Avant de retourner vers notre point de départ, voici un résumé:
Deux sortes d’émotions concourent à la formation du sens esthétique: les
émotions de nature génésique et toutes les autres émotions, quelles
soient-elles, selon une proportion qui varie à l’infini avec chaque
homme. Les premières sont celles que nous ressentons à la représentation
parfaite du type de notre race. Apollon est beau, parce qu’il est le
mâle humain dans toute sa pureté. Pour la plupart des hommes, toute idée
adventice écartée rigoureusement, la vue de ce marbre est agréable,
parce qu’elle évoque le désir, soit directement, soit selon le sexe, par
contre évocation. On se souvient du mot de Stendhal: la beauté, c’est
une promesse de bonheur. La philosophie sensualiste qui permettait cette
définition n’était point sotte. Il sera nécessaire d’y revenir avec la
science pour point d’appui. C’est donc, en somme, pour qualifier la
«promesse de bonheur» qu’on a inventé le mot «beauté». Et ce mot a été
successivement appliqué à tout ce qui promet aux hommes la réalisation
d’un de leurs autres désirs toujours plus nombreux et toujours plus
complexes; et ensuite, le besoin émotionnel s’étant extrêmement
développé, à toutes les causes d’émotions, même terribles, même
sanglantes. Mais ces émotions de toute nature, qui font la vie même de
l’homme, elles ont un but--comme l’odorat du grand-paon--elles pénètrent
en nous pour nous rappeler que notre unique devoir de créatures vivantes
est la conservation de l’espèce; quel que soit le sens qu’elles aient
frappé d’abord, elles rebondissent de là vers le centre de la
sensibilité générale. Je songe à ces amants romantiques qu’on vit,
enveloppés par l’orage, se posséder avec fureur, ou à l’émotion douce de
Tibulle, _quam juvat immites_... Les horribles, stupides et sauvages
tragédies dont se délectaient les Grecs et les Français de l’ancien
régime, c’étaient des philtres, et rien de plus. Si de grands poètes
(comme les femmes, les grands poètes n’ont ni goût ni dégoût) n’avaient
pris la peine de repenser les histoires d’Oreste, de Thyeste, de
Polynice, nous les jugerions telles que le délire d’une société en
enfance ou en abjection. Il n’est pas une tragédie de Racine qui n’ait
été jouée cent fois en cour d’assises par des comparses hideux. On
trouvera si l’on veut dans les traités spéciaux de Ball, de Binet et
dans les ouvrages de vulgarisation, des exemples de la transformation en
acte sexuel d’une sensation quelconque. Ici, il n’y a pas de catégories;
c’est l’illimité. On a vu des hommes auxquels l’odeur des pommes
pourries donne des émotions fortes et nécessairement sexuelles. Schiller
en avait toujours une provision dans le tiroir de sa table de travail;
mais comme il possédait un passage réfractaire où se brisaient, en
grande partie, les courants émotionnels, il faisait des vers, au lieu de
faire l’amour, ayant respiré des pommes pourries.
