Douze pièces de canon.
J'ajouterai que le service de Paris s'élevait à quinze cent vingt-six
hommes. Tant que Paris restait tranquille, on ne pouvait pas faire
rentrer les postes nécessaires au maintien du bon ordre et à la police
des rues. Aussi, lorsque la révolution éclata, comme elle se montra
partout à la fois, presque tous les postes furent désarmés, de manière
que ce fut au moins une diminution de douze cents hommes dans les forces
de la garnison.
Les libéraux ont prétendu que, revêtu d'un grand pouvoir, il fallait en
user dans l'intérêt du pays, et non dans l'intérêt de ceux qui m'en
avaient investi. Je devais déclarer au roi qu'il fallait céder à
l'opinion publique, rapporter les ordonnances, et, pour l'y contraindre,
faire arrêter les ministres et m'unir aux mécontents.
Ce projet m'a été apporté par des gens qui m'ont vivement sollicité de
l'exécuter le mardi et le mercredi; mais aucune illusion n'a masqué un
moment, à mes yeux, l'extravagant et l'odieux de ce projet.
Je répondis à ceux qui me parlaient ainsi: «Vous voulez que j'aille
trahir un vieillard qui a mis en moi sa confiance et sa foi. Infidèle à
mon mandat, je tournerais mes armes contre celui qui les a mises entre
mes mains! Y pensez-vous? Je serais l'artisan immédiat et volontaire de
la ruine de la monarchie. Quel nom aurais-je mérité, et quel nom
recevrais-je dans l'histoire? Je serais considéré comme le sauveur de la
monarchie, en prenant ce parti, dites-vous? Vous vous faites illusion.
Je sais mieux qu'un autre, et par expérience, ce qu'il en coûte pour
s'élever à des considérations de cette hauteur. Je sais quelle est la
récompense accordée aux actions les plus généreuses, les plus
désintéressées, les plus patriotiques, quand elles sont hors de la règle
des devoirs positifs. Les intérêts froissés sont sans miséricorde.
D'ailleurs, on n'est rien que par le droit; c'est à titre d'obéissance
que je commande; si je désobéis, je n'ai plus de droit à commander. Au
surplus, et vous le savez bien, mes opinions particulières sont opposées
aux coups d'État. Mes principes, non plus que mes affections, ne me
commandent pas en ce moment un dévouement aveugle. Ainsi il n'y a aucun
entraînement dans ma conduite, mais le sentiment d'un devoir pénible,
cruel, auquel je dois tout sacrifier. Ces raisons sont de nature à vous
fermer la bouche, à vous faire voir en moi une résolution inébranlable;
mais cette pensée criminelle, si elle pouvait me séduire un moment, ne
produirait pas l'effet que vous en attendez. Serais-je obéi, le
croyez-vous? Non, tout serait désorganisé, chacun irait de son côté. Le
roi serait livré sans défense, et je n'aurais aucun moyen d'arrêter un
mouvement qui emporterait tout. La ruine complète, qui serait le
résultat infaillible de cette conduite, serait donc attribuée à moi seul
et avec raison. Au lieu d'être un dictateur, comme vous le prétendez, je
serais un malheureux sans action, sans pouvoir, et couvert de mépris,
même aux yeux de ceux dont j'aurais servi les intérêts. Je serais,
dites-vous, porté en triomphe. Dieu me préserve d'un éclat ainsi
justifié, et d'un triomphe au prix de la malédiction et du mépris de la
postérité!»
Aujourd'hui que toutes les circonstances ont tourné contre moi, ma
conviction est encore plus vive, s'il est possible. Après avoir répondu
à cette étrange accusation de n'avoir pas parlé en maître, en imposant
ma propre volonté au roi, j'attaque la question des dispositions
militaires.
Le mardi, on ne peut élever de doute sur ce qu'il y avait à faire,
puisque tout rentra dans l'ordre, et, pour ainsi dire, sans effusion de
sang.
Le mercredi matin, c'était tout autre chose. Une grande insurrection se
manifestait. Des actes hostiles à la royauté étaient commis. Les cris
factieux proférés donnaient aux événements un caractère qui prescrivait
de grandes mesures.
