, tout
est aisé, tout est facile; quand on les contrarie, quand on marche dans
un sens opposé, on s'épuise en vains efforts, et un succès éphémère
n'est que le prélude d'une catastrophe. La règle de conduite que je
prends la liberté de vous conseiller est le résultat d'une longue
expérience et de réflexions dictées par mon attachement pour vous; elle
est conforme aux intérêts bien entendus de votre ambition, à ceux de
votre considération et de votre bonheur.»
Le prince me répondit sur-le-champ: «Ma position doit paraître
difficile. Eh bien, elle le serait pour une âme faible. Quand on a pris
une résolution, que l'on peut se rendre compte des conditions dans
lesquelles on est placé, tout devient facile. Je puis éprouver quelques
tourments par l'impatience de trouver une occasion d'acquérir de la
gloire, et, en conséquence, des embarras que ma position y apporte.
C'est un tribut que je paye à l'humanité, mais c'est un mal passager.
Jamais je ne sortirai de la ligne que vous m'indiquez, et qui est celle
que j'ai choisie; je ne ferai, dans aucune circonstance, la guerre à la
France: c'est une recommandation de mon père à laquelle je serai
toujours fidèle. Si la politique des souverains de l'Europe les
déterminait à me mettre en avant, je protesterais solennellement. Le
fils de Napoléon doit avoir trop de grandeur pour servir d'instrument,
et, dans des événements de cette nature, je ne veux pas être une
avant-garde, mais une réserve, c'est-à-dire arriver comme secours, en
rappelant de grands souvenirs. Voilà quels sont mes sentiments, quelle
est ma manière de voir et les règles de conduite que je me suis
invariablement tracées.»
Je lui exprimai la joie que j'éprouvais de le voir pénétré de sentiments
aussi nobles et d'idées aussi raisonnables. Il s'est réjoui avec moi des
espérances de paix. «La guerre, m'a-t-il dit, dans les circonstances
présentes serait, pour vous et pour moi, une source de chagrins, puisque
d'aucune manière ni l'un ni l'autre nous ne pourrions y prendre part.»
Nous discutâmes si, en principe, un chef suprême devait choisir ses
principaux instruments parmi les hommes capables, au lieu de les
chercher dans des gens du second ordre. On conçoit la pensée qui fait
choisir des hommes sans réputation, et il était assez incliné à adopter
de préférence cette opinion. Mais je lui fis sentir qu'écarter les
hommes supérieurs était une preuve de faiblesse et du sentiment de sa
propre infériorité; qu'avant tout il fallait ne rien négliger pour
assurer le succès de ses opérations, sauf à en partager la gloire avec
ses collaborateurs. Un devoir positif l'ordonne; mais d'ailleurs la
part du chef est toujours assez belle, quand il a attaché son nom au
triomphe. La conversation se termina par une réflexion spirituelle du
duc de Reichstadt. Je lui faisais remarquer combien le secret était
nécessaire dans les grandes affaires, car presque jamais on n'a regretté
le silence: qu'ainsi on devait se borner à confier ses projets au plus
petit nombre d'individus possible, et aux agents indispensables; il
ajouta: «Et quelquefois à ceux qui les ont devinés.»
Dans une autre conversation, dont les sujets avaient été variés, le duc
de Reichstadt traita une question abstraite et compara l'homme d'honneur
à l'homme de conscience. Il donnait la préférence à ce dernier, «parce
que, disait-il, c'est toujours le mieux et le plus utile qu'il désire
atteindre, tandis que l'autre peut être l'agent aveugle d'un méchant ou
d'un insensé.»--On se rappelle que j'ai rendu compte dans le récit de la
campagne de 1813, d'une conversation à Düben avec Napoléon sur le même
sujet; mais la conclusion était opposée. Je fus confondu de voir ce
jeune homme occupé de questions si élevées, et je trouvais quelque chose
de surnaturel à ce qui se passait, car je n'avais pas dit un mot de
cette conversation au prince.
Le duc de Reichstadt, ayant été nommé lieutenant-colonel du régiment de
Giulay, se livra avec ardeur au commandement du bataillon qui lui était
confié. À cinq heures du matin, il était à l'exercice. Cela n'empêchait
pas le travail du soir, qu'il continuait comme autrefois, et qu'il
poussait jusque bien avant dans la nuit. J'allai le voir exercer. Il
s'en acquittait bien. Cette activité, trop grande pour l'état de ses
forces, pour une poitrine faible, pour un tempérament en travail et
achevant de se développer, soumis à l'action maligne d'une humeur qu'il
avait reçue de son père, fit naître la maladie dont un an après il est
mort. Une extinction de voix, accompagnée de fièvre, survint. Le duc de
Reichstadt fut forcé, pendant quinze jours, de suspendre les manoeuvres
et de vivre dans la retraite; avertissement de la nature dont on aurait
dû profiter, en le faisant renoncer, pendant deux ans, à une vie qui lui
était funeste. On aurait dû aussi l'envoyer habiter des pays d'un climat
plus doux. Enfin, en ne négligeant rien, on aurait pu consolider une
santé chancelante et un tempérament faible.
Il est probable qu'on serait parvenu à conserver cet aimable jeune
homme; mais, au lieu de cela, on traita légèrement une indisposition
d'un caractère grave. Des gens mal intentionnés, entre autres un nommé
Kutschera, aide de camp général de l'empereur, prétendirent que le duc
de Reichstadt était efféminé et manquait d'énergie, puisqu'il se
laissait abattre si facilement. Ces propos lui étant revenus le
blessèrent profondément. Dès ce moment il fit volontairement des
imprudences pour prouver son courage. Il aimait la chasse et s'y livra
d'une manière inconsidérée et par le plus mauvais temps. Les effets de
ce régime furent prompts et terribles. Les accidents se multiplièrent,
et bientôt on ne put plus avoir l'espoir fondé de lui conserver la vie.
