ARMÉE RUSSE.

La situation particulière de l'empire russe, son immense étendue, la

population répandue sur sa surface, qui, à quelques provinces exceptées,

est peu agglomérée, rendent le recrutement difficile et lent, et

forcent l'empereur de Russie, pour peu qu'il veuille jouer en Europe un

rôle en rapport avec sa puissance, à entretenir son armée toujours au

complet, et à avoir, en temps de paix, sous les armes tout ce qu'il faut

pour la guerre.

S'il agissait autrement (les événements arrivant d'une manière inopinée,

les prévisions de la politique étant facilement en défaut, et dans tous

les cas les moyens fort bornés), s'il devait les préparer seulement à

l'instant où il calcule leur emploi, il ne serait alors jamais prêt à

temps pour agir d'une manière efficace, et souvent les résultats

définitifs seraient obtenus au moment où il serait à peine en état de

les favoriser ou de les contrarier. J'ai vu tel soldat qui avait marché

pendant onze mois, en parlant de son village, pour rejoindre le corps

auquel il avait été destiné. Comme ces longues routes se font avec des

recrues fort jeunes, avec des hommes nouveaux et nullement accoutumés à

se tirer d'affaire au milieu de semblables difficultés, comme les

secours qui leur seraient nécessaires sont souvent incomplets, il en

résulte une perte d'hommes considérable, qui réduit souvent à moitié le

produit du recrutement ordonné. Ainsi cent mille hommes levés se

trouvent donner, dans les cadres, un effectif de cinquante mille hommes.

Ces cinquante mille hommes n'arrivent, terme moyen, que six mois après

avoir été levés, et encore il leur faut au moins, pour être dressés et

instruits convenablement, le double de temps nécessaire aux autres

soldats de l'Europe, et particulièrement aux Français, c'est-à-dire un

an pour l'infanterie, et deux ans pour la cavalerie.

Ainsi trois causes rendent les effets du recrutement lent et les levées

inapplicables aux besoins immédiats. Il faut donc, lorsque les

circonstances paraissent les plus simples, les besoins les plus faibles,

et quand la politique n'entrevoit aucun événement probable qui réclame

le concours des armes; il faut, dis-je, dans ces hypothèses, que l'armée

russe soit cependant au complet, prête à marcher effectivement, afin

que, le cas arrivant, elle puisse le faire. Or, comme la population de

la Russie est à présent de plus de cinquante millions d'habitants, elle

a ainsi la faculté de recruter de très-nombreuses armées. La

considération de cette puissance en Europe dépendant des forces qu'elle

déploie; de plus, quand elle agit au loin, ses armées devant être

d'autant plus fortes pour fournir les échelons dont elle ne peut se

passer et réparer les pertes que les longues marches occasionnent, il

lui faut avoir constamment de nombreux cadres au complet.

Il n'en est pas de même des puissances d'Occident, où la population

agglomérée permet de lever et de rassembler en peu de temps les recrues

dont on a besoin. En Autriche, où chaque régiment a son territoire, où

le cadre d'un bataillon reste toujours sur place, surveille les hommes

en congé qui sont envoyés dans leurs familles, et où on les réunit quand

il le faut pour les exercices prescrits, on a tout à la fois une armée

nombreuse pour la guerre et un nombre plus ou moins grand de soldats

dans la paix, suivant la volonté du souverain. Ainsi tous les avantages

se trouvent réunis, toutes les conditions sont remplies. En France, où

l'on n'a pas cette organisation élastique qui se prête à toutes les

circonstances, deux choses y suppléent: la grande population sur une

étendue de pays fort bornée, et la facilité avec laquelle les paysans

français deviennent soldats. Avec de bons cadres, on peut, en trois

mois, dresser des soldats pour la guerre et au bout de ce temps les

présenter à l'ennemi. J'en ai fait l'expérience plusieurs fois.

Pour appuyer par un exemple mes observations sur les lenteurs

indispensables du recrutement de l'armée russe, je citerai un fait

récent qui est sans réplique. À l'époque où je quittai la Russie,

l'armée russe était d'une force telle, qu'après avoir défalqué les

troupes d'Asie, de Finlande, et les garnisons de l'intérieur

indispensables, il y avait trois cent mille hommes de troupes de ligne

disponibles pour être portés partout, non compris l'armée polonaise et

les Cosaques. Les deux campagnes de Turquie ont consommé par les

maladies, la peste, etc., et le feu de l'ennemi deux cent mille hommes.

Cette évaluation paraîtra peut-être bien considérable; mais elle a été

faite par un des généraux les plus distingués de la Russie, un homme

vrai, capable de bien juger, et dont l'assertion est une autorité pour

moi, le général Woronzoff. L'état de l'Europe n'étant pas alarmant, on

ne se pressa pas de les remplacer. Arriva la révolte de Pologne en 1830,

et l'on ne put jamais parvenir à réunir plus de cent vingt mille hommes.

Dans le cours de cette guerre, qui a duré neuf mois, on n'eut pas la

faculté de mettre en action au delà de cent cinquante mille hommes, ce

qui prolongea la lutte. Ce grand complet de l'armée russe, en 1826,

était encore le résultat des levées extraordinaires de 1812 et de 1813,

disponibles seulement en 1815, et qui se sont conservées, la paix ayant

duré depuis cette époque.

Après être entré dans ces détails pour expliquer les principes sur

lesquels l'armée russe est fondée, je vais entrer dans ceux de son

organisation. L'infanterie de l'armée russe se composait alors de cent

quatre-vingt-trois régiments à trois bataillons, savoir:

Garde impériale, dix régiments;

Grenadiers, seize;

Carabiniers, sept;

Infanterie de ligne, cent;

Chasseurs, cinquante.

Total, cent quatre-vingt-trois.

Il y avait en outre vingt-quatre bataillons de garnisons détachés, qui

formaient deux divisions en Sibérie.

La cavalerie se composait de soixante-seize régiments, savoir:

Garde impériale, dix régiments;

Cuirassiers, huit;

Dragons, dix-sept;

Lanciers, vingt;

Chasseurs, huit;

Hussards, douze;

Cosaques de la garde, un.

Total, soixante-seize.

L'artillerie était formée, savoir:

L'artillerie à pied, de trente-deux brigades à cinq compagnies chacune;

L'artillerie à cheval, de trente-sept compagnies;

Les pionniers, de huit bataillons;

Le train, de quarante bataillons.

Enfin, il existait hors ligne cinquante-deux régiments de Cosaques à

pied ou à cheval.

En outre l'armée polonaise était formée de:

Régiments d'infanterie, huit;

Régiments de chasseurs à pied, quatre;

--de chasseurs à cheval, quatre;

--de lanciers, quatre;

Brigades d'artillerie, deux.

Dans lesquelles sont quatre compagnies à cheval.

Indépendamment de l'armée proprement dite, telle qu'on vient de la

dépeindre, il existe des troupes hors de ligne:

Soixante-seize bataillons de garnison;

Cinq cent quatre compagnies à district;

Douze _idem_ d'ambulance;

Quarante-deux _idem_.

L'armée était organisée en vingt-neuf divisions d'infanterie, qui,

ajoutées aux deux divisions des gardes et aux deux divisions polonaises,

formaient un total de trente-trois divisions. Chaque division était

formée de six régiments: quatre de ligne, deux de chasseurs, et se

composait de trois brigades. Beaucoup de ces régiments n'avaient que

deux bataillons dans la formation de ces brigades, quatre-vingt-seize

troisièmes bataillons étant organisés en divisions de réserve, et

employés à des travaux du gouvernement.

La cavalerie formait dix-huit divisions de quatre régiments chacune, et

chaque régiment à quatre escadrons. Toutes ces divisions étaient

organisées en divers corps d'armée, de deux ou trois divisions

d'infanterie, et d'une ou de deux de cavalerie. Ces corps d'armée

étaient celui de la garde, celui des grenadiers, et sept corps

distingués par leur taille et le choix des hommes. Ensuite existaient:

le corps de Lithuanie, celui de Finlande, celui du Caucase, celui de

Sibérie, et le corps d'Orembourg (ces deux derniers composés seulement

d'une division d'infanterie chacun, et de cavalerie irrégulière). À ces

corps il fallait ajouter l'armée polonaise. Tous ces corps, ceux de

Finlande, de Sibérie, d'Orembourg à part, formaient trois commandements.

Le premier, sous le nom de première armée, se composait de la garde, du

corps de grenadiers et des cinq premiers corps;

Le second, sous le nom de seconde armée, des sixième et septième corps;

Enfin le troisième, sous le nom d'armée polonaise, des troupes

polonaises et du corps de Lithuanie.

D'après des bases qui m'ont paru assez exactes et dont il serait trop

long de donner le détail ici, l'effectif approximatif des sept corps

d'armée et du corps de Lithuanie s'élevait à trois cent dix-huit mille

hommes d'infanterie et soixante-trois mille sept cents chevaux. Ainsi,

en ôtant les malades et non-valeurs de toute espèce, on est encore dans

la vérité en disant que l'empereur de Russie pouvait, à cette époque,

après avoir pourvu à tous les besoins de l'intérieur et des lignes du

Midi, agir hors de chez lui avec trois cent mille hommes, sans y

comprendre l'armée polonaise et les Cosaques.

