LIVRE VINGT-TROISIÈME

1826-1829

SOMMAIRE.--Mesures sur la censure et sur les officiers généraux.--Sacre

du roi à Reims.--Anecdote sur Moncey.--Premiers symptômes du changement

de l'opinion publique.--Influence croissante du

clergé.--Anecdote.--Indemnité des émigrés.--Mort de l'empereur

Alexandre.--Circonstances qui accompagnèrent l'arrivée de Nicolas au

trône impérial.--Courage et inspiration heureuse de Nicolas.--Paroles de

l'impératrice-mère.--Je suis envoyé ambassadeur extraordinaire en

Russie.--La cour de Weimar.--La cour de Berlin.--L'armée

prussienne.--Charlottenbourg.--Berlin.--Environs de

Saint-Pétersbourg.--L'empereur

Nicolas.--L'impératrice.--Saint-Pétersbourg et Pierre le

Grand.--Inondations de Saint-Pétersbourg.--M. le comte de la

Ferronays.--Portrait de l'empereur Nicolas.--Ses idées sur l'éducation

de ses enfants.--Conspiration de Pestel.--Magnanimité de

l'empereur.--Manufactures d'Alexandrowski.--La Monnaie.--École des

mines.--Ponts et chaussées.--École du génie.--État-major.--Comité de

perfectionnement.--Hôpitaux militaires.--Arsenal.--Éducation

publique.--École des cadets.--Couvent des filles.--Palais, églises et

aspect de Saint Pétersbourg.--Cronstadt.--Promenade dans la

rade.--Château d'Oranienbaum.--Anecdote sur

Orloff.--Peterhof.--Zarskoie-Selo.--Colpina.--Schlusselbourg.--Funérailles

de l'impératrice Élisabeth.--Colonies militaires de

Wolcoff.--Novogorod.--Route jusqu'à Moscou.--Moscou.

L'impératrice-mère.--La grande-duchesse Hélène.--Arrivée de l'empereur à

Moscou.--Rapports entre l'empereur et l'impératrice-mère.--Garde

impériale.--Manoeuvres sous Moscou.--Généraux russes.--Arrivée inopinée

de Constantin.--Caractère de ce prince.--Son attitude.

--Réconciliation.--Sacre de l'empereur.--Cérémonies

touchantes.--Illumination du Kremlin.--Fête à la bourgeoisie.--Dîner

intime chez l'empereur.--Adieux de l'empereur.--Champ de bataille de la

Moskova.--Smolensk.--La Bérézina.--Le grand-duc Constantin à

Varsovie.--Son armée.--La princesse de Lovitz.--Retour dans les États

autrichiens.--Armée russe.--Retour à Paris.--Ma ruine.--Bontés du

roi.--Je vends Châtillon.--Mésaventure de Talleyrand.--Inhumation du duc

de Liancourt.--Revue de la garde nationale du 27 avril

1827.--Expressions du roi à cette occasion.--Anecdote.--Dissolution de

la garde nationale.--Camp de Saint-Omer.--Anecdote.--Nouvelles

élections.--M. de Villèle est renvoyé du ministère.--Nouvelle

administration.--Ministère Martignac.--Mouvement d'opinion en faveur des

Grecs.--Guerre des Russes et des Turcs.--Ministère Polignac.

Le nouveau règne commença sous les plus heureux auspices. Charles X, à

son entrée à Paris, fut accueilli par des expressions de joie sincère.

Quoique le temps fût mauvais, toute la population était venue à sa

rencontre dans les Champs-Élysées. Aussi cette entrée avait-elle l'air

d'un triomphe. Les cris de _Vive le roi!_ sortaient de toutes les

bouches, et une satisfaction véritable animait toutes les figures. On

attendait beaucoup du nouveau roi; en ce moment et pendant longtemps

encore il fut puissant sur l'opinion. On avait du goût pour lui et une

grande disposition à l'aimer. Son premier acte fut populaire, mais il

fut peut-être précipité. Se désarmer complétement de la censure, sans

rien mettre à sa place, fut imprudent, et tout homme de bonne foi

convient aujourd'hui du mal qui en est résulté. L'opinion, à Paris, se

développe quelquefois d'une manière capricieuse, et souvent un petit

nombre d'individus, placés d'une manière déterminée, suffit pour lui

donner une direction fâcheuse et une grande activité.

Les généraux de l'ancienne armée avaient toujours été l'objet de

l'intérêt public. Ils formaient, hélas! les seuls monuments restant de

notre grande époque! Depuis quelques années, objets d'une espèce de

réprobation de la cour, il y avait eu autant d'injustice envers eux que

d'oubli d'une bonne politique; ils crurent à une réparation à

l'apparition du nouveau roi. Ils ne demandaient qu'à le servir. Il les

accueillit avec cette bienveillance aimable qui caractérisait toutes ses

actions; mais, au lieu de voir leurs espérances réalisées, leur sort fut

encore pire, et une circonstance particulière sembla ajouter à la

rigueur des procédés du pouvoir envers eux.

Les officiers généraux à demi-solde, dépourvus de chevaux, avaient suivi

le cortége funèbre de Louis XVIII à pied. Charles X leur dit: «Vous avez

accompagné à pied les restes de mon frère; c'est à cheval que désormais

vous serez près de moi.» Que conclure de ces paroles, sinon d'y voir des

promesses d'activité et d'emploi? Peu de jours après, ils étaient mis à

la retraite. La réaction d'opinion qui en résulta ne saurait être

exprimée. Depuis longtemps cet acte inique était préparé dans les

bureaux. Le baron de Damas, ministre de la guerre, dont la carrière

s'était faite dans une bonne armée, et par des services réels[1],

n'avait pas voulu consentir à dépouiller de braves vétérans du prix de

leurs longs travaux et de leurs nombreuses blessures; mais le marquis de

Clermont-Tonnerre, son successeur, militaire de parade et de cour, sorti

des troupes napolitaines et espagnoles, se chargea de l'accomplir. On

supposa, au surplus, que cette mesure violente fut exigée par M. de

Villèle qui, jaloux de l'espèce de popularité que le roi venait

d'acquérir auprès des généraux, voulut montrer, sans retard, qu'en lui

seul résidait véritablement le pouvoir.

[Note 1: En Russie. (_Note du duc de Raguse_.)]

La cérémonie du sacre eut lieu l'année suivante. Le roi s'étant rendu à

Reims, elle fut exécutée le premier dimanche de juin 1825. Elle présenta

une circonstance unique dans l'histoire. Il y avait juste cinquante ans

qu'elle avait eu lieu pour Louis XVI, frère de Charles X, et également

juste cent ans que leur grand-père commun, Louis XV, en avait été

l'objet. Quelquefois les générations se pressent tellement, comme sous

Louis XIV, qu'un espace de temps fort petit en renferme toute une suite.

Quelquefois elles s'allongent et semblent embrasser les temps.

La cérémonie fut belle et imposante. On en a vu les détails partout, et

je n'entreprendrai pas de les donner. Elle répondit à l'idée que je m'en

étais faite par sa pompe et par sa majesté. Une chose singulière est

l'aberration de certaines gens qui, en voyant de pareilles cérémonies,

n'en comprennent pas l'esprit et ne savent pas se rendre compte de la

pensée qui préside au spectacle qui se passe sous leurs yeux. Je vais en

citer un exemple donné par un personnage qui semblait, par sa position

sociale, devoir ne pas manquer d'intelligence. Le maréchal Moncey fut

choisi, comme doyen des maréchaux, pour représenter le connétable au

sacre. Sa fonction est de se tenir près du roi, avec l'épée nue, image

de la puissance militaire dont le roi est assisté et qui dépend de lui.

Eh bien, ce pauvre maréchal, ancien premier inspecteur de la

gendarmerie, pénétré sans doute de la pensée que rien n'était plus beau

que cette dernière espèce de fonctions, eut une tout autre idée. Il me

dit: «C'est l'image des dangers dont les anciens rois étaient autrefois

environnés au milieu des grands vassaux de leur couronne; le connétable

était chargé de les surveiller et de les contenir.» Et, en disant ces

paroles, il tournait la tête à droite et à gauche, en regardant comme un

factionnaire chargé d'une consigne; il se trouvait, à ses yeux, être

redevenu le chef de la gendarmerie.

Le lendemain du jour du sacre, le roi fut reçu grand maître de l'ordre

du Saint-Esprit, cérémonie d'une grande beauté. Nous fûmes ensuite reçus

chevaliers. Le troisième jour, le roi passa la revue de troupes peu

nombreuses, rassemblées dans un camp à quelque distance, il accorda

diverses récompenses, et nous obtînmes enfin qu'il les donnerait de sa

main, chose à laquelle il avait répugné jusque-là, et qu'il n'a pas

répétée depuis, moyen bien simple cependant d'en doubler le prix. Il

tint chapitre du Saint-Esprit, et une promotion eut lieu. Elle comprit

les maréchaux qui n'étaient pas décorés de cet ordre, à l'exception de

deux, le maréchal Gouvion-Saint-Cyr et le maréchal Molitor.

Le retour du roi à Paris et son entrée n'eurent pas à beaucoup près le

même éclat que celle de l'année précédente. L'opinion changeait déjà

d'une manière fâcheuse. Cependant jamais plus de liberté n'avait protégé

les citoyens. Le commerce florissait; les manufactures avaient doublé

leurs produits, et la consommation, résultat du bien-être général,

s'était élevée à leur hauteur. Les terrains, à Paris et dans les grandes

villes, avaient acquis un prix si élevé, que de grandes fortunes furent

la conséquence de la possession de quelques arpents de terre. On

construisit en un moment plus de sept mille maisons à Paris, non pas

destinées à une population nouvelle, mais à pourvoir aux besoins

nouveaux, produits par une augmentation de bien-être et de richesses

générale. Malgré cet état prospère dont la postérité ne pourra jamais se

figurer l'étendue, prospérité qui avait pour base le gouvernement le

plus légal, l'administration la plus régulière, une grande abondance de

capitaux, le bas prix de l'argent, enfin un mouvement, une activité

éclairée par les lumières Universellement répandues et les exemples d'un

pays voisin, malgré, dis-je, tant de biens réunis et de motifs d'être

heureux, une inquiétude sourde agissait sur les esprits. Une crainte de

l'avenir, une absence de sécurité, que rien ne motivait suffisamment,

était une véritable maladie morale qui affligeait la société.

Il faut le dire, l'action intrigante du clergé français se faisait

sentir partout. Or, si la nation française est religieuse et disposée à

rendre aux prêtres tout ce qu'on leur doit dans les intérêts de la

morale et de la religion, les prêtres lui deviennent antipathiques

aussitôt qu'ils se mêlent des affaires du monde; et cependant, chez

nous, c'est leur manie. On les trouvait, dans la campagne, intolérants

et insubordonnés envers leurs supérieurs, et, à la cour, saisissant

toutes les occasions d'intervenir dans les plus hautes questions

politiques. Quels que fussent les écarts de leur conduite, ils étaient

toujours assurés de l'impunité. Un mandement de l'archevêque de Rouen,

grand aumônier, le cardinal de Croï, brave homme, mais instrument passif

des intrigants dont il était entouré, mit tout en émoi. Dans cette

extravagante publication, il s'emparait de l'ordre civil et bouleversait

toutes les lois qui régissent le royaume. Il n'en résulta cependant rien

de fâcheux pour lui. Le prince de Metternich, alors à Paris, me dit à

cette occasion ces propres paroles: «À Vienne, le grand aumônier, pour

un fait semblable, aurait perdu sa charge et aurait été relégué dans un

séminaire.» Mais le cardinal de Croï n'eut pas même une expression de

mécontentement de la part du roi.

Cette action du clergé, si funeste, se faisait sentir partout et jusque

dans l'armée. Les aumôniers des corps avaient reçu un rang trop élevé,

qui humiliait les officiers. Ils faisaient des rapports réguliers au

grand aumônier. Ils envoyaient des notes sur la conduite des officiers,

et c'était souvent d'après ces notes que le ministre de la guerre

faisait les nominations. Plus d'une fois le travail du grand aumônier

l'a emporté sur celui des inspecteurs. On se demande dans quel pays un

système semblable aurait pu réussir.

L'immense prospérité du pays, le bon état de ses finances, permirent au

roi d'entreprendre l'exécution d'un grand acte de justice et de

proposer la loi sur l'indemnité aux émigrés. Malgré les efforts du parti

révolutionnaire pour la discréditer, elle était populaire, tant il est

naturel aux hommes d'aimer la justice quand leurs passions et leurs

intérêts ne s'y opposent pas. Indépendamment d'un grand acte d'équité

consacré, cette loi était politique; car c'est en réparant les désastres

et cicatrisant les plaies qu'on ferme le gouffre des révolutions. Elle

était encore une loi de finance et d'administration, puisqu'elle rendait

à une classe de propriétés une valeur dont l'opinion l'avait privée.

C'était enfin une disposition sage, humaine et louable de toute manière.

M. de Villèle l'exécuta avec un grand succès. Ce genre d'ouvrage était

particulièrement propre à la nature de son talent. Financier profond,

administrateur habile, il sut aussi bien concevoir son plan que le

défendre et l'exécuter, et il reçut une approbation universelle. Chose

remarquable! ceux qui ont le plus profité de son système et dont la

fortune a été réparée par ses soins ont le plus contribué à sa chute, et

en réalité l'ont renversé.