Trois partis étaient à prendre dans ces circonstances difficiles: ou
employer la force pour comprimer l'insurrection;--ou prendre position et
négocier;--ou évacuer Paris, et traîner la guerre en longueur.
Ne pas attaquer une insurrection au moment où elle éclate, c'est en
assurer le succès. Le retard dans l'emploi des moyens de répression,
quand on n'a aucun secours important à recevoir immédiatement, double la
confiance des révoltés, et, par conséquent, leurs moyens de résistance,
et, en même temps, les mêmes retards agissent en sens inverse sur
l'esprit des troupes. Si les troupes, après avoir pris une position
défensive, fussent restées l'arme au bras pendant la journée, et témoins
tranquilles des outrages faits aux insignes de la royauté, elles eussent
été, dés le lendemain, moins disposées à agir. On n'aurait pas manqué
d'employer la séduction envers elles, et, au bout de trois jours, leur
fidélité et leur dévouement auraient été plus qu'ébranlés.
Dans des événements de cette nature, des troupes bien disciplinées sont
redoutables le premier jour; le second, elles sont moins bonnes, et
après leur valeur diminue à chaque moment. Si ensuite des fatigues, des
privations et des intrigues surviennent, elles vous abandonnent. Il est
donc dans la nature des choses et dans tous les calculs de la raison de
les faire agir le plus tôt possible, afin de s'en servir quand elles
sont au moment de toute leur valeur. Enfin, si j'avais ajourné l'action,
on n'aurait pas manqué de dire, et avec une grande apparence de vérité,
que ma lenteur, mon incertitude et ma faiblesse avaient fait triompher
la révolte, en lui donnant une confiance funeste et le temps de
s'organiser. Cette accusation m'aurait paru fort juste à moi; car, il
n'y a pas longtemps, lisant l'histoire de Lacretelle et discutant avec
quelques amis les événements du 14 juillet 1789, j'accusais M. de
Besenval de s'être retiré, le 11 juillet, dans les Champs-Élysées avec
des troupes fidèles, au lieu de les employer à attaquer et à combattre.
Entreprendre de négocier: on a déjà vu qu'à Saint-Cloud on ne le voulait
pas. Attendre: je n'aurais pas manqué de le faire si le roi avait été
aux Tuileries.
Alors on aurait pu supposer et croire que les insurgés, se portant sur
le château, viendraient en masse pour l'attaquer.
Dans ce cas, il eût été sage de les attendre pendant quelques heures
dans une position forte et concentrée, et, comme au 13 vendémiaire,
après les avoir reçus par un bon feu, de les poursuivre. Mais il n'y
avait pas de chances pour qu'il en fût ainsi. Le roi dehors, il n'y
avait nul but d'attaque pour les Parisiens. Leur objet était rempli,
quand la ville entière, sauf le quartier occupé par les troupes, avait
renoncé à l'obéissance envers le gouvernement, et que les nouvelles
couleurs étaient partout arborées.
On a dit qu'il ne fallait pas opérer par les petites rues. Les
boulevards, les places et les quais sont les champs de bataille les plus
favorables; les troupes ne peuvent pas en choisir de meilleur dans cette
ville. L'occupation des places est la première condition pour être
maître d'une ville; et, comme presque toutes les communications y
aboutissent, elle est indispensable.
Il fallait, a-t-on dit aussi, dès le mardi, juger l'importance de
l'insurrection, attaquer ce jour-là, et, n'ayant pu réussir à tout
soumettre, évacuer Paris le lendemain, prendre ensuite position à
Montmartre, canonner la ville, la brûler, etc.
Les désordres du mardi ont été peu de chose. Il eût été absurde et
atroce de tirer le canon dans les rues: on doit proportionner les moyens
à l'objet et au but. Tout a été pacifié en quatre heures, et, pour
ainsi dire, sans répandre de sang. Le but était donc rempli et l'emploi
de la force superflu. Évacuer Paris le mercredi à la vue de
l'insurrection eût été une opération impossible à justifier: c'était
donner gain de cause à la révolution; c'était faciliter l'organisation
de tous ses moyens et les rendre compactes. Le drapeau tricolore une
fois placé sur les Tuileries, la révolte en possession du château, de la
trésorerie, des ministères, etc., la révolution était faite. Les
troupes, retirées hors des barrières par ordre, se seraient crues
trahies et auraient été peu disposées à combattre plus tard. D'ailleurs,
j'avais été envoyé à Paris pour y maintenir l'ordre, pour le rétablir
s'il était troublé, et non pour évacuer cette ville. Le roi était à deux
lieues, et, s'il l'avait cru nécessaire, il me l'aurait fait connaître.