Je le vis alors plus souvent. Ma présence lui était agréable et lui
causait des distractions utiles.
C'était à Schoenbrunn, dans la chambre même où j'avais vu souvent
Napoléon, qu'il me recevait. Un jour il dormait et l'on me renvoya. On
le lui dit plus tard, et il répondit: «Pourquoi ne m'avez-vous pas
réveillé? C'est le seul homme dont la conversation m'amuse et
m'intéresse.»
Une autre fois, au mois de juillet, peu de jours avant sa mort, je me
rendis chez lui et l'on m'annonça. Il était horriblement faible et
souffrant, il répondit: «Dites au maréchal que je dors; je ne veux pas
qu'il me voie dans ma misère.»
Il mourut le 22 juillet, anniversaire de la bataille de Salamanque, jour
devenu ainsi doublement funeste pour moi.
Je terminerai cet article en essayant de faire le portrait de ce jeune
prince, qui n'a fait qu'apparaître au monde.
Le duc de Reichstadt est un des plus remarquables exemples des caprices
de la fortune. Né sur la marche du trône le plus élevé et le plus
puissant, destiné, selon les apparences, à régner sur une multitude de
peuples, son étoile, si brillante à son aurore, n'a jamais cessé de
pâlir. Chaque jour, durant sa vie, a vu obscurcir son avenir, et enfin
tout a fini pour lui à vingt et un ans, après avoir passé sa courte vie
dans une situation fausse, remplie d'oppositions, de contradictions et
de peines. Avec des apparences contraires, il reçut de la nature un
corps faible. Une crue extraordinaire, qui tenait à une espèce de
rachitisme, l'a beaucoup énervé. Plusieurs des organes les plus
importants ne se développèrent pas suffisamment, tandis que d'autres
semblèrent absorber toutes les puissances de sa vie. Son estomac était
extrêmement petit et son cerveau énorme. Un régime mal entendu, la
rareté de ses repas, d'abord faute d'appétit et ensuite résultat d'une
erreur de jugement, ont sans doute contribué à augmenter cet état de
souffrances.
Son éducation fut soignée et dirigée par un homme honorable, le comte
Maurice de Dietrichstein, son gouverneur. Elle aurait pu être mieux
entendue et de manière à en obtenir plus de fruit. Le résultat de ses
études fut médiocre. Il savait bien les langues vivantes; mais il avait
peu d'aptitude pour les sciences exactes. Une bonne mémoire avait
favorisé l'étude de l'histoire, qu'il savait assez bien. Les études
militaires étaient celles pour lesquelles il avait le plus d'attrait. Sa
passion pour le service militaire était extrême. L'éclat de la gloire de
son père semblait avoir sur lui l'effet d'un foyer brûlant. Il ne
concevait aucun bonheur sur la terre comparable à celui d'être soldat et
de faire la guerre. Il trouvait peu de charme dans les plaisirs du
monde, où cependant il était bien vu et bien reçu. Plus tard, son
développement étant complet, il en aurait sans doute été autrement; mais
une prétention de stoïcisme et de haute raison l'aurait pendant
longtemps mis en garde contre l'ascendant des femmes.
Le duc de Reichstadt était leste et adroit dans les exercices du corps.
Il montait bien à cheval, et avec beaucoup de grâce. Sa figure avait
quelque chose de doux, de sérieux, de mélancolique, et quelquefois un
regard perçant et dur qui rappelait celui de son père, quand il était
irrité. Son éducation, la position bizarre qu'il occupait, l'avaient
forcé de bonne heure à user de dissimulation. Aussi cette disposition de
son esprit était un trait marquant de son caractère. On l'a accusé
d'être faux et menteur. Cette accusation ne me paraît pas avoir été
fondée; mais son extrême réserve, une prudence au-dessus de son âge,
l'empêchèrent d'être jamais entraîné plus loin qu'il ne voulait. Enfin
ses manières, quelquefois caressantes, et la séduction qu'il exerçait
quand il voulait s'en donner la peine, ont pu autoriser, jusqu'à un
certain point, cette injuste accusation de la part de ses ennemis.
Pour donner une idée de la réserve et de la prudence qui ne
l'abandonnaient jamais, je raconterai le fait suivant:--Un de mes aides
de camp, le baron de la Rue, qui m'avait accompagné à Vienne, était au
moment de retourner à Paris. Le duc de Reichstadt l'avait rencontré
souvent dans le monde et fort bien traité. Lorsque M. de la Rue lui
annonça son départ prochain, il lui adressa en même temps cette phrase
banale qui est dans la bouche de tous les voyageurs, que, s'il avait des
commissions pour Paris, il s'en chargerait. Je vois encore le duc de
Reichstadt lui répondant avec expression et vivacité: «Pour Paris? je
n'y connais personne. Je n'y connais que la colonne de la place
Vendôme.»
Le surlendemain, au moment où M. de la Rue montait en voiture, le comte
de Dietrichstein, en venant lui-même renouveler, de la part de Son
Altesse Impériale, ses souhaits de bon voyage, lui remit un pli du
prince contenant ces mots:
«Quand vous reverrez la colonne, présentez-lui mes respects.»
Le duc de Reichstadt avait un esprit lucide et vif. Sa compréhension
était facile, ses aperçus prompts, ses applications justes. Il m'est
arrivé souvent de lui voir faire, lors de mes récits, des rapprochements
ingénieux de circonstances analogues, quoique à des espaces de temps
considérables, et des applications des principes posés qui avaient germé
dans son esprit. Il avait le défaut de viser trop à l'effet; et,
particulièrement dans le monde, ce défaut était sensible. Il hasardait
quelquefois légèrement des phrases ambitieuses et des paradoxes qu'il ne
pouvait pas soutenir avec succès; mais le temps l'aurait probablement
corrigé à cet égard. Ce jeune homme, malgré ses qualités et sa
séduction, n'était pas complet, et j'ignore si la nature l'avait doué
d'assez hautes facultés pour jouer un rôle de premier ordre au milieu
des complications de l'époque; mais il y avait des éléments précieux en
lui, et, en première ligne, le caractère, la grâce et la finesse,
qualités bien nécessaires dans la position difficile où il se trouvait.