L'artillerie attelée était, sur le pied de paix, alors de mille

quatre-vingt-douze bouches à feu, et devait être augmentée de moitié au

moment d'une entrée en campagne, en portant les batteries de huit à

douze bouches à feu.

Les bataillons étaient composés de quatre compagnies, chaque compagnie

forte par organisation de deux cent cinquante-huit hommes; cinq

officiers par compagnie, et deux officiers supérieurs par bataillon.

Chaque régiment de cavalerie était composé de six escadrons de campagne,

de cent quarante chevaux, sept officiers, et d'un septième escadron de

dépôt.

Excepté à Saint-Pétersbourg, à Moscou, et un fort petit nombre de villes

où il y a garnison et où les troupes sont casernées, l'armée russe est

placée dans des cantonnements. Ces cantonnements étant fort étendus, il

en résulte une grande dispersion qui nuit à l'instruction. Voici comment

on y supplée et ce qui se passe, chaque année, dans toutes les diverses

divisions de l'armée.

INFANTERIE.--Au 1er avril, les compagnies sont réunies au chef-lieu de

bataillon et exercées pendant un mois au détail. Les bataillons de

chaque régiment se réunissent au 1er mai, et l'on manoeuvre pendant

vingt jours par régiment.

Les manoeuvres par brigade ont lieu pendant les dix premiers jours de

juin, et les divisions sont campées et manoeuvrent en division du 10

juin au 10 juillet, et, après le 10 juillet, la dislocation a lieu; les

troupes retournent dans les cantonnements où elles ont passé l'hiver.

Les capitaines sont responsables de l'instruction de leur compagnie. On

calcule qu'il faut un an pour former un soldat d'infanterie.

CAVALERIE.--Au printemps on resserre les cantonnements pendant un mois,

et on fait manoeuvrer pendant ce temps les escadrons du même régiment.

En automne, les régiments se rapprochent, manoeuvrent par brigade

pendant quinze jours, ensuite par division pendant dix jours. Les

commandants d'escadron sont responsables de l'instruction de leurs

escadrons. Les principes d'équitation sont les mêmes qu'en Prusse. La

tenue est roide, et les chevaux sont assis sur leurs jarrets. Les

mouvements se font par trois, ce qui exige une grande précision pour les

demi-tours. Les officiers, à ce que l'on assure, étaient alors peu

instruits. Les corps d'armée, infanterie et cavalerie, doivent être

réunis tous les deux ans, et manoeuvrer pendant un temps plus ou moins

long.

Les ordonnances des manoeuvres d'infanterie et de cavalerie sont, à peu

de chose près, les mêmes qu'en France; mais l'ordonnance pour le

campement des troupes est entièrement différente de la nôtre et me

paraît préférable. Chez nous, les troupes campent en front de bandière,

et, en sortant du camp, elles sont naturellement formées en bataille. Il

en résulte que nos camps occupent un espace énorme et sont très-minces;

que les troupes ainsi étendues, si elles sont surprises par de la

cavalerie, peuvent être détruites. En Russie, le campement se fait en

colonne par bataillon; les rues du camp sont perpendiculaires au front

de bandière, et leur largeur permet aux soldats qui sortent de leur

tente de composer, par un à droite et à gauche, les deux sections du

peloton que leur réunion doit former. Ainsi, en un moment, toute l'armée

est formée en colonne par bataillon, prête à déboucher, et la profondeur

du camp en fait comme une forteresse contre la cavalerie. L'habitude de

faire la guerre contre les Turcs, les nécessités qui en sont la suite,

ont fait naître chez les Russes l'idée de cette manière de camper, qui

devrait être suivie constamment et partout; car, en sortant du camp, des

troupes doivent être formées, non pour combattre, mais pour marcher.

Il existe à Saint-Pétersbourg une école de cavalerie, où les régiments

envoient des élèves, qui retournent à leurs corps comme écuyers.

Un régiment d'infanterie, connu sous le nom de régiment d'instruction,

est attaché à la garde. Il est composé de détachements de tous les corps

d'infanterie de l'armée. Ces détachements sont relevés et rapportent

ainsi dans leurs régiments respectifs une instruction uniforme.

AVANCEMENT.--L'avancement se fait, en temps de paix, à l'ancienneté,

jusqu'au grade de colonel: dans chaque régiment, jusqu'au grade de

capitaine inclusivement; jusqu'à celui de major dans la division, et

même quelquefois dans le corps d'armée. Les lieutenants-colonels et les

colonels roulent sur toute l'armée et peuvent changer d'armes. Les

avancements sont mis à l'ordre par le lieutenant général, en conséquence

des tableaux existants. Si un officier est absolument incapable, mais

n'a pas démérité au point d'être renvoyé du service, on prend celui qui

le suit sur le tableau, et le motif de cette disposition est mis à

l'ordre du jour. Cette obligation rend cette disposition très-rare.

Personne, sans exception, à quelque famille qu'il appartienne, ne peut

être officier sans avoir été soldat et sous-officier. Une école de

sous-officiers de la garde sert à donner aux jeunes gens protégés le

moyen de remplir la disposition de la loi sans compromettre leurs

moeurs. Après douze ans de service sans reproche et sans punition, un

sous-officier est de droit officier. Il reçoit un emploi de ce grade ou

une destination civile de ce rang. La qualité d'officier subalterne

donne les droits de la noblesse, mais non transmissibles. Huit cents

officiers à peu près sont nommés ainsi chaque année. L'officier de la

vieille garde (il y a cinq régiments d'infanterie vieille garde et six

de troupes à cheval) a deux grades au-dessus de son emploi. Ainsi le

capitaine est lieutenant-colonel, et passe souvent colonel dans l'armée;

le lieutenant est major et passe souvent lieutenant-colonel dans

l'armée; le sous-lieutenant est capitaine et passe major. Dans la jeune

garde, il n'y a qu'un grade au-dessus de l'emploi. L'avancement de la

garde est si rapide, qu'un jeune homme est, au bout de dix ans de

service, ordinairement colonel. Il prend alors son rang d'ancienneté

avec les colonels de l'armée.

ARMEMENT.--Les troupes sont munies de bonnes armes faites dans les

manufactures, sous la direction de l'artillerie. Les principales

manufactures sont à Toula. L'infanterie est armée avec un fusil du

modèle français, dit de 1777 corrigé. Les chasseurs ont des fusils de

deux pouces plus courts, mais garnis de baïonnettes de deux pouces de

plus de longueur. Les cuirassiers ont la double cuirasse comme en

France.

ADMINISTRATION.--L'administration de chaque régiment est entre les mains

du colonel. Il en rend compte au lieutenant général, qui remplit en même

temps les fonctions d'inspecteur général et d'intendant. Aucun autre

contrôle ne vient éclairer le gouvernement.

Les règles de l'administration n'ont rien de fixe. Les abus sont grands;

dans la cavalerie, ils sont pires que dans l'infanterie à cause des

fourrages, remontes, etc. Le prix des fourrages est basé sur les

mercuriales; mais les mercuriales sont fixées par les chefs de

l'état-major des corps d'armée, qui les augmentent d'après les besoins

des régiments. On voit quelle confusion doit exister dans les dépenses

et dans la comptabilité.

Les non-complets sont grands; ils favorisent les intérêts privés et

fournissent aussi aux besoins du corps. Ainsi, par exemple, le prix des

fourrages du septième escadron, qui ordinairement n'a pas de chevaux,

sert à compléter le prix des chevaux des remontes, pour lequel

l'empereur ne donne que cent vingt roubles. Les régiments de cavalerie

colonisés ont leurs remontes assurées au moyen des haras que ces

établissements renferment. Dans la garde, on prend un autre moyen pour

avoir des chevaux de grand prix. On accorde à un officier riche un congé

de six mois ou d'un an, qu'il demande, à condition de faire une remonte

de dix, quinze, vingt et trente chevaux pour le régiment, suivant sa

fortune. Les chevaux de remonte pour le régiment de la garde sont amenés

à la parade et vus par l'empereur, qui sait quel officier les a fournis.

Une grande émulation en résulte parmi les officiers, et souvent leur

congé leur coûte ainsi quinze à vingt mille francs.

Excepté à Saint-Pétersbourg, Moscou et un petit nombre de villes, les

troupes sont cantonnées. Les paysans nourrissent les soldats placés chez

eux, et doivent recevoir en indemnité les trois livres de farine de

seigle fournies par l'État. Mais habituellement le régiment ne donne

rien au paysan et vend la farine. On exige de l'administration des

seigneurs un certificat de la délivrance; mais ordinairement le

certificat est donné sans que la délivrance ait eu lieu.