L'année 1825 était presque écoulée, lorsqu'on apprit la nouvelle de la

mort de l'empereur Alexandre, immense événement, vu la manière dont

l'Europe était accoutumée à plier sous ses volontés. Il se servait de la

magie d'une puissance morale, fondée sur ses nombreuses armées,

toujours prêtes à entrer en campagne, organisées en divisions, corps

d'armée, et munies de toutes choses comme si elles devaient combattre le

lendemain; du prestige qui accompagne nécessairement des États si

étendus et composés de la septième partie de la surface des continents

du globe, États invulnérables, ou au moins indestructibles, à cause de

leur position. Menacer souvent, frapper rarement, mais à coup sûr, d'une

manière qui fasse impression et laisse des souvenirs, voilà la politique

qui convient à la Russie et que l'empereur Alexandre a suivie pendant

les dernières années de son règne. Pendant les dix ans qu'Alexandre a

vécu depuis la seconde Restauration, il a gouverné le monde et fixé les

destinées de tous les peuples de l'Europe, sans engager un seul homme et

par la seule puissance de son nom.

L'état dans lequel il laissait la Russie, l'incertitude de la

succession, ajoutaient à l'importance du moment. Le testament

d'Alexandre donnait la couronne à Nicolas, le second de ses frères. Les

droits établis par la pragmatique de Paul investissaient au contraire

Constantin de cet immense héritage. Nicolas refusa d'abord. Il s'en tint

à la loi la plus ancienne et la plus reconnue. Il fit même prêter

serment à Constantin, qui résidait à Varsovie. Constantin se souvint

des promesses qu'il avait faites à Alexandre, de la haine que les écarts

de sa jeunesse avaient fait naître dans beaucoup d'esprits, et il

refusa. Dans ce combat de loyauté et de désintéressement entre les deux

frères, combat sans exemple dans l'histoire, Nicolas fut vaincu; il fut

obligé de se charger du fardeau. Les circonstances de son arrivée au

trône sont si remarquables et si dramatiques, qu'elles méritent d'être

racontées en détail. Nicolas, si jeune et si étranger jusque-là aux

affaires, déploya sur-le-champ le plus grand caractère et cette

puissance morale, ce courage dont l'âme et le for intérieur sont les

principaux éléments.

Le séjour des troupes russes en France avait porté ses fruits. Des idées

de réformes, de changements à opérer en Russie, remplissaient les têtes

d'un grand nombre d'officiers. L'empereur Alexandre, dont la vie se

composa de diverses phases sous le rapport politique, fut d'abord,

pendant un certain nombre d'années, ennemi acharné de Napoléon, puis,

pendant une autre époque, son admirateur passionné. Ensuite il devint

libéral fanatique. Enfin, plus tard, il se livra à la mysticité, et

revint aux idées de pouvoir absolu et de gouvernement despotique. Quand

il était dans la phase libérale, il avait encouragé toutes les idées

nouvelles et favorisé leur développement. Aussi divers projets

d'amélioration lui furent-ils soumis. Son changement déconcerta ses

anciens amis, et ils s'occupèrent à s'affranchir par eux-mêmes. Une

conspiration, dont les ramifications étaient fort étendues, fut ourdie.

Elle avait pris naissance dans la garde et avait pénétré dans presque

tous les corps de l'armée; mais, quand les projets furent connus, on put

voir quelles têtes folles les avaient conçus. Les idées les plus

extravagantes, les plus inexécutables, accompagnées des mesures les plus

atroces, avaient été adoptées.

La conspiration était au moment d'éclater quand l'empereur Alexandre

mourut. Ce changement de règne, quand l'incertitude de la succession

affaiblissait le pouvoir, était très-favorable aux conspirateurs. Je

l'ai déjà dit, Nicolas, malgré le testament d'Alexandre, qui lui donnait

l'empire, s'était empressé de faire prêter serment à Constantin.

L'officier envoyé à celui-ci pour le lui annoncer fut mal reçu et

réexpédié avec un refus formel. De retour, et ayant donné le titre de

_Majesté_ à Nicolas, il fut réprimandé. Spectacle singulier que cette

lutte, cette horreur du trône et cette colère, témoignée alternativement

au porteur d'une si grande nouvelle, ordinairement si bien accueilli et

si bien récompensé! Il n'en avait pas été ainsi à l'avènement de Paul,

qui donna le cordon bleu au comte Soubow, pour prix de la nouvelle de

la mort de sa mère, qu'il lui avait annoncée. La résistance était

sincère de part et d'autre, et les deux frères, en s'exprimant ainsi,

montrèrent le fond de leur coeur et s'honorèrent beaucoup; mais, lorsque

le refus opiniâtre de Constantin eut décidé Nicolas à prendre la

couronne, les conspirateurs saisirent avidement la circonstance, encore

obscure aux yeux du peuple, pour égarer l'opinion publique. Ils dirent

que Nicolas, usurpateur, profitait de l'absence de son frère pour

s'emparer d'un bien qui n'était pas à lui, comme si la conduite tenue

d'abord ne répondait pas d'avance à cette odieuse et injuste accusation.

Le 26 décembre la garde impériale ayant reçu l'ordre de prendre les

armes pour prêter serment au nouveau souverain, l'insurrection soufflée

par les conspirateurs éclata. Les premières troupes qui se présentèrent

sur la place étaient des révoltés. Nicolas, au premier bruit, sortit du

palais d'hiver, où à peine étaient trois cents hommes de garde, et se

porta sur la place, accompagné de quelques officiers. Là, seul et sans

défense, il ne pouvait connaître encore quelles troupes lui seraient

fidèles et jusqu'où irait l'insurrection. Un bataillon du régiment de

Moscou, commandé par le major Paskoff, après s'être présenté à la

forteresse, dont on lui avait refusé l'entrée, revenait sur ses pas.

L'empereur va à lui, et, à son apparition, les soldats crient: _Vive

Constantin!_ L'empereur, sans montrer la moindre crainte, et avec ce

calme imposant qui, dans le danger, agit si puissamment sur la

multitude, leur dit: «Ah! vous êtes de ces gens-là! Eh bien, votre place

n'est pas ici, elle est près du Sénat!» Et, prenant le ton du

commandement, il ajouta: «Par le flanc droit, marche!» Et le bataillon

continua sa route et s'éloigna.

Ce courage d'un ordre supérieur sauva Nicolas. S'il eût montré la plus

légère crainte, placé ainsi au milieu des révoltés, il eût été perdu. Un

moment plus tard, un autre régiment paraît: c'est celui d'Ismailowsky,

dont Nicolas, comme grand-duc, a été propriétaire. L'empereur s'avance

vers lui, et, trouvant les soldats mornes et silencieux, il leur dit:

«Mes amis, nous avions reconnu Constantin pour empereur; il a refusé la

couronne. Après lui elle me revient, et j'ai dû la prendre.» Même

silence; aucun des hourras d'usage ne se fait entendre. «Eh bien, il me

semble que vous êtes mal disposés pour moi; je veux voir jusqu'où ira

votre mécontentement.» Alors il ordonne de charger les armes et ajoute:

«Maintenant, que me répondez-vous?» Ce témoignage de confiance pénètre

les soldats, les remplit d'admiration; ils crient et répètent: «Vive

Nicolas!» Quelle inspiration sublime! Il y a courage, générosité et

profonde connaissance des hommes, surtout des gens de guerre, toujours

séduits par ce qui est magnanime.

Mais les heures s'écoulent, et, du côté du palais, les troupes fidèles

se rassemblent, tandis que les révoltés et les factieux se réunissent

sur la place du Sénat. Ainsi ils sont en vue les uns des autres, et une

assez courte distance les sépare. Le chef de l'entreprise, le prince

Trubezkoï, manque de coeur et ne paraît pas à la tête des mécontents.

Ceux-ci, sans direction, n'entreprennent rien. Nicolas leur envoie des

officiers pour les rappeler à leur devoir, mais ces officiers sont du

nombre des conspirateurs. Au lieu de remplir la mission qu'il leur a

donnée, ils exhortent les révoltés à persévérer, tandis qu'au retour ils

annoncent à l'empereur une prochaine soumission. Le but de ces officiers

traîtres était de gagner du temps, d'empêcher Nicolas d'employer des

mesures de rigueur, et d'arriver ainsi, sans combat, à la fin du jour.

Alors, avec les éternelles nuits de Saint-Pétersbourg dans cette saison,

ils avaient de la marge devant eux pour se concerter et donner plus

d'ensemble et d'énergie à la révolte.

Après des pourparlers inutiles pendant plusieurs heures, l'empereur,

sentant les dangers d'un plus long délai, se décide à agir. Une

batterie de six pièces de canon est avancée et placée à une demi-portée

de mitraille des révoltés. Ceux-ci, sans chef, attendent stupidement le

feu qui va commencer; ils ne font ni un mouvement en avant ni un

mouvement en arrière. Trois salves en tuent bon nombre et dispersent le

reste, qui fuit dans la direction du quai Anglais. La cavalerie est

lancée à leur poursuite pour achever de les détruire ou pour les faire

prisonniers.

Nicolas, jeune encore, tout nouveau au pouvoir, et dans une circonstance

si grave, qui présentait à l'esprit des conséquences si confuses et si

menaçantes, se trouva tout à coup à la hauteur de sa destinée. Il montra

une grande force d'âme, une grande modération et sut se résoudre à

employer les moyens de rigueur nécessaires et à répandre le sang au

moment où une fausse pitié aurait entraîné après elle de grands

malheurs. Le mélange de ses diverses qualités mises en action lui a

conservé le trône et a préservé la Russie de l'anarchie et d'une

horrible révolution. L'impératrice-mère, femme d'un grand caractère, et

qui avait présidé à l'éducation de Nicolas, dit, le soir de ce jour

célèbre, ces paroles mémorables: «Mon fils est sorti du palais jeune

adolescent: il y est rentré homme fait et monarque éprouvé.»

L'avènement de Nicolas au trône de Russie motiva l'envoi, de la part de

toutes les puissances, de personnes chargées de le complimenter. Plus

tard, il nécessita la nomination d'ambassadeurs extraordinaires pour

assister à son couronnement. Diverses personnes furent désignées pour la

France. Il fallait, de toute nécessité, un militaire dont le nom fût

connu et qui rappelât notre grande époque. En Russie, tout a le

caractère militaire; tout se résout, fêtes, cérémonies, etc., etc., en

parades et en exercices militaires. Un ambassadeur de l'ordre civil

serait étranger à tout. Il aurait moins de moyens qu'un autre de voir

l'empereur, de l'approcher et d'entrer dans une sorte d'intimité avec

lui. Il fallait, en outre, un homme du monde, ayant le goût et

l'habitude de la société. Le roi pensa que je remplissais la double

condition, et je fus choisi. J'en éprouvai une grande satisfaction.

Cette mission me remettait en évidence après tant d'années d'obscurité;

elle me donnait l'occasion de voir un pays que je ne connaissais pas, de

contempler de près et d'étudier cette puissance russe qu'un siècle a

rendue si redoutable, et qui, chaque jour, acquiert plus de force et

exerce plus d'action sur les destinées de l'Europe; enfin de voir le

commencement d'un règne où le souverain, si jeune encore et si nouveau

aux affaires, avait développé un si grand caractère et montré un si

grand courage. Cette mission était un agréable épisode dans ma vie. Elle

m'a fait passer cinq mois d'une manière brillante; elle m'a laissé

d'agréables souvenirs, mais elle a eu une influence fâcheuse sur mes

affaires de fortune; car mes entreprises si vastes, privées de ma

surveillance pendant un si long temps, ont d'abord périclité et sont

tombées ensuite dans un désordre qui a entraîné ma ruine.

Ce fut à la fin de février 1826 que le roi se décida à me nommer

ambassadeur extraordinaire en Russie. Je fis mes préparatifs pour le

représenter dignement. Des fonds considérables furent mis à ma

disposition. Tout ce qu'il y avait de distingué, parmi la jeunesse de

Paris, sollicita la faveur de m'accompagner. Quinze gentilshommes

d'ambassade me furent donnés, et parmi eux il y avait trois officiers

généraux[2]. Jamais ambassade ne fut organisée avec plus de choix et

même plus d'éclat. Tout étant disposé pour cette brillante mission, je

me mis en route. Je quittai Paris, le 19 avril, pour me rendre d'abord à

Berlin et ensuite à Pétersbourg.

[Note 2: Liste des gentilshommes d'ambassade qui use

furent donnés pour m'accompagner: Le vicomte de Talon, le

comte de Damrémont, le vicomte de Broglie, maréchaux de camp;

le comte de Caraman, le marquis de Castries, le marquis de

Podenas, colonels; le comte Alfred de Damas, le vicomte

Emmanuel de Brézé, le comte de Biron, le comte de Maillé, le

vicomte de la Ferronays, le comte de Villefranche, le comte

de Vogüé, le comte de Croï; et j'avais pour secrétaire un

poëte illustre, M. Ancelot.

(_Note du duc de Raguse_.)]