Il chérissait son grand-père et avait le talent de pouvoir tout lui dire
sans lui déplaire. De son côté, l'empereur l'aimait tendrement, comme
toute la famille impériale. Sans aucune espèce de doute, les événements
de Juillet 1830 ont fait une puissante impression sur le duc de
Reichstadt. Ils ont développé chez lui des idées d'ambition qui
dormaient. Alors il s'établit dans son coeur un combat continuel, ce
tourment, le pire de tous, qui naît de désirs paraissant justes et
fondés et qui ne sont pas satisfaits. Il n'aimait pas les Bourbons, mais
il concevait leurs droits et leur grandeur. Ceux-ci mis hors de cause,
il répétait que, lui aussi, avait des droits et des droits plus clairs,
plus en harmonie avec la doctrine du temps que ceux de Louis-Philippe.
Ainsi, sous le rapport politique, il était tourmenté; sous le rapport
militaire, il ne voyait dans sa carrière rien de réel; car la réflexion
l'amenait facilement à reconnaître que, puisqu'il ne pouvait pas faire
la guerre à la France ni pour la France, il lui était interdit de la
faire jamais, et toute sa vie se passerait ainsi en exercices et en
manoeuvres. Dans d'autres moments, il lui est arrivé de s'abandonner à
une sorte de désespoir en réfléchissant qu'il ne pouvait y avoir de
guerre en Europe qu'entre la France et le reste des puissances du
continent. Alors il lui échappait de dire: «Mais est-ce que la gloire
acquise, même aux dépens des Français, ne me grandirait pas à leurs
yeux, et, si j'étais appelé un jour à les gouverner, n'en serais-je pas
plus digne, si j'avais prouvé ma capacité par mes actions?»
Et puis il revenait aux premières idées que le sang français devait être
sacré pour lui. Son père lui avait tracé la marche qu'il devait suivre
pendant toute sa carrière, durant toute sa vie, et il lui arrivait,
comme il arrive souvent dans le malheur, de s'abandonner à des
espérances vagues qui, n'étant basées sur aucune chose positive, ne sont
qu'une chimère envoyée par la Providence pour alléger les peines du
coeur et les souffrances de l'esprit. Sa mort, dans les circonstances où
elle a eu lieu, a été un grand événement politique. Le parti militaire,
en France, connu sous le nom de parti bonapartiste, n'a plus eu de lien
ni d'existence après la mort du duc de Reichstadt. Il n'avait de
consistance que par le fils de celui qui avait été l'étonnement du
monde; de manière que, pour le passé, il parlait aux imaginations, et,
pour le présent, il était présumé avoir l'appui d'un monarque puissant.
Sans l'Autriche, le parti bonapartiste n'était rien. Ce parti, réduit
aux autres membres de la famille de Bonaparte, n'a plus même une
existence nominale. Il a fini, et il n'en reste que des souvenirs.
* * * * *
Je cherchai à mêler le travail de la rédaction de mes _Mémoires_ à des
distractions agréables et instructives, et je fis de temps en temps des
voyages dans les différentes provinces de la monarchie autrichienne.
Le premier objet de ma curiosité fut de voir la Hongrie. Je parcourus la
partie in plus voisine de l'Autriche avec un vif intérêt. Je n'en dirai
rien aujourd'hui, ayant déjà publié ailleurs mes remarques sur ce pays.
Quelques mois plus tard, j'allai voir la Haute-Autriche et le Tyrol
allemand. Je suivis la rive gauche du Danube jusqu'à Lintz, et partout
je ne pus trop admirer ce pays enchanteur, surtout depuis Mölk jusqu'à
Lintz.
À Lintz, je vis le commencement de ces travaux de fortification, en ce
moment exécutés, qui sont l'objet d'une si grande controverse. Les
éléments qui les composent, les tours dont l'enceinte est formée, sont
bien connues et faites avec soin. Les soins de détail, minutieux et
ingénieux, qui ont présidé à leur construction et à leur armement, leur
donnent une assez grande perfection. Leur ensemble forme un camp
retranché, imprenable quand il est défendu par une armée; mais, si
jamais on croyait pouvoir abandonner cet ensemble à lui-même, avec de
simples garnisons dans les tours, il résisterait à peine un moment. En
appliquant cette création à la défense de la frontière de l'Autriche,
je l'approuve complétement. L'emplacement est bien choisi. À cheval sur
le Danube, appuyé à des montagnes difficiles et d'un développement de
plusieurs lieues, ce camp retranché est impossible à bloquer. Les routes
nombreuses qui y aboutissent, les unes suivant les deux rives du Danube,
les autres se rendant en Bohême et dans le Tyrol, offrent des moyens de
manoeuvres faciles. Dans tous les cas, elles assurent l'arrivée des
secours de toute espèce et des renforts qui pourraient donner à une
armée battue ou inférieure le moyen de reprendre l'offensive. Une armée
s'y trouvera toujours en sûreté et y pourra, sans danger, attendre les
événements.