Les rations de la caserne sont augmentées de quatre onces de gruau. Les

soldats achètent des choux aigres avec le prix d'une portion de la

farine. Ils boivent du _koas_, liqueur fermentée faite avec de la

farine. Les soldats casernés reçoivent la permission de travailler, ce

qui améliore un peu leur condition. La garde a, indépendamment des

distributions d'une livre et demie de viande et d'une demi-livre de

poisson par semaine, des légumes à discrétion au moyen de jardins qui

lui sont donnés, et qui sont cultivés par les soldats. Dans d'autres

localités, les régiments sont l'objet d'une semblable faveur, et ont des

terrains à leur disposition. Souvent les produits sont assez abondants

pour qu'une partie puisse être vendue au profit de l'ordinaire.

Une chose singulière est la dureté du régime journalier du soldat russe.

Les casernes n'ont aucunes fournitures, et les soldats couchent sur des

lits de camp en bois, comme en France les soldats dans les corps de

garde. Au surplus cette manière d'être se trouve conforme au goût de la

nation; car, dans les classes élevées, on se sert de matelas dont la

dureté est à peu près égale à celle du bois, et j'ai remarqué chez

l'empereur le même usage.

L'habillement des troupes russes est beau, de bonne qualité, et la forme

est élégante. La durée de l'habit n'est que de deux ans et de la capote

de trois. Dans la garde, les soldats ont un habit neuf tous les ans. La

solde des officiers subalternes est très-faible; celle des officiers

supérieurs, au moyen de diverses allocations, s'élève au même taux

qu'en France. Ainsi ces officiers sont plus riches que les nôtres.

Celle des soldats n'est que de dix roubles en papier par an; celle d'un

soldat de la garde, douze; celle du cavalier, douze. Les choses de

première nécessité et les objets de consommation des troupes sont à si

bas prix en Russie, que la dépense totale, faite par l'empereur pour

l'entretien d'un soldat d'infanterie, en y comprenant tous les éléments

qui le composent, ne s'élève, en mettant en ligne de compte l'armement à

remplacer tous les vingt ans; ne s'élève, dis-je, qu'à cent vingt

roubles en papier par an; la cavalerie avec l'entretien, la nourriture

et le remplacement qu'à.... Enfin la dépense approximative d'un

régiment d'infanterie, à trois bataillons sur le pied de paix, est de

deux cent trente-six mille huit cent quarante roubles, et celle d'un

régiment de cavalerie de six escadrons, composé de treize cents chevaux,

est de trois cent quatre-vingt mille. Si la situation de l'empire russe,

et les circonstances particulières dans lesquelles il est placé, exigent

indispensablement qu'il entretienne, en temps de paix, de très-grandes

forces sous les armes, le correctif se trouve dans le bas prix de

l'entretien des troupes. La puissance des États se compose d'éléments

variables. L'argent et la population, dans certaines proportions, se

tiennent comme en équilibre. Dans cette combinaison de forces, la

France est un des États les mieux partagés. Possédant une grande

population, agglomérée et belliqueuse, on peut réunir avec facilité la

portion réclamée par les besoins de l'armée, et elle possède des

ressources financières suffisantes pour faire face à toutes les dépenses

utiles.

J'ai déjà parlé ailleurs de l'artillerie; mais j'en dirai encore un mot.

L'artillerie est organisée en brigades de cinq compagnies. Une brigade

est attachée à chaque division de l'armée. Quatre compagnies doivent

servir chacune douze bouches à feu; la cinquième est au parc. Ainsi

chaque division doit avoir quarante-huit bouches à feu, ce qui fait au

delà de quatre bouches à feu par mille hommes, proportion la plus forte

qui jamais ait été admise, et qui n'est pas évidemment sans de grands

inconvénients. La répartition de toute l'artillerie dans les divisions

est d'ailleurs mauvaise; elle doit les rendre très-peu mobiles. Quand on

a besoin de grands effets d'artillerie, on en retire momentanément des

divisions; mais cette mesure doit amener toujours de la confusion.

L'organisation de cette arme doit consacrer deux espèces d'artillerie:

celle des divisions, qui doit être suffisante, mais sans excès, et celle

de réserve, qui doit être en dehors des divisions. Celle-ci doit

appartenir à toute l'armée. Elle est placée sous la main du chef

suprême, qui la met, par sa prévoyance, toujours à portée du lieu où

elle peut être la plus utile, sans en embarrasser la marche des

divisions dans leurs mouvements respectifs. Le mouvement d'une armée en

général est toujours lent. Aussi est-il indispensable pour un général

habile et manoeuvrier que les fractions de l'armée, c'est-à-dire les

divisions, puissent se combiner de diverses manières entre elles avec

rapidité.

La compagnie d'artillerie a avec elle ses attelages, qui en font partie

intégrante. Le nombre des canonniers servants, canonniers conducteurs,

etc., et des chevaux, se compose, par batteries de douze et de grosses

licornes, de trois cent vingt et un hommes et cent quatre-vingts

chevaux. Dans l'artillerie à cheval, la compagnie est de deux cent

soixante-six hommes et quatre cent un chevaux. Chaque batterie est

commandée par un colonel ou lieutenant-colonel, et il y a par compagnie

six officiers, savoir: un capitaine (en premier ou en second), deux

lieutenants en second et deux enseignes, un sergent-major et vingt-trois

sous-officiers. En général l'instruction théorique est faible; mais

l'exercice du canon, l'exécution des manoeuvres et la promptitude des

mouvements sont dignes des plus grands éloges.

L'avancement de l'artillerie a lieu, sur tous les corps, à l'ancienneté,

jusqu'au grade de général, qui est réservé au choix. Le grand maître de

l'artillerie fait le travail de ce corps avec le major général de

l'empereur. Il a sous sa direction supérieure l'instruction, les

arsenaux, les fonderies. Le service de tout l'empire est assuré par

quatre grands arsenaux, savoir: l'arsenal de Saint-Pétersbourg, celui de

Kazan, ceux de Kiew et de Biansk. Là se trouvent aussi les fabriques de

poudre. Des dépôts d'artillerie sont établis dans un grand nombre de

villes en raison de leur position géographique. Les parcs à la suite des

troupes sont placés au centre des cantonnements des corps d'armée; enfin

il existe aussi des compagnies d'artillerie de garnison sédentaires. Les

places fortes de l'empire se trouvent former onze arrondissements,

savoir: Saint-Pétersbourg, la vieille Finlande, la nouvelle Finlande, la

Livonie, Kiew, le Danube, le Sud, le Caucase, la Géorgie, Orembourg et

la Sibérie.

Je terminerai cet aperçu succinct sur l'armée russe en parlant de son

esprit. Parmi les soldats on trouve un grand patriotisme, un grand amour

du pays, un grand dévouement pour sa gloire et pour le souverain. Ce

sentiment appartient à la nation. Le paysan russe, serf et esclave, a

des sentiments pour la patrie qui l'honorent et qui surpassent souvent

ceux des peuples qui font de ce mot sacré la base de leur langage. Chose

bizarre! là où la nation n'a aucun droit personnel, les individus sont

dévoués, et ailleurs, quand il semble que la cause du souverain est la

sienne propre, on est moins sensible à ce qui la concerne. Tout est

contradiction dans le coeur humain; mais, en approfondissant ce

phénomène, on en trouve l'explication dans le fait suivant:

Dans l'état de barbarie, les hommes ne connaissent que les jouissances

naturelles, dont l'origine est placée dans la famille. Tout le charme

des souvenirs se trouve concentré dans le lieu qui les rappelle. En se

civilisant, le cercle des jouissances s'agrandit, et on se trouve

bientôt en communauté de sensations et de plaisirs avec des gens qu'on

n'a jamais vus. En faisant intervenir les passions et l'amour-propre

avec une vie qui matériellement est la même, il arrive un moment où il y

a plus d'analogie, des rapports plus naturels, et plus de sympathie

entre les mêmes classes des divers pays qu'entre les individus de

différentes classes appartenant à la même nation.

Au surplus, l'esclavage, chez les Russes, est moins dur que le nom ne

l'indique. En général, les paysans russes sont heureux matériellement.

La protection de leurs seigneurs leur est, non-seulement utile, mais

quelquefois si nécessaire, qu'il y a des exemples de serfs qui ont

refusé leur affranchissement. Une seule circonstance le rend dur, c'est

que le serf ne puisse pas s'affranchir ni se racheter quand il en a

réuni les moyens et lorsqu'il en a la volonté. Il y a des exemples de

paysans russes qui, autorisés par leurs seigneurs à s'établir à Moscou,

y ont fait fortune et sont devenus millionnaires. Le seigneur est fier

d'avoir un serf aussi riche, dont les biens pourraient lui appartenir,

mais dont cependant il ne le dépouille pas. Sans le mettre à

contribution, il lui refuse une liberté qui serait la garantie de son

avenir et le complément de son bien-être.

