Cependant, il y a, dit-on, une esthétique. Il y en a même plusieurs.
Mais nous n’en supposerons qu’une et que, toujours en principe, elle ait
de bonnes raisons à opposer au succès, quel qu’il soit. S’il y a une
esthétique, cela nous oblige à reconnaître qu’il y a un beau absolu, et
que les œuvres sont jugées belles en proportion de leur ressemblance
avec cet idéal vague et complaisant. C’est cette esthétique, son
existence admise l’espace d’un moment, qu’il s’agit d’ouvrir et de
passer au scalpel.
La sensibilité qui cède au succès ou qui le provoque est fort
intéressante; mais il sera peut-être permis de ne pas mépriser tout à
fait et tout d’abord la sensibilité qui s’oppose au succès et qui nie
l’œuvre heureuse en tant qu’œuvre belle. Ces deux sensibilités,
également spontanées, ne sont pas également pures. La seconde est fort
mêlée. L’esthétique par quoi elle se résume, aussi fragile que la
morale, est un mélange de croyances, de traditions, de raisonnements,
d’habitudes, de conceptions; il y entre du respect, de la peur et un
appétit obscur de nouveauté. «Sur des pensers nouveaux, faisons des vers
antiques.» Le vieux neuf, voilà ce que préconisent toutes les
esthétiques, car il faut flatter une caste selon ses nerfs et selon son
érudition. Le jugement de l’artiste en matière d’art est un amalgame de
sensations et de superstitions. La foule ingénue n’a que des sensations.
Son jugement n’est pas esthétique. Ce n’est même pas un jugement. C’est
l’aveu naïf d’un plaisir. Il s’en suit nécessairement que seule la caste
esthétique a qualité pour juger de la beauté des œuvres et leur déférer
cette qualité. La foule crée le succès; la caste crée la beauté. C’est
équivalent, si l’on veut, puisqu’il n’y a de hiérarchie ni dans les
sensations ni dans les actes et que tout n’est que mouvement; c’est
équivalent, mais différent. Voilà donc un point acquis. En matière
d’art, à l’opinion de la sensibilité s’oppose l’opinion de
l’intelligence. La sensibilité ne se soucie que du plaisir; qu’à ce
plaisir se joigne un élément intellectuel, et voilà l’esthétique. La
foule peut dire: cela me plaît, donc cela est beau; elle ne peut pas
dire: cela me plaît et cependant cela n’est pas beau, ou: cela me
déplaît, et cependant cela est beau. La foule, en tant que foule, ne
ment jamais; le jugement esthétique est une des formes les plus
complexes du mensonge[42].
[42] Voir, plus loin, dans _les Femmes et le langage_, le mensonge
considéré comme la caractéristique de l’homme en opposition à
l’animalité. La supériorité d’une race, d’un groupe d’êtres vivants,
est en raison directe de sa puissance de mensonge, c’est-à-dire de
réaction contre la réalité. Le mensonge n’est que la forme
psychologique de la réaction du _Vertébré_ contre le milieu.
Nietzsche devançant la science, dit: «Le mensonge comme condition de
vie.»
Il est bien évident qu’il n’y a pas de beau absolu, non plus que de
vérité, de justice, d’amour. La beauté des poètes, la vérité des
philosophes, la justice des sociologues, l’amour des théologiens, autant
d’abstractions qui ne tombent sous nos sens et maladroitement, que
délimitées par le ciseau du sculpteur. Comme idées conçues dans le futur
ou dans le passé, elles expriment une certaine concordance entre nos
sensations présentes et l’état général de notre intelligence. Cela est
surtout sensible pour la vérité, qui est bien une sensation que notre
intelligence ne contredit pas; mais telle autre intelligence la
contredit, ou se trouve contredite par des sensations d’une intensité ou
d’un monde différent.
L’idée de beauté a une origine émotionnelle, elle se ramène à l’idée de
procréation. Il faut que la femelle qui sera la mère soit conforme au
type de la race, c’est-à-dire il faut qu’elle soit belle[43]. La femme
est moins exigeante, peut-être parce que l’homme ne transmet que très
peu de lui-même à ses descendants. Le premier étalon de la beauté a donc
été la femme et, en général, le corps humain. Être beau, pour un animal,
pour un objet, c’est avoir quelque chose d’humain, dans la forme, dans
le caractère; on peut décrire un paysage avec des termes qui presque
tous conviendraient à la beauté d’une femme, et le marbre a sa
blancheur, et les saphirs sont ses yeux, et le corail, ses lèvres. Il y
a là tout un vocabulaire de clichés. Bien entendu qu’il faudrait en
corriger quelques-uns et faire remarquer que c’est l’ébène qui est noire
comme des cheveux noirs et le cygne qui a un cou de femme. La beauté est
si bien sexuelle que les seules œuvres d’art incontestées sont celles
qui montrent tout bonnement le corps humain dans sa nudité. Par sa
persévérance à demeurer purement sexuelle, la statuaire grecque s’est
mise pour l’éternité au-dessus de toutes les discussions. C’est beau,
puisque c’est un beau corps humain, tel que celui avec qui tout homme ou
toute femme voudrait se joindre pour se perpétuer selon sa race.
