établissements destinés aux fils des soldats. Chaque régiment de la
garde a une école, et chaque chef-lieu de gouvernement a un
établissement semblable. Moscou possède l'établissement principal, il
renferme six mille enfants de tout âge, réunis dans la même maison. Le
nombre total des enfants des soldats entretenus et élevés aux frais de
l'empereur, était, à l'époque dont je parle, de soixante-cinq à
soixante-dix mille. Jamais bienfaisance n'a été plus éclairée et établie
sur une aussi grande échelle.
La première condition dans toutes ces écoles, c'est-à-dire la salubrité,
est remplie par de vastes salles bien tenues, une grande propreté, un
habillement convenable et une nourriture qui est saine et abondante sans
être recherchée. L'instruction se compose de l'étude de la langue russe,
du dessin, de la géométrie, de la musique, de l'arpentage et de quelques
autres arts. Une discipline sévère y est maintenue, et les soins les
plus minutieux se rencontrent constamment et partout. Des officiers de
l'armée et des élèves sortant de ces maisons d'éducation en sont les
chefs et les instituteurs.
L'économie est si bien observée dans ces établissements, que, quoiqu'ils
soient pourvus convenablement de toutes choses, la dépense totale, dans
un des lieux les plus chers, à Moscou, ne s'élève, en y comprenant tous
les frais quelconques, les appointements des chefs et l'entretien des
bâtiments, qu'à soixante francs par an et par individu. C'est une chose
à peine croyable, mais constatée. Quand on calcule les effets qui
doivent en résulter pour la prospérité intérieure, on ne saurait trop
admirer l'ingénieuse pensée, mère de cette création.
Les élèves, une fois formés, satisfont aux divers besoins de la société.
Une partie est envoyée dans les régiments pour y remplir les fonctions
de sous-officiers; d'autres sont placés comme arpenteurs-géomètres dans
les gouvernements; d'autres deviennent des musiciens dans les chapelles,
dans les théâtres, et enfin chaque propriétaire riche qui, pour ses
exploitations ou ses manufactures, à besoin d'individus intelligents et
instruits en demande et en obtient. Dans un certain nombre d'années, ils
auront contribué puissamment à la création d'une classe intermédiaire
dont la Russie est presque totalement privée.
Mais ces établissements ne sont pas les seuls sur lesquels la
bienfaisance de l'empereur s'est étendue. Elle embrasse aussi les
enfants de l'autre sexe. Le plus important est connu sous le nom de
couvent. Il renferme sept cents jeunes filles. Il est divisé en deux
parties distinctes: l'une, pour la noblesse, se composait de quatre cent
soixante individus; l'autre, pour la bourgeoisie et les filles de
sous-officiers faits officiers. Cette maison d'éducation était placée
sous la protection de l'impératrice-mère. Les enfants y sont reçus de
huit à dix ans. L'instruction qu'on y donne porte sur une multitude
d'objets; mais elle est très-superficielle et traite de choses fort
abstraites; elle-ne peut pas porter des fruits durables. De là sortent
les gouvernantes destinées à élever les enfants dans les grandes maisons
et dans les instituts particuliers et de province.
Les filles de beaucoup de généraux et de gens très considérables y sont
élevées. Elles y trouvent l'avantage d'être connues et distinguées par
l'impératrice et la famille impériale, qui portent un vif intérêt à cet
établissement. En général, les sujets qui en sortent répondent aux soins
dont ils ont été l'objet, principalement sous le rapport des moeurs et
de la religion. On leur apprend le russe, le français, l'allemand, la
littérature de ces langues, la géographie, l'arithmétique et la
géométrie, la physique, la chimie, l'histoire naturelle, le dessin, la
musique et les ouvrages de main. Elles chantent ensemble et en parties
sans instrument, jusqu'au nombre de deux cents, avant leur repas. Ces
belles voix fraîches et virginales, ces concerts, exécutés avec une rare
perfection, donnent un avant-goût de la musique des anges.
Les professeurs des sciences m'ont paru d'une instruction fort médiocre.
Madame Adelsberg, placée à la tête depuis vingt-cinq ans, est une femme
considérée et fort respectable. Elle a élevé dans leur premier âge
l'empereur actuel et le grand-duc Michel.
Une grande émulation se montre parmi toute cette jeunesse. Les punitions
sont très-rares, et les moyens d'encouragement fondés sur des
distinctions. Les fonds annuels formant la dotation du couvent montent
à cent mille francs. L'empereur y ajoute chaque année cent quatre-vingt
mille francs de sa cassette. Il nomme à cent places de demoiselles
nobles, et à autant de filles de bourgeois. Les autres places sont
remplies par des enfants élevés aux frais de leurs familles. Dans la
section des filles nobles, elles payent onze cent quatre-vingt-dix
francs par an, et dans celle des filles de bourgeois, six cents francs
seulement. Il y a aussi quelque différence dans l'étendue de
l'instruction de ces deux classes.
J'ai rendu un compte succinct des établissements de bienfaisance que
j'ai visités; mais je ne saurais trop faire l'éloge de tous les soins
éclairés et minutieux qui ont présidé à leur création, et qui sont
observés dans leur direction. Tout y est plus beau et mieux qu'ailleurs.
La cause en est facile à découvrir. On les a faits d'un seul jet et
assez récemment. On a pu tailler en plein drap. Avant de commencer, on a
pris pour modèles les meilleurs établissement de l'Europe, et l'on a
souvent apporté à ceux-ci des perfectionnements reconnus utiles. En
France, par exemple, et dans les vieux pays, la charité a fondé, il y a
plusieurs siècles, des hôpitaux; mais alors mille soins, dont
aujourd'hui on connaît l'importance, étaient inconnus. Ce sont d'anciens
bâtiments, dans de vieux quartiers, qui présentent peu de salubrité. On
les a améliorés sans doute, mais sans pouvoir détruire complétement les
vices primitifs. En Russie, c'est tout autre chose: on a trouvé table
rase, et tout a été fait sur un plan arrêté d'avance, après avoir tout
prévu.
Avant de rendre compte de ce que j'ai vu dans les environs de
Saint-Pétersbourg, je dirai encore un mot sur cette ville et sur le
caractère particulier de son matériel. Je consignerai ici les
observations qui me sont venues à l'esprit. Elle est sans contredit la
ville la plus régulière de l'Europe, ayant été construite comme on
ferait bâtir un château, après en avoir adopté le plan. Son architecture
est prétentieuse, et les colonnes, bel ornement des palais et des
établissements publics, ont été prodiguées partout. Chaque maison
particulière un peu importante a sa colonnade et son péristyle. Ces
péristyles ouverts, ces cotonnades entourant autrefois les temples des
anciens, étaient appropriés au climat et offraient un supplément de
logement et d'abri pour les subalternes et pour le peuple. Dans les
climats du Nord, elles présentent un contre-sens, et ici l'abus est
poussé à un excès dont on ne peut pas se faire idée. La grande largeur
des rues, le peu d'élévation des maisons, répandent la population sur
une surface immense. Cette ville, qui est au moins aussi grande que
Paris, n'a pas quatre cent mille habitants: on juge de l'effet. En
général, une ville est vivante par l'accumulation de sa population
réunie sur une petite surface. Pour cela les maisons doivent être
élevées et les rues étroites. Ici c'est tout juste l'opposé. On peut
bien avoir, comme à Paris, des quartiers à places et à rues de larges
dimensions, mais il faut d'autres quartiers où la population soit
entassée. Pendant le jour elle se déverse et circule dans les quartiers
moins populeux; elle leur donne ainsi la vie qui leur manque. Ensuite,
cette direction droite des rues, permettant d'embrasser un espace
immense d'un seul coup d'oeil, ajoute à la tristesse et à la monotonie
de cette ville, malgré son élégance et sa beauté.
Le palais, en le considérant dans son ensemble, c'est-à-dire avec
l'Ermitage, est très-vaste, beaucoup moins grand cependant que
l'ensemble des Tuileries et du Louvre. L'architecture du palais d'hiver
est lourde et de mauvais goût. Bâti à une mauvaise époque pour les
beaux-arts, vers le premier tiers du siècle dernier, plus grand dans ses
dimensions, il rappelle le palais de Berlin. On croirait ces deux palais
construits par le même architecte, curieux de répéter son premier
ouvrage. Des statues fort médiocres en décorent le faîte.
Saint-Pétersbourg, comme toutes les villes russes, renferme une
multitude d'églises, mais elles sont très-petites. Elles passeraient
chez nous pour des chapelles. La plus grande, d'une construction
récente, bâtie ou finie sous Alexandre, l'église de Kasan, est cependant
d'une certaine grandeur. Elle est obstruée par une multitude de colonnes
de granit qui occupent une grande partie de l'intérieur, dont la
dimension n'est en rapport ni avec l'élévation ni avec sa surface. On
s'occupe de la construction de l'église d'Isaac. Ici tout sera d'un
grand style et de la plus vaste dimension. Cette église, assure-t-on,
sera, après Saint-Pierre de Rome et Saint-Paul de Londres, la plus
grande de la chrétienté. Elle est construite toute en granit rouge de
Finlande. Quarante-huit colonnes de la même matière, de cinquante pieds
de hauteur, et chacune d'un seul morceau, la décoreront à l'extérieur.
Ces colonnes, du poids de deux cent cinquante mille livres, sont
transportées sur des bâtiments faits exprès, du port de cinq cents
tonneaux. Chaque bâtiment en reçoit deux à la fois. M. de Montgeraud,
architecte français, dirige tous les travaux. Il a imaginé les appareils
nécessaires pour mouvoir ces masses. Quarante-huit poêles doivent être
placés dans l'intérieur pour la chauffer; mais une partie sera placée à
la région supérieure, afin de rendre la température uniforme et
d'empêcher les vapeurs condensées de retomber en pluie, comme il arrive
quelquefois dans l'église de Kasan. On estimait alors la dépense totale
à vingt-cinq millions de francs, et le temps nécessaire à son
achèvement, à vingt-quatre ans. Ce sera un grand et beau monument, digne
de la capitale d'un grand souverain.
Beaucoup de choses encore sont à remarquer à Saint-Pétersbourg: le
palais de marbre, situé sur le quai, plus haut que l'Ermitage,
l'habitation du grand-duc Constantin, quand il venait à
Saint-Pétersbourg; le palais d'Anitchkov, situé sur la Perspective,
demeure du grand-duc Nicolas, avant son arrivée au trône; le palais de
la Tauride, construit par Potemkin pour donner une fête à l'impératrice
Catherine; le palais du grand-duc Michel, construction toute nouvelle,
délicieuse habitation, où le bon goût le dispute à la magnificence; le
musée, dont le vaste bâtiment désert attend les tableaux et les statues,
destinés sans doute un jour à l'orner; enfin de très-grandes et
très-magnifiques casernes, où quarante mille hommes peuvent être
sainement et commodément établis.
Il y a encore à Saint-Pétersbourg deux choses qu'on ne saurait trop
admirer. La première, la statue équestre de Pierre le Grand, ouvrage
immortel du fondeur français Falconet, la plus belle de cette espèce
existante au monde. Son attitude est sublime et correspond à la pensée.
Pierre, après avoir gravi le rocher qui sert de base, étendant la main,
semble dire: «C'est là que je bâtirai ma ville!» Et la seconde, le
superbe quai de la Néva, de près d'une lieue de longueur, d'une grande
largeur, revêtu du côté de la rivière par des constructions en granit,
dont chaque pierre est de quatre-vingts à cent pieds cubes, et bordé du
côté opposé par des palais ou de beaux hôtels. Cette immense rivière,
avec l'île Basile, équivalant elle seule à une ville, la forteresse et
les constructions de la rive droite forment un ensemble dont il est
impossible de se faire une idée quand on ne l'a pas vu. Mais une pensée
triste vient diminuer l'impression ressentie. Cette belle ville,
résultat de plusieurs milliards employés à sa construction, ne peut être
conservée qu'au pris de continuelles dépenses et de réparations
constantes à cause de la rigueur de son climat destructeur. Le jour où
l'éloignement du souverain, où l'abaissement de sa prospérité,
diminueraient les moyens consacrés à son entretien, sa perte serait
assurée. Ainsi on peut dire, s'il est permis de s'exprimer ainsi, que
cette ville est condamnée à une éternelle jeunesse ou à périr.
Une circonstance embellit Saint-Pétersbourg et y ajoute un charme qu'on
ne trouve que dans cette capitale. L'éloignement où Saint-Pétersbourg
est du centre de l'empire, les devoirs ou les intérêts qui fixent une
grande quantité de noblesse à la cour, empêchent beaucoup de grands
seigneurs d'habiter leurs terres, situées à de grandes distances. Il en
est résulté le besoin de créer une multitude de jolies maisons de
campagne dans les environs, et particulièrement dans les iles de la
Néva. Dans les autres capitales, dans la belle saison, ou un peu plus
tôt ou un peu plus tard, chacun s'éloigne. Ici on se contente de changer
de logement pour s'établir à une ou deux lieues au plus, et ce qui
compose la haute classe se trouve toujours réuni. On pourrait appeler
cette réunion de jolies campagnes dans les îles de Caminostro, de
Yelagin, etc, la _Ville d'Été_. L'empereur Alexandre avait une maison
charmante à Caminostro, et en a fait construire une autre à Yelagin.