Voici donc toute une classe d’hommes chez lesquels les émotions arrêtées
à moitié chemin se transforment en intelligence, en goût esthétique, en
religiosité, en moralité, en cruauté, selon les milieux et les
circonstances et d’après un mode dynamique des plus obscurs. On peut
même dire que cette transformation des émotions se fait, peu ou
beaucoup, chez tous les hommes; il arrive aussi que les émotions
retentissent presque également dans toutes les directions, qu’une partie
notable aille vers les centres génitaux et qu’il en reste assez en
chemin pour produire un grand philosophe, un grand artiste ou un grand
criminel. L’amour semble particulièrement lié à la cruauté, soit par son
absence, soit par son excès. La mimique de la cruauté est exactement
celle de l’amour sexuel; Duchenne de Boulogne a prouvé cela par ses
expériences. En des types tels que Torquemada ou Robespierre, les
émotions n’aboutissent pas au sens génital; elles se heurtent à un
obstacle qui les incline vers un autre centre; au lieu de se transformer
en besoin de reproduction, elles se transforment en besoin de
destruction. Mais il y a le type néronien et le type sadique où la
sexualité et la cruauté s’exaltent ensemble et s’enchevêtrent. Ce sont
des hommes capables de plus fortes secousses émotionnelles que les
autres hommes. Quoique divisé et réparti vers deux buts, le courant
reste assez fort pour produire des actes très intenses. Le même
phénomène apparaît, quoique d’un ordre plus rassurant, quand la
puissance intellectuelle s’exerce en même temps que la puissance
génitale. Tout homme capable d’émotion est capable d’amour et en même
temps soit de cruauté, soit d’intellectualité, soit de religiosité; mais
il arrive que le courant émotionnel est tout entier absorbé par l’une
des activités humaines, et l’on a une variété de types extrêmes, l’autre
variété étant fournie par les hommes d’une grande réceptivité
émotionnelle et par conséquent d’une grande diversité d’aptitudes.
Mais restons dans la moyenne de l’humanité et dans la question
esthétique. Selon l’importance de la dérivation du courant émotionnel,
on aura, par exemple, un spectateur qui retiendra de la tragédie tout ce
qu’elle a de beauté pure ou forte, qui sortira en l’état d’émotion
intellectuelle, moins sensible au meurtre qu’à la courbe du geste qui
frappe, aux imprécations, aux épouvantes, qu’à la forme musicale qui les
limite, les enferme, les fait vivre; on aura aussi un spectateur qui,
malgré quelques lueurs d’émotion intellectuelle, sort du théâtre à peu
près comme d’une séance de boxe ou d’une corrida. Voilà les extrêmes.
L’un devant une statue parfaite jouit de la grâce des courbes, songe:
quelle belle œuvre! l’autre s’écrie: quelle belle femme! Entre ces deux
types, il y a tout un jeu de nuances. Pour le type moyen, l’idée de
beauté n’existe guère; il jugera de l’œuvre d’après l’intensité ou la
qualité de son émotion. Ça lui donne du plaisir, ou le laisse froid, et
voilà tout. Le type moyen est celui qui détermine les succès en art; il
faut plaire au type moyen, il faut l’émouvoir.
Les représentants de la caste esthétique jugent aussi une œuvre d’art
par l’émotion qu’ils ont éprouvée, mais cette émotion est d’un ordre
tout particulier: c’est l’émotion esthétique. Seules, pour eux,
appartiennent à l’art, à la catégorie de la beauté, les œuvres, qui
peuvent donner l’émotion, le frisson esthétique. Ainsi se sont trouvées
exclues de l’art les œuvres, utilitaires, moralisatrices, sociales,
ayant un but quelconque en dehors de ce but précis et exclusif,
l’émotion esthétique; et aussi les œuvres trop sexuelles, dont l’appel à
l’exercice génital est trop direct, quoiqu’elles répondent, mais alors
avec une clarté excessive, à l’idée première que les hommes ont eue de
la beauté artistique. Ainsi s’est formée cette catégorie esthétique qui,
éternellement instable, allant du réalisme à l’idéalisme (un certain
idéalisme), du sentimentalisme à la brutalité, de la religiosité au
sensualisme, n’en est pas moins un jardin clos. L’art est donc ce qui
donne une émotion pure, c’est-à-dire sans vibrations hors d’un groupe
limité de cellules, ce qui n’invite ni à la vertu, ni au patriotisme, ni
à la débauche, ni à la paix, ni à la guerre, ni au rire, ni aux larmes,
ni à rien qui ne soit l’art lui-même. L’art est impassible, et, comme a
dit de l’amour un vieux poète italien, _non piange nè ride_. Ceci n’a
rien ni de rationnel, ni de juste, ni de conforme à aucune vérité. Il
s’agit des usages d’une caste intellectuelle. Née d’une imperfection du
système nerveux, l’idée de beauté s’est agrégé en chemin toutes sortes
de règles, de préjugés, de croyances, d’habitudes, et il s’est formé un
canon dont la forme, sans être absolue, n’oscille à un moment donné
qu’entre certaines limites. La restriction est nécessaire. Tous les
hommes raffinés d’une époque s’entendent sur l’idée de beauté.