Occuper Montmartre le mercredi par de l'artillerie et canonner Paris
n'était ni praticable ni raisonnable. D'abord je n'avais pas eu le temps
de faire venir l'artillerie de Vincennes; elle ne pouvait arriver sans
escorte, et, le mercredi au soir seulement, j'ai pu disposer d'un
régiment pour cet objet. Ensuite, l'artillerie eût-elle été sous ma
main, je n'aurais pas pu, avec aussi peu de forces, occuper à la fois
Montmartre, le château et ses avenues, avoir des réserves aux
Champs-Élysées, assurer une communication avec Saint-Cloud et agir
immédiatement sur les insurgés. La tentative de les disperser et de les
soumettre en les attaquant corps à corps devait d'ailleurs toujours
précéder un parti aussi violent. Je ne pouvais pas raisonnablement
commencer les hostilités en m'en prenant tout d'abord à la ville en
masse, et il était indispensablement nécessaire d'avoir acquis
auparavant la certitude que la ville entière était ennemie. Le jeudi,
après avoir évacué, c'eût été différent, et ma station à la barrière où
j'avais pris position, où je voulais rester, était le commencement de
cette opération; mais, comme mes troupes étaient extrêmement réduites
par les pertes éprouvées et par l'abandon des régiments de ligne, il
aurait fallu, pour pouvoir occuper Montmartre, que la cour évacuât
Saint-Cloud et vînt s'établir à Saint-Denis. Alors l'artillerie étant
arrivée, et elle nous rejoignit vers les quatre heures du soir, on eût
pu prendre cette altitude menaçante. Mais, arrivé à la barrière, je
reçus tout à la fois l'avis officiel que M. le dauphin avait le
commandement général, et l'ordre de celui-ci de me rendre à Saint-Cloud
avec les troupes. Il ne me restait plus qu'à obéir; et, si ce mouvement
rétrograde peut être l'objet de la critique, elle ne doit pas tomber sur
moi.
Éviter de combattre dès le commencement, pour ensuite traîner la guerre
en longueur, n'était pas faisable davantage. Certaines gens, dont le
rêve était depuis longtemps la guerre civile, n'ont jamais voulu
comprendre qu'ils n'en avaient pas les éléments. Je ne conçois la guerre
civile, je ne la crois possible qu'avec des passions personnelles des
deux côtés. Le soldat doit être dans la cause tout aussi bien que le
chef suprême, et souvent plus que lui.
Aussi les guerres civiles les plus habituelles ont-elles été causées par
la religion. Des troupes recrutées dans la masse du peuple, d'après un
système régulier, et dont les individus ont été désignés par le sort, ne
peuvent avoir aucune propension à se battre contre la population même
qui les a fournies. On peut obtenir par l'empire de la discipline, par
l'esprit de corps, par les sentiments d'honneur, par de bons traitements
et des récompenses, etc., on peut, dis-je, arriver, par tous ces moyens
réunis, à pouvoir se servir des troupes contre les citoyens; mais cette
action doit être de courte durée. La réflexion relâchera promptement les
ressorts tendus avec peine, et en peu de jours il ne restera plus rien
des sentiments qu'on avait cru établis d'une manière durable. Ainsi
donc, quand les circonstances politiques exigent l'emploi de ces moyens,
on doit différer le moins possible à en faire usage, et tout retard
doit être funeste à celui qui les emploie. Une action semblable doit
être de la plus courte durée. Si un choc immédiat ne couronne pas les
efforts, il faut renoncer à en obtenir du temps; car, au milieu de ces
crises, les sensations se multiplient dans le coeur humain. Je vais
chercher à en dévoiler le mystère.