L'esprit de religion est général dans le peuple et dans l'armée. Pour

favoriser cet esprit et le satisfaire, on a établi dans chaque régiment

une chapelle sous l'invocation d'un saint. Les soldats célèbrent la fête

du patron de leur régiment, comme les paysans celui de leur paroisse.

Dans la garde on y met une grande solennité, et cette fête devient fort

touchante par la présence du souverain. L'empereur va au régiment,

assiste au service divin et prend place à un repas de corps donné par

les officiers, auquel sont invités un nombre déterminé de soldats, pris

parmi les plus anciens, les plus recommandables, et l'empereur les

embrasse. En général, rien n'est omis en Russie de ce qui peut honorer

ce métier, tout à la fois si beau et si dur, dont le prix et la

récompense ne peuvent se trouver que dans l'opinion et la considération

publique.

Une autre chose remarquable en Russie, qui n'existe nulle part ailleurs,

ce sont d'immenses salles d'exercice, établies à Saint-Pétersbourg, à

Moscou et dans quelques autres villes, qui permettent d'exercer les

troupes dans la mauvaise saison. Leur dimension donne la faculté à un

fort bataillon, joint à un détachement de cavalerie et d'artillerie, de

s'y former en bataille. Il peut y rompre et y défiler. La rigueur du

climat explique ces constructions, qui auraient peu d'utilité ailleurs.

Les charpentes de ces édifices, ordinairement faits d'après le système

de Philibert Delorme, sont des modèles de légèreté et de grâce. Paul Ier

fit établir les premières salles d'exercice.

Encore un mot sur le régime d'hiver. Pendant les grands froids, la

cavalerie n'exerce pas; les chevaux restent à l'écurie. On est parvenu à

les entretenir dans le meilleur état avec une ration extrêmement faible.

Au commencement de leur retraite, on les nourrit très-fortement en grain

pendant huit jours; ensuite on peut diminuer la ration à un point

extraordinaire, sans inconvénient. Les chevaux ne souffrent pas et se

conservent en bonne santé et dans un embonpoint suffisant.

Après avoir terminé cette digression sur l'armée russe, je reviens à mon

voyage.

Je pris congé du grand-duc Constantin et continuai ma route pour Vienne,

fort satisfait de ce que j'avais vu en Russie et en Pologne. Après avoir

traversé Cracovie, petite république dont la création a été l'objet d'un

singulier caprice de l'empereur Alexandre, je visitai les salines de

Wieliczka, les plus belles mines de ce genre existant au monde. Je

traversai la Silésie autrichienne, pays charmant, riche, peuplé et

prospère. Une grande industrie s'y trouve établie. Le pays est

pittoresque et les villes se touchent. Dès ce moment, on jouit d'un

spectacle qui ne cesse de s'offrir aux yeux des voyageurs dans les États

autrichiens, hors la Hongrie et la Galicie. On voit un peuple heureux,

riche, jouissant d'une véritable liberté, conduit avec douceur et

justice, soumis à l'ordre légal le plus régulier, pénétré de l'idée de

la protection spéciale dont il est l'objet, et profondément attaché à

son souverain.

J'eus un véritable bonheur à revoir Vienne. Le voyage que j'y avais

fait, il y avait sept ans, était encore bien présent à ma pensée. Je

renouvelai les expressions de ma reconnaissance à l'empereur pour les

bontés dont j'avais été l'objet. Je passai trois jours avec le prince

de Metternich, et je continuai ma route pour Paris, bien éloigné de

penser que, la première fois que je reviendrais à Vienne, ce serait sous

les auspices de mes malheurs personnels et des désastres de mon pays. Je

pressai ma marche pour être à Paris avant le jour de la Saint-Charles,

fête du roi, et j'y arrivai le 2 novembre.

Le roi me reçut avec une grâce parfaite, et me témoigna son entière

satisfaction de la manière dont je l'avais représenté et dont j'avais

rempli la mission qu'il m'avait donnée. Le dernier épisode brillant de

ma vie venait de finir.

Après avoir raconté à Paris ce que mon voyage avait eu d'agréable et

joui quelque temps des souvenirs encore vivants qu'il m'avait laissés,

j'eus bientôt des motifs de vifs chagrins. Pendant mon absence de cinq

mois, le désordre s'était mis dans mes affaires. Je les trouvai dans un

état déplorable. Après de nouveaux et incroyables efforts pour sortir

d'embarras, je dus me résoudre à voir tout l'édifice s'écrouler, à

prendre des arrangements avec mes créanciers, et à vendre le patrimoine

de mes pères, le lieu où j'étais né, que j'avais embelli et dans lequel

je croyais devoir passer les dernières années de ma vie avec

tranquillité et considération. J'espérais, pour prix d'une vie si

agitée, si laborieuse, jouir de ce qu'Horace vante avec raison, et

désigne ainsi: _Otium cum dignitate_. Mais il devait en être tout

autrement, et une horrible tempête devait encore troubler mon existence.

Après avoir arrêté la vente de tous mes établissements, de toutes mes

propriétés, j'affectai tous mes autres revenus à mes créanciers et ne

conservai que le nécessaire le plus strict pour vivre: douze mille

francs par an. Enfin le roi me prêta cinq cent mille francs pour

faciliter ces arrangements: j'omets à cet égard des détails inutiles

dont les souvenirs seraient pénibles. L'ordre établi fut suivi. Il en

était résulté une amélioration considérable dans ma position, quand la

Révolution de juillet vint tout détruire de nouveau. J'avais la

certitude, après avoir tout payé, de rentrer en possession du château et

du parc, seuls objets de mon ambition. Des conventions particulières,

faites avec le nouveau propriétaire, m'en avaient conservé le droit

pendant cinq ans; mais, la Révolution m'ayant privé des moyens de

liquidation, je n'ai pu jouir de cette faculté, qui alors formait la

plus chère espérance de ma vie.

Au commencement de 1827, un événement privé occupa tout Paris. M. de

Talleyrand étant allé, le 21 janvier, au service de Louis XVI, à

Saint-Denis, y reçut une insulte publique et trouva le prix d'un projet

criminel auquel sans doute il n'avait pas été étranger en 1814. Un

comte ou marquis de Maubreuil, gentilhomme d'une province de l'Ouest et

servant dans nos armées, avait montré une espèce de frénésie légitimiste

au moment de la Restauration. C'était un homme d'une moralité plus que

douteuse. Les entours de M. de Talleyrand, d'accord probablement avec

lui, MM. de Vitrolle et Roux-Laborie, lui proposèrent d'aller assassiner

Napoléon pendant son voyage à l'île d'Elbe. Sous divers prétextes, on

lui fit donner des ordres pour requérir les troupes alliées, et il se

mit en campagne.

Au lieu de courir après Napoléon, Maubreuil alla arrêter la reine de

Westphalie, et lui enleva ses diamants. Poursuivi pour ce méfait, il fut

mis en prison. Les diamants se retrouvèrent dans la Seine. Depuis,

Maubreuil rechercha en vain la protection de M. de Talleyrand. Fatigué

de démarches inutiles, il jura à celui-ci une haine éternelle, et

répandit partout le récit de la commission dont il avait été chargé,

mais qu'il n'avait acceptée, disait-il, que dans l'intention de sauver

Napoléon. Ne trouvant pas sa vengeance suffisante, il attendit son

ennemi dans une occasion solennelle pour le frapper. Après cet acte, il

n'essaya pas même de fuir. Il fut mis en jugement. Il raconta devant la

justice ses griefs et sa vengeance avec un grand calme. M. de Talleyrand

attachait beaucoup de prix à persuader qu'on avait voulu attenter à sa

vie; il insistait surtout pour établir qu'un horrible coup de poing lui

avait été asséné sur le front. Maubreuil répondit: «J'ai donné à M. de

Talleyrand un soufflet sur la joue gauche. Il a crié parce qu'il a eu

peur, et il est tombé parce qu'il a de mauvaises jambes.» Maubreuil fut

condamné à une détention, par voie de police correctionnelle, et chacun

rit de la mésaventure du grand personnage.

Quelque temps après cette aventure, des discussions s'élevèrent entre le

roi et la régence d'Alger. La guerre s'ensuivit. On parla d'une

expédition devenue nécessaire pour faire disparaître enfin la piraterie

à jamais, en détruisant les puissances barbaresques et en établissant

des colonies à leur place. Je me mis de bonne heure sur les rangs, pour

avoir le commandement, si l'expédition était jamais entreprise. J'étais,

il me semblait, indiqué par mes antécédents, par les divers

commandements que j'avais exercés et les expéditions auxquelles j'avais

pris part. On traita, à la fin de 1827, la question de savoir si cette

expédition était opportune: en ce moment, on conclut pour la négative;

mais je reçus l'assurance du roi et du ministère d'alors, dont M. de

Villèle était le président, que, si jamais elle était entreprise, ce

serait moi qui en serais chargé. J'attendais donc. Je fis divers

projets pour la préparer, et je m'occupai sans relâche à établir

l'opinion de sa nécessité. En même temps, j'eus la pensée, pour me créer

un intérêt permanent, de commencer la rédaction de mes Mémoires, et de

vivre ainsi de mes souvenirs.