Cette dernière est la plus délicieuse résidence que l'imagination puisse
créer. Il en fit hommage à sa mère, l'impératrice Marie. Elle est
meublée uniquement avec des produits des manufactures du pays. Tout y
est simple et magnifique à la fois. C'est la petite maison d'un
très-grand souverain.
Je commençai mes excursions autour de Saint-Pétersbourg par Cronstadt.
Ce point, par sa grande importance, méritait la préférence. Je me rendis
à Cronstadt sur un bateau à vapeur; ce fut la première fois que je fis
usage de ce moyen de navigation. C'est une admirable application de
cette nouvelle force, devenue, pour ainsi dire, intelligente, qui se
charge de produire tous les grands effets demandés, puissance nouvelle
qui change l'état des sociétés et dont l'hommage a été fait à Napoléon.
Il n'a tenu qu'à lui de s'en servir le premier pour l'exécution de ses
desseins contre l'Angleterre, et, sans doute alors, il aurait réussi;
mais son esprit routinier, si je puis m'exprimer ainsi sur un génie
aussi extraordinaire, l'emporta alors sur ses autres facultés: _sic
voluere fata_.
L'adoption de la navigation à vapeur diminue, en beaucoup de
circonstances, l'importance de la science de la marine, mais cependant
ne pourra jamais la détruire tout à fait. La sensation éprouvée sur un
bateau à vapeur est qu'aucune combinaison n'est nécessaire à sa
direction, tandis qu'elles sont si vastes, si variées et si multipliées
dans la conduite des bâtiments à voile. Un bâtiment est dirigé par son
timonier, comme un gros animal dompté obéit aux ordres et aux
indications de son conducteur.
Les effets produits par l'inondation de 1824 étaient encore visibles.
Deux forts, construits en bois, et destinés à la défense de la rade,
avaient été rasés et détruits de fond en comble par les eaux: un seul
était reconstruit. Un vaisseau de cent vingt canons, ayant été porté à
terre, n'avait pu être remis à flot, et on s'occupait à le démolir. Les
conditions naturelles de cet important établissement sont peu
favorables. Le projet du général Bazaine, dont j'ai rendu compte, y
remédierait en partie; car les vaisseaux pourraient mouiller dans la
passe en arrière de la digue, et, par conséquent, être garantis contre
une partie des grands efforts de la mer. En bâtissant des forts en
pierre pour protéger la rade dans le lieu même où sont les forts en
bois, on aurait d'autres abris d'un usage facile.
L'établissement de Cronstadt est grand et vaste, les casernes sont
considérables, les magasins en rapport avec les besoins; mais tout est
moins beau et beaucoup moins complet que dans nos grands ports: tout
semble avoir encore un caractère de provisoire. Il est vrai que presque
tout date de Pierre Ier. Une chose seulement est remarquable et digne
d'envie: c'est l'immense bassin divisé en huit formes, pouvant servir à
construire ou à radouber sept vaisseaux et une frégate à la fois.
Chacune de ces formes peut se vider séparément au moyen d'une machine à
vapeur.
L'armement de Cronstadt est très-considérable; mais les batteries du
côté de la mer sont trop basses et auraient de la peine à résister au
feu des vaisseaux. Il n'y a point de fourneaux à réverbère pour rougir
les boulets, et une grande partie des parapets est en bois. La rade est
défendue par divers forts, les uns en bois, les autres en pierre, qui
croisent leurs feux entre eux et avec ceux du corps de la place. Malgré
les mauvaises dispositions de détail, l'immense artillerie accumulée
rendrait toujours l'attaque de Cronstadt une affaire difficile et
chanceuse. Et puis, combien le grand éloignement des puissances qui
pourraient avoir intérêt et moyen de l'entreprendre, la nature de la mer
et de la côte, ajouteraient aux obstacles et aux dangers de cette
opération!
Il existe à Cronstadt une école de pilotage et de bas officiers. Elle
est bien tenue et établie sur un bon pied. L'instruction théorique qui y
est donnée est suffisante sans être poussée trop loin. Cet
établissement, comme tous les autres d'une nature analogue, est mené
d'une manière paternelle et avec une grande économie. Il est de la plus
grande utilité, et voici pourquoi: La navigation russe est encore peu
étendue; le commerce forme peu de matelots. Il ne peut donc pas, comme
en France et en Angleterre, offrir des ressources à la marine militaire
ni lui fournir des hommes propres aux fonctions de contre-maîtres et de
chefs d'équipage. Dès lors la prévoyance du gouvernement doit y
pourvoir.
En général, je le dis de nouveau, on ne saurait trop admirer les soins
pris en Russie pour l'éducation des enfants des serviteurs de l'État.
Fils de matelots, fils d'employés, fils de soldats, tous sont adoptés
par le souverain, qui se charge de les rendre utiles à son service et de
leur ouvrir la carrière de la fortune s'ils sont dignes de la parcourir.
Les soins pris par Alexandre pour l'éducation de la jeunesse peuvent à
peine se concevoir, monument durable et glorieux pour son coeur et son
esprit, conforme aujourd'hui aux plus grands intérêts de la Russie.
Peu de jours après ma visite à Cronstadt, l'empereur s'y rendit pour
inspecter la flotte, qui était au moment de sortir pour évoluer dans la
Baltique. Il me fit dire de me rendre dans la rade, sur le bateau à
vapeur, d'où je viendrais le trouver à bord de son yacht. L'escadre se
composait de trois vaisseaux de ligne et de neuf frégates. Je me rendis
près de l'empereur, et je l'accompagnai à bord des principaux bâtiments
dont il fit la visite. Ces bâtiments étaient assez bien tenus, mais on
pouvait reconnaître sans peine que les équipages étaient peu instruits.
J'en fus surtout frappé sur le yacht de l'empereur, alors à la voile et
monté par des marins de la garde. Les moindres manoeuvres semblaient
les embarrasser, et je fus au moment de donner mon avis sur la manière
d'orienter les voiles pour virer de bord, après que ce bâtiment eût
manqué à virer une première fois par la maladresse de l'équipage.
L'impératrice était à bord du yacht. Rien ne peut rendre son amabilité,
sa grâce et les agréments qui la distinguent. Combien ce couple, si
tendrement uni, est beau à voir, et qu'il est naturel de faire des voeux
pour son bonheur et sa prospérité!
L'empereur me fit remarquer que l'équipage du yacht était composé du
soldats mitraillés au mois de décembre. Je lui répondis: «Ah! Sire, on
fait des hommes ce que l'on veut, et vous avez pris le moyen de vous
assurer de leur fidélité par vos généreuses inspirations et votre
confiance noble et magnanime. Quand on les ressent et qu'on sait y céder
à propos, on a le génie du gouvernement!»
Au surplus, ces soldats révoltés de Saint-Pétersbourg ne doivent pas
être confondus avec les misérables qui les commandaient et les ont
entraînés dans la rébellion. Autant ceux-ci étaient infâmes et
criminels, autant les autres étaient dignes d'indulgence. De leur part
c'était un acte de vertu, et ils ont cru être des héros de fidélité et
se sacrifier à leur devoir. En effet, huit jours avant la révolte, ils
avaient prêté serment de fidélité à Constantin. On leur demande un
nouveau serment en vers un prince présent, et Constantin est absent. Ne
sont-ils pas autorisés à douter de la validité des droits, à craindre
une usurpation? Ils ne sont pas au fait de ce qui s'est passé. La
publicité est peu habituelle en Russie, et elle arrivé difficilement
jusqu'aux classes inférieures. Les événements qui venaient de se
succéder, presque incroyables pour les gens bien informés, étaient tout
à fait incompréhensibles pour ces soldats. Dès lors la défiance est
expliquée, même légitimée, et de là à la révolte il n'y a qu'un pas.
Induits en erreur par leurs propres officiers, ils persistent dans le
serment déjà prêté et sont victimes d'un sentiment louable de fidélité
et de constance à leur devoir, tandis qu'on les accuse du crime opposé.
Ces malheureux doivent inspirer une grande pitié, car ils ont été punis
pour une action dont le principe mérite une récompense. Ainsi, autant
les officiers conspirateurs doivent inspirer d'horreur, autant les
soldats sont dignes d'intérêt, et c'est ce que Nicolas a senti. Aussi
n'avait-il aucune inquiétude, aucune crainte, en se confiant de nouveau
à la garde de ceux-ci.
En revenant de Cronstadt, je visitai deux châteaux impériaux. Celui de
Oranienbaum, qui est fort peu de chose et très-délabré, rappelle
cependant deux événements importants. Catherine II, encore
grande-duchesse, faillit y périr en descendant une montagne russe. Le
char qui ta portait, étant sorti de sa rainure, allait être précipité,
quand Orloff, dont la force était prodigieuse, saisit le char en
mouvement et l'arrêta. Probablement cette circonstance a eu de
l'influence sur la puissance qu'il exerça sur elle et sur le rôle
politique qu'il a joué. Dans ce château Pierre III fut arrêté, précipité
du trône et confiné ensuite dans une prison, où peu après il trouva la
mort.
Peterhof, que je visitai ensuite, est à une assez faible distance
d'Oranienbaum, sur la même rive de la Néva. Le château est beau et
vaste, mais son architecture est mesquine. Le bâtiment est peu élevé; il
manque de grandeur et de dignité. Une rivière, riche en belles eaux, a
donné le moyen de faire des cascades magnifiques, des jets d'eau et
d'autres choses de cette nature, dont l'intention est de rappeler les
eaux de Versailles, sans cependant en approcher. Des jardins, situés
au-dessous du coteau où le château est bâti, sont grands, bien tenus et
dans le style des jardins de le Nôtre. Une petite maison en briques,
habitée par Pierre le Grand, y est conservée avec un respect religieux,
comme tout ce qui rappelle cet homme extraordinaire.
En général, les Russes, dont l'origine comme puissance est si nouvelle,
et qui sont admis à peine depuis un siècle dans la famille européenne,
attachent beaucoup de prix à se créer des souvenirs et à en préparer
pour leur postérité. Les peuples, comme les hommes privés, éprouvent le
besoin de reconnaître la source dont ils descendent et de se livrer aux
souvenirs qui s'y rattachent. On trouve un charme mystérieux à se livrer
à ces pensées et à conserver tout ce qui les réveille. Dans notre
vieille Europe, anciennement civilisée, dont l'histoire est présente à
notre esprit, nous trouvons à chaque pas des monuments qui en rappellent
les grandes époques, et les époques remontent jusqu'à celle de la
puissance romaine. En Russie, où tout est d'hier, tout, excepté le
Kremlin de Moscou, dont l'existence se lie avec l'invasion des Tartares
et la lutte des grands-ducs de Moscovie contre eux, tout date de Pierre
le Grand. Aussi on a recueilli avec soin ce qui lui a appartenu, ainsi
qu'à ses successeurs.
Dans tous les châteaux, et à Peterhof particulièrement, il y a une
grande quantité d'habits et de cannes de Pierre Ier; des robes de
Catherine Ire, d'Élisabeth; l'habit de cheval en taffetas vert que
portait Catherine Ire le jour où elle s'empara du pouvoir. Le trésor de
Moscou, plus riche en objets de souvenirs, remonte un peu plus haut;
maison dirait ici que l'on cherche à suppléer par le nombre des objets
au nombre de siècles qui manquent.
Peterhof est le lieu, chaque année, d'une fête populaire
très-remarquable. Elle est célébrée à une époque déterminée. Quand la
cour occupe le château, quarante ou cinquante mille individus viennent
se réjouir dans les jardins en toute liberté; ils s'y établissent, y
couchent, y restent pendant plusieurs jours et sont nourris aux frais de
l'empereur, avec son argenterie et par sa maison. L'empereur et sa
famille se promènent au milieu de cette foule sans garde et sans
appareil, et n'en sont que plus respectés. Une fête analogue a lieu à
Saint-Pétersbourg au 1er janvier de chaque année. Il y a un bal où tout
le peuple, sans exception, est admis dans le palais; il y vient un grand
nombre de milliers de personnes. Là, l'empereur est accessible au
dernier de ses sujets. Des repas servis en argenterie sont également
donnés, et jamais ni désordre, ni tumulte, ni vol, ne s'y commettent.
Ces fêtes populaires, instituées dans presque tous les pays soumis à des
gouvernements absolus et arbitraires, consacrent momentanément une
liberté sans limites pour le peuple, espèce d'indemnité donnée de la
perte de ses droits, et hommage rendu à la pensée qui représente le
souverain comme chef de la famille. C'est enfin un moyen de flatter, de
caresser l'opinion des masses et de conquérir leur affection, affection
précieuse et nécessaire; car cette espèce de souverain n'a d'autre appui
que la multitude et les soldats. Si cet appui, si cette affection,
venaient à leur manquer, si la haine succédait à l'amour, la révolte
serait immédiate et ferait crouler le trône. Quand, au contraire, les
gouvernements cherchent la base de leur puissance et la garantie de leur
durée dans un ordre régulier, dans le règne des lois et le respect pour
toutes les existences que la succession des siècles et les services
rendus à l'État ont grandies, ils ont des appuis moins variables, plus
solides, et ils conservent plus de dignité et de véritable indépendance.