Je rencontrai, le 22, sur la grande route le duc de Wellington, revenant

de Saint-Pétersbourg. Nous nous arrêtâmes et nous causâmes quelques

moments. Ces espèces de liaisons, formées entre généraux qui ont

combattu les uns contre les autres, sont dignes de remarque et d'un

intérêt particulier; car l'estime réciproque, résultant du souvenir des

actions passées, en fait la base, et à ce titre j'ai dû être flatté des

sentiments que le duc de Wellington n'a jamais négligé l'occasion de me

témoigner.

J'arrivai, le 25 avril, de bonne heure à Weimar. Je fus à la cour où je

passai la soirée, et vis le grand-duc et toute sa famille.

Cette petite cour, renommée par sa politesse, ne manque pas de

magnificence. Son étiquette ne trahit nullement l'intention de jouer le

grand souverain; bon calcul de la part de ces princes secondaires que

d'en agir ainsi. Quand il en est autrement, il en résulte souvent

beaucoup de ridicule. Lorsque, au contraire, leur existence simple les

rend accessibles à tous leurs sujets et les éloigne d'une représentation

prétentieuse, ils ont à la fois tous les avantages de leur situation

élevée et tous les charmes de la vie privée. Cette manière d'exister

convient d'autant plus à la cour de Weimar, que, remplie de gens de

mérite, l'amour des lettres, des sciences et des arts y est répandu

généralement. Le grand-duc avait appelé près de lui beaucoup de gens

distingués, et entre autres le célèbre Goethe, qui y a passé une grande

partie de sa vie. La grande-duchesse était une femme d'un mérite reconnu

et d'une grande autorité. Elle sauva, par sa conduite prudente et

courageuse, ses États après Iéna. Elle ne s'effaroucha pas des désordres

de la guerre. Elle attendit chez elle Napoléon, dont elle fit la

conquête par son esprit et par sa raison. Je fis ma cour à la

grande-duchesse Marie, épouse du prince héréditaire et soeur de

l'empereur de Russie. Elle me toucha profondément par la douleur dont

elle était pénétrée par la mort de l'empereur Alexandre. Au nombre de

ses enfants se trouvaient alors deux princesses charmantes, d'une rare

beauté et pleines d'attraits. Elles ont toutes les deux épousé deux

princes de Prusse, gens très-aimables et très-distingués, les princes

Charles et Guillaume.

Je retrouvai à la cour de Weimar le maréchal bavarois prince de Wrede,

qui revenait d'une mission à Pétersbourg. Compagnon de nos travaux, je

l'avais connu pondant nos campagnes, et je renouvelai connaissance avec

lui. Sa vue me fit faire cette réflexion, que les armées des puissances

du second ordre ont le singulier privilége d'être toujours victorieuses.

Elles entrent nécessairement dans un système politique, et s'attachent à

une grande puissance. Tant que la fortune couronne les efforts de

celle-ci, elles restent dans la même alliance; mais, dès que la chance

tourne, elles l'abandonnent pour en contracter une contraire, de manière

que le vaincu voit, après des revers, ses forces diminuées et celles de

son adversaire augmentées, ce qui assure à la nouvelle alliance une

série de victoires. Aussi les généraux qui les commandent ont-ils des

souvenirs communs avec tous les chefs des armées de l'Europe. De Wrede

se trouvait être mon camarade d'Austerlitz, de Wagram, etc.; et, s'il se

fût trouvé dans le même salon que Blücher, Schwarzenberg ou Sacken, il

aurait pu s'entretenir et se féliciter avec eux des combats livrés en

commun en 1813 et 1814.

Je partis, le lendemain, pour continuer ma route, et, le 25, j'arrivai à

Berlin. Je fus sur-le-champ présenté au roi et à la famille royale. Je

restai huit jours dans cette résidence pour voir tout ce que ce pays

présente de curieux ou de remarquable. Berlin donne comme un avant-goût

de Pétersbourg et de la Russie. Tout y a le caractère et la physionomie

militaire; mais l'ordre y règne plus qu'en Russie. En Prusse

l'administration est probe autant qu'éclairée, le système qui y est

adopté et strictement suivi quadruple les ressources et les moyens du

gouvernement.

En Prusse, le roi est, avant tout, le chef de l'armée. Son attitude, ses

moeurs, ses occupations, sont en harmonie avec ce titre et cette

fonction. Il entre dans le plus petit détail de ce qui concerne ses

troupes. Ses fils, ses frères, ses cousins sont autant de généraux

effectifs et d'inspecteurs qui remplissent avec zèle les devoirs qui

leur sont imposés. Le roi reçoit les rapports journaliers, comme un

généralissime. Il est accessible à tous les officiers qui veulent lui

parler. Loin d'adopter les moeurs du Midi qui isolent les souverains,

qui en font des individus à part et les rendent étrangers à tout ce qui

se passe, il donne fréquemment à dîner aux nationaux distingués et aux

étrangers de marque qui s'arrêtent chez lui. J'y fus invité, ainsi que

tous ceux qui m'accompagnaient.

L'étiquette place le roi au centre de la table. À ses côtés sont les

princes et princesses de sa famille suivant leur rang, et, comme la

maison de Prusse est très-nombreuse, elle remplit presque tout le côté

de la table où est le roi. L'étranger auquel le roi veut faire honneur

est sur le côté parallèle du sien et en face de lui. De cette manière il

peut lui adresser la parole et causer avec lui, la table étant peu

large. La princesse de Liegnitz, femme du roi, est une agréable

personne; mais, quoique reconnue, son existence équivoque, à moins qu'un

sentiment très-vif pour son mari ne remplisse son coeur, rend sa vie peu

digne d'envie. Elle n'a des grandeurs que les inconvénients, sans en

avoir les avantages.

Le roi fit exécuter devant moi de grandes manoeuvres par la garnison de

Berlin. Il y avait quatorze bataillons, vingt-deux escadrons, et une

artillerie proportionnée. Les mouvements furent faits avec une précision

et une rapidité extrêmement remarquables. Ce qui rendit à mes yeux ces

manoeuvres étonnantes, c'est que le tiers des soldats placés dans les

rangs se composait de recrues ayant rejoint leur régiment à la fin de

l'année précédente. En quatre mois ils avaient été dressés, instruits et

mis à l'école de bataillon. Les manoeuvres prussiennes, il est vrai,

sont aujourd'hui les plus simples de l'Europe. Autrefois tout était

fantasmagorie dans cette armée, tout y était compliqué. Après les revers

de 1806, on a abandonné ce système de charlatanisme. Des hommes

éclairés, des officiers habiles, après avoir cherché à reconnaître les

véritables besoins de la guerre, ont réduit l'ordonnance prussienne à

ses moindres termes, en supprimant tout ce qui est fait pour la parade

et destiné seulement à parler aux yeux. Ce programme était la

conséquence nécessaire du système militaire qui a été établi et dans

lequel, comme tout le monde le sait, on appelle successivement la

population entière sous les armes, système merveilleusement adapté à la

position faible, dépendante dans laquelle la Prusse était tombée par ses

malheurs.

Après la paix de Tilsitt, la Prusse était descendue au rang de puissance

de second ordre; mais elle avait tous ses souvenirs et toutes ses

passions nationales. Cela seul suffisait pour la rendre encore

redoutable. Napoléon savait bien que l'amour-propre humilié ne pardonne

pas: aussi se tint-il constamment en méfiance contre elle. La première

preuve qu'il en donna fut de limiter la force de l'armée du roi de

Prusse. Mais le gouvernement prussien, voulant de bonne heure préparer

les moyens de son affranchissement quand les circonstances le rendraient

possible, adopta, tout en semblant obéir, un mode de recrutement et de

congé qui préparait dans le silence une armée dont la force serait

immense en peu d'années. Le général Scharenhorst en fut l'auteur. On

borna à trois ans le service des hommes appelés sous les drapeaux. Ainsi

l'armée se renouvelait chaque année par tiers. Les cadres des régiments,

ainsi consacrés à instruire, devinrent une école pour la nation

entière. Napoléon ne s'aperçut pas de l'intention, tandis que les

Prussiens, qui devinèrent sur-le-champ le but de ce système, le reçurent

avec enthousiasme et y virent l'élément de leur salut. Les officiers et

sous-officiers, transformés tous en instructeurs, rendirent en peu de

temps des recrues animées d'un bon esprit, d'excellents soldats.

Quand, en 1815, la Prusse courut aux armes pour nous combattre, elle put

réunir en un moment deux cent mille vieux soldats sous les drapeaux, et

toute la jeunesse des écoles, pleine de passions généreuses et

patriotiques, vint compléter cette armée et lui donner cette énergie qui

la rendit si redoutable; car l'armée prussienne, à cette époque, nous

combattit avec plus de courage et plus d'acharnement que toutes les

autres.

Ce système, établi sous l'empire des circonstances exceptionnelles que

je viens d'indiquer, a été continué, et il existe encore au moment où

j'écris. Il exige, de la part des officiers et des sous-officiers, des

soins et des travaux presque incroyables, et que ne semblent pas

comporter des temps ordinaires. L'action personnelle du roi, le concours

de tous les princes de sa famille, ont maintenu jusqu'à présent le

mouvement imprimé au début. C'est un prodige qui cependant doit avoir un

terme; car il exige des efforts inouïs et toujours renouvelés de la

part des officiers de l'armée. On conçoit que le sentiment du salut

public donne, pendant un certain temps, un zèle soutenu et que nulle

fatigue n'arrête. Lorsque le but est atteint, on comprend que les

habitudes continuent encore pendant quelque temps; mais il y a un moment

où tout doit rentrer dans un ordre plus en rapport avec tes facultés de

tous. Les officiers et sous-officiers, indépendamment des devoirs du

service journalier, sont assujettis à faire sans relâche le métier

d'instructeur. Ils recommencent chaque année à instruire des hommes qui,

peu après, disparaissent pour être remplacés par d'autres, qu'il faut

instruire encore, et qui doivent, immédiatement après, les quitter à

leur tour; et ainsi constamment: travail décourageant et qui donne

l'idée du supplice des Danaïdes.

On ne saurait, au surplus, trop admirer des troupes que leur excellent

esprit et leur zèle ont maintenues et soutenues dans l'accomplissement

de devoirs aussi pénibles. Aussi ont-elles atteint le but qu'elles

avaient devant elles; car, je le répète, l'instruction est parfaite et

satisfait à tous les besoins de la guerre. La marche est excellente et

facile, les distances et les directions se conservent, les feux sont

vifs et réguliers. Il n'en faut pas tant pour livrer et gagner des

batailles.

Une chose cependant justifie, en Prusse, la permanence du système dont

j'ai démontré l'épouvantable fatigue pour les officiers et

sous-officiers des régiments: c'est la nécessité de former pour la

guerre toute la partie virile de la population. La monarchie prussienne,

dont la configuration est bizarre, n'a point de frontière défensive.

Vulnérable partout, elle peut être attaquée par son milieu et coupée en

deux par un premier succès. Elle doit donc pouvoir se défendre dans

chacune de ses parties. À cet effet, le pays tout entier doit être

considéré comme un camp, et la nation doit pouvoir se transformer en une

armée. Il faut que la population puisse partout se lever et se défendre,

et, pour qu'elle le fasse avec succès, il faut la maintenir organisée,

instruite et placée dans les cadres. Sans cela, elle ne pourrait ni se

mouvoir ni combattre. Dans ce système, et à quelque exception près, les

places ne sont que des lieux de dépôt et d'armement des corps d'armée,

où les approvisionnements de tout genre, faits d'avance, sont en sûreté.

J'allai visiter Postdam. Le roi voulut bien m'en faire voir la garnison.

Cette fois il ne fut plus question de manoeuvres, mais d'une parade avec

toutes les recherches d'une belle tenue. Les troupes étaient magnifiques

et défilaient devant le roi.

Le prince Albert, fils du roi, jeune homme de seize ans, était

lieutenant dans un régiment d'infanterie de la garde. Il défila à la

tête de son peloton: beau spectacle et hommage flatteur rendu au service

militaire, à son importance, à ses droits, et manière puissante de

rehausser la considération dont il doit jouir à tant de titres; enfin,

réponse péremptoire aux prétentions et aux ambitions désordonnées. Nous

sommes loin de là en France! Et il semble que la raison, la partie

pratique des affaires et du gouvernement, soient seulement connues dans

le Nord. Au Midi, tout est caprice et misère. Chez nous, on donnait, il

n'y a pas longtemps, à un enfant en jaquette et ne sachant pas lire, des

aides de camp! Contre-sens misérable et digne de pitié!

Après avoir dîné chez le roi, je parcourus Postdam, Sans-Souci, et vis

ce que le parc renferme de curieux. Tout est plein des souvenirs du

grand Frédéric, dont la mémoire est en vénération. Cinq aigles

françaises, prises en 1813 et 1814, sont déposées sur son tombeau:

hommage le plus digne de la mémoire d'un si grand capitaine.

Je visitai Charlottenbourg. Le château renferme le mausolée élevé à la

reine, ouvrage du célèbre Rauch. La statue de la princesse, couchée avec

grâce, est le morceau de sculpture dont la vue m'a fait le plus de

plaisir. On la dit ressemblante, ce dont je ne puis juger, n'ayant

jamais connu la reine. Mais son attitude est remplie de grâce; la

figure a une expression admirable; la vie et la mort s'y trouvent

réunies; car l'existence vient de finir, et cependant on voit encore des

traces d'un sentiment de douceur et de bienveillance.