Chaque homme a une dose déterminée de force morale, qu'il dépense plus
ou moins vite, suivant la nature des événements. Quand des troupes, dans
une guerre ordinaire, ont éprouvé de grandes pertes, de grandes
fatigues, de grandes privations, elles se battent beaucoup moins bien
que lorsqu'elles n'ont pas souffert. Cependant le devoir est toujours
simple; il ne peut y avoir de discussions sur la conduite à tenir. Les
gens braves se soutiennent, mais c'est toujours le petit nombre; les
autres sont abattus, et ils conviennent tacitement par leur
découragement de l'effet produit sur eux, quoiqu'il n'ait rien
d'honorable. Mais, quand il s'agit d'une guerre de la nature de
celle-ci, où aucune passion n'entraîne, quand c'est contre des Français,
contre des compatriotes, des parents qu'on est appelé à combattre, c'est
tout autre chose. La peur, la fatigue, agissent de même, mais leur effet
est masqué par des sentiments honorables. Tel homme qui, la veille,
n'avait pas hésité à répandre du sang français en a tout à coup l'esprit
frappé et y répugne. Ces sentiments sont bons en eux-mêmes; je suis loin
de vouloir les condamner; mais, très-probablement, il se passe au fond
du coeur quelque chose de honteux. Quand les mots d'humanité, de
concitoyens viennent à être prononcés dans ces circonstances, quelle
puissance ils apportent avec eux! quelle éloquence les accompagne!
Dans la guerre ordinaire, l'éloignement de ses devoirs dégrade et
avilit; ici on se fait illusion sur le véritable motif qui nous dirige;
on se trompe soi-même en s'abandonnant à une action réprouvée par un
devoir positif, et dont cependant une espèce d'ovation est la
récompense. Certes on rougirait si on se rendait bien compte de ses
véritables impressions, et au contraire on prétend s'honorer.
Je crois avoir démontré, 1º que, le 27, il n'y avait pas d'autre
conduite à tenir que celle qui fut suivie, c'est-à-dire pacifier sans
combattre, puisque la force n'a pas été nécessaire; 2º qu'on ne pouvait
pas laisser, le 28, les troupes en présence de la révolte, sous peine de
les voir se pervertir, et la révolte se constituer et s'organiser; 3º
qu'on ne pouvait pas évacuer Paris, car c'était renoncer à tout, et
qu'il fallait agir tout en reconnaissant l'empire des circonstances et
les immenses difficultés à surmonter. On pouvait supposer, et c'était
mon opinion, que vingt à trente mille mécontents prendraient les armes,
se présenteraient aux troupes sur le boulevard et sur les places. Les
troupes, marchant avec des moyens organisés, devaient, si l'on
commettait contre elles des hostilités, tout renverser, tout pulvériser.
C'était la foudre qui sillonnait dans les principales directions, et
alors chacun rentrait chez lui pour y chercher un asile. Une crainte
salutaire rétablissait la tranquillité et tout était fini; mais, du
moment où les groupes se sont dispersés sans combattre et où les
hostilités sont parties des maisons, du moment où il est devenu évident
que la population entière prenait part à l'action, la question était
résolue et les armes n'avaient plus rien à faire.
Mais les troupes, une fois arrivées, ne pouvaient plus rétrograder avant
la nuit et suspendre leur feu, qu'au moment où les Parisiens auraient
cessé le leur. De là il est résulté un long combat.
Les troupes étaient insuffisantes pour remplir la tâche immense qu'on
leur avait préparée, et cependant elles ont pu exécuter tout ce que je
leur avais prescrit. Malgré le changement survenu dans les
circonstances, aucun danger ne les a arrêtées, et elles ont répondu à
tout ce qu'on pouvait attendre de braves et valeureux soldats. Il
fallait, pour rendre possible le succès de l'opération, n'avoir devant
soi, comme je l'ai dit plus haut, qu'une partie de la population de
Paris et non la population presque entière. On pouvait, et on devait le
croire, je l'ai cru et en cela je me suis trompé, mais il en était
encore bien autrement: c'était pour ainsi dire à toute la France qu'on
avait affaire. Partout et simultanément dans toutes les villes, la
révolte éclata. Versailles, Saint-Germain même, si près de Saint-Cloud,
fermèrent leurs portes aussitôt après la sortie des troupes qui les
occupaient et commirent des hostilités. L'insurrection, comme un
incendie, gagna les campagnes autour de Paris, et en un moment les
troupes ne possédaient plus que le terrain sur lequel elles étaient
campées.