J'allai passer une journée à Zarskoïe-Sélo, belle habitation, mais que
les Russes, comme toujours, pour ce qui les concerne, placent trop haut.
La comparaison de ce palais avec Versailles est une impertinence. Il est
fort vaste. Il présente un bel aspect, mais il n'a rien de ce grandiose
qui caractérise l'oeuvre de Louis XIV. Les jardins sont beaux, bien
dessinés et tenus dans une rare perfection. Il s'y trouve, comme
ornement et pour donner de la vie, des établissements d'agriculture. On
pourrait comparer ces jardins à ceux de Laxembourg, jardin impérial de
Vienne; ils les rappellent par leur nature et par la manière dont ils
sont soignés; mais il y a quelques mouvements de terrain naturels dans
ceux de Zarskoïe-Sélo, et des eaux rares et factices, tandis qu'à
Laxembourg tout est parfaitement plat, et les eaux abondantes et
magnifiques.
J'ai visité l'intérieur du palais et vu l'appartement qu'occupait
Alexandre. Tout y est resté intact, comme il l'a laissé en partant de
Zarskoïe-Sélo pour commencer le voyage où il a trouvé la mort. Il avait
le pressentiment d'une fin prochaine. Il parcourut, avant de partir,
toutes les allées de son jardin; puis, s'étant mis en route, il s'arrêta
à la distance dont on voit encore Zarskoïe-Sélo pour lui jeter un coup
d'oeil et lui faire un dernier adieu, inspiration inouïe, car il ne
devait plus revoir ce lieu qu'il chérissait. La chambre d'Alexandre à
Zarskoïe-Sélo renferme une très-petite bibliothèque, où les ouvrages de
Fénelon ont la place d'honneur. Les ouvrages de cet homme célèbre
devaient être dans le goût d'un souverain d'un coeur tendre, rempli de
douceur et de bienfaisance.
Je ne puis m'empêcher de revenir encore sur les souvenirs qu'il a
laissés en Russie. Il n'y a pas une famille à Saint-Pétersbourg qui ne
soit son obligée. Faire du bien était son premier besoin. Une mère de
famille lui demandait-elle une audience pour l'entretenir de ses
intérêts privés, il arrivait inopinément chez elle et s'occupait ensuite
à remplir le but de ses désirs. Il y avait chez lui quelque chose
d'angélique.
L'appartement occupé par Catherine II est délicieux: tout y respire la
volupté, et elle s'y entendait. La colonnade de marbre et la terrasse
donnant sur le lac devaient être, pour une cour gaie, spirituelle et
occupée de plaisirs, des lieux de réunion charmants à la fin d'une belle
journée.
J'ai vu, pour la première fois, dans le jardin de Zarskoïe-Sélo, les
enfants de l'empereur, et, en particulier, le grand-duc héritier. J'ai
déjà parlé de lui, et je dirai cependant combien sa vue m'intéressa, et
à quel point son air résolu me séduisit. Il maniait une petite barque
sur la rivière anglaise, et, un des officiers qui m'accompagnaient lui
ayant demandé de traverser cette rivière sur cette barque, la barque
fit, au moment où il s'embarqua brusquement, un mouvement si marqué, que
l'eau y entra. Un autre enfant de son âge aurait jeté un cri. Lui ne
montra pas la moindre émotion, saisit son crochet pour la pousser au
large, et ensuite ses rames pour la conduire. Il eut un aplomb et un
calme admirables. Que Dieu le conserve, et que ce jeune prince donne à
son père tout le bonheur qu'il a droit d'en attendre!
Après avoir vu en détail Zarskoïe-Sélo, j'allai visiter Paolowsky, situé
à peu de distance. C'était la résidence de prédilection de
l'impératrice Marie, le lieu qu'elle a habité avec Paul, du temps de
Catherine II. C'est aussi le lieu où Paul apprit son avènement au trône.
Bonne habitation, commode, agréable, un peu sauvage, parce qu'elle est
environnée de bois, mais donnant l'idée seulement d'appartenir à un
riche particulier. Les mouvements de terrain y sont plus prononcés qu'à
Zarskoïe-Sélo, où la nature se montre beaucoup moins que l'art. Ici les
bois sont venus d'eux-mêmes; à Zarskoïe-Sélo, c'est la main de l'homme
qui les a plantés.
Un des établissements les plus curieux situés dans les environs de
Saint-Pétersbourg, la manufacture de Colpina, est une des plus belles
fabriques que l'on puisse voir. Ses produits sont tous relatifs au
service de la marine. On y forge des ancres pour les vaisseaux; on y
construit des machines à vapeur, des affûts pour les canons, des
cuisines de vaisseau; on y lamine des cuivres pour le doublage des
bâtiments; on y fait des clous et des boulons en cuivre, des instruments
d'astronomie, etc. Enfin on s'occupe de tout ce qui tient à l'armement
et l'aménagement des vaisseaux.
Elle forme un immense fer à cheval, au milieu duquel est un grand bassin
servant de port, et d'où les bateaux se rendent sur la Néva, au moyen
d'une rivière navigable. Un Anglais, nommé Wilson, est chargé de diriger
cette fabrique. Un calculait alors qu'avec un travail de quatre années
et une dépense de quinze cent mille francs elle serait portée à sa
perfection.
Après avoir visité Colpina, j'allai voir Schlusselbourg, point ou le
canal de Ladoga débouche dans la Néva. De magnifiques écluses venaient
d'être achevées. L'activité de la navigation a obligé d'en réunir deux
ensemble pour le même objet. Dans quelques circonstances de l'année, on
doit ménager l'eau du canal, et en diminuer autant que possible la
consommation. À cet effet, on a imaginé un moyen fort ingénieux. Deux
écluses jumelles sont accolées l'une à l'autre. Quand les bateaux
descendants sont dans un des sas, au lieu de verser l'eau dans le canal
inférieur, avant d'ouvrir l'écluse, on la fait écouler dans l'écluse
voisine. Les eaux des deux sas se mettent de niveau alternativement, et
ce mouvement conserve une partie de l'eau, qui sans cela serait versée
dans le canal inférieur et serait perdue. Il y a plusieurs canaux en
France où ce moyen d'économiser l'eau devrait être employé. En portant
le nombre des écluses ainsi accolées à trois ou plus, on diminuerait
encore davantage la consommation de l'eau, dont la dépense serait ainsi
réduite a fort peu de chose.
Les exportations faites par ces débouchés sont si considérables et la
navigation si active, qu'année commune il passe par les écluses de
Schlusselbourg de vingt-six à vingt-huit mille bâtiments, du port de
cent vingt à deux cents tonneaux, ou des trains de bois qui les
représentent. Pour donner un terme de comparaison, je dirai que, dans
les meilleures années, la navigation du canal de Languedoc ne consiste
que dans le passage de quinze cents bateaux d'une moindre grandeur.
Élisabeth fit enfermer, depuis sa plus tendre enfance, dans le château
de Schlusselbourg, Ivan, petit-neveu de Pierre 1er, qui avait été
déclaré héritier du trône par l'impératrice Anne. Ce malheureux prince y
périt, par l'ordre de Catherine II, à l'occasion d'une entreprise faite
en sa faveur.
J'assistais habituellement aux manoeuvres de la garde quand elle
s'exerçait par brigade. Je vis successivement les régiments de
Préobragensky et de Moscou, les chasseurs de Finlande et les chasseurs
de la garde, les régiments d'Ismailowsky et Pawlowsky, enfin ceux
d'Alemanowsky, et les grenadiers du corps; infanterie superbe et fort
instruite; un peu lourde, un peu pesante, mais dont la composition, pour
la taille et la tournure des hommes, est admirable. Elle est, il est
vrai, l'objet d'un choix tout particulier, et recrutée dans les
grenadiers, qui sont eux-mêmes choisis dans l'armée, où les conditions
imposées sont remplies et au delà.
J'accompagnai l'empereur au camp de Zarskoïe-Sélo, où une grande partie
de la garde fut réunie. J'y passai trois jours à voir manoeuvrer les
troupes, que l'empereur commandait en personne. On y fit aussi la petite
guerre. J'eus l'occasion d'admirer l'aplomb et la facilité avec laquelle
l'empereur dirigeait les mouvements et son coup d'oeil pour remuer des
masses considérables; mais j'aurai l'occasion de traiter plus en détail
cet objet en parlant des manoeuvres de Moscou, et de donner des
renseignements circonstanciés sur l'armée russe.
Je fus frappé, en ce moment, de la promptitude et de la facilité avec
laquelle l'infanterie russe se fatigue. Après une marche de quatre
heures, les soldats semblaient aussi épuisés que les nôtres après une
journée entière. L'instruction remarquable des régiments, pris
séparément, est supérieure à celle des chefs. Les généraux ne m'ont pas
satisfait. L'empereur est le meilleur manoeuvrier de tous ceux que j'ai
vus à ces réunions.
Il y avait aussi de la cavalerie de la garde au camp de Zarskoïe-Sélo;
cavalerie superbe. Les cuirassiers, chevaliers-gardes et gardes à cheval
sont montés sur des chevaux immenses, qui cependant sont très-maniables
et ont une grande souplesse, la cavalerie légère, hussards, chasseurs,
lanciers et dragons, est montée plus haut que dans l'armée française;
mais ces différentes troupes doivent être considérées comme destinées à
combattre en ligne, attendu que les Cosaques suffisent à tous les
services des avant-postes et des reconnaissances. Aussi les hussards,
chasseurs, etc., n'ont ni l'habitude ni l'expérience de ce genre de
service.
L'arrivée du corps de l'impératrice Élisabeth fut suivie de ses
funérailles. Son entrée à Saint-Pétersbourg eut lieu avec la plus grande
solennité. L'empereur, l'impératrice, le reçurent à la barrière et
l'accompagnèrent à pied jusqu'à l'église de la forteresse, lieu de
sépulture des souverains russes depuis Pierre 1er. Le cortège était
immense et occupait plus d'une lieue de longueur. En faire la
description me serait impossible. Dans aucun autre pays, une cérémonie
semblable n'offre quelque chose d'aussi imposant, ni d'une aussi grande
pompe, ni d'un caractère plus religieux.
Le corps diplomatique y fut invité, et nous nous rendîmes tous à
l'église pour assister au service et à l'inhumation, église petite et
mesquine, dont la construction est récente comme celle de la ville. Le
terrain sur lequel elle est construite est si bas et si
rapproché des eaux, qu'il semble soumis à mille chances de destruction.
Les souvenirs des âges anciens n'y figurent pas, et cependant ces
impressions conviennent beaucoup aux solennités qui rappellent
l'éternité. Les restes mortels des souverains de ce grand empire,
déposés dans un lieu aussi moderne, sont un témoignage du peu
d'ancienneté politique de ce peuple. Il en résulte, pour ainsi dire, un
manque de dignité pour ce grand pays. Combien Moscou est préférable pour
recevoir les dépouilles des empereurs: vieille ville et véritable
capitale, dont l'action se fait sentir tout à la fois sur l'Asie et sur
l'Europe; vieux Kremlin et accumulation de tombes, dans l'église la plus
ancienne de cette ancienne résidence!
Quand l'empereur, le jour de son sacre, va faire, comme chose de
cérémonie, une station et une prière dans l'église de ses ancêtres,
remplie de leurs cercueils, on éprouve, malgré soi, un pieux
recueillement et une sainte émotion. Cette cérémonie parle tout à la
fois au coeur et à l'esprit.
Après les funérailles de l'impératrice Élisabeth, tout le monde se
disposa à partir pour Moscou. L'empereur se mit en route immédiatement
après le jugement définitif du procès de la conspiration et après avoir
fait tous les actes de clémence compatibles avec la justice et une bonne
politique. Je quittai Saint-Pétersbourg la veille du jour où les cinq
individus, condamnés à être pendus, devaient être exécutés; je pris ma
route par les colonies militaires, situées sur le Volcoff, que
l'empereur m'avait autorisé à visiter, et dont je vais rendre compte.
L'empereur Alexandre avait été frappé des avantages de toute nature que
l'empereur d'Autriche tire des régiments frontières, établis sur les
confins de ses États du côté de la Turquie. Le but de cette
organisation, indépendamment de la garde de la frontière, est
d'entretenir en temps de paix, et de former pour la guerre, un grand
nombre de soldats avec une faible dépense; de tirer d'une population
assez faible des soldats dans une proportion très-forte, mais à la
condition de les laisser habituellement dans leurs familles, et occupés
de leurs travaux, quand la guerre ne les appelle pas ailleurs. Dans les
provinces civiles d'Autriche, un régiment d'infanterie est entretenu par
une population de quatre cent mille âmes, et dans les provinces
militaires par une population de cinquante ou soixante mille âmes.