Parmi les choses curieuses de Berlin, on doit mettre en première ligne

l'arsenal, beau bâtiment, renfermant de grands approvisionnements

d'artillerie de toute espèce, une immense salle d'armes, remplie de plus

de cent mille fusils. Le prince Auguste de Prusse, chef de toute

l'artillerie prussienne, m'en fit les honneurs.

À peine entré dans la salle, je fus frappé des trophées qui la

décoraient. Une immense quantité de drapeaux français s'y trouvait. Mon

premier mouvement fut de regretter d'être venu dans cette enceinte;

mais, une fois là, il fallait faire, contre mauvaise fortune, bon coeur.

Le nombre des drapeaux surtout me paraissait incroyable; mais ce nombre

lui-même servit à m'éclairer sur leur peu de valeur, et le peu de gloire

qui résultait de leur possession. Ces drapeaux avaient appartenu aux

régiments français, avant le moment où les aigles, contre lesquelles ils

avaient été échangés, leur eussent été données. Ainsi ils avaient été

trouvés dans un magasin, lors de l'occupation de Paris. Bien plus, dans

le nombre, se trouvaient des drapeaux de gardes nationales de village,

et jusqu'à un drapeau rouge destiné, d'après la loi de l'Assemblée

constituante, à être arboré lors des émeutes et de la proclamation de la

loi martiale. Tous ces drapeaux, ramassés partout et présentés avec

orgueil aux yeux des ignorants, n'attestaient pas autre chose que

l'entrée, en France et à Paris, des armées étrangères, ce dont tout le

monde est informé.

En général, il y a de l'esprit gascon chez les Prussiens, et beaucoup de

forfanterie. On vise à l'effet par des apparences. Les maisons semblent

des palais, et l'intérieur dément cette prétention. On peut appliquer au

gouvernement comme aux particuliers cette expression vulgaire de

«tapisser sur la rue;» mais, en reconnaissant cette vérité

incontestable, on ne peut s'empêcher de voir aussi à quel point la

raison, une sage économie, un admirable système d'administration et de

gouvernement distinguent ce royaume. Une vigilance dont rien ne peut

donner l'idée est le cachet de tout ce qui se fait en Prusse. Le

sentiment des bienfaits de cette administration et de sa justice est

sans doute bien profond et bien intime, puisqu'il a suffi à satisfaire

ce peuple après les promesses, restées sans effet, d'institutions qui

lui ont été prodiguées en 1815, dans le but de développer le mouvement

énergique d'alors. Tous les souvenirs et toute l'influence morale de la

France ont disparu devant le bien-être actuel. Personne ne pense plus à

des choses superflues, parce qu'on est en jouissance des meilleurs

résultats possibles; et peut-être aussi les secousses et les nouveaux

malheurs dont la France a été le théâtre ont-ils éclairé les peuples sur

leurs véritables intérêts. Souverains du monde, gouvernez bien, avec

fermeté, justice, raison, et vous n'aurez pas de révolutions.

Je me mis en route, le 3 mai, pour continuer mon voyage. Le pays que je

traversai est loin d'être beau. Des sables, presque toujours des sables,

et la tristesse que donne à la nature un soleil pâle et l'absence de

chaleur. La grande route, chaussée faite avec empierrement, était au

moment de son achèvement. Ce beau, grand et utile travail mettra en

communication avec le midi et l'occident de l'Europe ces peuples

éloignés et les rapprochera ainsi des foyers de la civilisation. La

campagne est couverte de blocs de granit erratiques, arrondis par les

frottements, et amenés là des Karpathes ou de la Suède par les

révolutions du globe. On brise ces blocs, seuls bons matériaux à portée,

et leurs débris servent à former l'empierrement de la route. Je

m'arrêtai à Mittau, où j'allai visiter le château, refuge de la famille

royale de France pendant plusieurs années. À combien d'autres

pèlerinages, plus pénibles encore, cette malheureuse famille

n'était-elle pas condamnée!

Je m'arrêtai un jour à Riga. J'y trouvai, comme gouverneur, un officier,

Italien de naissance, autrefois placé dans nos rangs, le général

Paolucci, homme d'esprit, et qui avait fait en Russie une fortune rapide

et extraordinaire. Il avait commandé dans cette place, sur cette

frontière, pendant la campagne de 1812, devant le maréchal Macdonald.

Cette place de Riga, peu de chose comme place de guerre et d'une force

très-médiocre, est importante comme débouché du commerce de la Russie

dans la Baltique. Il s'exporte, par la Dwina et le port de Riga, une

énorme quantité de produits. Enfin, j'arrivai à Saint-Pétersbourg, le

samedi 13 mai, 1er mai du calendrier russe, jour de joie et de plaisir,

où l'on célèbre la renaissance de la nature.

En approchant de Saint-Pétersbourg, on traverse une espèce de désert, un

vaste espace de terres incultes, de marécages et de plaines sans

habitants. Cet état de choses est loin d'annoncer le voisinage d'une

capitale. À commencer de Strella, on trouve, faisant face à la Newa, une

multitude de jolies maisons de campagne de petites dimensions, mais

propres, ornées et élégantes. Ces habitations sont la conséquence du

luxe et du bien-être de la classe riche et élevée; mais elles n'ont

point de rapport avec la population proprement dite, avec la masse des

habitants.

Arrivé à Saint-Pétersbourg, on trouve une ville de la plus grande

beauté, bâtie sur un plan régulier, avec des rues droites et larges.

Mais cette ville, bâtie par la volonté toute-puissante d'un homme, est

l'expression d'une pensée, mais non celle des besoins du pays. Or cette

dernière condition seule caractérise une capitale. Le temps, les

intérêts, les habitudes, la créent. Elle se fait par la seule puissance

des siècles, et non autrement. D'après cela, Saint-Pétersbourg n'est

qu'une résidence, une ville de commerce, mais non une capitale. Au

surplus Pierre le Grand n'a jamais eu la pensée d'y faire son séjour

habituel, et la preuve, c'est qu'il n'y a bâti, pour son usage, que de

chétives maisons. Les palais ont été construits par ses successeurs. Des

souverains, mal assis sur le trône, étrangers à la nation, ont dû

adopter le système de gouverner de loin. Entourés d'une garde fidèle et

nombreuse, séparés de populations qui pouvaient se mutiner et de grands

seigneurs redoutables, ils étaient comme dans une forteresse

inattaquable, entourée de déserts. Les ukases arrivaient avec le

prestige causé par l'éloignement et une espèce de mystère. Les

souverains de Russie, ainsi invisibles à leurs sujets, apparaissaient à

leurs peuples comme le destin et les interprètes des arrêts du ciel.

À mon arrivée, l'empereur Nicolas me fit complimenter par un de ses

aides de camp. Peu de jours après, j'eus mes audiences avec le

cérémonial accoutumé. L'empereur me reçut au palais de l'Ermitage.

Il m'est impossible de rendre ma sensation à la vue de ce jeune

souverain rempli de grâce et de majesté. Rien de plus imposant que sa

personne, rien de plus simple que ses manières. Il y a dans son regard

et dans son maintien une autorité impossible à dépeindre. Quand il est

hors de son cabinet, avec son chapeau sur la tête, personne, je pense,

n'éprouve la tentation de se trouver sur son chemin. C'est à lui que

l'on peut faire l'application de ces vers célèbres:

«Quel qu'eût été le rang où le sort l'eût fait naître,

Le monde, en le voyant, eût reconnu son maître.»

Mais dans le tête-à-tête sa politesse est exquise. Ses manières

affables, sa haute raison, provoquent la discussion, et l'on croit

presque, au bout de peu de moments, être avec son égal. Il me reçut

seul, et je fus dispensé de prononcer un discours public et solennel,

comme cela se fait en France. Il m'exprima sa satisfaction de me voir et

de faire la connaissance personnelle d'un général dont il avait souvent

entendu parler. Après avoir causé pendant une demi-heure de la France et

de la famille royale, de Napoléon et des guerres passées, il sortit, et

je lui présentai les quinze officiers qui m'accompagnaient, en qualité

de gentilshommes d'ambassade ou d'aides de camp.

Le lendemain je fus présenté à l'impératrice, au palais d'Aniskoff.

Cette princesse charmante, belle, aimable et séduisante, aurait des

succès aussi assurés dans la vie privée que sur le trône. Enfin, le

grand-duc Michel, frère de l'empereur, me reçut, et là se termineront,

pour le moment, mes présentations. Les deux impératrices Marie et

Élisabeth, ainsi que la grande-duchesse Hélène, se trouvaient alors dans

le midi de l'empire.

Peu après mon arrivée à Saint-Pétersbourg, on reçut la nouvelle de la

mort de l'impératrice Élisabeth. Cette princesse, tombée malade après la

mort d'Alexandre, avait fini par succomber à sa douleur. L impératrice,

sa belle-mère, partie pour aller la soigner, n'arriva pas à temps pour

lui fermer les yeux. Toute la famille impériale éprouva une grande

douleur de cette perte. Cet événement retarda le couronnement, me donna

l'occasion de voir la cérémonie funèbre qui en fut la conséquence, et me

fit prolonger mon séjour à Saint-Pétersbourg. Ainsi j'eus le temps et

l'occasion de voir en détail tout ce que cette ville et les environs

renferment de curieux, de voir fréquemment l'empereur à la parade et

d'assister aux manoeuvres de Zarskoïe-Sélo, où une partie de la garde

était réunie et campée.

La vue imposante de Saint-Pétersbourg, la connaissance des immenses

travaux de son fondateur, de ses entreprises si vastes et si variées,

n'ont pas ajouté à mon admiration pour Pierre le Grand. L'activité de ce

prince était prodigieuse, la force de sa volonté immense; mais son génie

était éminemment imitateur. Il a trop servilement calqué ses projets sur

ce qu'il avait vu ailleurs. Il a fait souvent de fausses applications.

Saint-Pétersbourg en est un des plus évidents exemples.

Une pensée-mère à ses veux était d'avoir un grand établissement

maritime, afin de mettre sa nation en communication prompte et facile

avec l'Europe. C'était certainement une pensée belle et féconde. Il

choisit d'abord les bords de la mer d'Azoff, dans ce but; les revers

éprouvés dans la guerre contre les Turcs, les cessions qui en furent la

suite, et que le traité du Pruth consacra, ayant mis obstacle à ses

projets, il prit l'extrémité opposée de son empire, circonstance d'un

grand bonheur pour lui, car il n'aurait tiré aucun parti dans le but

proposé d'un établissement dont l'action ne pouvait se faire sentir

d'une manière libre et efficace que sur les bords de la mer Noire,

habités par des peuples plus barbares encore que les siens. Les

Dardanelles et le Bosphore étant au pouvoir des Turcs, les rapports avec

l'Italie et la France devaient toujours être incertains et douteux. En

s'établissant sur la Baltique, il se trouva tout de suite en contact

avec toute l'Europe civilisée.

Une fois l'idée de placer sa ville de commerce sur le bord de la

Baltique arrêtée, le choix de l'embouchure de la Néva était bon. La

difficulté de la navigation du lac de Ladoga, suppléée par un canal

parallèle, travail d'une facile exécution, assura la communication par

eau avec l'intérieur de l'empire. Les circonstances naturelles du sol de

cet immense empire sont telles, d'ailleurs, qu'aucun obstacle ne

s'oppose à ce qu'on lie, par des canaux, les différentes rivières qui le

traversent. Ces rivières sont presque toutes navigables. Aussi,

aujourd'hui, la navigation intérieure existe-t-elle du Midi au Nord dans

toute son étendue, et Saint-Pétersbourg est devenu le lieu le plus

important de l'exportation des produits de l'empire. Cette exportation,

dont je donnerai plus bas l'indication, est immense. Elle est telle,

qu'elle semble au-dessus de toute vraisemblance.

Mais Pierre Ier a-t-il choisi à l'embouchure de la Néva le point le plus

convenable pour y fonder une ville? Il est possible de le révoquer en

doute. On ne peut même l'excuser de l'avoir placée de manière à rendre

son existence toujours incertaine et périlleuse à cause des

circonstances qui reviennent à des époques plus ou moins éloignées, mais

toujours constamment. Ces circonstances sont maintenant parfaitement

connues et constatées. D'abord ce sont des vents d'ouest violents qui

portent les eaux de la Baltique dans le golfe de Finlande et en élèvent

le niveau. Ce sont ensuite les vents du nord qui, leur succédant

immédiatement, refoulent les eaux du golfe de Bothnie et les accumulent

tellement à l'embouchure de la Néva, que la mer envahit le lit du fleuve

et s'élève à Saint-Pétersbourg à une hauteur telle, que la ville est au

moment de périr, et périrait infailliblement, si cette disposition des

vents durait deux jours après le moment où la crue se fait sentir et où

les quais sont envahis.

Pierre Ier connaissait ce phénomène, et à cette occasion je raconterai

une anecdote que les recherches faites après la dernière inondation ont

fait connaître. Pierre était dans l'île Basile et présidait au

commencement des travaux. Tout à coup, il remarqua une croix placée

au-dessus d'un arbre. Il s'informe à des pêcheurs de ce qu'elle

signifie. On lui répond qu'elle marque la hauteur des eaux de la

dernière inondation. Cette découverte était de nature sans doute à

modifier son ouvrage. Il réfléchit quelque temps et se borna à faire

couper l'arbre.