[43] Il y a un pressentiment de cela dans cette remarque inédite,
récemment publiée, de Montesquieu; ce qui fait la beauté, c’est la
conformité: «_Esthétique._--Le père Buffier a défini la beauté:
l’assemblage de ce qu’il y a de plus commun. Quand sa définition est
expliquée, elle est excellente... Le père Buffier dit que les beaux
yeux sont ceux dont il y en a un plus grand nombre de la même façon;
de même la bouche, le nez, etc. Ce n’est pas qu’il n’y ait un
beaucoup plus grand nombre de vilains nez que de beaux nez; mais
c’est que les vilains sont de bien différentes espèces; mais chaque
espèce de vilains est en beaucoup moindre nombre que l’espèce des
beaux. C’est comme si, dans une foule de cent hommes, il y a dix
hommes habillés chacun d’une couleur particulière: c’est le vert qui
domine.»
Mais un autre fait plus obscur, quoique non moins certain, permet de
ramener par un autre chemin l’idée de beauté à l’idée même de sexualité.
C’est ceci, que toutes les émotions humaines, quels que soient leur
ordre, leur nature et leur intensité, retentissent plus ou moins sur le
réseau nerveux génital. La pathologie sexuelle a mis cela en lumière.
Les parfums aussi bien que l’odeur ou la vue du sang, le bruit et la
chaleur, le travail intellectuel et le travail musculaire, le repos et
la fatigue, l’ivresse et l’abstinence, les sensations les plus
contradictoires favorisent l’essor sexuel. D’autres, telles que la peur,
le froid, la contrariété, ricochent aussi vers un centre voisin et
intriqué dans le réseau génital. Voyez le premier chapitre d’_En
Ménage_, où M. Huysmans décrit l’effet produit sur un être doux et
nerveux par la découverte d’un amant chez sa femme. Parmi les émotions
qui retentissent le plus sûrement sur tout organisme un peu sensible, il
faut placer au premier rang les émotions esthétiques. Et ainsi elles
retournent à leur origine. Ce qui porte à l’amour semble beau; ce qui
semble beau porte à l’amour. Il y a là un entrelacs indéniable. On aime
une femme parce qu’elle est belle; et on la juge belle parce qu’on
l’aime. Il en est de même de toutes les choses qui permettent des
associations d’idées sexuelles et de toutes les émotions qui
retentissent sur le système génital. Mais il n’est pas du tout
nécessaire pour qu’une œuvre d’art éveille des idées d’amour, qu’elle
nous présente un tableau sensuel: il suffit qu’elle soit belle, qu’elle
soit captivante. Elle passionne: où chercherons-nous le siège de cette
passion? Le cerveau n’est qu’un centre de transmission; ce n’est pas un
aboutissement. C’est une erreur heureuse et méritoire d’avoir fait du
cerveau de l’homme le centre absolu de l’homme; mais c’est une erreur.
Le seul but naturel de l’homme est la reproduction. S’il y avait un
autre but à son activité, il ne serait plus un animal; et nous tombons
dans le christianisme. Revoici l’âme, le démérite et tout le jargon des
marchands d’orviétan spiritualiste. La conscience de l’émotion s’élabore
au moment où l’émotion y passe, mais elle ne fait que passer en laissant
son image, et elle descend dans les reins. Cette manière de parler est
peut-être figurée, et, d’ailleurs, il ne s’agit pas d’excitations
intenses et fortement localisées. On veut seulement dire que l’émotion
esthétique met l’homme en un état favorable à la réception de l’émotion
érotique. Cet état est donné aux uns par la musique, à d’autres par la
peinture, le drame. J’ai connu un homme, il est vrai d’un certain âge,
qui pouvait tromper un désir sexuel en feuilletant des albums
d’estampes. L’exemple inverse serait sans doute moins paradoxal:
l’émotion esthétique est celle dont l’homme se laisse le plus facilement
distraire par l’amour, tellement le passage est aisé, presque fatal.
Cette union intime de l’art et de l’amour est d’ailleurs la seule
explication de l’art. Sans cela, sans ce retentissement génital, il ne
serait pas né, et sans cela il ne serait pas perpétué. Il n’y a rien
d’inutile dans les profondes habitudes humaines: tout ce qui a duré est
donc nécessaire. L’art est complice de l’amour. L’amour ôté, il n’y a
plus d’art; et l’art ôté, l’amour n’est plus guère qu’un besoin
physiologique.