La création de ces moyens de défense et de manoeuvres est préférable à
la création d'une grande place. D'abord, elle aurait coûté quarante
millions et dix ans de travaux. Le camp retranché de Lintz est terminé
aujourd'hui et n'a pas coûté cinq millions. Je le crois donc bien conçu,
utile dans la circonstance; et, si en 1805 et en 1809 il eût existé, il
est probable et même certain que nous ne serions pas arrivés à Vienne,
ou au moins nous y serions arrivés beaucoup plus tard. Or un retard d'un
mois, dans les progrès d'une armée qui attaque une grande monarchie dont
les ressources ne demandent que du temps pour être mises en oeuvre,
change tout l'état de la question; et, dans la circonstance, à moins
d'avoir des forces quadruples de celles de l'ennemi, une armée venant de
la Bavière ne peut s'enfoncer dans la vallée du Danube et marcher sur
Vienne, quand le camp retranché de Lintz est occupé par des forces un
peu respectables.
De Lintz je me rendis à Gmünden et à Ischl, pays délicieux, pittoresque
et rempli de lacs, où un grand nombre d'habitants de Vienne vont passer
la belle saison. De là je fus à Salzbourg, pays plus beau encore, plus
ouvert, d'une extrême fertilité, d'une grande richesse. Je n'ai rien vu
de plus beau en ma vie, au climat près. Ce pays, quoique ouvert, est
coupé par des collines ornées de cultures et d'habitations. La vue se
termine à de hautes montagnes qui donnent à l'horizon une grande
étendue, et encadrent le plus beau tableau possible, de la manière la
plus imposante.
Indépendamment de la beauté de la nature, Salzbourg est un point du plus
haut intérêt sous les rapports militaires. Sous les rapports
stratégiques, il est merveilleusement placé. Intermédiaire entre Vienne
et le Tyrol, placé au noeud de plusieurs routes qui se rendent à
Inspruck, en Carinthie, en Styrie, il prend des revers sur la vallée du
Danube, et les troupes qui s'y trouvent sont libres dans le choix de
leurs mouvements. C'est un point naturel de réunion, dans une guerre
malheureuse, pour les troupes qui auraient défendu le Tyrol. En outre la
localité offre d'immenses avantages défensifs. Des rochers isolés,
susceptibles d'être occupé par des forts d'assez petites dimensions,
seraient imprenables, et formeraient l'enceinte. Ces rochers qui sont
tendres de leur nature, se coupent à pic avec facilité. De simples murs,
dans les rentrants, suffiraient pour établir la liaison entre eux. La
montagne, dite des Capucins, devrait être occupée de la même manière, et
fournirait des feux que l'on ne pourrait éteindre et qui défendraient le
front de la place du côté de la plaine. Enfin, on pourrait encore, mais
chose superflue, se procurer des inondations, et on aurait une place
vraiment imprenable, susceptible d'être occupée avec quinze cents
hommes, défendue avec six mille, capable de donner refuge à une armée de
soixante mille hommes, et cette place, qui remplit toutes ces
conditions, qui jouit d'immenses avantages, eu égard aux circonstances
naturelles des localités et en raison de tous les établissements
existant déjà, ne coûterait pas à construire cinq millions de francs. On
ne conçoit pas pourquoi le gouvernement autrichien ne l'a pas encore
fait construire.
De Salzbourg, je continuai ma route pour le Tyrol. Je vis Inspruck, le
Vorarlberg et les Grisons. Décrire ces différents pays serait superflu.
Ils sont connus de tout le monde; mais un objet d'admiration, peu connu
en France, est la quantité de routes qui traversent les différentes
chaînes, et ont fait tomber ces barrières naturelles dans l'intérêt du
commerce et des richesses.
La route du Splugen, ouvrant la communication entre la vallée du Rhin et
celle du Pô, est admirable à voir. De grandes difficultés ont été
surmontées. Rien n'est plus imposant que la partie de la route qui suit,
pendant plusieurs lieues, les bords du Rhin, roulant au-dessous avec
fracas, à une profondeur de plusieurs centaines de pieds, dans une gorge
étroite. Une double descente en Italie, sur Chiavenna et Bellinzona,
ouvre les portes de la Lombardie, tandis qu'une autre communication plus
belle encore, dans un pays plus difficile, et qui passe par le
Monte-Stelvio, passage le plus élevé de l'Europe, rendu praticable par
la main des hommes, établit une communication courte et directe entre le
coeur du Tyrol et Milan. Cette route lie les bords du haut Adige avec
ceux de l'Adda supérieure, côtoie cette rivière depuis sa source
jusqu'au lac de Côme, et les bords de ce lac jusqu'à l'Ecco.
Cette route est un des plus beaux monuments de notre époque. Il est
supérieur en difficulté et en exécution au Simplon. Au surplus, cette
route est purement militaire, et le commerce, malgré l'augmentation des
distances, préférera toujours suivre la direction de Trente, Vérone et
Brescia. Ces villes, qui sont autant de points de consommation, lui
créent des intérêts et lui offrent plus d'avantages. En prenant celle de
la Valteline, les seuls points de départ et d'arrivée ont de
l'importance; mais, pour faire jouer à cette route, sous le rapport
militaire, le rôle qu'on en attend, il est urgent de construire un fort
qui bouche la vallée et rende l'armée autrichienne maîtresse exclusive
de ce passage. Sans cela cette route ne servira à personne à la première
guerre, ou servira seulement à l'armée française. En effet, son action
doit particulièrement se faire sentir quand l'armée autrichienne,
chassée du Milanais, se retire dans le Tyrol. Si cette route ouvre un
passage court et facile pour la retraite, elle fournit à l'armée
française un passage non moins facile pour pénétrer. Les Autrichiens,
avec leur économie instinctive et leur respect pour des considérations
de second ordre, ne se résoudront jamais à la faire sauter en la
quittant. Mais, quand, après s'être réfugiés dans le Tyrol, après avoir
reçu des renforts et reprenant l'offensive, ils s'imagineront s'en
servir pour déboucher et marcher vers Milan, les Français, en se
retirant, ne se feront pas scrupule de la détruire, et en vingt-quatre
heures on peut y parvenir sur un développement de cinq cents toises. Je
le répète, elle sera pour les opérations ou nulle ou d'un effet
contraire au but qu'on s'est proposé en la construisant. La seule chose
à faire est d'établir une place qui la couvre et en interdire l'usage à
l'armée française. Quand on ouvre un passage il faut y mettre une porte
dont on garde la clef, afin d'en conserver l'usage en l'ôtant à
l'ennemi. Mais où cette place doit-elle être bâtie? Le plus près
possible du Monte-Stelvio.