L'idée dominante, dans l'esprit de Pierre le Grand, a été, en

construisant sa ville, d'imiter Amsterdam. Il avait demeuré en Hollande,

et il voulut faire une ville hollandaise. Il ne vit pas que les

Hollandais n'avaient pas eu le choix de construire autrement et devaient

multiplier les canaux pour assainir les terrains et pour élever

l'emplacement de leur ville. Ces canaux, en communication avec le port

rempli de bâtiments de commerce de toutes les grandeurs, sont d'une

grande utilité pour les transports des marchandises dans les magasins

situés sur leurs bords; mais, à Saint-Pétersbourg, ces canaux sont sans

emploi; ils se comblent chaque jour et n'apportent que des éléments

d'insalubrité. Ensuite cette ville, consacrée dans le principe

uniquement au commerce, est placée en deçà d'une barre qui ne permet pas

aux bâtiments ayant plus de huit ou neuf pieds de tirant d'eau d'y

arriver.

Si Saint-Pétersbourg avait été placé où est aujourd'hui le château de

Peterhof, c'est-à-dire à six lieues plus bas, cette ville aurait été

dans un lieu sain, à l'abri des tempêtes et des eaux du fleuve. Son

port, placé en avant de la barre, aurait pu recevoir les bâtiments du

plus grand tonnage. Les eaux vives et abondantes, qui forment

aujourd'hui de belles cascades, auraient fourni à tous les besoins de la

population. L'emplacement des jardins du bas aurait pu servir à tous les

établissements maritimes, à construire des bassins pour les vaisseaux, à

creuser une darse et à tout ce qu'exige un grand port. Une simple digue,

les enveloppant, appuyée à la montagne en aval et en amont, les aurait

mis complétement à l'abri des accidents de la mer. Mais Pierre, servile

imitateur de ce qu'il avait vu, voulut copier et copia, sans motif et

sans raison, ce qui, par d'autres motifs et pour un but différent,

existait ailleurs.

Je ne prétends pas déprécier ce grand caractère, et je dirai que tout ce

qu'on voit à Saint-Pétersbourg de Pierre le Grand, tout ce qu'on raconte

de cet homme extraordinaire en Russie, prouve que jamais il n'a existé

une activité pareille à la sienne. Son ambition, appliquée à tout, était

sans bornes. Il voulait tout faire, tout savoir, tout entreprendre, tout

exécuter. Il ne répugnait à aucune fatigue, à aucun travail. Il voulut

être soldat, marin, ouvrier, artiste. Il prétendait suffire à tout et

rassembler en lui les facultés qui sont réparties chez les individus de

diverses classes de la société. Voilà ce qui le distingue éminemment

des autres hommes. Avec une disposition semblable, on fait de grandes

choses, on fait beaucoup; mais certes on ne suit pas la marche du génie.

Le génie s'élève au-dessus de l'action vulgaire; il conçoit, il ordonne,

il juge, et il lui reste du temps pour méditer. Pierre poussa la passion

de l'universalité du savoir jusqu'à vouloir être chirurgien et dentiste,

et l'on montre à Saint-Pétersbourg les instruments dont il s'est servi

dans ses opérations, et avec lesquels il martyrisait probablement ses

courtisans. Cependant, occupé de détails si petits et si misérables, il

faut le dire, il n'y a aucune des grandes choses que son empire

comportait alors dont il ne se soit occupé d'une manière efficace.

Fondation de villes, création de ports et d'arsenaux, construction de

canaux qui lient les diverses mers entre elles, formation d'une armée

disciplinée, soumission des grands du pays, jusque-là en révolte

habituelle, il a tout entrepris, il a tout exécuté, avec plus ou moins

de succès, et il est mort à cinquante-trois ans. La première partie de

son règne, partagée d'abord avec son frère, a éprouvé de grandes

difficultés et de grands obstacles. Une constitution forte et robuste

était l'auxiliaire que la nature lui avait donné, et une âme de feu dans

un corps de fer explique le spectacle qu'il a offert au monde.

Puisque je suis entré déjà en tant de détails sur le matériel de

Saint-Pétersbourg, je parlerai des moyens à employer pour mettre cette

grande et belle ville à l'abri des dangers qui la menacent. Le projet

ci-après m'a été communiqué par son auteur, le général Bazaine, Français

de naissance, ancien élève de l'École polytechnique, ingénieur des ponts

et chaussées très-distingué, chef des voies et communications sous

l'autorité du prince Alexandre de Wurtemberg. Son exécution est facile,

et il est incroyable qu'avec le sens droit et exquis de l'empereur, et

attendu l'importance du résultat, il ne soit pas déjà mis à exécution.

Les inondations de Saint-Pétersbourg sont causées par l'arrivée et

l'invasion des eaux de la mer quand elles s'élèvent, et non par la seule

suspension de l'écoulement des eaux de la Néva. C'est donc contre cette

action puissante qu'il faut diriger les précautions à prendre, et voici

ce que le général Bazaine propose. De la pointe de la côte, située sur

la rive gauche du fleuve, où est placé le château d'Oranienbaum, un banc

élevé et solide court perpendiculairement à la longueur du fleuve et le

barre dans son cours. Une passe, large et profonde, lui succède; ensuite

le banc se reproduit et vient aboutir à Cronstadt. Le général Bazaine

pense qu'en employant de gros morceaux de granit, faciles à tirer de

Finlande, et en construisant une digue sur le banc existant, à peine

couvert par l'eau dans les temps ordinaires, et en réduisant l'ouverture

de la Néva à la partie où elle est profonde, on élèverait les eaux de

trois pieds environ, ce qui donnerait les mêmes moyens d'écoulement qu'à

présent. Les eaux trouvant en hauteur l'équivalent de ce qu'elles

perdraient en largeur, quand les eaux de la mer s'élèveraient, elles

trouveraient la digue, qui les empêcherait de pénétrer. En outre, comme

dans ces circonstances l'élévation des eaux dans le lit de la rivière,

si menaçante pour la ville, n'est pas seulement le résultat de la

suspension du cours de la Néva, mais encore et surtout tient à

l'invasion des eaux de la mer, agissant avec une grande pression, le

rétrécissement de l'embouchure aurait pour effet, en diminuant la masse

des eaux introduites et leur pression, de diminuer les accidents, si

redoutables aujourd'hui. Il faudrait aussi barrer de même le bras de la

Néva qui sépare l'île de Cronstadt de la terre ferme. Ces travaux

rappelleraient parfaitement les _murazzi_ de Venise; ils seraient d'une

exécution plus facile, à cause du voisinage des matériaux, de leur

nature et des moyens qu'on emploie en Russie. Indépendamment de la

conservation de Saint-Pétersbourg, qui serait assurée, ce système aurait

encore d'autres avantages. Presque tous les bâtiments de commerce qui

naviguent sur la Baltique pourraient franchir la barre et arriver à

Saint-Pétersbourg tout chargés. Aujourd'hui, les marchandises se

débarquent à Cronstadt, et des alléges les apportent à la capitale.

Ensuite, le niveau de la rivière étant changé, la résistance des eaux de

la mer se trouverait plus bas dans son cours, et, par conséquent, les

dépôts dont la barre est augmentée chaque jour se feraient ailleurs et

ne contribueraient pas à l'accroître. En effet, la barre, à l'entrée de

tous les fleuves, est toujours le résultat du dépôt des terres charriées

et précipitées au moment où le repos est produit par le choc du courant

contre la mer. Ainsi la barre actuelle ne serait jamais augmentée. On

pourrait même y ouvrir un passage de quelques pieds, et, avant d'avoir à

redouter les effets de la nouvelle barre, on aurait la marge de quelques

milliers d'années.

Quand on pense aux immenses résultats d'un pareil travail, estimé par

les calculs du général Bazaine à neuf millions de francs et à trois ans

de temps pour être achevé, on se demande comment un souverain aussi

éclairé que Nicolas ne l'a pas encore ordonné. Il est vrai qu'en Russie,

comme ailleurs, les choses les plus simples et les meilleures

rencontrent des difficultés qui tiennent aux personnes, et le général

Bazaine me parlait avec douleur du triste sort d'un homme de métier dont

les projets sont soumis à l'opinion et à la volonté d'un prince amateur.

C'est ainsi qu'il désignait le prince Alexandre de Wurtemberg.

Je trouvai à Pétersbourg, comme ambassadeur de France, M. le comte de la

Ferronays, homme aimable et spirituel, qui occupait ce poste depuis

plusieurs années. Comme il est devenu ministre, j'entrerai dans quelques

détails sur son compte.

M. de la Ferronays est un gentilhomme breton. Après avoir émigré

très-jeune avec ses parents, il s'attacha au duc de Berry, le suivit

partout, devint son compagnon de plaisirs et son ami. Plus tard et

pendant la Restauration, madame de la Ferronays, étant dame d'atours de

madame la duchesse de Berry, eut une querelle pour la possession de la

layette d'un enfant de madame la duchesse de Berry, mort en naissant.

Cette querelle devint vive. Des mots offensants furent prononcés. Cela

décida M. le duc de Berry à se séparer de M. et madame de la Ferronays.

Cette circonstance a ouvert à ce dernier la carrière politique. Envoyé

d'abord en Danemark, il eut peu après la mission de Saint-Pétersbourg,

qu'il remplit d'une manière satisfaisante.

M. de la Ferronays est peut-être le seul émigré qui n'ait conservé

aucun vernis de l'émigration. Il a poussé même quelquefois trop loin les

opinions libérales, par besoin de popularité. Il est raisonnable et

désintéressé, mais rempli d'amour-propre et de vanité. Sa vie tout

entière a été consacrée à la séduction des femmes. C'est un métier qu'il

entend et qu'il a fait avec succès. Il aurait dû vivre à l'époque du

Louis XV. Il se fût alors trouvé dans l'atmosphère qui lui convient. Je

l'ai entendu professer la théorie de la séduction avec une grande

supériorité, et il m'a même, à cette occasion, raconté des histoires

fort curieuses et fort plaisantes. D'un physique agréable, son commerce

est facile et doux. Il a un talent prodigieux pour occuper les autres de

lui et pour se faire valoir. On conçoit qu'avec son habitude de tromper

les femmes son caractère a dû en recevoir quelque atteinte. Aussi

n'est-ce pas un de ses moindres succès que d'avoir obtenu cette

réputation de chevalier, qu'il possède peut-être à bon marché. Une tête

haute, un air confiant, ont fait naître cette illusion chez beaucoup de

gens. Je sais par expérience, et à mes dépens, que M. de la Ferronays

n'est pas toujours sincère. Quand il arriva au ministère, qu'au surplus

il n'avait pas désiré, il a été l'espérance de beaucoup de gens.

J'ignore si la tâche n'était pas au-dessus des forces humaines; mais au

moins il est certain que, malgré de très-bonnes intentions, il l'a

faiblement remplie.

Je vis avec détail tout ce que Saint-Pétersbourg présente de curieux;

mais ce qui, sans nulle comparaison, m'intéressa le plus était de voir,

d'étudier et de connaître l'empereur Nicolas. Cette haute raison à l'âge

où les passions ont tant de force et d'énergie, sa modération avec une

nature violente et emportée, cette domination qu'il exerce sur lui-même,

qui est si méritoire quand on peut impunément s'abandonner à ses

passions, doivent inspirer une sincère admiration. Il sait qu'il a des

devoirs à remplir, et que tout n'est pas jouissance et plaisir dans la

région élevée où il est placé. Je l'ai vu exercer ses troupes à

Pétersbourg, au camp de Zarskoïe-Sélo, et plus tard à Moscou. Je n'ai

jamais vu personne manier avec plus de facilite, d'aisance et un coup

d'oeil plus juste des masses de troupes considérables. Il entend

admirablement bien le mécanisme qui les fait mouvoir, et il en dirige

l'action avec une rare perfection. À son âge, avec ses goûts et ses

armées, on aurait dû croire qu'il chercherait les occasions de faire la

guerre; mais le temps a prouvé le contraire. Sa modération d'un côté, et

une philanthropie poussée à l'excès, de l'autre, sont des obstacles à ce

qu'il soit belliqueux. L'épreuve d'une campagne l'a éclairé, et il a eu

la haute vertu de s'abstenir d'un métier qu'il faisait volontiers, et

de laisser un de ses généraux, qu'il reconnaissait plus savant que lui,

acquérir une gloire qui aurait pu être sa propriété. Il lui a laissé le

champ libre, il lui a donné avec profusion les moyens de bien faire et

l'a récompensé sans jalousie avec magnificence, après le succès. Cette

conduite suppose une si haute vertu, qu'elle paraît au-dessus de

l'humanité.