Si l'on eût eu la certitude des dispositions hostiles de la population
entière et de sa résolution de combattre dans ses maisons, il fallait
sans doute ne pas attaquer et s'empresser de négocier; mais d'abord
comment le reconnaître avant d'avoir eu un engagement sérieux, et
ensuite, quand, après un combat aussi chaud, au moment où cette vérité
était bien démontrée, je n'ai pas pu l'obtenir, aurais-je pu avoir cette
autorisation avant le combat et quand on pouvait encore élever des
doutes sur le nombre des combattants à soumettre? Je le répète, de deux
choses l'une: ou l'on réussissait, et on ne pouvait pas espérer de
mettre plus de chance en sa faveur, puisque c'était l'instant où les
troupes étaient le plus ardentes et les moyens de leur résister le plus
incomplets; ou l'on ne réussirait pas, et il fallait négocier sans
perdre un moment, car on tombait nécessairement dans une défensive
impossible à faire durer longtemps, plus difficile encore à convertir en
siége, à cause de l'exiguïté et de la faiblesse extrême de nos moyens et
des effets de l'opinion. Il fallait négocier franchement le mercredi
soir, et tout était sauvé.
D'après ce qui précède, ma règle de conduite pour le jeudi, 29, fut et
devait être de prendre une bonne position concentrée, de ne point
commettre d'hostilités inutiles, de conserver le Louvre, le château et
les postes qui en sont les conséquences, et d'attendre les ordres du
roi, si souvent demandés. Malgré les souffrances des troupes, malgré les
pertes de la veille, j'aurais, j'en ai la certitude, gardé pendant
vingt-quatre heures encore la position prise si les troupes de ligne
fussent restées fidèles. Mes proclamations et les paroles de paix des
magistrats et des officiers envoyés auprès du peuple commençaient à
produire un effet utile. Enfin j'étais autorisé à avoir quelque sécurité
pour le moment, quand les 5e et 53e régiments, stationnés sur la place
Vendôme, nous abandonnèrent et fraternisèrent avec les Parisiens.
La fatigue et la lassitude des troupes les avaient mal disposées, mais
la voix de celui qui leur parla fit plus encore. M. Casimir Périer avait
de l'autorité, de la puissance dans l'opinion. L'effet de ses paroles
fut sans remède. Toutes les raisons militaires m'ordonnaient de quitter
et d'évacuer; mais je ne pouvais pas supposer qu'un ordre de traiter
n'arrivât pas enfin, tant était évident l'avantage de traiter encore en
possession du château, et non hors de Paris. Aussi sacrifiai-je tout à
cette pensée. L'événement a prouvé que le sacrifice devait être inutile
dans tous les cas. Notre défense, se fût-elle prolongée, n'eût servi à
rien, puisque je rencontrai à l'Étoile l'officier envoyé pour m'apporter
l'ordre d'évacuer Paris et de venir prendre position à Saint-Cloud.
Ainsi donc, si nous n'avions pas été forcés de quitter par les
circonstances de la guerre, nous l'aurions fait une demi-heure plus
tard, par suite des ordres de M. le Dauphin, et, sauf les inconvénients
d'une retraite forcée, c'eut été la même chose pour les intérêts
généraux. Ainsi, à Saint-Cloud, personne ne devait comprendre l'état de
la question, et le seul remède possible alors à tous nos maux.
Les souffrances des troupes avaient été extrêmes, et effectivement il
est difficile de s'en faire une juste idée. Le jeudi, elles étaient
depuis trente heures sous les armes, elles avaient eu à soutenir les
combats les plus opiniâtres et les plus sanglants. Une chaleur
épouvantable les avait exténuées. Le manque de subsistances avait
complété leurs souffrances, et je ne sais ce qui leur serait arrivé sans
quelques secours en vivres envoyés par l'hôtel des Invalides.