Celles-ci donnent donc huit fois autant de soldats que les premières. Le
succès de cette organisation en Autriche, dans l'intérêt du souverain,
dans l'intérêt de la population, de son bien-être et des progrès de la
civilisation, justifie la proportion adoptée, et prouve combien le
système est bon et salutaire.
Les faiseurs en Russie imaginèrent de coloniser des régiments sans les
placer au milieu d'une population correspondante par sa force aux
besoins qu'exige leur entretien. Chose inouïe! on prit pour base d'un
régiment une population de trois, quatre ou cinq mille âmes, soumise
violemment à ce régime; et cette population, d'ailleurs peu propre au
métier qu'on voulait lui faire faire, se composait en grande partie de
bateliers du Volcoff, riches de leur industrie; ainsi la nature et le
défaut de population, tout était contraire.
Ou avait donc renversé la question, et, au lieu de faire des soldats
avec des paysans, on faisait des paysans avec des soldats. Un régiment
étant placé dans un canton, la population lui fut donnée. Les filles
devinrent les femmes des soldats, et le soldat, institué chef de
famille, commanda dans la maison. Beau-père, belle-mère et belle-soeur,
tout lui fut soumis. On bâtit des villages en forme de camps baraqués,
et on donna aux familles des terres à défricher. De belles constructions
pour les officiers, pour les hôpitaux, pour les exercices à couvert,
furent exécutées avec magnificence, et de la manière la plus large et la
plus intelligente; mais tout, en définitif, n'était qu'une manière de
casernement. Ce système isolé ne pouvait se soutenir par lui-même. Ces
régiments, n'étant pas formés et entretenus par la population du
territoire, ne pouvaient rester au complet qu'au moyen de recrues
fournies par les provinces de l'empire. Les soldats enrôles,
indépendamment de leurs services militaires, étant tenus de consacrer la
plus grande partie de leur temps à cultiver la terre, formèrent ainsi
des colonies agricoles, organisées militairement, et non des colonies
militaires; corps de laboureurs recruté par l'armée, et non réunion de
soldats faite avec des laboureurs. Le troisième bataillon, attaché au
sol, ne devait jamais sortir, et cependant ceux qui le composaient
étaient assujettis aux mêmes exercices militaires: véritable
contre-sens. Il y a une grande différence à être soumis à l'autorité
militaire, comme en Autriche, à porter le nom de soldat afin d'en
prendre plus ou moins l'esprit, ou bien d'être obligé de remplir sa vie
des détails qui constituent ce métier, indépendamment des devoirs
imposés comme cultivateurs et comme colons. Il y avait donc autant
d'erreur dans l'application des principes et dans le régime que dans les
bases dont on était parti. Aussi a-t-on abandonné cette institution, et,
si elle n'est pas détruite formellement par un ukase, le respect porté
au nom de l'empereur Alexandre en est le seul motif. Les immenses
constructions exécutées n'ont d'autre destination aujourd'hui que de
loger des troupes de la garde ou de l'armée.
Les colonies militaires de cavalerie, situées en Ukraine, sont tout
autre chose. Établies sur des bases raisonnables, conduites par un homme
d'esprit, actif et éminemment propre à la direction de semblables
établissements, le général de Witt, elles ont obtenu le succès le plus
complet. J'aurai ailleurs l'occasion d'entrer dans quelques détails sur
ce sujet.
Des colonies militaires, je me rendis à Novogorod, qui fut une ville
riche et prospère aux temps du moyen âge, avec laquelle les souverains
étaient obligé de compter, mais qui présente aujourd'hui le spectacle le
plus misérable, la grande enceinte qui la contenait à peine autrefois
existe encore; mais la plus grande partie de la surface qu'elle enferme
est un désert aujourd'hui, et la partie habitée elle-même ne présente
que quelques chétives cabanes; triste spectacle offert aux yeux du
voyageur par cette cité célèbre, qui fut autrefois république puissante.
Les villes de Russie que je visitai alors ne m'offrirent rien de
séduisant. Un peuple a besoin de la succession d'un grand nombre
d'années pour se policer et s'enrichir. Une aisance générale, un
bien-être universel, une grande sécurité, et la conscience d'une
protection efficace de la part du pouvoir, peuvent seuls donner le goût
d'embellir sa demeure. Des révolutions ayant autrefois détruit
Novogorod, des ruines l'ont remplacée, et, jusqu'à présent, aucune
circonstance n'en a favorisé lu renaissance.
Chose singulière et digne de remarque: la marche politique de la société
a été, en Russie, en sens inverse de celle du reste de l'Europe. Tandis
que l'Occident était soumis à la plus dure féodalité, tout le Nord était
libre. Les circonstances qui ont fondé chez nous la féodalité
l'expliquent: effet de la conquête, elle devint la base de l'ordre
social. Dans le Nord, berceau des conquérants, la liberté s'était
conservée; mais l'ordre de choses changea successivement en Occident, et
particulièrement en France et en Angleterre. La formation des communes
et leur affranchissement, l'alliance des souverains avec les peuples
modifia, diminua l'existence et les droits des seigneurs; et, tandis que
la marche progressive des temps protégeait ces peuples, un acte isolé
attacha les paysans russes à la glèbe. Sous le règne de Boris Godunow,
usurpateur qui s'empara du trône des czars en 1598 et ne régna que cinq
ans, un ukase changea le sort de toute la population. Sur la
représentation des seigneurs, pour empêcher les paysans de quitter leurs
villages et de laisser les terres sans culture, il fut ordonné que les
paysans ne pourraient s'éloigner à l'avenir et appartiendraient au sol
qui les avait vus naître. Le seigneur, maître du sol, devint ainsi
propriétaire de leurs personnes. Cet ukase, reçu sans contradiction,
devint et forme encore le fondement de la société en Russie.
De Novogorod, je continuai ma route pour Moscou, où j'arrivai en quatre
jours. Le passage des monts Valdaï coupe un peu la monotonie du voyage.
Ces monts, placés au point de partage des eaux qui se rendent dans la
Baltique et dans la mer Caspienne, présentent à peine à l'oeil une
élévation supérieure de deux ou trois fois à celle de Montmartre. Au
pied du versant méridional se trouvent de beaux et vastes lacs, dont la
navigation se lie à celle des rivières et des canaux qui traversent
l'empire.
Le pays que j'ai parcouru est souvent marécageux, d'autres fois riche et
bien cultivé. La plaine de Tarjock en présente un remarquable exemple.
On exécute une grande chaussée de Saint-Pétersbourg à Moscou, chose de
luxe, car les grands transports se font ou par les canaux et les
rivières, ou par le traînage en hiver. Cette route servira donc
seulement aux voyageurs. Au reste, l'importance de la communication
entre les deux capitales en justifie suffisamment la construction.
Toutefois, dans un but aussi restreint, elle m'a paru trop large; mais
tout, en Russie, se conçoit et s'exécute dans des dimensions
gigantesques. L'immense étendue de l'empire a sans doute accoutumé les
esprits à des nombres et des proportions supérieurs à tout ce que l'on
conçoit ailleurs. Ce bel ouvrage, qui était, à cette époque, au tiers de
son exécution, est terminé complétement aujourd'hui; mais alors on
parcourait encore deux cent quarante verstes de route sur des rondins,
espèce de route odieuse, produisant des secousses insupportables, et
cependant c'était le seul moyen d'arriver.
Ce genre de construction exige une énorme consommation de bois, car à
peine la durée des arbres employés est-elle de quatre ans. On rend les
chemins moins rudes en équarrissant les bois, mais ceux-ci alors
deviennent plus chers, soit à cause de la quantité de bois perdu, soit à
cause de l'accroissement de la main-d'oeuvre. Je m'arrêtai à Tiver,
l'une des villes les plus importantes de la Russie. Elle est grande,
mais dépeuplée: aussi offre-t-elle le spectacle le plus triste. Elle ne
porte le caractère ni d'une ville nouvellement bâtie, par la beauté des
édifices, ni celui d'une ancienne ville, par les vestiges d'une ancienne
population. Elle est située sur le Volga, fleuve qui traverse presque
toute la Russie en y portant l'abondance et la richesse. Ce fleuve est
la grande artère de cet immense corps.
Le 29 juillet, j'arrivai à Moscou, ville qui ne ressemble à aucune
autre, et dont la vue étonnerait même celui dont l'esprit serait le plus
prévenu. Son étendue immense, le caractère de ses édifices, les mille ou
onze cents dômes dorés ou peints qui s'élèvent dans les airs, les
intervalles cultivés, les vallons qui séparent les différents quartiers
et font de chacun une ville à part, trois boulevards circulaires
concentriques, plantés d'arbres, formant la plus magnifique promenade du
monde, enfin le Kremlin avec ses tours, ses créneaux et ses
fortifications du moyen âge, composent un ensemble dont il est
impossible de donner une juste idée. On dirait une agrégation de villes;
et cette ville est comme une image de l'empire lui-même, qui est une
agrégation de royaumes.
Le Kremlin, situé sur une élévation, domine un peu la ville. Tout y
porte le cachet du moyen âge. Ancien fort, ancienne résidence des
grands-ducs de Moscovie, il renferme encore aujourd'hui le palais
qu'habite l'empereur. Sa surface, assez peu étendue, contient cependant
huit églises, le palais et une place suffisante pour les parades
journalières. Diverses architectures, orientales et chinoises, ont été
suivies dans la construction de ces églises. Une d'elles renferme les
tombeaux des czars, dont elle est entièrement remplie.
Du haut des remparts, cette immense ville parle puissamment à
l'imagination. Mais quelle impression sa vue ne devait-elle pas faire
sur un Français! Comment ne pas se rappeler que cette ville avait été
entre nos mains, et que la puissance de nos armes s'était étendue
jusqu'au centre de l'empire russe, à l'extrémité de l'Europe, aux
confins de l'Asie, et cela, il y avait à peine quinze ans! Alors tout
pliait devant nous; alors tout se prosternait sur nos pas. Mais ce
triomphe d'un moment fut acheté au prix de quatre cent mille hommes
laissés dans les déserts, au prix de l'invasion de la France et de
l'entrée dans Paris des armées de toute l'Europe! Il me semblait voir
apparaître, avec un éclat extraordinaire, notre grandeur passée et
l'immense chute qui l'a suivie, dans ce lieu même où tant de souvenirs
sont encore récents. Grand exemple des vicissitudes humaines et de la
justice divine! L'abus de la force appelle une résistance légitime; la
résistance amène la victoire, et, bientôt après, la vengeance. Les
cendres de Moscou devinrent comme l'élément régénérateur de la monarchie
russe. Notre destinée avait été de parcourir toutes les périodes de la
fortune pour arriver aux plus grands malheurs. La compensation des maux
qui nous avaient frappés s'était trouvée dans la possession d'un
gouvernement doux et paternel, dans ta jouissance d'une liberté
véritable, d'un état tranquille et d'une prospérité sans exemple. Mais,
ces biens, mal apprécies au bout de seize ans, devaient nous être
enlevés pour faire place au chaos; et, tandis que les principaux auteurs
des grandes scènes passées disparaissaient du monde, Moscou, théâtre de
tant de désolation et de tant de calamités, plus belle et plus imposante
que jamais, était devenue le séjour paisible et brillant d'un empereur
éclatant de jeunesse et de beauté, au moral comme au physique.
L'impératrice-mère était restée à Moscou depuis la mort de l'impératrice
Élisabeth. Je fus présenté, immédiatement après mon arrivée, avec toute
mon ambassade, à cette princesse. Je fus frappé de son air imposant,
mais théâtral. Elle avait une sorte de grandeur dans les manières, un
air grave et digne. Elle cherchait évidemment à faire effet par ses
discours et quelques mots marquants. Sa grande gloire est d'avoir élevé
Nicolas: tâche qui, par la manière dont elle l'a remplie, honore sa
haute intelligence. Son esprit actif la rendait ambitieuse et avide de
pouvoir. Pour donner quelque aliment à ses facultés, elle s'était
chargée de la direction supérieure et de l'inspection de divers
établissements d'éducation, de bienfaisance et d'industrie. Au moment où
son jeune fils monta sur le trône, elle se crut destinée à régner sous
son nom; mais lui, malgré son respect religieux pour elle, sut bientôt
s'affranchir d'une dépendance que son droit, comme son devoir, lui
défendait de supporter.
La plus tendre union n'a jamais cessé d'exister parmi les membres de la
famille impériale. On l'attribue avec raison à l'autorité et à
l'influence constante de l'impératrice-mère sur ses enfants. On
l'accusait de manquer de franchise; j'ignore si cette accusation était
fondée. Son regard incertain ne contredirait pas cette assertion. Elle a
renouvelé, pour ainsi dire, la race de Romanow. Son mari, l'empereur
Paul, était horriblement laid, et aujourd'hui la maison impériale de
Russie est une des plus belles de l'Europe. Certes, cet avantage,
dédaigné habituellement dans notre Occident, est précieux et donne de
grands moyens d'action sur l'esprit des peuples. Elle l'a relevée aussi
au moral. La pureté de ses moeurs, la régularité de sa conduite, ont
effacé, pour ainsi dire, les souvenirs des désordres de Catherine.