Nicolas a été instruit avec soin. Il est modeste; il fait peu d'étalage

de ses connaissances; il parle avec simplicité et réserve de ses

actions. Il était peu aimé à l'époque ou j'étais en Russie, et j'en

éprouvais de l'indignation; mais on en trouve l'explication par le fait

suivant. Quoique destiné au trône par Alexandre, il n'avait été en rien

associé au gouvernement: chose étrange, et qui tenait peut-être au

mystère qui environnait le testament, dont on ne voulait pas divulguer

les dispositions. Mais, enfin, telle était sa condition. Sa seule

occupation était de commander une brigade de la garde, et alors,

apportant dans ces fonctions l'activité de son âge et l'énergie de son

caractère, il tourmentait beaucoup soldats et officiers. Il voulait

arriver à une perfection que l'on ne peut atteindre et qu'on doit se

dispenser de chercher. De là est résultée pour lui une réputation de

sévérité et de dureté qui avait donné de fâcheuses préventions sur son

caractère. Or les préventions motivées sur les premières actions d'un

homme qui commence sa carrière sont difficiles à détruire. Il avait en

outre devant lui un autre obstacle: c'était le souvenir de son

prédécesseur.

L'empereur Alexandre peut être l'objet de diverses critiques; mais une

qualité sur laquelle personne n'est en dissidence, c'est une bonté de

coeur sans limites. Son active bienveillance, son besoin de

bienfaisance, se montraient chaque jour et dans chaque occasion. Elle

tenait peut-être à une conscience timorée et au désir d'une âme tendre

de trouver des moyens de bénédiction. Des habitudes généreuses en

résultaient, et quelquefois elles approchaient de la prodigalité.

Nicolas, au contraire, mû par des sentiments de justice et d'économie,

véritables règles des souverains, a souvent été calomnié par les

courtisans avides.

Une chose admirable est l'éducation donnée par Nicolas à son fils,

prince charmant, d'une rare beauté, et dont le temps n'aura sans doute

fait que développer les qualités. Je demandai à l'empereur à lui être

présenté, et il me répondit: «Vous voulez donc lui tourner la tête. Ce

serait un beau motif d'orgueil pour ce petit bonhomme que de recevoir

les hommages d'un général qui a commandé les armées. Je suis fort

touché de votre désir de le voir, et vous pourrez le satisfaire quand

vous irez à Zarskoïe-Sélo. On vous fera rencontrer mes enfants. Vous les

examinerez et vous causerez avec eux; mais une présentation d'étiquette

serait une chose inconvenante. Je veux faire de mon fils un homme, avant

d'en faire un prince.» Tout l'état-major attaché à cet héritier d'un

grand empire consistait en un lieutenant-colonel, son gouverneur, et en

des maîtres chargés de l'instruire. Plus d'une fois l'empereur, en

apprenant les détails de l'éducation de M. le duc de Bordeaux, a gémi

avec moi de la pompe ridicule qui entourait ce prince dans sa plus

grande enfance.

Le grand-duc héritier est propriétaire de deux régiments de la garde, un

d'infanterie et celui des hussards; mais il y occupait alors un emploi

de sous-lieutenant et y paraissait en cette qualité dans les revues. Je

l'ai vu commander son peloton, composé de grenadiers dont la taille

était double de la sienne. Ses manières avaient de la gravité et de

l'autorité. Je l'ai vu défiler, à la tête de son peloton de hussards, et

se démener à merveille, sur son très-petit cheval, au milieu d'une

réunion de plusieurs milliers de chevaux. L'empereur me disait, en

regardant son fils avec l'expression de la sollicitude la plus tendre:

«Vous imaginez que j'éprouve de l'agitation et de l'inquiétude en

voyant cet enfant, qui m'est si cher, dans un pareil mouvement; mais

j'aime mieux m'y soumettre pour lui former le caractère et l'accoutumer

de bonne heure à être quelque chose par lui-même.»

Voilà ce qu'on peut appeler de bons principes d'éducation; et, quand ils

sont appliqués à l'éducation d'un homme destiné à être chef d'un grand

empire, on doit en prévoir les meilleurs résultats.

Les libéraux ont beaucoup accusé l'empereur Nicolas d'un excès de

sévérité à l'occasion de la conspiration qui a éclaté au moment où il

est monté sur le trône, et ils ont, en cette circonstance comme en mille

autres, été injustes et de mauvaise foi. Jamais conception plus

affreuse, plus odieuse que cette conspiration, n'est entrée dans la tête

des hommes. Jamais plus d'ingratitude ne s'est montrée à découvert.

Jamais entreprise plus folle n'a été commencée. Si quelque chose peut

surpasser la déraison des projets, c'est l'extravagance de la conduite

tenue dans l'exécution. Ourdie d'abord contre Alexandre, contre le

souverain le plus philanthrope, le plus doux, le plus rempli de

bienfaisance, contre un souverain qui avait dignement porté la couronne

et élevé si haut le nom russe, elle fut continuée ensuite contre

Nicolas, encore inconnu, et sur lequel on pouvait fonder des espérances

de bonheur public. Et quels sont les chefs de cette horrible

entreprise, dont la première conséquence, en cas de succès, était la

mort de tous les membres de la famille impériale? Ce sont des gens

comblés hors de mesure des bienfaits de cette auguste famille. Un d'eux,

nommé Pestel, avait été élevé dans l'intérieur du palais et d'une

manière privilégiée. Blessé à la Moskowa, il avait été soigné dans le

palais de l'impératrice-mère et traité comme aurait pu l'être son fils;

et cet homme fut un des plus atroces! Les uns voulaient la division de

l'empire; d'autres une république. Aucune idée raisonnable n'était

entrée dans les esprits; tout était confusion et frénésie. Le nombre des

coupables était grand, et l'empereur a réduit celui des condamnés tant

qu'il l'a pu. Le petit-fils de Souwarow était fortement compromis. Il

voulut l'interroger lui-même. Son but était de lui donner le moyen de se

justifier. Aussi, dès les premières réponses, il lui dit: «J'étais bien

certain qu'un Souwarow ne pouvait être complice d'une pareille infamie!»

Et à chaque réponse ce fut la même réplique. L'empereur a avancé cet

officier; il l'a envoyé faire la guerre dans le Caucase; il a ainsi

conservé un grand nom dans sa pureté et acquis un serviteur qui lui doit

plus que la vie.

J'étais à Saint-Pétersbourg pendant ce procès. Jamais instruction ne

s'est faite avec plus de soin, et jamais marche ne fut plus régulière,

au moins comme le comporte l'organisation politique et judiciaire en

Russie. Jamais condamnations ne furent plus justes et mieux méritées.

L'empereur a commué beaucoup de peines. Cinq individus, condamnés à être

pendus, furent seuls exécutés, et l'on a crié à la barbarie! A-t-on donc

oublié que l'empire avait été ébranlé et la famille impériale menacée

d'être massacré? Si Nicolas avait, par une exagération de douceur, fait

grâce à tous les coupables, il aurait donné une idée fausse de son

caractère: on aurait cru à une clémence motivée par la peur. Il fallait

une satisfaction publique, une réparation envers la société outragée,

menacée, compromise; il fallait une punition exemplaire; mais il fallait

aussi mettre des limites à la sévérité en ne faisant tomber la punition

que sur les vrais coupables. Tout homme de bonne foi conviendra qu'il en

a été ainsi. Les souverains doivent savoir punir. Institués pour

maintenir la paix entre les citoyens et conserver l'ordre public, ils ne

peuvent y parvenir s'ils n'effrayent les méchants et n'assurent le règne

des lois.

Quand la justice, premier besoin des peuples, leur est garantie, ils

chérissent le pouvoir qui la leur donne, et, si ensuite les souverains

s'occupent du bien-être des citoyens, ils sont considérés comme des

divinités sur la terre.

Pendant mon séjour en Russie, et malgré des souffrances très-vives de

rhumatismes opiniâtres, je ne manquai pas une seule fols d'aller à la

parade et aux manoeuvres où se trouvait l'empereur. Mon devoir était de

lui faire ma cour, de chercher à lui plaire et de consolider les bons

rapports existant entre lui et le roi de France. Je trouvais d'ailleurs

du plaisir et du charme à l'approcher. J'ai rencontré constamment chez

lui une bienveillance particulière pour moi, et une disposition pour la

France telle que je pouvais la désirer. Sa politique comme ses

sentiments le rapprochaient de nous. Et on conçoit cette politique:

jamais d'intérêts opposés entre les deux pays, aucune source de débats

et de discussions.

Si l'ambition venait s'emparer de son esprit, quelle meilleure alliance,

pour tenir ses ennemis en échec, que celle d'une puissance compacte,

placée aux confins opposés de l'Europe, et possédant une marine capable

de présenter un contre-poids à l'Angleterre? Si ses vues sont

pacifiques, modérées, quel gage de paix dans ces rapports favorables et

cette unité des vues! En pais et en guerre, hors le cas de révolution,

la France est l'alliée désirable pour la Russie; mais je ne conclurai

pas que la Russie doit être au même degré l'alliée naturelle de la

France.

Il a fallu les étranges écarts et les fautes inouïes du ministère la

Ferronays pour suivre la politique tenue en 1828. Le caractère modéré de

Nicolas s'est trouvé, au surplus, le correctif de cette politique si

fausse; car il est exact de dire que la modération comme la loyauté sont

la base du caractère de ce souverain. Je ne sais ce que l'avenir lui

destine. Il a passé déjà par bien des épreuves; son règne jusqu'ici n'a

pas été sans difficulté et sans de grands embarras; mais son début a été

une double bonne fortune. Il a dû se sentir, se juger, et il a appris

aux autres à le connaître. La droiture de ses intentions, l'énergie de

son caractère, sa modération et sa modestie sont d'utiles auxiliaires

pour surmonter les obstacles qu'il peut trouver sur sa route et vaincre

les difficultés qu'il aura encore à combattre. Il a justifié mon opinion

sur sa sagesse par la manière dont il a envisagé les projets

déraisonnables de M. de Polignac au moment où il les a connus, et le

blâme qu'il leur a donné démontre suffisamment à quel point il aurait

été loin de son esprit de les conseiller.

Tout porte à croire que Nicolas s'est imposé la tâche particulière de

régénérer l'intérieur en Russie et d'épurer l'administration. Cette

tâche est immense; il faut sa force, sa jeunesse et sa volonté pour

l'entreprendre avec espérance de réussir.

Tout le monde sait quelle corruption existait en Russie dans la haute

classe. Je m'abstiendrai d'en rien dire; mais je ferai observer

seulement, quant aux femmes, qu'il s'est fait, depuis vingt ans, une

grande révolution en faveur des moeurs: car les désordres qui avaient

lieu du temps de Catherine II ont à peine laissé des souvenirs.

L'exemple des souverains a toujours sur leur cour une grande influence,

et nulle part plus qu'en Russie cette influence ne se fait sentir. Aussi

l'impératrice-mère, dont la vie est au-dessus de tout soupçon, a-t-elle

exercé l'action la plus salutaire. Depuis, les vertus domestiques de

Nicolas et de l'impératrice ont corroboré des principes respectés par

tout le monde aujourd'hui. La société de Saint-Pétersbourg est

remarquable par une grande régularité. Quant aux hommes, la délicatesse

de moeurs, habituelle à l'occident de l'Europe, leur est encore

inconnue, et peut-être en trouverai-je une explication naturelle.

Les institutions et les circonstances dans lesquelles se trouvent les

sociétés sont dans des conditions déterminées. Les hommes en reçoivent

plus particulièrement l'empreinte. Or trois choses, à mon avis, ont

donné aux Allemands, aux Français et aux Anglais cette noblesse de coeur

qui les distingue.

Je place en première ligne la chevalerie et son esprit, cet effort des

temps barbares pour arriver à un état meilleur: association des bons

contre les mauvais, élan généreux vers la vertu la plus sublime, le

sacrifice de soi-même au profit des autres. Elle a dû avoir une grande

influence sur les moeurs; et, quand son but a été rempli, quand la

marche de la civilisation l'a rendue moins nécessaire, il en est resté

une galanterie, un respect de soi-même, une dignité personnelle qui, en

général, ont été et sont encore l'apanage des classes élevées.

Je place ensuite l'influence salutaire du clergé. Un clergé riche,

instruit et puissant, dont l'instruction supérieure a servi puissamment

au développement des lumières, a été, aux yeux des peuples, un exemple

vivant de dignité et d'indépendance morale. Ses hautes vertus et ses

enseignements ont épuré les moeurs; ses écarts mêmes ont semblé produire

le même résultat, car, si, à une époque déjà loin de nous, la corruption

s'y est montrée, la réforme en a été la suite, et alors le rigorisme a

remplacé le relâchement.

Enfin je mentionnerai une troisième puissance de la société, l'ordre

judiciaire. La magistrature, de bonne heure, s'est rendue respectable

par ses lumières et par son intégrité. La justice, on le sait, est le

premier besoin des hommes. Là où l'autorité l'assure, les individus se

dispensent de chercher à se la faire eux-mêmes; et il en résulte le

maintien du bon ordre et de la paix intérieure. Quand il en est

autrement, la confusion et les désordres en sont les conséquences; car,

sous prétexte de se faire justice, chaque individu, juge dans sa propre

cause, s'abandonne bientôt à ses passions, et alors il n'y a aucun frein

aux crimes, aux vengeances, à la corruption.