L'année 1827 se montrait fertile en événements précurseurs et symptômes

de révolutions prochaines. L'influence de la Congrégation augmentait

chaque jour. Les jésuites, dont les établissements se multipliaient

rapidement, semblaient acquérir un pouvoir capable de tout envahir.

Aussi chaque circonstance était saisie avec empressement par les

mécontents pour manifester les sentiments dont ils étaient animés.

Le duc de Liancourt vint à mourir. C'était un homme de bien, un

philanthrope. Son nom était populaire et donnait à son insu de

l'autorité aux factieux, dont il encourageait sans le vouloir les

intentions coupables. Les honnêtes gens sont ainsi presque toujours

complices des révolutions. Eux seuls leur donnent le moyen d'éclore.

Leur critique fondée de la marche du gouvernement sert d'appui aux

ennemis de la société pour attaquer le pouvoir et en affaiblir l'action.

Quand, par la suite des événements, l'existence de celui-ci est

compromise, les honnêtes gens, effrayés de l'avenir, veulent le

soutenir; mais alors leurs efforts sont impuissants, et ils sont les

premiers qu'écrase l'édifice en venant à crouler. Le duc de Liancourt

avait déjà joué ce rôle d'opposant, et le recommençait au moment où il

termina sa carrière. De choquantes maladresses de la police

occasionnèrent une collision entre les jeunes gens des écoles et

l'autorité. Le refus de leur laisser porter le cercueil causa un

désordre momentané et une espèce de scandale. Avec la disposition des

esprits qui existait alors, le moindre événement prenait un caractère de

gravité extraordinaire. Mais, quelque temps plus tard, un événement

d'une bien autre importance eut lieu. Celui-ci prépara d'une manière

directe et puissante l'écroulement du trône et de la dynastie.

En commémoration de l'expression énergique des sentiments des habitants

de Paris au moment de la Restauration, Louis XVIII avait décidé que, le

3 mai de chaque année, anniversaire du jour de son entrée à Paris, le

service serait fait au château uniquement par la garde nationale. La

garde royale et les gardes du corps lui cédaient leurs postes, et le roi

livrait entièrement les soins de sa sûreté aux citoyens: prérogative qui

flattait leur amour-propre. Cet usage fut conservé par Charles X, et

l'exercice en fut fixé au 12 avril, jour anniversaire de son entrée en

1814. Ordinairement, une grande revue de la garde nationale avait lieu à

cette occasion. Effrayé des symptômes d'une opinion hostile, le roi

hésita à l'ordonner; mais, sur la représentation du maréchal duc de

Reggio, commandant en chef de la garde nationale, qui tenait à voir ce

corps conserver son importance, elle fut fixée au dimanche 27 avril. On

disposa tout pour en faire une fête publique.

En même temps, la Congrégation, toujours livrée à l'intrigue, ne cessait

d'afficher des craintes d'un danger alors purement imaginaire, et

voulait, à toute force, séparer le roi de son peuple pour l'empêcher de

céder à l'opinion. Un instinct funeste lui faisait désirer des troubles.

On disait que la vie du roi serait compromise à cette revue. On consigna

les troupes dans leurs casernes et on en mit dans des emplacements

retirés à portée du Champ de Mars, lieu de la réunion, après leur avoir

distribué des cartouches et choisi, pour le jour de la revue, le moment

où les régiments de la garde se relevaient et doublaient la force des

troupes présentes à Paris. Désirant juger par moi-même de l'état des

choses, quoique je ne fusse pas de service, je me décidai à accompagner

le roi et à rester très-près de lui pendant toute la revue.

Une affluence extraordinaire de peuple garnissait les amphithéâtres du

Champ de Mars. Jamais la garde nationale n'avait été si nombreuse.

Cinquante mille hommes d'une tenue superbe se trouvèrent réunis sous

les armes. Les choses se passèrent tout autrement qu'on l'avait supposé.

Des cris de _Vive le roi!_ se firent entendre avec la plus grande

unanimité. Dans trois légions seulement, on y joignit ceux de _À bas les

ministres! à bas Villèle!_ et quelques-uns: _À bas les jésuites!_ Dans

deux de ces légions ces cris étaient isolés; dans une seule ils furent

fort nombreux, et dans l'immense population située sur les tertres on ne

fit entendre que _Vive le roi!_ Ces faits sont de la plus exacte vérité.

Je déclare les avoir constatés moi-même.

La même chose arriva au moment du défilé. Neuf légions crièrent

uniquement _Vive le roi!_ et les trois autres exprimèrent les sentiments

qu'elles avaient montrés au moment où le roi avait passé devant leur

front. Le roi n'en reçut pas une trop mauvaise impression. Après le

défilé, le maréchal duc de Reggio s'approcha du roi pour prendre ses

ordres. Charles X lui répondit en ma présence: «Monsieur le maréchal,

vous ferez un ordre du jour où vous exprimerez à la garde nationale ma

satisfaction sur le nombre et la belle tenue de ceux qui l'ont composée

à la revue, ainsi que sur les sentiments qui m'ont été témoignés, en

exprimant mes regrets que quelques cris, pénibles à entendre, y aient

été mêlés.»

Le roi se mit en route pour tes Tuileries. Arrivé au château et ayant

mis pied à terre, il nous congédia au bas de l'escalier, connu sous le

nom d'escalier du roi. Il s'approcha de moi et me dit avec un air de

bonhomie qui lui était familier: «Enfin il y en a plus de bons que de

mauvais.--Comment! lui répondis-je, les trois quarts et demi sont bons.»

Telle était la disposition du roi, quand il rentra chez lui; mais la

légion de la Chaussée-d'Antin, celle dont les cris avaient été hostiles,

ayant passé sous les fenêtres du ministère des finances, cria avec

acharnement, tout en marchant: _À bas Villèle!_ Le ministre dînait chez

M. Appony, ambassadeur d'Autriche; il fut aussitôt informé de cette

insulte. Hors de lui, exaspéré par la colère, il sort de table, se rend

aux Tuileries et entraîne le roi à ordonner le licenciement de la garde

nationale. L'ordonnance est signée et remise au duc de Reggio, au moment

où il venait soumettre la rédaction de l'ordre du jour qui devait

exprimer la satisfaction du roi. Les hommes de service de la garde

nationale sont renvoyés brusquement et honteusement chez eux, au milieu

de la nuit, sans avoir même été relevés dans les postes qu'ils occupent.

Cet incroyable événement a eu une immense influence sur nos destinées.

Il a préparé et facilité la Révolution de juillet. On voit en cette

circonstance à quel point la colère conseille mal. On casse, on flétrit,

on chasse ignominieusement un corps de cinquante mille hommes, composé

de toute la bourgeoisie de Paris, quand quarante-cinq mille ont montré

les meilleurs sentiments, et cinq mille seulement se sont écartés du

respect dû au souverain. Singulière justice! on renvoie chez eux, sans

les désarmer, des individus vaniteux, après les avoir mécontentés et

offensés; singulière prudence! Enfin on oublie la politique la plus

vulgaire. Dans les époques de division, il est d'usage, quand on parle

de ses amis, d'en exagérer le nombre, et au contraire de réduire presque

à rien celui de ses ennemis, et ce manége a souvent un effet utile sur

l'opinion; ici c'est tout le contraire: on établit aux yeux de tout

Paris, à ceux du royaume, à ceux des étrangers, que le roi de France est

brouillé avec sa capitale! On ne sait quel nom donner à une pareille

mesure. La raison eût permis, commandé même, de casser deux légions pour

les réorganiser ensuite. On aurait fait ainsi, dans une mesure

convenable, un acte utile de sévérité.

Les deux légions coupables avaient pour colonels, toutes les deux, des

hommes de la cour, M. le comte de Boisgelin et Sosthène de la

Rochefoucauld. Par cette seule raison, elles devaient avoir un moins

bon esprit. Ces choix avaient été absurdes; mais alors on semblait

prendre à tache de tout faire en raison inverse du sens commun. Une

garde nationale, par sa nature même, ne peut être conduite ni par des

punitions ni par des récompenses; elle peut être soumise seulement à des

influences. Or on n'a d'influence qu'au moyen des rapports personnels

naturellement établis, et par conséquent entre gens de la même classe.

Un grand fabricant, qui emploie beaucoup d'ouvriers, un banquier qui

peut ouvrir des crédits, voilà les hommes appelés par la nature des

choses à ces commandements dans leurs propres quartiers; mais un grand

seigneur, qui traite les gardes nationaux avec hauteur, qui a des

exigences envers eux, comme avec des troupes de ligne, sera bientôt en

horreur, et on prendra à tâche de lui déplaire ou de le contrarier.