Je vis ensuite la grande-duchesse Hélène, princesse charmante, remplie
de beauté et d'esprit; comme l'impératrice Marie, de la maison de
Wurtemberg, et tout à la fois sa petite-nièce et sa belle-fille,
princesse également remarquable par son amabilité, les grâces de son
esprit et ses avantages extérieurs.
L'empereur arriva enfin à Moscou, et y fit son entrée. Le cortège et les
équipages étaient médiocres. Les Russes, sentant le besoin de se
vieillir, portent jusqu'au ridicule l'emploi de choses qui chez nous
seraient mises au rebut. Ainsi, par exemple, de vilaines voitures, comme
on en avait il y a soixante ans, sont précieusement conservées à la cour
pour les cérémonies. On en ferait au besoin faire de cette forme, pour
être gâtées ensuite, plutôt que de faire usage de voitures élégantes et
commodes comme celles d'aujourd'hui. L'empereur, à cheval, avec son
état-major, par sa bonne grâce et son grand air, faisait tout l'éclat de
cette fête. De belles troupes en grand nombre bordaient la haie depuis
la barrière jusqu'au Kremlin.
L'empereur donna, peu de jours après son arrivée, la mesure de son
caractère, de sa volonté et de son jugement sain. Sa mère, éloignée de
lui depuis deux mois, et étrangère aux affaires, crut qu'à l'arrivée de
son fils tout lui serait communiqué et que tout serait soumis à sa
décision. Il en fut autrement, et les soins d'une tendresse active ne
furent entremêlés d'aucune confidence. L'impératrice s'en formalisa.
Elle s'en plaignit, et son fils, en lui montrant un tendre respect,
résista à ses volontés. Il lui dit: «Ma mère, des hommages, des soins,
de la tendresse, il sera toujours doux à mon coeur de vous les
témoigner, et ce sera même un de ses premiers besoins. Concourir à vos
désirs, vous donner les moyens de faire prospérer vos établissements de
bienfaisance, vos fabriques, etc., tout cela est sacré pour moi, et le
trésor de l'empire vous sera toujours ouvert pour cet objet; mais les
affaires de l'État me regardent, souffrez que je les fasse seul.» Et,
deux jours après, une revue de soixante mille hommes avait lieu. C'était
un hommage rendu à l'impératrice-mère. L'empereur défilait à la tête de
ses troupes et saluait sa mère: jamais il ne s'est écarté de cette
conduite.
Cette revue fut suivie de beaucoup d'autres, de manoeuvres et de petites
guerres. Le camp établi près de Moscou se composait de huit bataillons
de la garde, du corps de grenadiers de vingt-quatre bataillons, du
cinquième corps de dix-huit bataillons. Il y avait trente-trois
escadrons, dont dix-sept de la garde, et cent soixante-huit bouches à
feu attelées. Tous ces corps étaient au grand complet et présentaient un
effectif présent sous les armes de cinquante-trois mille sept cents
hommes. Je n'ai rien vu de plus beau en ma vie. Les troupes de ligne
pouvaient supporter sans inconvénient la comparaison avec la garde, et,
sous certains rapports, elles m'ont paru lui être préférables.
L'instruction y était meilleure et leurs officiers valaient évidemment
mieux. Ils étaient jeunes, comme ceux de la garde, matis savaient mieux
leur métier. Dans la garde, à cette époque, les soldats étaient
supérieurs aux officiers, aimables de salon, beaucoup plus occupés à
plaire aux femmes qu'à remplir les fonctions de leurs grades. L'empereur
Nicolas, dont la sollicitude est si grande pour tout ce qui est utile,
aura, j'en suis convaincu, modifié cet ordre de choses. Quand les
officiers de la garde vaudront leurs soldats, ce corps ne laissera
absolument rien à désirer.
Le goût de l'empereur et les usages de la Russie rendent les exercices
militaires l'objet de plaisirs journaliers. Tantôt c'était la cavalerie,
toute réunie et seule, qui manoeuvrait dans les grandes plaines
environnant Moscou; tantôt c'étaient vingt ou trente bataillons
d'infanterie; une autre fois, toute l'artillerie. On fit la petite
guerre à plusieurs reprises: une fois elle dura deux jours.
L'empereur commandait constamment lui-même. Je n'ai pas cessé d'admirer
son aplomb, son calme, son coup d'oeil, à lui qui n'avait jusque-là
commandé qu'une brigade. Il est né avec un instinct particulier pour
manier les troupes; mais il attache peut-être à des minuties plus
d'importance qu'il ne convient à un général d'armée et encore bien plus
à un souverain. La force de son caractère et son courage étaient déjà
prouvés. L'amour de la gloire, dans une âme comme la sienne, ne pouvait
pas être mis en doute. La bonté et la force de son armée lui donnaient
le moyen de se livrer à tous les calculs de l'ambition. Ainsi tout
devait le faire supposer amoureux de la guerre et avide de gloire
militaire. Une véritable et grande philanthropie semble être un
contre-poids à ces qualités, et détruire un instinct belliqueux, sans
lequel on ne fait rien de grand. Cette modification de son caractère est
sans doute un bienfait de la Providence pour assurer le repos du monde,
car personne plus que lui n'aurait pu le troubler. Sans doute il en
résultera aussi un grand bien pour ses peuples. Tout entier à ses
devoirs de souverain, éclairé par un esprit juste et par la voix de sa
conscience, soutenu par un zèle infatigable et la force de la jeunesse,
il régénérera son peuple et formera un ordre de choses meilleur que
celui qu'il a trouvé. Alors il aura rempli la tâche dont le succès
intéresse le plus la Russie. Les éléments qui composent ce pays, les
circonstances naturelles qui lui sont propres, garantissent suffisamment
la puissance que la Providence lui réserve dans l'avenir.
À l'occasion de ces exercices, j'ai beaucoup vécu avec les officiers
généraux russes, et je les ai souvent reçus chez moi. Il y eut
promptement entre nous une grande cordialité, resserrée par les
souvenirs du champ de bataille. Le métier des armes comporte et amène
une fraternité qui établit des rapporte faciles entre les gens de guerre
de tous les pays, et particulièrement entre ceux qui se sont vus en face
les uns des autres, noble mouvement du coeur humain, dont l'application
se trouve dans l'estime qui résulte en soi-même et aux yeux des autres
de l'accomplissement de ses devoirs; car les meilleurs juges en cette
circonstance sont ceux qui en ont été les victimes. On fait un triste
accueil à un général qui s'est laissé facilement battre, et lui-même ne
se rappelle une époque honteuse qu'avec embarras. On éprouve des
sentiments d'une tout autre nature pour celui qui nous a battu ou pour
celui qui, quoique battu, n'a cédé qu'à la puissance du nombre et a fait
une longue et vigoureuse résistance. Il est dans la nature de l'homme de
respecter ce qui a le caractère de la force. On redoute celle qui nous
menace; on chérit celle qui nous protège, et l'idée de la force porte
avec elle un caractère toujours imposant. Or rien ne la constate, rien
ne la caractérise davantage et ne l'embellit plus que le courage dans
les revers et dans le malheur. En rapportant ces observations à ce qui
me concerne, je dirai qu'en 1813 et 1814 j'ai presque constamment
combattu les Russes et les Prussiens, et que, quand je ne les ai pas
battus, je leur ai fait payer cher leur victoire. C'est à ces souvenirs
que j'attribue l'accueil personnel si favorable et si bienveillant que
j'ai reçu en Russie.
Je parlerai de l'état-major russe avec une grande réserve. Beaucoup
d'officiers généraux n'étaient ni à Pétersbourg ni à Moscou, et les
absents pouvaient être les plus distingués. Toutefois, après avoir cité
le comte Michel Woronzoff, exprimé la haute estime que je porte à son
caractère et à sa capacité, ainsi que l'étonnement qu'un homme de cette
distinction soit aussi peu employé, je dirai qu'en masse les généraux
que j'ai vus m'ont paru assez faibles. Je parle ici non de l'instruction
proprement dite, que j'ai été peu à même de juger à fond, mais de cette
physionomie à laquelle nous autres gens de guerre nous reconnaissons
assez vite les bons officiers. Toutefois j'ai remarqué un général
Vassiltchicoff qui a toute l'apparence d'un militaire distingué; le
général Benkendorf qui commandait une division de cuirassiers de la
garde; le général Tolstoï, homme de jugement et d'expérience. Il est
indubitable qu'il y a un grand nombre de généraux à la hauteur de ceux
que je viens de nommer.
Dans les grandes armées, après de longues guerres, il se forme
nécessairement beaucoup de généraux capables de conduire et de bien
commander huit à dix mille hommes; car, pour cet emploi, il ne faut que
trois choses: du courage, du bon sens et de l'expérience; mais, pour les
fonctions d'un ordre supérieur, il faut bien d'autres qualités. Aussi,
dans tous les pays et dans tous les temps, les gens capables de les
remplir sont rares.
Je dois parler ici du général Diebitsch dont la vie, quoique courte, a
été marquée par des succès brillants et des revers qui ont empoisonné
les derniers moments de sa carrière. Le général Diebitsch était un homme
très-distingué, très-instruit, ayant des idées saines et toutes les
bonnes doctrines sur la guerre. J'ai eu de très-longues conversations
avec lui, et je l'ai vu pénétré de ces principes simples qu'une
expérience plus longue que la sienne m'a montrés être l'essence du
métier. Son activité était extrême, sa bravoure brillante, sa volonté
forte. Il avait donc toutes les qualités nécessaires pour commander. La
mauvaise campagne de 1828, contre les Turcs, n'est pas son ouvrage.
Celle de 1829 lui appartient et lui fait honneur. Quant à sa campagne de
Pologne, la première partie, quoique malheureuse, a dépendu de
circonstances qui étaient en dehors des calculs qui devaient le diriger.
On ne peut, avec justice, le rendre responsable du mauvais succès; car
il a été le jouet des caprices de la fortune, auxquels tous les
événements de la guerre sont plus ou moins soumis. La seconde partie de
cette campagne peut seule être l'objet d'un blâme mérité. Il s'est
abandonné à une sécurité coupable. Le général Diebitsch avait la
confiance absolue de l'empereur Nicolas, et il m'a semblé la mériter.
Parmi les généraux que j'ai vus en Russie il n'en est pas un seul qui
pût lui être comparé, excepté le comte Woronzoff et le comte Paskewitz.
Et Nicolas n'avait pas pu faire un meilleur choix. Au reste, ce choix
avait été d'abord celui d'Alexandre.
À l'occasion des petites guerres aux environs de Moscou, je dois
raconter un fait qui peint le caractère russe. Le mot _impossible_ n'est
pas compris par les Russes; on est même en droit de supposer qu'il
n'existe pas dans leur dictionnaire. En conséquence, un ordre n'est
jamais commenté par les subalternes. On ne s'occupe que de son
exécution. Il est vrai que pour arriver au but, quel qu'il soit, on
prodigue les moyens. L'empereur avait déterminé, en arrêtant le plan
d'une opération, que le rassemblement d'un des corps se ferait sur un
point déterminé. Pour y arriver, il fallait traverser un vallon
marécageux d'une longueur de cent toises environ et un ruisseau. On y
accumula les travailleurs, qui se relevaient de deux en deux heures. On
passa la nuit à ce travail. Le lendemain, la digue et le pont étaient
achevés. En France, un pareil travail aurait duré quinze jours. Je fus
stupéfait du résultat, dont le souvenir ne s'est pas effacé de ma
mémoire. La volonté russe est une chose à part, et on ne saurait trop
l'admirer.
Le temps s'écoulait; le moment fixé pour le couronnement et le sacre
approchait. Il devait avoir lieu le dimanche 27 août. Quelques
circonstances particulières le firent remettre au dimanche suivant. Il
survint, sur ces entrefaites, un événement imprévu d'une grande
importance, l'arrivée inopinée du grand-duc Constantin. Pour en faire
bien comprendre toutes les conséquences, je vais reprendre les choses de
plus haut.
On se rappelle les circonstances de la révolte éclatée au moment où
Nicolas était monté sur le trône. Constantin s'était conduit loyalement
envers son frère et avait refusé une couronne qui lui était décernée,
mais à laquelle il avait déjà renoncé dans des temps antérieurs. En
faisant cet acte louable, il avait éprouvé un combat intérieur et un
regret secret de perdre un semblable héritage. Ces sentiments se
montrèrent dans mille occasions, et l'aigreur de sa correspondance avec
Nicolas en était un indice suffisant. Nicolas avait désiré voir
Constantin à Pétersbourg. La présence de son frère lui paraissait devoir
être une approbation solennelle de sa conduite, et une confirmation de
la reconnaissance de ses droits; mais celui-ci, sous différents
prétextes, s'y était constamment refusé. Il craignait, en paraissant,
disait-il, de causer des troubles. Il terminait habituellement ses
réponses en disant: «Cependant, si Votre Majesté me l'ordonne, je me
rendrai près d'elle,» mais de ce ton équivalant à un refus quand celui
auquel on écrit est résolu aux égards.