En Russie, ces trois éléments de bon ordre et d'éducation pour le peuple

ont manqué à la fois. La chevalerie n'y a jamais existé; le clergé est

ignorant et pauvre; la justice civile et criminelle avait un tarif pour

ses décisions. L'état de confusion, il est vrai, où se trouve la

législation, qui n'est qu'une collection des ukases rendus, en diverses

circonstances, pour des faits particuliers, véritable dédale où l'on ne

sait comment se retrouver; cet état de confusion, dis-je, se prête

merveilleusement à l'arbitraire, au caprice et à la corruption. Ce sera

un des plus grands bienfaits de l'empereur actuel envers ses peuples que

le code dont il a ordonné la rédaction. Il établira, dans peu d'années,

un mode régulier de jugement, et, en simplifiant les questions, il

garantira la surveillance du gouvernement, l'équité et la régularité des

décisions.

Les causes que je viens d'indiquer ont exercé une influence fâcheuse

sur les moeurs de la haute classe de la société. Si l'on ajoute à cela

la puissance immense du maître, qui, d'un mot, peut anéantir ce qu'il y

a de plus grand ou élever ce qu'il y a de plus petit, sa présence

partout, son action sur tout, on comprendra à quel point les caractères

ont pu se dégrader. On croira donc sans peine tout ce qui a été dit sur

la haute classe en Russie et répété trop souvent ailleurs, pour que j'en

parle davantage ici; mais je dirai que l'administration proprement dite,

les agents du gouvernement, dépositaires de deniers et de matières,

passent en général pour être dilapidateurs. On prétend qu'il n'y a pas

un régiment sur lequel le colonel ne spécule; pas un magasin dont le

gardien ne vende une partie à son profit; pas un administrateur qui

n'ait des intérêts personnels opposés à ceux du souverain. Tel capitaine

de vaisseau vendit, dans ses voyages, ses approvisionnements, ses agrès

et jusqu'à ses canons. Comme il n'y avait pas, lorsque j'étais en

Russie, au moins, de mode régulier et journalier de comptabilité, rien

ne garantissait la conservation des approvisionnements maritimes. Aussi,

au moment où l'empereur est monté sur le trône, il y avait trente ans

qu'aucune comptabilité n'avait été arrêtée. Nicolas, dont la pensée et

la volonté est de rétablir l'ordre, y parviendra s'il est dans la

puissance d'un homme de le faire. Actif, ferme, laborieux, ayant devant

lui un grand nombre d'années à y consacrer, il a entrepris un travail à

l'imitation de ceux d'Hercule.

Peu après mon arrivée à Saint-Pétersbourg, il envoya dans le port

d'Arkhangel un de ses aides de camp pour prendre une connaissance

détaillée des faits et de la situation des choses, et préparer des

poursuites. Ayant eu avis de graves dilapidations commises dans le port

de Cronstadt, il envoya, afin de les constater et de connaître les

coupables, un officier de confiance pour faire mettre devant lui les

scellés sur les magasins. Cette démarche annonçait une suite

d'opérations; mais tous ces calculs furent déjoués. Un incendie consuma

les magasins, et les comptables eurent ainsi bientôt rendu les comptes

de leur gestion pendant un grand nombre d'années. Les sages mesures de

l'empereur se trouvèrent dès lors sans effet.

Divers voyageurs ont rendu un compte détaillé des choses curieuses et

dignes de remarque que renferment Saint-Pétersbourg et les environs.

J'en dirai cependant un mot ici, et j'exprimerai succinctement les

réflexions que leur vue m'a inspirées.

La manufacture d'Alexandrowsky, premier établissement que je visitai,

est une filature de coton d'une grande beauté. Le nombre des ouvriers

s'élève à six mille. Il y règne un grand ordre. Les machines à vapeur

sont belles. En général cette manufacture offre un coup d'oeil

satisfaisant et présente l'idée d'une bonne direction. Un Anglais est

placé à sa tête. Les produits sont beaux; cependant les fils sont loin

d'atteindre la finesse obtenue en France et en Angleterre, et on a

renoncé à produire divers numéros.

Cette fabrique, appartenant à l'empereur, était sous la protection

particulière de l'impératrice-mère, et le personnel des ouvriers,

composé uniquement d'enfants trouvés. À vingt ans, ils sont libres et

s'engagent volontairement à la fabrique, ou la quittent, s'ils le

préfèrent. L'administration a pourvu, non-seulement à leur instruction

pour leur assurer les moyens de gagner leur vie par leur propre

industrie, mais encore elle tend à leur former, par des retenues sur le

prix de leurs travaux, un petit capital suffisant pour leur fournir une

première ressource. Par suite il se trouve que les enfants trouvés sont

véritablement une classe privilégiée. Un enfant légitime, fils d'un

paysan, ne peut être affranchi que par la volonté de son seigneur. Il

est tel paysan, livré au commerce et ayant acquis des millions, qui ne

peut, à aucun prix, obtenir sa liberté, tandis que l'enfant trouvé,

n'appartenant à personne, mais protégé par le gouvernement, entre dans

la société avec tous les droits d'un citoyen. D'après cela, avec le

temps, cette classe aura beaucoup contribué à la formation d'une espèce

de bourgeoisie enrichie par le commerce et l'industrie.

Malgré la belle apparence de cette fabrique, je la crois d'un faible

produit pour le gouvernement. Elle doit être plus à sa charge qu'à son

profit. En la considérant comme école pour les ouvriers, elle devrait

favoriser par tous les moyens les établissements particuliers et ne pas

leur présenter souvent une rivalité funeste.

En général, quand un gouvernement veut naturaliser chez lui une

industrie, il doit faire les premiers frais, parce qu'il est assez riche

pour supporter les pertes qui accompagnent toujours les débuts; mais,

quand l'éducation est faite, quand l'industrie, naturalisée, peut être

exploitée avec succès par les particuliers, il doit se retirer de la

concurrence et leur céder ses établissements. Tout le monde s'en trouve

bien; le gouvernement ne dépense plus, et les particuliers n'ont plus à

craindre un rival pourvu de trop d'avantages et trop favorisé. C'est

d'après ce principe qu'il y a bien des années, étant premier inspecteur

général de l'artillerie, j'ai décidé le gouvernement à renoncer à la

possession d'une manufacture d'armes de luxe, établie à Versailles,

fort dispendieuse, mais qui n'en a pas moins prospéré quand elle est

devenue propriété particulière.

La fabrique de glaces, que je vis ensuite, est remarquable par la

dimension des ouvrages qui en sortent; cette manufacture est productive

pour le gouvernement. On y polit les glaces à la machine; mais ce

polissage est moins parfait qu'en France, où il se fait à la main.

Là manufacture de porcelaine, située dans le voisinage, ne mérite aucune

mention et ne devrait pas être montrée aux étrangers.

La Monnaie, placée dans la forteresse, est très-belle et très-curieuse à

voir. Cet établissement a atteint un degré de perfection très-supérieur

à ce qui existe en France, ou au moins y existait il y a peu d'années.

Une machine à vapeur de la force de soixante chevaux, construite à

Saint-Pétersbourg, est une des plus belles et des meilleures que j'aie

jamais vues fonctionner. Les Anglais ne font pas mieux, et nous, nous

faisons beaucoup moins bien. Toutes les pièces de monnaie sont frappées

au moyen d'un moteur commun, et l'on en frappe jusqu'à six et sept à la

fois. Le travail relatif à l'épurement de l'or des mines de Sibérie

s'exécute au moyen de l'acide nitrique. Cette méthode est plus

économique que l'emploi du mercure, dont on fait usage dans d'autres

pays. Les pièces de monnaie sont assez belles. Elles présentent une

singularité remarquable. Elles ne sont pas à l'effigie du souverain.

Depuis Paul, les empereurs de Russie ont fait cet acte de modestie. Du

temps de Catherine II, elles portaient son image.

Une chose digne d'une grande admiration est l'école des mines. La

manière dont elle est tenue et organisée, ne laisse rien à désirer.

L'instruction donnée est complète et la place déjà à la hauteur de tout

ce qu'il y a de mieux en Europe en ce genre. Des galeries, construites à

l'imitation de celles d'exploitation, où les différents minéraux sont

placés dans leurs gangues habituelles, et avec leur physionomie

naturelle, complètent l'instruction des élèves et leur donnent, pour

ainsi dire, des connaissances pratiques.

Rien, au surplus, n'est d'un plus grand intérêt pour l'empire russe que

la formation de bons ingénieurs des mines. Les richesses immenses,

renfermées dans les monts Ourals, mises chaque jour davantage à

découvert, semblent destinées à compléter ses moyens de puissance.

Quand, aux avantages d'avoir à la fois des armées braves, nombreuses et

instruites, des peuples animés de ce dévouement sans bornes, apanage du

premier âge des nations sous une direction éclairée, il joindra encore

la possession de grands trésors, on se demande comment on pourra lui

résister.

Les résultats obtenus dans l'exploitation des mines d'or, en peu

d'années, et avant d'avoir un grand nombre d'ingénieurs suffisamment

instruits, sont à peine croyables. À l'exploitation des mines de fer a

été ajoutée celle des mines de cuivre, et maintenant voilà des mines

d'or tellement riches, qu'on était parvenu, à l'époque dont je parle, et

au moment où l'exploitation était encore dans l'enfance, à récolter par

an pour douze millions de francs d'or, quand les mines d'Amérique,

celles du Brésil, du Mexique et du Pérou, n'ont jamais donné, d'après M.

de Humboldt, que soixante millions par année. Au moment où j'écris, les

produits sont presque doubles.

Il y a deux natures d'exploitation, celle des mines en filon, et celle

des sables aurifères. Depuis le commencement de l'exploitation des mines

d'Amérique, le plus gros morceau d'or natif qu'on ait recueilli pèse

trente-six livres. Il est déposé au cabinet d'histoire naturelle de

Séville. À peine quelques coups de marteau avaient été donnés dans les

galeries des monts Ourals, qu'un morceau d'or de vingt-quatre livres a

été trouvé. Il est exposé à l'école des mines de Saint-Pétersbourg.

L'espace occupé par les sables aurifères présente une surface de deux

mille verstes carrées. L'exploitation de ces sables n'a rien de

dispendieux. Ils sont à la superficie. Ils rendent peu par le lavage;

mais, en traitant le minerai par le feu, avec le plomb ou au moyen du

mélange avec le mercure, les produits, d'abord tiercés, ont fini par

être décuplés.

Pour donner une idée de la progression des recherches utiles faites dans

les exploitations, je citerai, comme exemple, ce qui s'est passé sur les

terres d'un particulier russe, le comte Demidoff, dont le nom est assez

connu. Il y a trente ans, ses forges en Sibérie lui rapportaient quinze

cent mille francs. Les mines de cuivre, trouvées près de ses mines de

fer, ont doublé sa fortune; et celles d'or, reconnues ensuite, l'ont

augmentée encore d'une somme pareille.

L'école des mines, si utile, si complète, ne coûte presque rien à

l'État, et cette observation s'applique à bien d'autres établissements,

dont je rendrai compte; car leur bas prix est à peine croyable. Pour

celui-ci, l'empereur débourse seulement cent trente mille francs par an.

Avec cette somme, soixante-dix élèves, nommés par lui, sont entretenus.

L'établissement reçoit en outre trois cents étrangers payant huit cents

francs, qui y acquièrent l'instruction la plus étendue.

Un autre établissement, dont j'ai approfondi les détails avec un vif

intérêt, est celui des voies de communication, autrement dit, dans le

langage français, ponts et chaussées. Fondé par l'empereur Alexandre, au

moyen d'ingénieurs des ponts et chaussées français, mis à sa disposition

par Napoléon, il est sous les ordres de l'un d'eux, le général Bazaine,

son chef aujourd'hui. Homme d'un mérite supérieur, le général Bazaine

jouit avec raison d'une célébrité méritée. Cet établissement était alors

sous une sorte de surintendance du duc Alexandre de Wurtemberg, oncle de

l'empereur, homme d'esprit, mais dont l'intervention était plus nuisible

qu'utile. Instruit seulement d'une manière superficielle, il commettait

souvent de grandes erreurs qu'il soutenait par son esprit et sa

position.

Ce corps nombreux fait le service de tout l'empire. Il a été augmenté

depuis peu, et porté jusqu'à six cents ingénieurs. Les connaissances

exigées sont très-étendues, et peut-être trop étendues; car on y

comprend les connaissances propres aux ingénieurs militaires, afin de

les mettre à même de remplacer ceux-ci au besoin.

L'école se compose de cent élèves, dont quatre-vingt-dix sont entretenus

aux frais de l'empereur, et les dix autres à leurs propres dépens ou à

ceux de l'impératrice ou des princes de la famille impériale. Elle ne

coûte que cent trente mille francs par an. Les sommes consacrées aux

travaux publics sont fixées chaque année à six millions, dont moitié

pour entretien et moitié pour constructions nouvelles.

Une remarque faite par le général Bazaine, et dont il m'a fait part, est

digne d'être consignée ici. Les Russes sont par leur nature éminemment

gens d'imitation. Ils arrivent vite à un degré de connaissances assez

élevé, mais s'arrêtent à une limite qu'ils ne peuvent presque jamais

dépasser. La direction de cette école lui a donné l'occasion de faire

constamment cette observation.