J'ai entendu discuter cette question, et à mon avis elle ne peut être un
moment indécise. Placée dans le lieu où les difficultés d'en faire le
siége pour l'armée française sont augmentées par son éloignement de
Milan, elle se trouve plus à portée de recevoir des secours efficaces au
moindre mouvement offensif de l'armée autrichienne. Au contraire, si
elle était placée près de l'Ecco, comme on la proposé, on pourrait, en
réunissant beaucoup de moyens, la prendre avant qu'elle put être
secourue, parce que l'armée autrichienne ne peut venir du Tyrol à l'Ecco
qu'après une suite de succès décidés, tandis qu'il en est tout autrement
quand il s'agit d'arriver près de Bormio. En faisant entrer dans les
calculs le temps nécessaire pour transporter de si loin un matériel de
siége suffisant, on peut établir en fait qu'une place, moitié moins
forte, située ainsi en arrière, rendrait un service double d'une autre
beaucoup plus forte, placée plus en avant. En parcourant le pays, et
dans les idées que je viens d'exprimer, j'ai remarqué un défilé entre
Tirano et Bormio, où un fort pourrait être construit, et qui, défendu
par cinq cents hommes, remplirait le but indiqué.
Chaque année je consacrais ainsi la belle saison à visiter quelques
parties de la monarchie autrichienne, et particulièrement les environs
de Vienne.
En 1833, des devoirs d'amitié m'appelèrent en Suisse, et j'y passai près
d'un mois. À cette occasion, je visitai l'Oberland et j'admirai ce pays
enchanteur. Rien n'est au-dessus des bords du lac de Thun. Richesse,
élégance, calme, beautés pittoresques, tout s'y trouve réuni sous les
yeux. Le lac d'Interlachen, si renommé, me parut moins digne de sa
réputation. Après avoir traversé le lac de Brienz, remonté l'Aar, je me
rendis dans le Valais, en traversant le Grimsel. Je visitai les glaciers
d'où sort le Rhône, et j'entendis ces bruits remarquables, assez
fréquents, qui annoncent un travail continuel de la nature. Ils ont été
décrits trop de fois par les voyageurs et des physiciens pour que j'en
parle ici.
Je sortis du Valais en traversant le Simplon, route que j'avais déjà
parcourue en me rendant, en 1809, à Laibach, pour prendre le
gouvernement des provinces illyriennes. Alors les frontières de la
France étaient sur la Drave et contiguës à la Styrie, et, peu d'années
après, elles étaient à l'ouest de la Savoie. Triste rapprochement qui,
en un mot, exprime notre éclat passager, ainsi que notre humiliation et
notre infortune actuelles; funeste résultat de l'abus de nos succès;
monument de la fragilité des grandeurs du monde, quand elles ne sont pas
fondées sur la raison, la justice, la modération et la sagesse.
Je revis le sol de l'Italie avec transport. Que les impressions de la
jeunesse ont de durée et de puissance sur tout notre être! Que les
souvenirs de gloire sont puissants! Ils réchauffent le coeur; ils
raniment même des sens prêts à s'éteindre! Je croyais renaître à la vie
en respirant de nouveau l'air embaumé de l'Italie, en sentant l'action
des rayons de son soleil créateur, et en reposant mes yeux sur les
admirables paysages que son sol merveilleux offre sans cesse à la vue.
J'allai revoir les îles Borromées. Le caprice d'un homme riche a donné
naissance à l'Isola-Bella, qui est un ouvrage des hommes, et non une
création de la nature. Un rocher a servi de fondations à un palais, et
des voûtes très-hautes, fort étendues, construites sur pilotis dans le
lac, ont servi de base à un jardin d'une assez grande étendue. Une
immense quantité de terre a été apportée et a donné le moyen de le
livrer à la culture. Aujourd'hui, il est couvert d'arbres de toute
grandeur. Des orangers en pleine terre garnissent les terrasses du côté
du midi, et ces terrasses, pendant chaque hiver, sont transformées en
serres pour mettre les orangers en sûreté contre l'action du froid. On
me montra un beau cyprès sur l'écorce duquel on me dit que Napoléon
avait gravé le mot _bataille_ avec un couteau, avant la bataille de
Marengo. Des traits confus justifient l'opinion que quelque chose fut
écrit sur cet arbre; mais, si Napoléon s'en chargea, ce ne fut certes
pas à l'époque dite. Il n'alla pas et n'eut pas la pensée d'aller se
promener alors aux îles Borromées. D'autres soins absorbaient tous ses
moments.
J'allai à Côme, et j'admirai les bords enchanteurs du lac. Je les avais
parcourus en 1797 avec le général Bonaparte, madame Bonaparte, le
marquis de Gallo et d'autres étrangers de distinction. De nouvelles
villas y sont placées et les embellissent encore davantage. La villa
Sommariva, dont le jardin renferme plusieurs centaines d'arpents, est
orné d'objets d'art, de statues, de tableaux du plus grand prix, et,
entre autres, d'un magnifique bas-relief de Thorwaldsen représentant le
triomphe d'Alexandre exécuté dans d'autres temps pour Napoléon. La
villa Melzy est située en face; c'est une délicieuse habitation, moins
riche que la première, mais digne demeure d'un philosophe ami des
beaux-arts. Je revis la Plimiana, fontaine intermittente qui y existe
depuis bien des siècles, et je me rappelai qu'en 1797 on se perdit en
raisonnements pour expliquer ce phénomène. Aujourd'hui, il me paraît
tout simple, en supposant un siphon naturel existant dans la terre.