Nicolas avait renoncé à l'espérance de voir son frère céder à ses
désirs. Il en avait pris son parti. Après sa conduite envers lui à la
mort d'Alexandre, après la déférence que depuis il lui avait montrée, il
ne pouvait rien se reprocher; aussi se dit-il probablement: Mon frère
n'a pas voulu de la couronne, il faut que quelqu'un règne: je suis
chargé, malgré moi, du fardeau, mais je saurai le porter et me mettre
au-dessus de ses caprices.
Les choses en étaient là quand la réflexion, et peut-être plus encore
les sages conseils de la princesse de Lovitz[3] vinrent éclairer
Constantin. Il dut penser que l'indulgence de Nicolas aurait des bornes,
qu'après avoir respecté des caprices le maître pourrait parler, et
qu'alors sa position serait insupportable. La marche sage et prudente de
Nicolas assurait la durée de son pouvoir. Chaque jour le consolidait
davantage, Constantin résolut donc, par une démarche inopinée, de
réparer ses torts passés et de rentrer dans les bonnes grâces de son
frère. Il se mit en marche, sans être annoncé, pour Moscou, voyagea
rapidement, empêcha tous les courriers de le devancer, tomba comme une
bombe à Moscou, et se présenta inopinément au Kremlin et au palais de
l'empereur. Nicolas était occupé d'un travail avec le prince Galitzin,
gouverneur de Moscou, lorsqu'on lui annonça le grand-duc. L'empereur
répondit qu'il le recevrait après le travail qu'il faisait, croyant
parler du grand-duc Michel. Mais, comme on lui répliqua que c'était
Constantin, il se leva subitement en disant: «Constantin!» Et il courut
dans la pièce voisine et se précipita dans ses bras. Dans une heure,
cette ville immense de Moscou, et en deux heures tous les environs,
furent informés de son arrivée, tant cette nouvelle paraissait grande à
tous les esprits.
[Note 3: Épouse morganatique du grand-duc Constantin.
(_Note de l'éditeur_.)]
Constantin, en partant de Varsovie, avait cru remplir un devoir; mais,
comme il le faisait à contre-coeur, il voulait en restreindre autant que
possible les conséquences. Il avait calculé sa marche pour arriver la
veille du couronnement, et il comptait repartir le lendemain.
Heureusement, le couronnement avait été retardé de huit jours et
renvoyé au dimanche suivant. Constantin fut ainsi forcé de passer une
semaine entière à Moscou. Un symptôme de la violence qu'il s'était faite
se montrait dans sa physionomie et son humeur. On le voyait soumis aux
impressions les plus contraires, et on reconnaissait que les passions
les plus fortes et les plus opposées se combattaient dans son coeur.
Jamais événement de cette nature ne fit une impression plus vive et plus
universelle. Le peuple russe est fidèle par sa nature. La question des
droits de Nicolas n'était pas complètement claire aux yeux des masses.
Il y avait encore dans les esprits un fond d'inquiétude et de défiance.
L'arrivée volontaire de Constantin, sa présence au sacre, expliquaient
tout, confirmaient tout; aussi, dès ce moment, l'opinion la plus
favorable se prononça-t-elle en faveur du jeune empereur, et, le
lendemain, vingt mille individus étaient, rassemblés au Kremlin pour
assister à la parade et constater par leurs yeux un fait qui les
remplissait de joie et de bonheur.
Je me rendis à la parade suivant mon usage, et je revis le grand-duc
Constantin, que j'avais beaucoup connu à Paris en 1814 et 1815, et dans
plusieurs voyages faits depuis dans cette ville. Sa figure,
habituellement laide, animée par de mauvais sentiments, était devenue
atroce et indiquait évidemment des combats intérieurs. On voyait avec
quel regret il était venu à Moscou, dont le séjour lui était
insupportable. Après la parade, il me reçut chez lui. Il me fut facile
de reconnaître, à ses discours, ses véritables sentiments et la
confirmation de mes soupçons. Ses paroles étaient incohérentes. Il me
raconta ce qui s'était passé d'une manière confuse, me dit avoir été
blessé du doute qu'on avait sur la persévérance de ses résolutions. Au
surplus, ajoutait-il, il n'était pas fait pour régner et se sentait tout
à fait impropre aux soins du gouvernement. Il me fit, à cette occasion,
une comparaison triviale avec un domestique à lui, qui, ayant été quinze
ans cuirassier, avait refusé d'être fait brigadier, parce qu'il ne se
trouvait pas capable. Je le quittai, le laissant visiblement dévoré de
regrets et en proie à mille sentiments contraires.
L'empereur ne cessa d'être admirable pour le grand-duc Constantin, il
lui montra constamment la plus grande déférence; mais ce caractère
farouche recevait les soins dont il était l'objet sans en paraître
touché. Il y eut des grandes manoeuvres et des petites guerres. Il
prenait à tâche de tout critiquer d'une manière amère et à haute voix.
Son langage avait quelque chose de si inconvenant, que plusieurs fois je
m'éloignai pour ne pas l'entendre, et j'évitai habituellement d'être
auprès de lui. Mais, à la fin, les attentions délicates de Nicolas
parvinrent à le toucher. La satisfaction de l'impératrice-mère, qui lui
savait un gré infini de ce voyage, gage de la bonne harmonie qui
régnerait à l'avenir dans sa famille, la joie publique exprimée chaque
jour avec plus d'énergie, le sentiment universel que le principe des
troubles dont l'empire pouvait être menacé avait disparu pour jamais,
tout cela finit par l'émouvoir. Il se sut gré de ce qu'il avait fait; il
en reconnut l'utilité, non-seulement pour lui, mais encore pour le pays.
Il éprouva ce bonheur intérieur que produit une bonne conscience, et,
dès ce moment, ses impressions, devenues douces, se peignirent sur sa
figure. Cette figure prit une expression de contentement et de joie
extraordinaires; d'horrible qu'elle était, elle devint presque belle. Je
n'ai jamais vu une métamorphose pareille. Arriva le dimanche, 4, jour du
couronnement. Constantin y remplit les fonctions de premier aide de camp
de l'empereur. Sa bonne grâce, sa joie et sa satisfaction frappaient
tous les yeux, et la vue de sa personne dans de pareilles dispositions
donna un caractère particulier à cette cérémonie.
Lu petitesse de l'église où se fait la cérémonie, local peu favorable,
réduit nécessairement à peu d'individus le nombre des témoins de ce
spectacle auguste. Les autorités d'un ordre élevé y furent seules
placées. Cette église ne peut être comparée qu'à une chapelle. Pour
donner à la cérémonie plus d'éclat et y faire participer le peuple, on
eut soin de réunir, par un amphithéâtre en plein air, trois églises, que
l'empereur et sa famille vont visiter processionnellement. Six mille
spectateurs pouvaient y être placés. Les détails du couronnement et du
sacre ressemblent assez à ce qui se passe à Reims; mais la différence du
local y apporte des changements. Une chose digne de remarque consiste
dans ce que le couronnement du prince précède le sacre, tandis qu'en
France la couronne n'est placée sur sa tête et l'intronisation n'a lieu
qu'après le sacre. On conçoit les idées qui se rattachent à cette
différence et la motivent.
La partie morale de la cérémonie fut une des plus belles choses que
l'imagination puisse concevoir. L'empereur, placé sur son trône, reçut
les hommages de tous les membres de su famille. L'impératrice-mère la
première vint s'agenouiller devant lui. Alors l'empereur déposa le
sceptre et la main de justice, descendit du trône avec précipitation, et
baisa la main de sa mère qui l'embrassa et le serra dans ses bras.
Constantin vint à son tour pour baiser la main de son frère. Celui-ci
lui ouvrit les bras, l'embrassa et le serra dans de douces étreintes.
Plus tard, au moment où l'empereur descend du trône pour se rendre au
sanctuaire et aller à la communion, il remet son épée nue à l'aide de
camp de service. Constantin, remplissant ces fonctions, reçut cette épée
avec grâce. On eût cru, en la voyant entre ses mains, qu'elle était bien
gardée! Après les détails minutieux des cérémonies grecques, l'empereur
sortit avec son cortège, marcha au pied de l'amphithéâtre, se rendit à
l'église des ancêtres, où il fit une station et des prières. Lorsqu'il
parut ainsi en public, les plus vives acclamations, les transports de
joie les plus unanimes et les plus sincères, l'accueillirent. L'union de
la famille impériale complétait le bonheur général. Le temps était
magnifique. Jamais fête ne put avoir un plus grand éclat ni paraître
plus auguste.
Un repas d'étiquette eut lieu en public pour la famille impériale dans
les vieux appartements du Kremlin. Le soir une illumination, dont il est
difficile de donner une juste idée, vint terminer cette belle journée.
Le Kremlin, bâti sur un plateau, domine un peu la ville. Du côté de la
rivière, il est à pic. Ces fortifications du moyen âge ne manquent pas
d'élégance, et les vieux édifices qu'elles renferment leur servant
d'ornement. La tour d'Ivan, qui est fort élevée, domine le tout. Les
illuminations indiquaient l'architecture dans tous ses détails, et des
masses de feu, élevées au milieu des airs sur la tour d'Ivan,
couronnaient dignement ce spectacle et semblaient associer le ciel à la
parure de la terre. Le lieu le plus avantageux pour voir l'illumination
était le bord de la Moskowa, au point où la rivière fait un coude, et
d'où l'on voyait également la magnifique illumination de la promenade
au-dessous du Kremlin, au bout de laquelle se trouve l'immense salle
d'exercice.
Les fêtes d'usage eurent lieu après le couronnement, et voici dans quel
ordre:
La première fut donnée au Kremlin, et les premières classes seules y
furent admises. Cette réunion de toute la cour, qui fut fort belle et
très-nombreuse, fut aussi de peu de durée. À peine eut-on le temps de se
reconnaître. La famille impériale, après une courte apparition de moins
d'une heure, se retira.
La seconde fête, dédiée par l'empereur à la bourgeoisie, eut pour local
la salle du spectacle. Les femmes portaient, presque toutes, des
costumes de quelques provinces russes, costumes très-riches et fort
élégants. Les hommes étaient en uniforme, sans épée ou en domino. Rien
de plus beau que cette variété, en quelque sorte infinie, que la
richesse des costumes et la profusion de perles et de diamants dont les
femmes étaient couvertes.
Une table était dressée sur le théâtre pour la famille impériale. Les
ambassadeurs, les ambassadrices, les dames à portrait et le maréchal
Sacken y furent seuls admis.
La troisième fête fut donnée à l'empereur par les marchands. On choisit
l'immense salle d'exercice. Elle se composa d'un dîner, où huit cents
officiers furent invités. Le milieu de la salle, divisée en trois
parties, servait au banquet, et les deux extrémités étaient disposées en
jardin.
La quatrième fut celle de la noblesse. Elle eut lieu dans le bâtiment du
club de la noblesse, local magnifique, un des plus vastes et des mieux
disposés pour cet objet qui puissent exister. Elle se composa d'un bal
brillant et d'un souper avec l'étiquette d'usage. La réunion était
immense. Rien de plus splendide que cette fête.
Je donnai la cinquième. J'occupais le palais Kourakin, un des plus
grands de Moscou, un de ceux que le hasard a fait échapper à l'incendie
de 1812. Quoique vaste, il se trouva trop petit pour le nombre des
invités. Je fis construire une magnifique salle à manger, décorée en
tente, avec des trophées, et des ornements convenables à la
circonstance. Une cantate avait été faite exprès et préparée pour cette
fête; mais l'empereur me fit défendre de la donner. Toutes les femmes
recevaient des bouquets. Un ordre remarquable régna partout. Le service
se fit, pendant toute cette soirée, avec autant de facilité et de
précision que s'il eût été question d'une petite réunion.
L'empereur fut charmant et causa pendant plus d'une heure avec moi. Il
resta au bal jusqu'à deux heures, ce qui, pour lui, était sans exemple.
Il me combla de témoignages de bonté. Lors du souper, les femmes, qui
furent seules d'abord introduites aux diverses tables, présentaient un
coup d'oeil éblouissant à cause de la richesse de leurs parures et de
leurs bijoux. Dix-sept cents bougies éclairaient la salle et donnaient à
la lumière un éclat qui rappelait celui du soleil. Je ne quittai pas de
vue l'empereur, sans cependant le fatiguer de ma présence; mais je fus
toujours à portée de lui pour remplir ses moindres désirs. Enfin, je pus
croire qu'aucune fête n'avait mieux réussi et travail eu un plus grand
succès.
Les dernières furent celles du duc de Devonshire, ambassadeur
extraordinaire d'Angleterre. Celles-ci étaient médiocres et mal
dirigées: il y eut aussi peu de monde. Vinrent ensuite les fêtes des
grands personnages russes, celle du prince de Yousoupoff et celle de la
comtesse Orloff, où la plus grande magnificence fut déployée.