Enfin, pour achever ce triste chapitre de la garde nationale,

j'ajouterai encore un mot. Si l'on eût voulu seulement s'en débarrasser,

un moyen tout simple était de supprimer son service, en lui adressant

des remercîments et des compliments. Tout le monde eût été content, car

chacun était fatigué et désirait le repos. Mais il fallait toujours

maintenir l'organisation et conserver les contrôles; car dans tous les

cas il y a toujours un avantage immense pour l'ordre public et pour le

gouvernement à ce que cinquante mille hommes armés soient encadrés et

sous les ordres de chefs reconnus par eux et choisis par l'autorité. On

pouvait difficilement parvenir à leur retirer leurs armes, et, en cas de

trouble, on a action sur eux. Si la totalité n'est pas fidèle, une

grande partie reste au moins, et celle-ci est la force légitime,

régulière et légale.

Les événements dont je viens de rendre compte furent le principe et la

cause des sentiments constamment hostiles des Parisiens contre le roi.

Les électeurs, toujours contraires aux desseins de la cour, les

exprimèrent suffisamment, et, depuis, ces sentiments amenèrent

l'explosion du mois de juillet, explosion qui, faute d'une garde

nationale, ne put être combattue que par l'action directe de la force,

et qui, par suite de l'absence de moyens coercitifs suffisants réunis

d'avance, amena le renversement du trône.

Dans la session, le gouvernement avait présenté à la Chambre des pairs

un code de lois militaires. Deux commissions se divisèrent le travail,

et je fus nommé président de la commission principale, chargée de fixer

les peines, l'organisation des tribunaux et leur compétence. Un travail

consciencieux, auquel je pris une part active, et où je fus puissamment

secondé par un homme très-capable, de beaucoup de lumières et du

caractère le plus honorable, le général d'Ambrugac, membre de la

Chambre des pairs, fut le résultat de nos soins. Soumis à la Chambre des

députés, il n'eut pas le temps d'être voté avant la fin de la session et

resta imparfait. Jamais meilleur travail n'a été fait et ne sera fait

sur cette matière. Il est désirable qu'il soit consacré un jour par le

vote législatif.

Immédiatement après la fin de la session, une ordonnance royale rétablit

la censure. On ne peut pas disconvenir que le besoin de cette mesure ne

se fît sentir; mais aussi on doit regretter que le mouvement d'une

opinion opposée n'eût agi précédemment et détruit, deux ans auparavant,

une disposition que le temps aurait fini par consacrer.

Le roi se rendit ensuite au camp de Saint-Omer, où douze à quinze mille

hommes étaient rassemblés, et visita les principales villes de la

Picardie, de la Flandre et de l'Artois. Cette réunion de troupes, utile

à l'instruction de l'armée, avait été l'objet de mille discours. En

France on fait souvent de peu de chose beaucoup de bruit. On avait

prétendu que le roi, placé au milieu de ces troupes, devait réformer la

législation et modifier la Charte, bruits répandus à dessein pour agiter

l'opinion, mais sans aucun fondement.

Le roi fut bien reçu par les troupes et très-content de leur esprit. Un

léger mouvement de jouissance absolutiste s'empara de lui, et il dit, à

la fin d'un jour de manoeuvre, au duc de Mortemart: «Avec ces braves

gens, on pourrait se faire obéir et beaucoup simplifier la marche du

gouvernement.--Oui, lui répondit Mortemart; mais le roi ne devrait plus

descendre de cheval, et déjà il est fatigué.--Cela est vrai,» dit le

roi.

Le ministère Villèle, dans sa marche incertaine, avait déplu à tous les

partis. Si on pouvait contester au chef du cabinet de hautes vues

politiques, on ne pouvait cependant se dispenser de lui reconnaître une

grande capacité administrative et de la prudence. M. de Villèle, doué de

beaucoup de courage, d'un esprit fin et délié, louvoyait au milieu des

factions contraires et courait après la popularité, tout en cherchant à

conserver les faveurs de la cour, chose toujours difficile en temps de

partis, mais impossible à l'époque où il se trouvait. Une Chambre

servile, produit d'élections scandaleusement frauduleuses, l'avait

soutenu et servi avec un dévouement absolu. On peut reprocher au

ministère de n'avoir pas mis plus à profit sa docilité pour fonder des

institutions monarchiques et réformer les torts dont l'ordre de choses

existant était rempli; mais telle n'était pas la portée de son esprit.

Il se renfermait avec une sorte de passion dans les limites

administratives, et croyait avoir beaucoup fait pour le pays en

établissant, dans le budget voté, la spécialité, mesure funeste qui a

placé le gouvernement dans les Chambres; car, si l'ordre dans les

finances est un élément de stabilité pour le gouvernement, l'esclavage

des finances est un obstacle immense à la marche du pouvoir, dont il

entrave tous les mouvements. Dans un gouvernement semblable au nôtre, la

loi doit se borner à déterminer les grandes masses de dépenses. Ses

divisions doivent être fixées par le gouvernement; et autant une

spécialité minutieuse, consacrée par ordonnance, pouvant être au besoin

modifiée par une autre ordonnance, est utile, autant il est contraire au

bien public de la voir établir par une loi. Cette erreur funeste, une

des causes de la marche incertaine du gouvernement et de nos malheurs,

est l'ouvrage de M. de Villèle.

Cependant, malgré ses efforts, M. de Villèle était devenu impopulaire,

et l'opinion publique se retirait de lui. Il se soumit volontairement au

danger de nouvelles élections. Il fit ainsi un appel à l'opinion du

pays, mesure imprudente et que rien ne commandait, car la Chambre avait

encore deux années d'existence légale. Cette mesure était même hors de

son caractère circonspect. En même temps il nomma soixante-seize pairs

pour asseoir son pouvoir dans la Chambre haute. Cette nomination, que

rien ne justifiait, blessa l'opinion publique. Les élections lui furent

en partie contraires; elles rendirent la durée de son pouvoir

incertaine, tandis que des mouvements populaires hostiles, que je fis

réprimer avec assez de facilité, se succédaient dans la rue Saint-Denis.

Cependant le courage de M. de Villèle ne s'ébranlait pas; les nouveaux

obstacles qui se présentaient semblaient au contraire le développer, et

il comptait lutter avec succès contre ses ennemis; mais ceux qui

devaient le renverser étaient au milieu des rangs qui auraient dû le

soutenir.

Les ultra-royalistes, mécontents de sa modération, le parti dévot, les

intrigants ambitieux, dépourvus de talents et de lumières, mais infatués

de leur prétendu génie, à la tête desquels se trouvaient le prince de

Polignac et le duc de Rivière, n'eurent ni contentement ni repos qu'ils

ne l'eussent perdu dans l'esprit du roi, dans l'espérance de le

remplacer. Et c'étaient ces mêmes hommes envers lesquels M. de Villèle

venait de consacrer ce grand acte de justice, de l'indemnité des

émigrés, et d'exécuter avec une habileté et un succès inouïs cette

opération colossale! Ils croyaient bien hériter de son pouvoir; mais,

pour cette fois, ils se trompèrent.

Le roi, après avoir renvoyé M. de Villèle au commencement de 1828,

frappé de la physionomie de la Chambre, prit ses successeurs dans la

nuance de l'opinion libérale. MM. de la Ferronays, de Caux, Portalis,

Roi, Martignac, Saint-Cricq, Feutrier, Hyde de Neuville et Vatismenil

composèrent cette administration. Les deux derniers appartenaient à la

coterie connue sous le nom de la _défection_, et dont M. de

Chateaubriand était le chef. Cette administration, débile par le défaut

de talent, plus débile encore par la faiblesse des caractères, par la

jalousie d'amours-propres misérables, qui empêchèrent de nommer un

président, et par une rivalité bourgeoise, perdit toute espèce de

dignité au moment où une attaque de paralysie força M. de la Ferronays à

se retirer des affaires. Cependant, comme la modération était le

caractère dominant de ce ministère, il calma les esprits; et le roi,

ayant fait un voyage dans la Lorraine et l'Alsace, fut reçu en triomphe.

Partout on lui donna des preuves d'amour et d'une grande popularité.

Quelques concessions que le ministère avait faites avaient été blâmées

par la cour, mais aucune d'elles n'avait de graves conséquences. Le mal

véritable qui minait l'édifice nouvellement élevé était le peu d'appui

que lui prêtait le roi. On savait que les hommes de son affection et de

sa confiance intime restaient dans une opposition déclarée. Aussi ce

gouvernement, faible de sa nature, avait encore à combattre l'influence

du roi, employée à contrarier sa marche au lieu de la favoriser. Un

ordre de choses semblable ne pouvait pas avoir de durée, et cependant

une sorte de calme qui régnait dans les esprits aurait pu servir à

fonder quelque chose de stable.

Un des premiers actes de ce nouveau ministère fut de former un conseil

supérieur de la guerre, dans lequel je fus appelé. Trois maréchaux de

France s'y trouvaient. M. le Dauphin le présidait, et, sous lui, chacun

des maréchaux présidait une fraction du conseil, formée en commission.