Je vais expliquer la cause de cette disette, et l'on verra s'il avait
été en mon pouvoir de l'empêcher.
Avec de l'activité et des ressources dans l'esprit, on fait beaucoup en
peu de temps; mais, comme le temps est un des éléments de tout, quand il
manque absolument, on ne peut rien.
On se le rappelle, c'est seulement le mardi, dans l'après-midi, que j'ai
pris le commandement. Les troupes étaient à jour pour les vivres, et il
n'y avait aucune réserve ni à l'École-Militaire ni à la manutention. Les
circonstances du mercredi matin empêchèrent de distribuer les vivres
fabriqués pendant la nuit. La manutention, quoique gardée, fut forcée
pendant la journée, et, ne l'eut-elle pas été, on n'aurait pu aller y
chercher des vivres sans livrer un combat. D'ailleurs, comment aurait-on
pu les transporter? Nous étions sans aucun moyen de transport. L'on ne
pouvait, dans une semblable circonstance et à une pareille distance,
envoyer des hommes de corvée. Il en était de même pour la viande.
Depuis plusieurs années, toutes nos institutions avaient perdu leur
caractère militaire. Sous le prétexte d'économie de combustibles, on
avait supprimé les marmites d'escouades portatives, pour les remplacer
par des marmites de compagnie, maçonnées dans les casernes. Ainsi c'est
dans les casernes seules que les troupes pouvaient manger la soupe. Dans
la circonstance, les casernes étaient ou trop éloignées ou enlevées, et
il fut impossible d'avoir recours aux ressources qu'elles présentaient.
Enfin, pour le fourrage, on avait imaginé, je ne sais par quel caprice,
d'établir le magasin de Bercy au-dessus de Paris, au lieu de le mettre
au-dessous, du côté de Grenelle, lieu de la plus grande consommation et
du rassemblement présumé des troupes. Il en résulta que les fourrages,
devant traverser tout Paris ou faire un long détour, on manqua de
nourriture pour les chevaux au moment même où, des divers points, la
cavalerie de la garde se réunissait aux Champs-Elysées. D'un autre côté,
les villages de la banlieue étaient insurgés et se refusaient à toute
espèce de fournitures. La force seule aurait pu les y contraindre.
Ainsi, dans ce moment si pressant, les troupes, hommes et chevaux,
furent privées de toutes ressources en vivres. Pour compléter le
tableau des difficultés sans nombre, accumulées dans ces misérables
circonstances, je dirai un mot de l'espèce de désorganisation introduite
comme à plaisir dans les troupes.
On connaît l'influence qu'exerce sur de bons résultats dans l'action des
troupes une organisation fixe et l'autorité des mêmes chefs. Eh bien!
d'abord les quatre lieutenants généraux commandant les quatre divisions
de la garde étaient absents à la fois. M. de Bourmont, en entrant au
ministère, n'avait pas voulu renoncer à sa division. Il l'avait encore
conservée quand il avait eu le commandement de l'armée d'Afrique, et
cette division, alors de service, était sans chef.