Tout fut enfin terminé par une fête populaire hors de la ville. Des
constructions considérables avaient été élevées exprès. Au milieu était
un beau pavillon pour l'empereur, sa famille et toute la cour; autour et
à distance se trouvaient des amphithéâtres, les uns garnis de musique,
d'autres remplis de comestibles dont la distribution se faisait au
peuple. On avait, en outre, réuni tout ce qui, en pareille circonstance,
doit amuser la multitude. La fin de la fête rappela ce qu'il y a encore
de sauvage dans les moeurs russes. Tout fut livré au pillage; chacun
emporta ce qu'il voulut des débris de toute espèce qui tombèrent sous sa
main.
Avant de quitter Moscou, je fis quelques excursions dans les environs
pour voir les principaux châteaux et les maisons de campagne du
voisinage. En général, elles sont assez peu nombreuses: il y en a
beaucoup moins qu'on ne devrait le supposer, à cause du nombre
considérable de grands seigneurs qui habitent Moscou, et dont les
fortunes passent pour immenses. Celle du comte Cheremetoff, située à
Staulies, à peu de distance de la ville, où il y a eu des fêtes
magnifiques autrefois, était dans un état de délabrement extraordinaire
L'intérieur est rempli d'objets d'art du plus grand prix, entassés avec
profusion, mais la maison menace ruine; et cependant le comte
Cheremetoff a un revenu de trois millions. Sa fortune, pendant sa
minorité, a été liquidée, et ses dettes ont été payées. On ne comprend
rien à ces fortunes russes; elles effrayent, pour ainsi dire,
l'imagination par leur chiffre; puis elles disparaissent et sont
remplacées par des dettes et la gêne.
La plus belle campagne des environs de Moscou, à mon goût, appartient à
un prince Galitzin. Elle est située à Kaulminik, sur un affluent de la
Moskowa. C'est un lieu délicieux; tout y est arrangé et entretenu avec
le plus grand soin. Cette campagne aurait une réputation, même dans les
environs de Paris et dans les environs de Londres. Le pays environnant
Moscou est ondulé; le plateau est creusé par les courants d'eau qui le
sillonnent. Des bois et des champs le divisent, et cependant il est
triste et monotone. Il y manque une population suffisante pour lui
donner la vie.
Le moment du départ approchait. L'empereur me donna l'ordre de
Saint-André pour témoignage de sa satisfaction et de son estime. Cet
ordre, le plus ancien[4] et le plus considéré en Russie, donne ceux de
Saint-Alexandre et de Sainte-Anne. Les Russes lui ont conservé une
grande valeur par la réserve avec laquelle il est distribué. À l'époque
où je l'ai reçu, il y avait seulement trente-cinq chevaliers de
Saint-André, y compris les étrangers. L'empereur y ajouta d'autres dons,
des objets de malachite et une pelisse de martre.
[Note 4: Fondé par Pierre Ier in 1689.
(_Note du duc de Raguse._)]
L'empereur, qui m'avait donné à dîner comme ambassadeur et en
représentation, voulut me recevoir comme particulier. Je dînai chez lui,
moi cinquième, avec lui, l'impératrice, le prince Charles de Prusse, son
beau-frère, et le prince Philippe de Hesse, son parent. Rien ne peut
exprimer la simplicité de cet intérieur, le bon goût qui y préside et la
politesse qui y règne. L'empereur me dit en riant quand j'entrai: «Je
vous ai fait inviter à dîner sans façon; c'est chez madame de Nicolas
que vous venez dîner.» Il se montra maître de maison aimable et
bienveillant pour ses convives, plein de soins, de gaieté et
d'attention. Le grand-duc héritier vint, pendant le repas, voir ses
parents. Le dîner fini, il se retira; puis, peu après, il reparut avec
son habit de soldat et son fusil, et fit l'exercice devant nous.
Toutes les fêtes devaient être terminées par le feu d'artifice préparé
par l'artillerie de la garde. Ce spectacle fut sans contredit le plus
magnifique que j'aie jamais vu. J'en dirai deux mots. On vit d'abord,
comme partout, des pièces d'artifice de diverse nature, un temple, le
tout exécuté avec des feux de couleur d'une grande perfection; ensuite
on vit apparaître un cirque d'une vaste étendue avec des portiques
ouverts; trois chars de forme antique, couverts d'artifice, traînés par
des chevaux, conduits par des hommes aussi vêtus à l'antique, également
couverts d'artifice, étaient places dans l'intérieur, et s'y disputèrent
le prix de la course. Ils firent deux fois le tour du cirque. Le feu
d'artifice fut terminé par un bouquet dont l'imagination peut à peine
comprendre la dimension. Il y avait cinquante-quatre mille fusées et
cent mille serpenteaux; et toutes ces pièces, partant à la fois,
représentèrent l'éruption d'un volcan. Pendant que le feu d'artifice
parlait aux yeux, quarante pièces de canon, tirant continuellement,
parlaient aux oreilles.
Après ce beau spectacle, je pris un dernier congé de l'empereur. Il
m'embrassa avec une expression d'amitié et d'intérêt dont le souvenir ne
s'effacera jamais de ma mémoire. Il m'engagea, avec une bienveillance
toute particulière, à ne pas oublier la promesse que je lui avais faite
de venir le voir dans quelques années, promesse que j'ai été au moment
de tenir, mais sous des auspices bien différents de ceux sous lesquels
je l'avais faite. S'il plaît à Dieu, je la remplirai un jour. Le
lendemain je me mis en route pour Varsovie. Mes premiers pas sur cette
route me conduisirent sur le terrain de la bataille de la Moskowa.
Mon intention étant de visiter avec détail le champ de bataille de la
Moskowa, appelé par les Russes Borodino, et d'apprécier sur les lieux
les circonstances qui ont accompagné ce grand événement, j'emportai les
trois relations publiées sur cette bataille, celle de Chambrai, celle de
Ségur et celle de Boutourlin. J'avais, parmi les gentilshommes
d'ambassade, des officiers qui s'y étaient trouvés; j'emmenai plusieurs
officiers russes qui y avaient combattu: ainsi j'eus tous les moyens
possibles pour recueillir, sur le terrain même, les renseignements
désirables. Le champ de bataille est d'ailleurs assez petit; en peu de
moments on peut le traverser dons toute son étendue.
Des trois relations que j'ai citées, celle de Ségur est la meilleure, la
plus intelligible et doit être la plus vraie. Tout a dû se passer comme
il le dit. On voit le lieu où Napoléon s'est tenu pendant la bataille,
et l'on conçoit qu'il n'a rien pu voir, rien pu juger, rien pu ordonner
à propos. Les dispositions premières ont été faites évidemment avec
l'idée que la garde entrerait en ligne s'il était nécessaire, et
appuierait les corps de Davoust et de Ney. Avec cette condition, les
dispositions étaient bonnes. Quand on la demanda, elle fut refusée, ce
qui changea toute l'économie de la bataille. Si elle n'avait pas dû
marcher, la disposition était fautive; il y avait trop de troupes au
centre, où était une fausse attaque, pas assez à la droite, où devaient
se porter les grands coups et se faire le grand effort. Après
l'enlèvement des flèches qui couvraient le village de Semanovsky et la
prise de ce village, les corps de Davoust et de Ney étaient hors d'état
de combattre. Les pertes effectuées et la dispersion des hommes ôtaient
toute consistance à ces corps. Il fallait nécessairement des troupes
fraîches pour les soutenir et même pour les remplacer. La cavalerie,
faute de mieux, s'en chargea. Elle perdit beaucoup de monde par le feu
de l'ennemi. Elle culbuta cependant ce qu'elle avait devant elle; elle
tourna la redoute située au centre, s'en empara et la livra au vice-roi,
qui, dès ce moment, put déboucher.
Alors la bataille était gagnée; mais, pour avoir des résultats, il
fallait marcher franchement, avec des moyens compactes et réunis sur le
chemin de Moscou. Aucune résistance n'aurait été opposée aux troupes
françaises qui se seraient montrées sur ce point, parce que l'armée
russe, en cet instant, était dans le désordre et la confusion. C'est en
ce moment que le général Belliard vint trouver l'Empereur et lui
demander sa garde pour soutenir la cavalerie. Il la refusa, et l'on
perdit tout le fruit des succès obtenus. Aucun engagement sérieux
n'aurait eu lieu, et l'armée russe, hors d'état de se reformer et de
combattre, aurait été détruite ou prise en grande partie.
Assurément un général habile doit éviter de faire donner trop tôt ses
réserves. Il doit refuser le premier secours qu'on lui demande; car ceux
qui sont aux prises sont toujours empressés à en réclamer. Il faut tirer
de chaque individu tout le parti possible, forcer chacun à employer
toute l'énergie et toutes les facultés qu'il possède; mais il y a un
moment (et le talent est de le juger) où il est aussi important de faire
accourir le secours qu'auparavant il était utile d'en suspendre l'envoi,
et c'est en cela que Napoléon a failli à la Moskowa. Il a été
d'ailleurs, ce jour-là, infidèle à un principe que je lui ai entendu
établir et soutenir toute sa vie: c'est que les généraux qui conservent
les troupes pour le lendemain de la bataille sont toujours battus. Quand
le succès est complet, quand le jour est décisif, les réserves sont
superflues le lendemain. C'est donc au jour de la bataille, jour
véritable de la crise, qu'il faut tout sacrifier, sans s'occuper de
l'avenir. Alors Napoléon n'a pas agi ainsi quand il pouvait suivre et
appliquer son principe sans danger; car, je le répète, sa garde n'aurait
eu aucun engagement sérieux.
Napoléon, pendant toute cette campagne de Russie, n'était plus le même
homme, son génie militaire avait pâli, son activité avait disparu; une
grande insouciance, une grande apathie, avait remplacé sa sollicitude
d'autrefois; une irrésolution habituelle était devenue le fond de son
caractère; et M. de Ségur, tout en gémissant d'un si grand changement,
l'a peint avec vérité. Il est représenté en 1812 tel que je l'avais
trouvé en 1815. Le grand capitaine s'était survécu à lui-même.
Après avoir passé une journée entière sur le champ de bataille de la
Moskowa, je continuai ma route et je m'arrêtai à Smolensk. Mêmes
observations pour le combat malheureusement trop célèbre qui y fut
livré. On ne peut concevoir quel génie infernal a pu inspirer l'idée de
se ruer contre des murailles hautes de trente pieds, dans lesquelles il
n'y avait aucune brèche, et de les escalader sans échelles? Comment
a-t-on pu concevoir la pensée de les ouvrir avec des pièces de campagne?
Ces murailles sont très-épaisses et construites en briques. Aussi huit à
dix mille hommes restèrent sur la place et furent sacrifiés sans aucune
espèce d'utilité. Un homme raisonnable ne pouvait pas se faire illusion
à cet égard. Ceux qui virent Napoléon ce jour-là m'ont tous parlé de son
indifférence à tout ce qui se passait sous ses yeux, et de l'insouciance
dont chacune de ses paroles était empreinte.
Après Smolensk, j'allai voir la Bérézina, lieu tristement célèbre, où
tous les débris de l'armée semblaient devoir périr. La poursuite des
armées de Koutousoff et Wittgenstein fut molle et timide. L'armée
française, si peu en état de combattre, eût été facilement précipitée
dans la rivière si elle eût été attaquée avec un peu de vigueur; mais
une chose inexplicable, c'est la conduite tenue par l'amiral Tischakoff,
qui, avec une belle armée intacte, était placé sur la rive droite de la
rivière. Au moment même où il voyait l'armée française occupée de
préparer son passage et des travaux préliminaires, il donna ordre à la
division Chaplitz, placée en face, de s'éloigner, et en partant il ne
fit pas brûler les ponts établis sur les marais de la route de Wilna.
Leur destruction eût suffi pour mettre un obstacle insurmontable à la
marche de l'armée, après son passage de la Bérézina. Elle eût été alors
détruite sans combat; car, une fois établie sur la rive droite, elle
était dans l'impossibilité aussi bien d'avancer que de reculer. Un
enchaînement de circonstances si extraordinaires autorisa Napoléon à
croire, malgré tant de maux ressentis, que son étoile n'avait pas
renoncé à le protéger.
J'arrivai à Varsovie. Le lendemain j'allai voir le grand-duc Constantin,
qui me conduisit à la parade. Après la parade, nous allâmes voir le
corps polonais, tout entier sous les armes dans la plaine de Vola.
Pendant trois heures, cette armée exécuta de grandes manoeuvres avec une
rare perfection. Je n'ai vu des troupes aussi belles, aussi instruites,
que chez nous, dans notre beau temps et par exception. Elles ne
laissaient rien, absolument rien à désirer. Le lendemain et le jour
suivant, j'accompagnai de même le prince à la parade. Nous vîmes ensuite
la cavalerie réunie, et le jour d'après l'artillerie. Ces différentes
armes étaient à la hauteur de l'infanterie.
Si le grand-duc Constantin, comme on l'assure, n'était pas un grand
général (et à cet égard il lui manquait, dit-on, une des qualités les
plus essentielles), c'était certainement le meilleur inspecteur qui fût
jamais et l'homme le plus capable de former des troupes. Après avoir
rendu justice à son mérite personnel sous ce rapport, je ferai remarquer
que jamais général n'a eu, autant que lui, de moyens à sa disposition
pour créer de bonnes et belles troupes. La matière sur laquelle il
opérait est excellente; car les Polonais sont essentiellement
belliqueux et naissent gens de guerre. Bon nombre d'officiers de ces
troupes avaient servi et fait la guerre avec nous.