De Côme je fus à Milan, dont la vue, l'éclat et la prospérité me
frappèrent. J'y passai dix jours à voir tous les monuments, tous les
objets d'art qui y sont renfermés. Je n'en rendrai pas compte ici; je ne
pourrais faire mieux que le plus chétif itinéraire, mais je n'omis rien
de ce qui méritait la peine d'être vu. Je passai une journée entière à
examiner la magnifique cathédrale, objet le plus curieux de ce genre
après Saint-Pierre de Rome. Cette richesse de matériaux, ce peuple de
statues de toutes les dimensions, qui occupent toutes les parties du
temple (il y en a plus de cinq mille), ce fini extraordinaire dans le
détail des ornements, ces terrasses en marbre d'une étendue si grande,
couvrant tout l'édifice et permettant de circuler avec facilité, font de
cette église un des plus beaux monuments dont les hommes puissent se
glorifier.
L'arc de triomphe, à l'entrée de Milan, sur la route venant du Simplon,
commencé par Napoléon et fini par l'empereur François, allait alors
recevoir ses derniers décors. On posait le bas-relief de la partie
supérieure. On coulait les chevaux de bronze destinés à occuper la
plate-forme.
Ce monument présentera un fait curieux et honorable pour le souverain
qui l'a fini. Au lieu d'imiter Napoléon, qui faisait disparaître de tous
les monuments publics où il mettait la main les signes de ses devanciers
et y substituait les siens, pour faire naître chez la postérité
l'illusion qu'il les avait créés, l'empereur François a voulu que cet
arc de triomphe conservât le caractère et consacrât le souvenir des
temps où il avait été élevé. L'histoire ne peut périr. Au lieu de
changer les faits, elle doit les faire connaître dans l'ordre où ils se
sont passés. Ici on a suivi ce principe. L'arc de triomphe de Milan,
dans sa partie inférieure, représente Napoléon faisant son entrée à
Vienne; la partie supérieure montre l'empereur François entrant à Paris.
C'est toute l'histoire de nos temps en résumé! Heureux ceux qui ont
terminé l'édifice, les victorieux à la dernière heure de la bataille!
Cependant, tout en rendant justice aux intentions de l'empereur
François, on en a déguisé l'esprit dans l'exécution. Les bas-reliefs
faits par Napoléon sont bien restés en place, mais le livret qui
explique le monument applique à l'empereur François ce qui était relatif
à Napoléon. Or l'entrée de celui-ci à Vienne est censé représenter celle
de l'empereur d'Autriche à Milan. Cette manière d'interpréter le
bas-relief est la seule connue aujourd'hui et restera ainsi la seule
dans l'avenir.
Après Milan, j'allai revoir les champs de bataille de 1796. Quelle
source de jouissances pour moi! Je ne croyais pas mon pauvre coeur,
affaissé sous le poids de tant de souffrances, susceptible encore des
jouissances qu'il a ressenties. Ma mémoire me rappela tous les lieux que
quelques circonstances avaient caractérisés, et les détails les plus
minutieux se représentèrent à mon esprit. À Lodi, je reconnus
l'emplacement où j'avais, à la tête d'un régiment de hussards, culbuté
l'avant-garde autrichienne et pris ses canons. Je revis le lieu où,
envoyé en reconnaissance près de l'Adda, j'échappai comme par miracle au
feu d'une grande partie de l'armée ennemie; à Crémone, la place de ma
première rencontre avec des hulans; à Castiglione, le lieu où j'avais
placé toute l'artillerie à cheval de l'armée, mise sous mes ordres, et
qui culbuta la gauche de l'armée autrichienne; à Rivoli, les points les
plus marquants de cette glorieuse bataille; à Arcole, le terrain étroit
où pendant trois jours nous avons lutté contre des forces triples, et
le lieu où, aidé par Louis Bonaparte, je retirai d'un fossé plein d'eau
le général en chef qui venait d'y tomber, par suite du désordre et de la
confusion causés par un moment de retraite précipité. Je vis les restes
du monument élevé par Eugène, en mémoire du fait d'armes inventé du
passage du pont d'Arcole, qui jamais n'eut lieu. Ce monument a été privé
de ses inscriptions par l'autorité autrichienne, non comme consacrant un
fait faux, mais comme consacrant une action glorieuse pour nous. Ainsi,
dans l'un et l'autre de ces buts qui semblent opposés, tout est
charlatanisme, il en est ainsi de beaucoup d'actions des hommes.
En ce moment, Vérone était le théâtre de travaux importants. On a le
projet d'en faire une grande place, projet insensé, si on a la
prétention de faire une place véritable, destinée à se défendre
isolément et après avoir perdu ses communications; projet très-bien
conçu, si l'on se contente d'en faire une place de manoeuvre, un grand
camp retranché, d'où une armée puisse déboucher promptement et, sous son
appui, manoeuvrer à son aise. Dans le premier cas, elle exigerait une
très-grande garnison, à cause de son étendue. De plus, elle ne serait
jamais très-forte, à cause des localités qui lui sont contraires.
Mantoue, comme grande place de dépôt, suffit aux besoins de cette
frontière, et, en multipliant inutilement les grandes places, on
augmente les embarras d'une guerre malheureuse qui, en portant l'armée
en arrière, oblige de l'affaiblir encore par de grandes garnisons.
Considéré comme simple camp retranché, Vérone peut rendre inexpugnable
cette courte frontière, comprise entre le lac de Garda et le Pô, qui est
couverte par Peschiera, Mantoue et le Mincio. Alors une armée, appuyée à
l'Adige et débouchant de Vérone, a des moyens de mouvement si faciles et
si multipliés, qu'elle semble impossible à vaincre. Alors l'Italie de la
rive gauche de l'Adige me semble ne pouvoir être conquise que par une
armée débouchant par le Tyrol.