La Russie est très-avancée pour sa navigation intérieure. Ses belles et

grandes rivières ayant peu de pente, l'absence des montagnes sur cette

immense surface, entre les monts Karpathes et les monts Ourals, a rendu

facile la construction des canaux qui lient la navigation des fleuves et

la complètent. On y ajoute encore chaque jour; mais dès à présent ou

d'ici à très-peu de temps on pourra aller, par les eaux intérieures, de

la Baltique à la mer Glaciale, des mers Baltique et Glaciale aux mers

Noire et Caspienne. Tous les travaux s'exécutent à si bas prix en

Russie, les moyens d'exécution sont si abondants, qu'il n'y a pas

d'entreprise qu'il ne soit facile de mener à bien. La nature même semble

s'y prêter par le peu d'obstacles que les localités présentent. On doit

donc trouver tout simple qu'ils soient déjà très-avancés.

Les principales communications, indépendamment de la navigation propre

de beaucoup d'autres rivières, sont les suivantes:

1º Communication de Saint-Pétersbourg avec le Volga et la mer Caspienne

par le canal de Ladoga.

2º Communication du Volga avec la mer Blanche et Arkhangel par la Dwina

du nord. Ainsi, dès à présent, un bateau partant de Saint-Pétersbourg

peut aller à Arkhangel et de là à Astracan.

3º On établit en ce moment une communication entre le Volga et la Dwina

du midi par la Moskowa.

4º On exécute une communication, entre la Vistule, le Niémen et la mer,

qui détournera ainsi tout le commerce dont Dantzig est l'entrepôt.

5º Enfin on lie le Don et le Volga de manière à établir une navigation

directe entre la mer Noire et la mer Caspienne.

De pareilles lignes de communication sont de puissants éléments de

richesse et de prospérité!

L'école du génie militaire est établie dans le palais Michel, dans ce

palais qu'occupait Paul, où il s'était fortifié et où il a péri. J'ai vu

cette école en détail, et je n'ai trouvé que des éloges à lui donner.

L'instruction des élèves m'a paru complète et à peu près la même que

celle des élèves de l'école de Metz. Le général Opperman, sous les

ordres duquel elle est placée, est un homme distingué. Des plans en

relief des places principales de l'empire, à l'instar de ce qui existe

aux Invalides, sont exécutés. On y voit la place de Swenborg en

Finlande, sans doute aussi forte que Gibraltar. On a représenté dans

cette collection de reliefs le champ de bataille de la Moskova. Des

reliefs de cette étendue ne satisfont pas l'esprit et ne donnent pas le

sentiment des localités. J'ai vu à cette école des planches en cuivre,

revêtues d'un enduit particulier, possédant les propriétés des pierres à

lithographier, et formant un appareil portatif et propre au service de

la guerre.

On me montra en détail l'établissement de l'état-major, dont les

attributions se composaient alors du personnel de l'armée, du mouvement,

des opérations et de la partie qui tient à l'art. Il rappelait assez

notre organisation sous l'Empire, où presque tout aboutissait au prince

de Neufchâtel, major général. Une chose passagère et accidentelle chez

nous, et qui tenait à ce que Napoléon était son véritable ministre et

s'occupait des moindres détails de son armée, avait été rendue

systématique et permanente en Russie. Le véritable ministre de la guerre

y était le major général, rendant ses comptes journaliers à l'empereur,

prenant ses ordres et les transmettant. Le ministre de la guerre était

chargé du matériel; mais l'empereur Nicolas a depuis détruit cette

organisation insolite. Le ministère de la guerre aujourd'hui renferme

dans ses attributions tout ce qui concerne l'armée. Comme l'armée est

constamment organisée en corps d'armée de deux ou trois divisions, avec

leur cavalerie, leur artillerie, leur administration, leurs ambulances,

etc., la correspondance avec les corps se fait par l'intermédiaire des

généraux qui commandent.

Le dépôt des cartes et des plans est extrêmement soigné. Tout ce qui

tient à la topographie ne laisse rien à désirer. Le général Diebitsch,

alors à la tête de l'état-major, avait des connaissances étendues et

donnait aux travaux une direction éclairée. Cent quatre-vingts commis

suffisaient à toute la correspondance. Toutes les branches des arts et

des sciences, qui ont rapport au service militaire, sont réunies dans

cet établissement. Il y a jusqu'à des ateliers pour la fabrication des

instruments de mathématiques et d'astronomie. Une imprimerie y est

attachée; mais, comme le service particulier pour lequel elle est créée

ne suffit pas à l'employer constamment, elle sert au public.

On a attaché à l'état-major un comité de perfectionnement, pour juger

toutes les inventions nouvelles. Je regarde cette dernière institution

comme une des meilleures et des plus utiles; nous en aurions grand

besoin en France; car autant il est sage de se préserver des innovations

qui ne sont pas suffisamment motivées, autant il est funeste de négliger

d'adopter les inventions dont les effets peuvent être salutaires. C'est

une vérité incontestable pour la société en général, mais dont

l'application est plus vraie encore pour l'art de la guerre à l'époque

où nous sommes, si féconde en découvertes et en applications utiles.

Comme un premier succès a souvent des conséquences graves pour l'avenir

et influe quelquefois puissamment sur la destinée des États, rien ne

doit être négligé pour l'obtenir.

Nous avons, en France, une beaucoup trop grande idée de notre

supériorité, et en général de tout ce que nous possédons. Par suite de

ce sot et ridicule orgueil, nous sommes habituellement en arrière de

toutes les autres puissances pour l'emploi des choses utiles. En Russie,

c'est le contraire. On est avide de connaître et on cherche avec

empressement le meilleur emploi de ses moyens. L'établissement de ce

comité de perfectionnement (idée heureuse), composé d'hommes capables, à

même de choisir, d'adopter, d'approuver ou de rejeter, offre

certainement de grands avantages. J'ai passé ma jeunesse à entendre

vanter notre artillerie, et nous avions certainement alors le plus

mauvais matériel de l'Europe. Si on s'est occupé d'une manière un peu

efficace des fusées à la Congrève, c'est à mes instances, à mon retour

de Russie, que la France en est redevable; c'est à une espèce

d'obsession et de violence que j'ai exercée auprès du ministre de la

guerre.

Parmi les choses les plus dignes d'éloges que renferment

Saint-Pétersbourg et les principales villes de Russie, je placerai les

hôpitaux militaires. On a adopté l'usage des hôpitaux régimentaires. Les

malades ont, pour garantie des soins dont ils sont l'objet, l'esprit de

famille propre aux corps militaires et la sollicitude de leurs chefs.

Chaque régiment a un établissement pour trois cents hommes qu'il

entretient au moyen d'un abonnement. Une journée de malade lui est payée

par l'État soixante-quinze centimes. Quand le régiment se met en marche,

il emporte avec lui une partie de son matériel, de manière à pouvoir

soigner quatre-vingts hommes. S'il ne doit pas revenir, il remet le

surplus à l'administration, qui lui en tient compte. Pour assurer la

bonne qualité des médicaments, l'État se charge de les lui fournir

d'après un tarif. Les hôpitaux, en général spacieux et aérés, présentent

l'aspect de soins satisfaisants et minutieux.

À Saint-Pétersbourg, il y a, indépendamment des hôpitaux régimentaires,

un grand hôpital pour douze cents hommes, destiné à recevoir, en cas de

mouvement, les malades que les corps seraient obligés de laisser en

arrière. Ce système régimentaire, bon partout, est indispensable dans un

aussi grand pays, où les villes sont rares et éloignées les unes des

autres. Aussi donne-t-il les plus admirables résultats. Les guérissons

sont promptes, les convalescences sont courtes, et l'armée russe, qui

est si nombreuse, ne compte pas en totalité, en y comprenant les troupes

sédentaires de police et tout ce qui reçoit ration par jour, plus de

vingt ou vingt-cinq mille malades.

J'ai en beaucoup moins de motifs d'admiration en visitant l'arsenal. Il

y a de grands magasins et de beaux ateliers, mais fort inférieurs à ce

que l'on voit dans nos grands établissements en France. La salle d'armes

cependant contient cent cinquante mille fusils. Ces fusils sont bons et

leur modèle se rapproche de celui des nôtres. Le prix en diffère

beaucoup. Ils coûtent de seize à dix-huit roubles, environ moitié du

prix de France. La forgerie est belle. Les pièces sont forées et tournées

en même temps. La fonderie est misérable. Elle est encore dans l'enfance

de l'art. Il est singulier que les diverses branches du même service

présentent de pareils disparates. Les chefs de l'artillerie m'ont paru

avoir une instruction théorique fort bornée, et je suis autorisé à

croire que les troupes de l'artillerie, très-fortes dans l'exécution

des manoeuvres, sont commandées par un grand nombre d'officiers dont

l'instruction théorique laisse beaucoup à désirer.

Une école d'artillerie assez bonne fournit une partie des officiers, et

ceux-là sont les plus instruits. On peut comparer leurs connaissances à

celles que l'on exigeait en France, pour le même service, à l'époque où

je suis entré dans l'artillerie. Le nombre des officiers admis par cette

voie est le plus petit de beaucoup. Ils reçoivent divers avantages, et,

entre autres, ils ont en entrant un grade supérieur à celui des

officiers qui sortent du corps des cadets ou des sous-officiers. Ceux

qui sortent du corps des cadets sont les plus nombreux, et leurs

connaissances théoriques sont à peu près nulles. Enfin, une troisième

classe tire son origine du corps des sous-officiers. On exige de ceux-ci

un examen à peu près semblable à celui que subissent les cadets. Ainsi

ce ne sont pas des savants; mais ces connaissances, ajoutées à celles

qui résultent de l'expérience et de l'habitude du service, leur donnent

une valeur réelle, et peut-être serait-il dans l'intérêt bien entendu du

service d'augmenter le nombre des emplois qui leur sont donnés, en

diminuant celui qui est dévolu aux cadets. Le corps des sous-officiers,

si important, en recevrait des encouragements et de la considération.

Il y a un autre établissement, où des fils de soldats d'artillerie sont

réunis. Ils reçoivent quelque instruction théorique, une plus grande

instruction pratique, et sortent de là pour entrer dans le corps comme

sous-officiers.

Mais j'arrive maintenant à ce qui m'a paru au-dessus de tout éloge:

c'est le système adopté, avec autant d'intelligence que d'économie, pour

venir au secours des serviteurs de l'État et donner une éducation

convenable à leurs enfants. Le premier besoin d'une société dont la

civilisation est encore reculée consiste dans l'instruction. Aussi la

première sollicitude du gouvernement, en Russie, est-elle de la

répandre. Jamais conceptions plus vastes n'ont eu lieu en ce genre, et

jamais résultats n'ont mieux répondu aux calculs et aux espérances. Ces

établissements, commencés sous Catherine II, continués sous Paul,

développés sous Alexandre, ne péricliteront pas sous leur successeur

Nicolas, dont les sentiments sont paternels et l'esprit juste, qui a du

positif dans tout ce qu'il entreprend, en sent toute l'importance, et

j'ai la conviction qu'il trouve une grande douceur à répandre un genre

de bienfait dont la distribution est si facile et dont les fruits sont

si assurés. Quel encouragement pour celui dont la vie est consacrée à la

défense de son pays, à la gloire de son souverain, que de voir le sort

de ses enfants assuré d'avance par l'empereur, chef de la grande

famille qui les adopte et se charge de leur avenir! Je ne connais rien

de plus touchant, de plus moral et de plus politique. Voici un aperçu de

ces établissements.

Le premier corps des cadets reçoit jusqu'à douze cents enfants. Admis

dès l'âge de huit ans, ils sont divisés en cinq compagnies. Au-dessus de

dix ans, on les place dans un local séparé; les autres sont soignés par

des femmes. Les plus âgés, c'est-à-dire de dix ans et au-dessus, divisés

en quatre compagnies, apprennent successivement le russe, le français et

l'allemand, la géométrie, la fortification, les éléments de chimie, de

physique et tout ce qui est relatif au service militaire. Quand ces

jeunes gens ont justifié qu'ils possèdent les connaissances exigées, ils

sont envoyés dans l'armée ou dans l'artillerie, où ils occupent des

emplois d'enseignes. Un musée, rempli de modèles de tous les genres, est

à leur disposition. Des reliefs de fortifications indiquent les divers

systèmes, comme aussi les travaux d'attaque et de défense de place, et

facilitent merveilleusement l'étude de cette partie de l'art de la

guerre. Cette manière d'étudier ne suffirait pas pour faire des

ingénieurs, mais elle satisfait à tous les besoins du service de la

ligne.

Trois autres établissements du même genre existent: le deuxième corps

des cadets, le régiment des nobles, les cadets de la marine, ainsi que

les pages, qui sont au nombre de cent quatre-vingts. L'empereur

entretient ainsi et pourvoit à l'éducation et au placement de quatre

mille enfants nobles ou fils d'officiers. Il y a d'autres établissements

semblables à Moscou et dans d'autres gouvernements. Ainsi un officier,

homme de coeur, peut faire le sacrifice de sa vie à l'État et mourir

pour l'empereur sans que des inquiétudes sur sa famille viennent le

détourner de ses devoirs et troubler ses derniers moments. Je le répète,

je ne connais rien de plus admirable, rien de plus utile au monde. Six

cents francs par individu sont les frais supportés par l'État.

Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (8/9) · 第 4 / 34 题