L'armée polonaise était campée, par divisions, dans la belle saison, aux
portes de Varsovie. Ces magnifiques camps baraqués m'ont rappelé le
camp de Zeist de ma jeunesse. On sait combien les réunions permanentes
contribuent à former l'esprit militaire et à compléter l'instruction.
L'armée polonaise, payée en argent, avait la solde française, et, eu
égard au prix des denrées, ces soldats étaient les plus riches de
l'Europe.
Le grand-duc Constantin nommait directement à tous les emplois, jusqu'au
grade de lieutenant-colonel inclusivement. Ce droit de promotion, donné
à un homme qui connaissait tous les officiers de cette armée, qui vivait
avec eux et était, plus que qui que ce soit, capable de les juger,
garantissait la justice et le discernement des choix. Enfin, pour donner
une idée de l'instruction exigée, je vais dire ce qui précédait la
nomination des sous-officiers au grade de sous-lieutenant. Le grand-duc
me présenta une trentaine de sous-lieutenants qui étaient nouvellement
promus après avoir satisfait aux conditions imposées et qui attendaient
des emplois vacants. Un sous-officier, avant d'être reçu officier,
devait d'abord commander un peloton, puis un bataillon, puis une
brigade. Quel que soit le prix mis à l'instruction, ici il y a
exagération. Aussi m'écriai-je, en répondant au grand-duc, que cette
troupe de généraux, si subalternes dans leurs véritables fondions,
serait bien difficile à contenter, à conduire, et deviendrait une
source d'embarras pour ses chefs naturels.
L'armée polonaise, dont le grand-duc avait l'entière disposition, se
composait de douze régiments d'infanterie à trois bataillons, de huit
régiments de cavalerie de quatre escadrons, et en outre de deux
régiments de troupes à cheval des gardes; enfin de six compagnies
d'artillerie.
L'armée polonaise était si bien instruite, qu'on aurait pu, en cas de
guerre, la dédoubler pour y placer un nombre de recrues égal à celui des
soldats. Au bout de trois mois, cette nouvelle composition aurait fourni
des troupes excellentes pour combattre.
J'eus occasion de juger, pour la première fois, du grand parti que l'on
peut tirer des fusées à la Congrève. Le tir en fut si juste et la
manoeuvre, avec des chevalets à main, si facile, que je fus frappé des
applications qu'on peut en faire. Cette nouvelle arme peut jouer, à la
première guerre, un rôle très-important.
J'en rendis compte à mon retour en France. Je pressai le gouvernement de
s'en occuper. Il l'a fait, et aujourd'hui la France est en mesure. Le
général d'armée qui s'en servira le plus habilement à la première
campagne aura une suite de succès non interrompus. La tactique moderne
recevra probablement des changements, et, par suite, l'organisation des
armes et les proportions existantes entre elles. Ces fusées feront
époque dans la science militaire. Je vais indiquer les causes et déduire
les principales conséquences de cette invention.
On connaît l'influence de l'artillerie aux jours de bataille, et le rôle
qu'elle joue à la guerre. Ce rôle est devenu de plus en plus important,
non-seulement en raison de son augmentation dans les armées, mais encore
à cause de son extrême mobilité qui donne le moyen de combiner ses
mouvements à l'infini: cependant cette mobilité a encore des limites, et
le nombre des canons à conduire à la guerre est borné, non-seulement par
la dépense, mais encore par l'embarras qu'un excès de matériel
apporterait avec lui; embarras pouvant être tel, qu'il dépasserait de
beaucoup en inconvénients dans les marches les avantages qu'il
promettrait pour le moment de l'action.
L'expérience a démontré que les limites à observer ne doivent pas
dépasser quatre pièces par mille hommes, et encore, ce principe suivi,
cette proportion se trouve-t-elle toujours franchie, après quelques mois
de campagne, la diminution du matériel n'étant pas soumise aux mêmes
causes que celle de l'infanterie et de la cavalerie. Les fusées à la
Congrève ont reçu successivement un grand perfectionnement. Dirigées
maintenant avec une assez grande justesse, elles forment aujourd'hui
une artillerie auxiliaire destinée à devenir bientôt une arme principale
par le développement qu'on peut lui donner dans son action.
En effet, quand l'arme se compose seulement du projectile employé, quand
aucune machine n'est nécessaire pour le lancer, et ne présente pas au
feu de l'ennemi de surface sur laquelle il puisse diriger ses coups;
quand enfin on peut, par des dispositions très-simples, donner
momentanément à ce feu un développement tel, que le front d'un seul
régiment soit couvert par une pluie de boulets qui représentent le feu
d'une batterie de cent pièces de canon; alors les moyens de destruction
sont tels, qu'il n'est plus possible de lutter contre eux, en suivant
les règles et les principes que l'état actuel de l'art de la guerre a
consacrés.
Voici comment je concevrais l'emploi des fusées à la Congrève. Je ferais
former dans chaque régiment six cents hommes au service de cette arme
nouvelle. Deux chariots suffisent pour porter cent chevalets tels que
les Autrichiens les ont adoptés, et, à l'ordre donné, ces cent
chevalets, servis chacun par trois ou quatre hommes, déploieraient un
feu dont l'imagination peut à peine concevoir l'idée. À un feu pareil
peut-on opposer et exposer des masses? même des troupes en bataille et
plusieurs lignes parallèles? Non assurément. Mais, le gain de la
bataille consistant à faire reculer l'ennemi, il faut marcher à lui et
traverser l'espace qui nous sépare de lui. Or, pour le faire avec le
moins de danger possible, on doit employer l'arme qui parcourt les
distances le plus rapidement. Dès lors la cavalerie doit être employée
de préférence, et cette cavalerie devra être soumise à une nouvelle
manière de manoeuvrer, afin de se présenter au feu de l'ennemi avec
moins de chances de destruction, c'est-à-dire éparpillée en tirailleurs,
et cependant prête à se réunir à un signal donné pour se préparer au
choc qui doit suivre la charge exécutée. Dans ce système de guerre et
dans cette nouvelle manière de combattre, l'infanterie, changeant de
rôle, devient l'auxiliaire dés fusées à la Congrève, ou plutôt ces
fusées sont sa véritable arme, et les fusils de simples accessoires pour
repousser ceux qui viennent l'aborder.
L'infanterie devra donc avoir une instruction toute différente. Elle
devra se diviser en deux parties: la première, chargée de tirer des
fusées; la seconde, destinée à appuyer la première et à lui servir de
point de ralliement au moment où elle sera en contact immédiat avec
l'ennemi. Alors la proportion des armes doit changer. Il faut plus de
cavalerie et moins d'infanterie. Il faut une cavalerie exercée d'une
manière toute différente de ce qu'elle l'est aujourd'hui. Il faut une
infanterie-artillerie, si je puis m'exprimer ainsi, et dont l'emploi
soit borné au service des fusées, à les soutenir et à les appuyer, à
occuper les postes retranchés, à défendre les places, à faire la guerre
de montagne.
Mais cette nouvelle artillerie prend une grande importance en mille
circonstances où l'artillerie à canon ne joue aucun rôle. Dans les
montagnes ou transporte aujourd'hui à grand'peine un petit nombre de
pièces qui y fait peu d'effet. Avec des fusées, on a une arme à longue
portée, facile à établir partout et à profusion sur la cime des rochers,
comme sur les plateaux inférieurs. Dans les plaines rases, chaque
édifice est transformé en forteresse, et la tour ou la terrasse d'une
église de village devient à volonté la plate-forme d'une batterie
formidable. Enfin cette invention, telle qu'elle est aujourd'hui, et
avec les perfectionnements qu'elle comporte, se prête à tout, se plie à
mille circonstances diverses, à toutes les combinaisons possibles et
doit prendre un ascendant immense sur le destin des armées.
Si les fusées sont servies par un corps spécial, si elles sont traitées
comme l'artillerie, étant nécessairement rares et leur direction
toujours un peu incertaine, elles ne produiront que peu d'effet. Un
développement immense leur donnera seul le moyen d'étonner et
d'épouvanter, de foudroyer; c'est ainsi seulement qu'elles peuvent être
employées avec utilité, et pour cela elles doivent devenir l'arme de
l'armée proprement dite.
Les hommes réfléchissent peu sur la nature des choses. On admet
volontiers et de confiance ce que d'autres ont déterminé. On agit
souvent par routine, sans avoir employé son intelligence à modifier et à
améliorer ce qui en est susceptible. Aussi ce ne sera qu'à la longue que
la puissance des fusées à la Congrève sera appréciée et sentie; mais, si
à la première guerre un général habile et calculateur entrevoit la
question dans tous ses développements, s'il embrasse toutes les
conséquences qu'il est permis d'en tirer, s'il prépare ses moyens dans
le silence pour les déployer sur le premier champ de bataille, il
obtiendra des succès tels, que, jusqu'à ce que l'ennemi ait employé les
mêmes moyens, rien ne pourra lui résister. Au moment de cette grande
expérience, le génie personnel du chef aura un grand ascendant, une
immense action sur le sort de la guerre.
Cependant, quoique tous les calculs de la raison, toutes les prévisions
puissent annoncer les résultats que je prédis, l'expérience seule
établira d'une manière incontestable le mérite de cette nouvelle
invention. Il y a tant de circonstances imprévues qui modifient les
prévisions les plus fondées, les apparences les plus séduisantes, que
l'homme sage et prudent ne sera convaincu dune manière absolue que
lorsque les faits seront venus réaliser ces espérances; mais les
apparences sont telles, les probabilités se montrent d'une manière si
concluante, qu'un général calculateur doit, à la première guerre,
préparer d'avance ses moyens, comme je l'ai dit, et étonner son ennemi
par leur emploi. S'il est seul à en faire usage, il est probable qu'il
sera maître de la campagne. Si son adversaire a été aussi prévoyant et
aussi vigilant que lui, il se garantira au moins d'être sa victime, et,
si les résultats ne correspondent pas complètement à ses espérances, il
en sera pour quelques travaux inutiles et pour quelques dépenses. Mais
la prévoyance doit embrasser, non-seulement l'emploi immédiat de cette
arme nouvelle, mais encore toutes les conséquences qui en résultent
relativement aux autres armes, à leurs proportions et à leurs
manoeuvres.
L'accueil du grand-duc avait été rempli d'amabilité pour moi; et, si je
pus me rassasier de jouissances militaires, il me donna aussi des
plaisirs d'un autre genre qui n'eurent pas moins de charmes à mes yeux.
Il me présenta à la princesse de Lovitz, sa femme. Chaque jour je dînais
avec elle et le grand-duc. Je passais trois ou quatre heures ensuite
dans leur intimité. Rien n'était comparable à la douceur, à la bonté et
à l'amabilité de cette femme charmante. La vivacité de son esprit n'en
était pas le principe, mais une douceur, une raison, une bonté, un
laisser aller simple et bienveillant que l'on ne saurait exprimer.
La princesse de Lovitz, sans être belle, sans être même très-jolie,
avait tout ce qui peut séduire. Sa douce influence avait calmé l'humeur
farouche de Constantin, adouci son caractère violent. Elle exerçait
d'une manière salutaire pour tout le monde son empire sur lui. Véritable
ange descendu sur la terre, la manière dont elle a fini confirme les
éloges que je donne à sa mémoire et que j'aurais voulu pouvoir offrir à
sa personne. Dans ces causeries familières, le grand-duc fut d'une
amabilité et d'une gaieté constantes. Il y aurait de quoi remplir un
volume des histoires qu'il m'a racontées, toutes plus ou moins remplies
d'intérêt pour moi, en raison des personnes et des lieux qui en étaient
l'objet. Enfin, après trois jours de manoeuvres et de cette société
intime, je continuai mon voyage pour Paris, en passant par Vienne.
Le royaume de Pologne jouissait déjà des fruits d'une administration
éclairée. De belles routes se traçaient de toutes parts. J'étais venu de
Breizt à Varsovie sur une magnifique chaussée. Il en existait une
pareille pour aller à Kalisch. Dans la direction que je suivis, elle
était moins avancée; mais déjà des parties considérables de route
étaient terminées, et, au moment où la révolution a éclaté, tout était
achevé. J'avais retrouvé plusieurs officiers polonais fort distingués
qui avaient anciennement servi avec moi, entre autres le général
Zimersky, et un capitaine ou major nommé Zemanovsky. J'eus grand plaisir
à les revoir. Je me rendis à Cracovie, où je passai la Vistule pour
entrer dans les États autrichiens.
Avant de poursuivre mes récits, je vais donner un aperçu sur l'armée
russe, telle qu'elle était à cette époque, qui pourra donner des idées
sur son organisation d'alors, son administration, ses moeurs et les
circonstances particulières dans lesquelles elle est placée. Depuis,
cette organisation a éprouvé de grands changements, et un autre ouvrage
renferme des documents complets à cet égard. Ces doubles renseignements
ne seront pas sans intérêt pour les militaires.