Mais il s’agit moins de l’art ici que de sa puissance émotionnelle, et
il faut alors ranger sous le nom d’art tout ce qui est spectacle ou jeu,
tout le divertissement qui se prend en public ou à propos duquel on se
communique ses impressions. Un feu d’artifice peut émouvoir tout comme
une tragédie; la seule hiérarchie est celle de l’intensité. Or, il n’est
pas douteux que le succès d’une œuvre d’art n’augmente fortement sa
puissance émotionnelle sur le commun des hommes. De là, pour la foule,
cette croyance très naturelle que toute œuvre est belle, qui a du
succès, et que les chutes sont toujours méritées et les dédains. En
somme, ce que la caste appelle beauté, le peuple l’appelle succès; mais
il a appris des aristocrates ce mot vraiment dénué de sens pour lui, et
il s’en sert pour rehausser la qualité de ses plaisirs. Cela n’est pas
tout à fait illégitime, succès et beauté ayant une origine commune dans
les émotions, la seule différence même des systèmes nerveux où elles ont
évolué. Et d’ailleurs très peu d’hommes sont capables d’une originale
émotion esthétique; la plupart de ceux qui l’éprouvent ne font qu’obéir
tout comme le peuple, à la suggestion d’un maître, au commandement de
leurs souvenirs, aux influences de leur milieu, à la mode. Il y a une
beauté de passage aussi précaire que les succès d’engouement. Une œuvre
d’art vantée par la caste d’aujourd’hui sera méprisée par la caste de
demain; et il en restera moins peut-être que de l’œuvre délaissée par la
caste et acclamée par le peuple. Car le succès est un fait dont
l’importance croît avec la poussière qu’il soulève, avec le nombre des
fidèles qui sont venus et qui l’accompagnent en cortège. Les émotions de
la caste et les émotions du peuple sont destinées à un même
aboutissement. La nature, qui ne fait pas de sauts, ne fait pas de
choix. Il s’agit de faire des enfants. L’odorat du grand-paon (ou un
sens analogue) est si développé qu’une larve femelle de ce papillon rare
attire, le jour de son éclosion, une nuée de mâles là où la veille on
n’en voyait aucun. Cette acuité serait absurde si elle ne servait au
grand-paon qu’à se choisir une nourriture plus délicate parmi le
troupeau des fleurs, ou, d’une façon quelconque, à augmenter son plaisir
et son avancement spirituel, la culture de son intelligence. Elle sert
au grand-paon à mieux faire l’amour; c’est son sens esthétique.
Cependant, il est des natures humaines, moins diffuses ou plus
réfractaires, chez lesquelles les émotions ne retentissent pas vers le
centre de grande sensibilité, soit que ce centre soit atrophié, ou que
le courant émotionnel ait rencontré sur son parcours un obstacle, une
digue, un terrain imperméable. Usons, sans préjuger de la justesse de
l’analogie, des comparaisons les plus communes et les plus frappantes.
Un courant électrique est lancé dans un fil en vue de créer un
mouvement; le fil tombe appuyé sur un morceau de bois; et au lieu de
mouvement il se produit de la chaleur: le train brûle, que l’on voulait
faire rouler. L’émotion en route vers le sens génital qu’elle a mission
d’éveiller rencontre un centre de résistance; elle s’y brise, elle s’y
tord sur elle-même, mais s’y installe; et toutes celles du même ordre
qui passeront par le même centre auront le même sort. Il s’agissait de
faire tourner une roue, voici un feu d’artifice; il s’agissait de
conserver l’espèce, voici que naît l’idée de beauté. L’émotion
esthétique, et alors sous sa forme la plus pure, la plus désintéressée,
n’est donc qu’une déviation de l’émotion génitale. L’Aphrodite qui nous
entraînait à son culte ne nous trouble plus; la femme s’est évanouie, il
reste de nobles formes, des lignes agréables, mais un cheval aussi est
beau, et un lion et un bœuf. Heureux arrêt de circulation qui nous a
permis de réfléchir, de comparer, de juger! Le courant nous jetait vers
la sœur de la déesse; il nous en éloigne, car elle est moins belle! On
pourrait supposer que c’est dans la région intelligence que le courant
émotionnel s’est diffusé, formant ainsi ce mélange d’émotion et
d’intelligence qui nous donne le sens esthétique. L’intelligence est un
accident; le génie est une catastrophe. Il faut bien se garder même des
rêves d’un état social où régneraient uniformes la santé, l’équilibre,
l’équité, la modération, l’ordre, où les catastrophes seraient
impossibles et les accidents très rares. L’intelligence humaine est
certainement la conséquence de ce que nous appelons naïvement le mal;
s’il ne se formait pas des coupures ou des nœuds dans les fils, si
l’émotion atteignait toujours son but, les hommes seraient plus forts et
plus beaux et leurs maisons parfaites comme des termitières; seulement
le monde n’existerait pas.