Le général Ricard, commandant la première division d'infanterie, était
également absent. Dix jours avant il avait obtenu un congé pour aller
aux eaux. Le lieutenant général Foissac-Latour, commandant la division
de cavalerie légère, avait été envoyé en mission en Normandie à
l'occasion des incendies, et avec deux régiments de la garde (4e
d'infanterie et 1er de grenadiers à cheval), en outre du 5e régiment, en
garnison à Rouen et dont il disposait. Enfin le général Bordesoulle,
commandant la grosse cavalerie, faisait son service de menin auprès de
M. le Dauphin.
Les divisions de la garde étaient donc commandées par des maréchaux de
camp, dont plusieurs, fort médiocres, avaient peu d'autorité sur
l'esprit des troupes. Le lieutenant général Coutard, commandant depuis
dix ans la garnison de Paris, était aux eaux. Pendant son absence, son
autorité avait été confiée à un vieil émigré, très-brave homme, mais
assez peu capable. Pour mettre le comble à tant d'ineptie, tous les
officiers de la garde qui étaient électeurs, et ils étaient en grand
nombre, avaient reçu des congés pour se rendre aux élections; et, mieux
que cela encore, ils avaient l'autorisation, pour éviter les frais de
voyage, d'attendre chez eux les congés de semestre. Ainsi plus de la
moitié des officiers supérieurs étaient absents. Dans beaucoup de
compagnies, il n'y avait qu'un seul officier. Malgré cela, la garde a
fait son devoir; mais on comprend que les moyens d'action, si
nécessaires dans des circonstances aussi difficiles pour lui conserver
son esprit, étaient bien diminues. C'est avec de tels instruments et
cette imprévoyance que M. de Polignac a osé tenter le coup le plus
hardi, le plus audacieux, un coup d'État dont le succès aurait été même
douteux après de puissants préparatifs.
Tel est le récit fidèle des événements pendant les trois jours de
Juillet. Tel est le tableau des souffrances inouïes auxquelles les
troupes ont été en proie. La garde s'est montrée digne de sa réputation
par son courage. Elle eût tout comprimé si elle n'eût eu affairé qu'à
une révolte partielle; mais elle avait l'universalité des citoyens à
combattre, et l'opinion l'a vaincue, beaucoup plus encore que le courage
de ses ennemis.
Une transaction, quand le véritable état des choses, à défaut des moyens
qu'on n'avait pas songé à préparer pour soutenir une pareille lutte, a
été connu, pouvait seule sauver la dynastie. Elle n'a été ni acceptée ni
proposée à temps, et tout a été perdu.
Je ne sais si je m'abuse; mais je crois n'avoir rien négligé pour
présenter la critique des opérations avec toute la force dont elle est
susceptible, et je crois y avoir répondu d'une manière victorieuse. Il
m'est donc permis de conclure que j'ai fait tout ce que le dévouement et
les calculs de la raison commandaient, au moment même où il le fallait,
et de manière à mettre quelques chances en notre faveur; et, s'il
demeure constaté que le seul remède à tant de maux n'était pas en ma
puissance, les résultats malheureux ne peuvent pas m'être attribués; il
faut d'abord s'en prendre à d'autres, et ensuite à la fatalité.
Après l'arrivée des troupes à Saint-Cloud, M. le Dauphin les répartit
depuis Sèvres jusqu'à Puteaux. Il ne fit pas occuper Neuilly ni couper
le pont que les habitants avaient barricadé.
Je fus voir les troupes de la garde le lendemain pour leur donner de la
confiance. Leur attitude n'était pas trop mauvaise pour la circonstance.
Je pourvus, autant que possible, à leurs besoins en vivres; mais une
chose me contraria beaucoup. Déjà la solde se trouvait en arrière, et
une gratification, ordonnée par le roi, n'avait été payée qu'en partie.
Dans la journée, quelques désertions eurent lieu. Vingt grenadiers du
1er régiment sur quarante, d'un poste en avant du pont de Boulogne,
laissèrent leurs armes aux faisceaux, et partirent pour Paris.
Ce commencement était de nature à inquiéter. Le bruit courait que
presque tous les soldats du 3e régiment en feraient autant pendant la
nuit suivante. Je m'occupai particulièrement de ce régiment, et je
rentrai à Saint-Cloud, assez content de l'effet que je croyais avoir
produit.
J'eus en ce moment une conversation avec M. le Dauphin. Il blâma le roi
d'avoir promis de retirer les ordonnances et de faire un nouveau
ministère.
«Mais quels sont vos moyens dans cette hypothèse? dis-je à M. le
Dauphin.
--N'importe, me répondit-il, il vaut mieux périr que de reculer!
--Mais périr, c'est la fin de tout; c'est quand on ne peut pas faire
autre chose, et il y a des ressources, si on veut en faire usage.
--Les électeurs ont fait une impertinence au roi, en renvoyant les
députés qui avaient voté l'adresse.
--Peut-être n'est-ce ni poli ni aimable pour le roi; mais, quand on est
occupé de la défense de ses droits, on n'en est pas aux politesses, et
le pays s'est défendu dans cette circonstance avec les armes que la
Charte lui a données.
--Enfin le roi est le maître, dit-il; mais je suis loin d'approuver ce
qu'il a fait.»--Et là-dessus il me congédia.