Je me rendis à Venise, où je passai huit jours. Jamais je n'avais vu
cette ville avec autant de détail. Les richesses qu'elle possède en
tableaux sont si étendues, que leur étude finit par établir une sorte de
confusion dans mon esprit. La décadence de cette ville afflige le
voyageur; mais, les circonstances qui l'ont créée et maintenue pendant
tant de siècles n'existant plus et ne pouvant plus renaître, il est
difficile d'espérer de la voir prospérer jamais. Indépendamment de la
difficulté de l'entrée et de la sortie du port, qui donne toujours à la
navigation des chances périlleuses, l'obstacle particulier à sa
prospérité est placé dans l'esprit nonchalant de ses habitants. Quoique
les intérêts de Trieste et de Venise soient de nature à pouvoir se
concilier, la prodigieuse activité des habitants de Trieste sait envahir
le domaine où le Vénitien peut exercer son industrie. Au moment où le
dernier se lève, le Triestin a déjà fini ses spéculations et les
démarches de sa journée. Deux circonstances cependant peuvent ranimer
Venise: c'est, d'une part, le chemin de fer de Milan à cette ville, qui
en ferait comme le port de Milan, le débouché nécessaire des produits de
la Lombardie et le port d'entrée et de distribution des denrées
coloniales; d'une autre part, ce sera la chute de l'empire ottoman, qui,
amenant un partage, rendrait forcément l'empire autrichien une puissance
maritime.
L'arsenal de Venise est suffisant pour servir à la création des plus
grandes escadres. Le port de Pola deviendrait le port d'armement et de
réparation des plus nombreuses flottes, tandis que les côtes de
l'Adriatique fourniraient tous les matelots nécessaires. Le jour où
l'Autriche mettra en mer des escadres, Venise, quoique déchue de sa
gloire de capitale, quoique privée des avantages de la présence du
gouvernement, retrouvera une nouvelle vie.
Je vis en détail les travaux destinés à défendre les lagunes contre
l'action de la mer, et j'admirai les _murazzi_, beau travail que je
place à côté de ce que le Nord-Hollande présente de plus remarquable. Je
traversai l'Adriatique dans le bateau à vapeur. Je revis Trieste avec
plaisir et intérêt; j'admirai sa prospérité toujours croissante, et je
revins à Vienne par Laybach et Grätz, au milieu de mille souvenirs
divers qui m'accompagnaient et en recevant à chaque pas des témoignages
touchants de la manière dont les habitants de ces contrées ont conservé
la mémoire de mon nom.
L'année 1833 était prête à finir. J'avais terminé les _Mémoires_ de ma
vie; je ne voyais aucune occupation d'un suffisant intérêt pour moi
pendant l'année 1834, et une famille à laquelle je suis tendrement
attaché, qui habitait Vienne, se disposait à partir pour l'Italie. Son
absence allait rendre pour moi le séjour de cette ville triste et
monotone. Sentant le besoin de distraction, je conçus le projet du long
voyage que j'exécutai. En l'entreprenant, je devais me créer de grandes
jouissances; en réveillant en moi d'anciens souvenirs, je m'en
préparerais de nouveaux pour les dernières années de ma vie; enfin, en
le terminant, je comptais retrouver en Italie les amis qui m'allaient
quitter. Je n'hésitai donc plus un moment, et toutes mes pensées ne
cessèrent d'être dirigées vers l'exécution de ce projet, auquel je me
préparai pendant l'hiver par des études suivies.
Je me mis en route le 22 avril. Je n'entrerai dans aucun détail à
l'égard de ce voyage; son récit, objet d'une publication particulière,
doit être considéré comme faisant partie de ces _Mémoires_[14].
[Note 14: _Voyages du duc de Raguse._--Cinq volumes
in-8º, publiés en 1838.
(_Note de l'Éditeur._)]
Je dirai seulement encore un mot sur la question politique de l'Orient,
que j'ai abordée dans mon ouvrage, mais que je n'ai cependant pas
traitée complétement. J'ai fait voir les avantages géographiques et
matériels, ainsi que les circonstances naturelles et d'opinion dont
jouissent les Russes: j'ai montré avec quelle habileté ils les ont mises
en oeuvre; j'ai démontré, je crois, que, la chute de l'empire ottoman
arrivant, l'Europe choisirait un mauvais champ de bataille en leur
disputant Constantinople, où, dans les circonstances présentes, tout est
en leur faveur. On a pu supposer que je ne voyais aucune possibilité de
leur résister et qu'il fallait subir leur joug. Il n'en est pas ainsi,
mais il ne faut pas se tromper sur le choix des moyens. Ceux qui lisent
avec attention ont pu remarquer ces paroles dans mon ouvrage: «Il faudra
trouver dans les combinaisons de la politique le moyen de concilier les
intérêts de la sûreté de l'Europe avec ceux de la sécurité de la
navigation de la Russie. Les politiques habiles doivent d'avance
chercher la solution de ce problème.»
Or voici mes idées à cet égard. La chute de l'empire ottoman arrivant,
l'empereur de Russie ne veut pas voir une puissance européenne s'emparer
de Constantinople. En conséquence, il s'établit dans cette ville, il se
l'approprie, et il veut la garder; mais on veut l'en chasser. Il me
paraît que les efforts de l'Europe y seront impuissants, car avec les
avantages de position, le passage du Bosphore et des Dardanelles est si
vital pour lui, qu'il ne doit répugner à aucun sacrifice, n'épargner
aucun effort pour s'en assurer la possession d'une manière durable. Mais
il n'a pas les mêmes titres à faire valoir ni des raisons aussi urgentes
pour s'emparer des provinces de la Turquie d'Europe, limitrophes de son
empire; car, si la convenance seule était un motif suffisant, il n'y
aurait aucune limite à mettre à ses prétentions; et d'ailleurs les
provinces qu'il peut convoiter ne sont pas tellement situées, que, seul,
il soit à portée de les envahir et en mesure de les défendre, le seul
enfin pour qui elles soient un champ de bataille avantageux. Les
provinces dont je parle sont celles qui sont voisines du Danube et de la
mer Noire.