Chargé particulièrement de la commission de cavalerie, je présidais

souvent le conseil dans ses travaux préparatoires. Nous nous livrâmes

avec ardeur aux recherches et aux discussions les plus approfondies. Il

n'est aucune question d'organisation que nous n'ayons abordée; mais

l'incapacité de M. le Dauphin neutralisa tout. Le seul et unique travail

qui obtint la sanction de l'autorité royale et son exécution fut

l'organisation de l'artillerie, telle qu'elle est aujourd'hui, véritable

chef-d'oeuvre, organisation qui satisfait à tous les besoins du service.

L'artillerie n'est plus divisée en personnel, en matériel et en

attelage. L'unité est la batterie, c'est-à-dire des pièces avec ce qu'il

faut pour les servir et pour tes traîner. Tout est placé sous les

ordres des mêmes officiers. Le matériel reçut aussi une simplification

impossible à porter plus loin, et je ne conçois aucun désir à former

dans l'intérêt d'un meilleur emploi de cette arme importante.

Nous avions voulu établir pour l'infanterie un système mixte qui se

rapprochât un peu de ce qui existe en Autriche. Nous avions divisé la

France on cinq grands arrondissements; les régiments qui s'y seraient

recrutés n'en seraient pas sortis habituellement. Ainsi ces régiments

auraient toujours été à portée de leurs moyens de recrutement et de

leurs bataillons de réserve. Ces derniers bataillons eussent été

composés uniquement des hommes ayant encore trois ans à servir, qui

devaient être envoyés en congé après avoir passé cinq ans sous les

drapeaux. Ces bataillons de réserve n'auraient dû comprendre que des

hommes du même arrondissement que ceux des corps dans lesquels ils

avaient été incorporés. Ainsi un régiment de trois mille hommes, par

exemple, aurait été composé de quinze cents hommes, ayant moins de cinq

ans de service, et présents au corps, venant de dix ou douze

départements différents, et de quinze cents hommes ayant plus de cinq

ans de service, absents du corps, appartenant à un seul et même

département. Ce système aurait eu presque tous les avantages du système

autrichien, sans avoir aucun des inconvénients qu'on peut lui reprocher:

mais tout resta indécis, et M. le Dauphin ne sut se résoudre à rien.

L'administration nouvelle avait consenti au démembrement du ministère de

la guerre, et M. le Dauphin avait voulu se charger du personnel. À cet

effet, M. de Champagny, un de ses aides de camp, avait été nommé

directeur et travaillait avec lui. Les promotions ainsi faites, les

nominations officielles étaient signées par le ministre qui acceptait

ainsi la responsabilité des choix du prince. Cette mesure impolitique

donna à M. le Dauphin l'odieux des refus, tandis que le ministre

semblait distribuer les faveurs. On ne peut blâmer les actes de M. le

Dauphin, qui étaient en général réguliers et légaux; mais les rapports

forcés, résultant de ses nouvelles fonctions, avec les officiers de

l'armée, lui firent, eu égard à ses manières naturelles, une foule

d'ennemis. Cette division de l'autorité affaiblit encore cette

administration déjà si débile.

Les affaires de la Grèce occupaient les esprits depuis plusieurs années.

La cause de la religion et de la liberté de ce peuple barbare semblait

la pensée intime de chacun. Singulière disposition de la nation

française, qui lui inspira subitement un engouement que rien ne

justifiait. Les libéraux exploitèrent cette mine et se mirent à la tête

de l'opinion. On s'associa au sort des Grecs; on fit des quêtes pour

eux; un comité se forma pour diriger les secours à leur donner, et il

semblait, à tes entendre, que les destinées du monde dépendaient de

quelques milliers de bandits qu'on aurait dû apprécier à leur juste

valeur. Je fus sollicité pour entrer dans ce comité grec; mais j'ai

toute ma vie répugné à faire partie des associations politiques

extra-légales, les croyant toujours composées de niais, de dupes et de

fripons, et ne voulant figurer ni parmi les uns ni parmi les autres.

Sans doute, les désordres de la Turquie et le sort des Grecs opprimés

devaient éveiller l'attention et inspirer de l'intérêt; mais la

politique devait suivre une autre marche.

Les puissances de l'Europe avaient à choisir entre deux partis: ou

intervenir dans le but simple de l'humanité, ou préparer le remplacement

de la puissance turque par une puissance nouvelle, forte et redoutable.

Dans le premier cas, il fallait obtenir du Grand Seigneur, en lui

conservant la souveraineté de la Morée, de donner à ce pays une

organisation se rapprochant de celle de la Valachie et de la Moldavie,

et les Grecs, affranchis d'une tyrannie journalière, auraient respiré en

paix. Dans le second, il fallait embrasser, dans ce nouvel ordre de

choses, une grande étendue de pays et former un corps d'État assez

puissant pour jouer un rôle politique et occuper un jour Constantinople

quand le destin aura amené le dernier jour de l'existence de ce trône en

débris. Au lieu de cela, on a rêvé un royaume là où il y avait à peine

des éléments pour une organisation provinciale; on a mis une couronne

royale sur la tête du chef d'une population de huit cent mille

malheureux mourant de faim; on a appelé à un régime constitutionnel une

masse d'individus qu'on ne peut conduire autrement que par la force. Une

organisation militaire, dont le but spécial eût été d'assurer

l'obéissance, était seule en rapport avec les besoins de cette

population. C'est le genre de gouvernement qui convient le mieux aux

barbares; il suffit que les chefs soient éclairés. Un tel système

économique, facile dans son jeu, prompt et puissant dans son action,

garantit l'ordre et prépare la civilisation. Ce petit pays, dans son

régime actuel, est et sera longtemps un embarras pour l'Europe.

Le système adopté s'est trouvé dans l'intérêt de la Russie, dont le but

devait être l'affaiblissement de l'empire ottoman. Il a été dans les

vues de l'Angleterre, qui, possédant les iles Ioniennes, a cru pouvoir

facilement y dicter des lois et en faire comme une annexe, chose dans

laquelle elle s'est trompée. Les vues seules de la Russie étaient saines

et selon les intérêts d'une politique personnelle éclairée. La France

et l'Angleterre ont joué, en cette circonstance, le rôle de dupes; mais

l'Angleterre a été trompée par ses calculs, et la France par l'illusion

de sentiments généreux, la puissance d'une opinion passagère, d'une mode

capricieuse et fugitive.

Dès le 20 octobre, les escadres française, anglaise et russe avaient

attaqué l'armée navale du Grand Seigneur et l'avaient réduite en cendres

à Navarin. Ainsi les deux États les plus intéressés à la conservation de

sa puissance navale avaient inconsidérément aidé une troisième, qui

était intéressée à la détruire. Mais la victoire navale n'empêchait pas

la Morée d'être occupée par l'armée égyptienne, alors fidèle au Grand

Seigneur. Pour terminer enfin cette affaire longue et pénible, une

expédition fut jugée nécessaire. Le commandement en fut donné au général

Maison. Son opposition directe aux Bourbons aurait dû l'empêcher

d'obtenir cette marque de confiance; mais ce faible ministère crut

obtenir, en choisissant ce général, le concours et l'appui de l'opinion

libérale. Maison, homme de nulle activité, général de peu d'ancienneté

et ne jouissant d'aucune action sur l'armée, ne lui apporta de secours

d'aucune espèce. Ce choix déconsidéra le pouvoir; mais le gouvernement

se déconsidéra bien davantage encore quand, plus tard, sans un seul

fait de guerre, le roi nomma maréchal un des généraux de l'armée qui y

avait le moins de droits. Je m'en expliquai avec abandon et franchise

avec Charles X, et lui demandai ce qu'il ferait pour un général qui

aurait sauvé le royaume, puisqu'il accordait une pareille récompense à

celui qui n'avait ni droits anciens ni droits récents à faire valoir.

Je m'étais fixé à la campagne, et j'y demeurais autant que mes

occupations du conseil de la guerre et mes devoirs de cour me le

permettaient. C'est dans le noble et vieux château Dépoisse, en

Bourgogne, chez de bons amis et à côté d'aimables voisins, M. et madame

de Guitaut, que je commençai, cette année, le travail que j'achève en ce

moment, et que les circonstances ont rendu d'un si grand prix pour moi.

Je m'établis aussi à Saint-Germain et au château de Grandchamp, situé

dans le voisinage, chez une famille que j'aime tendrement. Le mari, le

général de Damrémont, est mon parent; pendant plusieurs années il a été

mon premier aide de camp, et s'est formé à son métier près de moi. C'est

un officier distingué que j'honore et estime. Sa femme, personne remplie

de talents, fille du général Baraguey-d'Hilliers, est ma pupille, sa

famille m'ayant nommé son tuteur à la mort de son père en 1813, au

retour de la Russie. Le temps s'écoulait doucement, et j'attendais de

l'avenir une amélioration de ma position. Mes dettes se liquidaient; en

huit ans j'avais la certitude de les payer et de rentrer dans la

possession du manoir paternel, principale ambition dont mon esprit était

encore rempli, et but de mes efforts. Cependant la fortune sembla

vouloir m'accorder un sourire, m'offrir une occasion de sortir une

dernière fois du repos et de rentrer encore dans les enivrantes scènes

de la guerre. On parlait de nouveau de l'expédition d'Alger.