Ce court exposé ne justifie-t-il pas la réputation de sa faible
intelligence? On connaîtra bientôt sa justice et sa bonté.
Le reste du jour fut employé à des soins d'administration. Vers le soir,
je vis le roi. Je l'engageai à partir sans retard, avec tout ce qu'il y
avait de troupes réunies, pour s'éloigner de Paris, dont l'atmosphère
lui serait funeste, et à se rendre, sans s'arrêter, sur la Loire, à
Blois, par exemple. Il me parla de Tours, que je trouvai également
favorable; mais il me dit: «Il faut attendre les effets du voyage de
Mortemart.»
Je lui répondis que son silence depuis le matin devait faire concevoir
peu d'espoir de sa démarche. En s'éloignant promptement, on conserverait
les troupes. En rapportant officiellement les ordonnances, et convoquant
les Chambres sans retard dans un lieu quelconque, en appelant le corps
diplomatique près de lui, son gouvernement prendrait de l'aplomb, de la
dignité, et frapperait d'illégalité tout ce qui se ferait à Paris. Notre
conversation en resta là.--Je me retirai.
Il était six heures lorsque, entouré de plusieurs personnes du service
du roi, MM. le duc de Maillé, comte de Pradel, etc., etc., on
introduisit près de moi le général Tromelin, arrivant à pied de Paris,
et me prévenant qu'une attaque sur Saint-Cloud se préparait au moment de
son départ, et que, sur la route, il s'était croisé avec un certain
nombre de soldats de la garde rentrant à Paris sans armes.
Ces bruits, et surtout la désertion, étant de nature à causer les plus
grandes inquiétudes pour la sûreté du roi, je me décidai, pour remédier
au silence que M. le Dauphin avait gardé, à mon grand regret, vis-à-vis
de la troupe, à adresser un ordre du jour à la garde, sur laquelle se
bornait alors mon commandement. J'y faisais sentir aux troupes
qu'approchant du terme de leurs souffrances ce n'était pas le moment de
renoncer, en quittant leurs drapeaux, aux récompenses méritées. J'y
annonçais enfin que le duc de Mortemart, nommé premier ministre, s'était
rendu à Paris pour tout finir. Cet ordre du jour ne renfermait pas autre
chose.
J'avais d'abord eu la pensée d'aller le soumettre à M. le Dauphin; mais,
pour ne pas perdre une minute et afin que cet ordre fût lu dans les
bivacs avant l'appel du soir, je descendis à l'état-major et je le
dictai aux officiers présents, les capitaines Puibusque et de
Berteux[10].
[Note 10: ORDRE DU JOUR.
«Soldats! vous venez, dans ces jours de combats, de donner
des preuves de courage et de dévouement. Le roi est content
de vous. Des récompenses vont être accordées.--Les
ordonnances sont rapportées.--M. le duc de Mortemart, nommé
premier ministre, va assurer la pacification.--C'est le
moment de serrer vos rangs autour du trône que vous avez si
vaillamment défendu, et de rester près de vos drapeaux.
«Le maréchal major général de la garde,
«DUC DE RAGUSE.
«Saint-Cloud, 29 juillet 1830.»]
Si l'on se rappelle le récit des événements passés depuis trois jours,
et si on lit attentivement ce qui suit, on verra s'il n'a pas été dans
ma destinée de connaître l'excès des misères humaines. M'étant rendu
chez le roi, vers neuf heures, pour prendre ses ordres pour le
lendemain, je lui rendis compte de ce que je venais de faire. Il me dit:
«Vous avez tort; il ne faut jamais parler politique aux troupes.
--Cela est vrai, répondis-je, quand tout est en ordre; mais, quand tout
se découd, il faut bien chercher à maintenir. La politique est forcément
dans l'esprit des soldats. Ce ne sont pas des automates; il faut parler
à leur intelligence, à leur honneur, à leurs intérêts.
--L'avez-vous dit à mon fils?
--Non, Sire; le temps pressait; je ne me suis adressé qu'à la garde, et
je me réservais d'en donner connaissance à monseigneur en venant à
l'ordre chez Votre Majesté.