La sûreté de l'Europe, son repos, son équilibre, sa liberté, tiennent à
ce que jamais la Russie ne possède la Moldavie, la Valachie, la
Bulgarie. Si donc, au moment du cataclysme politique, et quand cette
riche proie de l'empire ottoman devra être partagée, les puissances de
l'Europe sont sages, elles laisseront Constantinople et ses dépendances
à la Russie, sous la double condition de renoncer à toutes les îles de
la Méditerranée et de donner à l'Autriche la Moldavie, la Valachie, la
Bulgarie, la Servie et la Bosnie, ou de faire de ces provinces un État
indépendant, sous la protection de l'Autriche et de l'alliance
occidentale, alliance qui est destinée à être un jour la seule politique
de l'Europe; car, dans toutes les affaires du monde, les intérêts
compliqués se réduisent toujours à deux, qui se combattent et se
balancent. Chaque individualité entre nécessairement dans le système de
l'un ou de l'autre; et peut-être, dans assez peu d'années, la Russie
seule sera en mesure de contre-balancer le reste du monde.
L'Autriche, en possession de ce vaste territoire, ferait de Silistrie
une grande place, capable de la plus longue résistance. Un canal large
et profond, partant de ce point, irait à la mer Noire, près de la bouche
méridionale du Danube, où un port, creusé dans ce terrain facile,
recevrait les vaisseaux de commerce, des bâtiments de guerre de moyenne
grandeur. Ce port deviendrait l'entrepôt du commerce de l'Europe et de
l'Asie. Des forts intermédiaires entre le Danube et la mer Noire,
couvrant le canal et appuyés aux lacs placés sur les alluvions du
fleuve, élèveraient sur cette frontière un obstacle insurmontable, une
barrière impossible à franchir, et d'autant plus forte, que la frontière
de la Transylvanie prend sur elle des revers. La Russie, ainsi séparée
de Constantinople, ne tiendrait plus à cette ville que par des liens
maritimes ou de longues communications par l'Asie, autour de la mer
Noire. D'un autre côté, les îles de Lemnos et de Ténédos, qui seraient
données à la France ou à l'Angleterre, deviendraient des appuis
maritimes. Lemnos, fortifié avec soin, enfermerait, à l'instar de Malte,
de nombreuses escadres et des moyens de réparation, tandis que Ténédos
serait un point d'observation. La Macédoine, réunie à la Grèce antique,
à l'Albanie et à la plus grande partie des îles, formerait un état
susceptible d'acquérir une assez grande puissance. Les États actuels de
Méhémet-Ali, augmentés de Chypre et d'autres îles à portée, seraient
constitués eu royaume indépendant. Des dangers communs réunissant tant
d'intérêts divers dans un même but de résistance contre la Russie,
l'Europe pourrait vivre en repos et voir l'avenir avec sécurité.
La Russie menace-t-elle la Méditerranée et semble-t-elle vouloir y
dicter des lois; devient-elle redoutable à l'Italie et au midi de la
France; l'Europe, pour conserver sa liberté, doit-elle se résoudre à
livrer un combat corps à corps à la Russie? Alors l'alliance, avec les
points d'appui qu'elle possède, peut faire la guerre en Orient avec de
grands avantages. Tout lui devient favorable. Les bouches du Danube
infranchissables, les montagnes de Transylvanie faciles à défendre, et
la Russie séparée de ses lignes d'opération, l'alliance peut porter les
armes à son choix sur le Bosphore ou sur les Dardanelles. Pour nuire à
son ennemi, pour détruire son action offensive dans la Méditerranée, il
ne faut pas prendre Constantinople ou tel ou tel point. Il faut
s'emparer seulement d'un point quelconque, sur le bord du canal, qui
empêche de le franchir avec des escadres et des flottes; et, sur une
étendue pareille, la chose devient facile. Une armée autrichienne,
débouchant en Bosnie, opère sur Andrinople, tandis qu'un corps français,
appuyé d'une escadre, débarque dans la Chersonèse et occupe toute cette
presqu'île de Gallipoli. Alors toute action offensive des Russes cesse.
Quoique maîtres de la mer Noire, ils ne peuvent en sortir. Toute leur
puissance extérieure s'évanouit donc, et l'Europe peut lui dicter des
lois.
Voilà comment je conçois les ressources de l'avenir. Il faut concéder ce
qui est indispensable à l'un et ce que l'autre ne peut défendre, mais
prévoir l'abus qu'on peut faire des avantages concédés. Ainsi faut-il
laisser aux Russes une navigation sans laquelle ils ne peuvent vivre, en
se mettant à même de la leur enlever au moment où, au lieu de l'employer
seulement à leur prospérité, ils en feraient usage pour nous nuire.
En accordant à l'Autriche et à la maison de Bavière d'aussi grands
avantages, il faudrait sans doute assurer à d'autres États de l'Europe
une augmentation de puissance. La France pourrait reprendre la
possession des bords du Rhin et du grand-duché; la Prusse avoir la Saxe;
le roi de Saxe être envoyé pour régner ailleurs. Un même système
politique unissant par un traité la France, l'Angleterre, l'Autriche, la
Grèce et l'Égypte, créerait une masse de résistance capable d'assurer le
repos du monde. Son équilibre serait mieux garanti par le système
ci-dessus que par rétablissement précaire d'un nouveau souverain à
Constantinople et l'abandon des bouches du Danube et des provinces
limitrophes à la Russie.