Au commencement de cette année, la guerre avait éclaté entre la Russie

et la Porte. Le 4 juin, l'armée russe avait passé le Danube et pris

Isastcha. Les portes de cette forteresse s'étaient ouvertes à la vue de

l'ennemi. Le passage d'un aussi grand fleuve, exécuté avec succès, avait

jeté la terreur et l'effroi parmi les Turcs. Aucun moyen de résistance

n'était préparé et les Russes n'avaient qu'à marcher; mais, chose

inouïe! les forces russes n'avaient pas été rassemblées d'avance, les

troupes disponibles ne parurent pas suffisantes pour s'avancer dans le

pays, et l'empereur resta avec une quinzaine de mille hommes, pendant

dix-huit jours, dans les lignes de Trajan. Le retard de l'arrivée des

troupes avant l'opération est impardonnable, et la suspension de

l'offensive, même avec des troupes peu nombreuses, l'est également.

Quinze mille hommes suffisent pour battre une grande armée turque, et

les Russes n'avaient alors personne devant eux. Dans une guerre

semblable, l'arrivée successive des troupes est fort avantageuse. On a

peu de moyens pour vivre, les communications sont naturellement

couvertes, et les pertes, constamment réparées, maintiennent les corps

dans un complet suffisant. On mit le comble aux fautes alors, en

s'occupant sans retard du siège de Brahilow, et en consacrant à cette

opération immédiate des moyens qui ailleurs auraient été employés plus

avantageusement. On suspendit donc une offensive qu'on n'aurait pu trop

hâter. Schumla, qui, au début de la campagne, était sans défense, eut le

temps de recevoir une garnison, et la campagne, manquée dès les

premières marches, ne se composa plus que d'une série de fautes.

En marchant vite, on aurait pris Schumla sans combat et on se serait

emparé des défilés du Balkan. La difficulté de cette guerre était

principalement dans le défaut de vivres: en ne s'arrêtant pas, on la

diminuait de beaucoup: en stationnant, comme on l'a fait, on éprouva de

grandes privations et de grandes souffrances. On eut la malheureuse idée

du siège de Varna, opération sans utilité et sans objet. Varna est un

mauvais port marchand; il ne peut être le lieu de rassemblement d'une

armée pour les Turcs, et n'était utile à rien aux Russes une fois entre

leurs mains. Se donner la peine d'en faire le siège était donc superflu;

autre chose eût été de s'emparer de la rade de Bourgas et du fort de

Sisopoli, qui en défend l'entrée. Mouillage excellent, propre à contenir

les plus grandes escadres au delà du Balkan, ce lieu était indiqué aux

Russes pour y faire un établissement de dépôt pour les vivres, les

blessés, les malades.

L'armée russe, maîtresse de ce point, avait, après le passage du Balkan,

une double ligne de communication et des magasins de toute espèce à

portée. Huit jours de travaux et six mille hommes de débarquement,

soutenus par une flotte, leur donnaient le moyen de s'y défendre contre

toutes les forces de la Turquie. Il fallait donc s'emparer d'abord de ce

point, puis passer le Balkan, et on dictait la paix ou on entrait à

Constantinople. On tint cette conduite en 1829. Les Turcs cependant, à

cette époque, avaient réuni quelques moyens, et ce qui alors fut exécuté

sans peine eût été fait encore d'une manière plus facile en 1828.

Le gouvernement français, disposé favorablement et avec raison, envers

la Russie, se laissa entraîner à concourir à ses vues, d'une manière

opposée à une saine politique. L'intervention de la France aurait dû

avoir lieu sous d'autres auspices.

La France a toujours le choix de deux alliances en Europe: elle peut

s'unir à la Russie, ou à l'Autriche. Cette dernière alliance lui donne

la garantie de la paix en Europe, car l'Autriche, puissance centrale,

modératrice, ne pouvant avoir l'ambition d'acquérir parce qu'elle

possède tout ce qu'elle peut raisonnablement désirer, est intéressée au

repos. À l'Autriche et la France se joint naturellement l'Angleterre, et

cette alliance contient la Russie, dont la puissance colossale, les

moyens immenses et l'ambition ne cessent de menacer l'Europe! Dans la

position particulière où était la maison de Bourbon, une alliance russe

promettait d'autres avantages, en favorisant un agrandissement dont la

France a besoin et qui eut popularisé sa dynastie. Le gouvernement

français pouvait hésiter entre le parti à prendre; mais, une fois décidé

à favoriser les Russes, il fallait faire valoir cette amitié, en tirer

parti et entamer une opération qui, en nous donnant les bords du Rhin et

le grand-duché, satisfit les intérêts moraux et matériels de la France.

Cette alliance seule peut un jour donner les moyens d'atteindre ce but.

L'Autriche est trop jalouse de la France, pour consentir volontiers à

augmenter ses forces. Elle a encore des souvenirs trop récents de son

humiliation, pour être disposée à la bienveillance. La Russie, au

contraire, éloignée et ayant devant elle un champ immense à exploiter,

ne saura jamais payer trop cher l'alliance et l'amitié de la France.

Un moyen terme était à prendre, et une politique circonspecte eût été

encore à la portée du gouvernement français. Il fallait, avant le

commencement des hostilités, effrayer la Turquie par une menace directe.

Il fallait envoyer une escadre dans le Levant avec quelques troupes,

s'interposer comme médiateur, et forcer le Grand Seigneur à faire

justice aux Russes, dont les réclamations étaient pour la plupart

fondées et motivées par la nécessité. Il fallait enfin traiter les Turcs

comme des enfants qu'on empêche de s'exposer à un danger qui doit les

faire périr. Mais on ne sut ni prendre un parti hardi, qui nous eût

remis au premier rang en Europe et nous eût préparé de grandes

destinées, ni s'établir en pacificateur prévoyant et prudent. On exprima

des voeux pour les succès des Russes; on s'y associa d'intention et

d'action même jusqu'à un certain point, en menaçant l'Autriche

d'intervenir contre elle si elle agissait dans l'intérêt des Turcs. On

contribua enfin puissamment à l'annihilation de la puissance turque,

sans spécifier pour la France ni garantir à cette puissance aucun

avantage; conduite inepte et sans aucune portée.

Pendant ce temps, le ministère se traînait péniblement. M. de Chabrol,

qui d'abord était entré dans sa composition, après là chute de celui de

M. de Villèle, auquel il appartenait, avait bientôt senti la nécessité

de se séparer d'une administration dont la nuance politique n'était pas

la sienne. Il avait, en conséquence, donné sa démission, et avait été

remplacé par Hyde de Neuville; mais, en quittant les affaires, M. de

Chabrol avait conservé la confiance du roi et restait en rapports

fréquents avec lui. Dix-huit mois d'une administration douce et calme,

mais faible et décolorée, s'étaient écoulés, et les ministres pleins de

sécurité, se confiant dans les expressions bienveillantes que le roi

leur adressait chaque jour, se virent tout à coup dépossédés, éloignés

des affaires et privés de leurs portefeuilles.

M. de Chabrol, dont l'ambition insatiable n'avait pu s'accoutumer au

repos, dont l'esprit et l'instinct le portaient à l'intrigue, quoique

son caractère ne manquât pas d'honnêteté, profitait de ses relations

avec le roi pour recevoir la confidence de son mécontentement, qu'il

aggravait par une approbation habituelle et par une critique journalière

des opérations du ministère. Il fut chargé de former un nouveau

ministère, dont M. de Polignac serait le chef; idée funeste, presque

folle, dont les conséquences devaient être la perte de la monarchie. M.

de Chabrol, en s'y prêtant, devint ainsi l'artisan de nos malheurs.

Entré lui-même dans ce ministère, il y associa quelques hommes

raisonnables, mais faibles, incapables d'arrêter le torrent auquel on

allait s'exposer. Les ministres nommés eurent peine à s'entendre, et le

ministère fut remanié et composé définitivement de MM. de Polignac, de

Chabrol, Courvoisier, Bourmont, d'Haussez, Montbel et Guernon de

Banville, jusqu'au moment, en 1830, où, l'époque des mesures violentes

approchant, M. de Chabrol et M. Courvoisier, voyant le précipice ouvert

devant eux et ne voulant pas s'y jeter avec le trône qu'il allait

engloutir, abandonnèrent leurs postes, lis furent remplacés par MM. de

Peyronnet, Chantelauze et Capelle. J'étais en Normandie, dans le château

de Dangu, chez une femme distinguée de mes amies, la comtesse de la

Grange, mariée à un général longtemps mon compagnon d'armes, quand parut

l'ordonnance funeste du 7 juillet. J'en fus atterré, et je n'en croyais

pas mes yeux. Dès ce moment, je ne prévis plus que malheurs et désastres

pour mon pays.

Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (8/9) · 第 6 / 34 题