Aujourd’hui, par exemple, il y a des pierres de touche: Verlaine,
Mallarmé, Rodin, Monet, Nietzsche. Avouer qu’on n’est pas ému par les
_Mains_, par _Hérodiade_, par l’_Ève_, par les _Cathédrales_, par
_Zarathoustra_, c’est avouer qu’on est dépourvu du sens esthétique. Mais
des œuvres d’un tout autre ton furent admirées jadis par le même groupe
humain. De Ronsard à Victor Hugo, le principe de la beauté fut cherché
dans l’imitation. On imita les Anciens, les Italiens, les Espagnols, les
Anglais. Au dernier siècle, ce fut la quête de l’originalité; et cela
donna même, il y a quelques années, un excès de fausses notes, mais une
musique moins plate, en somme, que celle dont on avait si longtemps
fatigué les muses. Non pas qu’on ait moins imité, mais on le fit avec
l’illusion de créer du nouveau, et l’illusion est presque toujours
féconde. La France est d’ailleurs le pays où l’idée de beauté a subi le
plus de variations, étant peuplée d’hommes vifs et curieux, toujours aux
aguets de ce qui se passe et prêts à faire connaissance avec tout ce qui
est étranger et nouveau, quitte à en rire si ce nouveau ne convient pas
à leur tempérament.
Notre sens esthétique a donc des caprices. Mais, variable
historiquement, il est assez solide à un moment donné. Il y a une caste
esthétique aujourd’hui; il y en eut toujours une, et l’histoire de la
littérature française n’est guère autre chose que le catalogue raisonné
des œuvres qui furent successivement élues par cette caste. Les succès
s’élaborent dans la rue; la gloire sort des cénacles. Comme il n’y a pas
d’exemples du contraire, il faut bien admettre cela comme un fait; et
aussi que les cénacles se dégoûtent des gloires qui leur échappent et se
mettent à courir les rues. Un fait est toujours légitime, étant toujours
logique, mais on peut lui opposer les répugnances de sa propre
sensibilité ou d’un groupe de sensibilités. C’est ce que fait la foule
sous la conduite de quelques esprits moyens, instruits, bons avocats,
puisqu’ils haïssent la maison qu’ils combattent et qui ne les connaît
pas. Aux réputations souvent fort obscures du groupe esthétique on voit
donc sans cesse opposées les célébrités du succès. Il est facile de
duper le peuple en lui montrant ici la pauvre lampe solitaire, et là
l’éclat des globes crus et le rutilement des tulipes; mais le peuple n’a
guère besoin d’encouragements; il marche naturellement vers ce qui
l’éblouit. Cela aussi est un fait, et cela aussi est légitime. Le
public, mené par des bergers sournois, a tort de mépriser la lueur
confuse des étoiles; mais la caste esthétique a tort de rire des
plaisirs du peuple. Elle a tort aussi d’accaparer certains mots et de
refuser le nom d’œuvre d’art à des compositions qui ont exactement comme
celles qu’elle admire, pour but de susciter des émotions. C’est une
question de qualité, non d’essence. Elle souffre moins de voir applaudie
une pauvreté que dédaignée une œuvre véritable. Son jugement, si adroit
à dépister le faux art, faiblit soudain, et elle se fâche qu’un
sectateur du goût populaire ne s’incline pas devant ses admirations.
C’est toujours une erreur d’en appeler à la justice; mais c’est de la
démence d’en appeler à la justice d’un groupe social. Il faut laisser
cela et s’enfermer dans une opinion comme dans une tour. On pourrait
égorger cent fanatiques de _Quo vadis_ plutôt que de les convaincre, et
avec moins de fatigue. La justice littéraire est une absurdité. Elle
suppose la parité des émotions en des hommes d’une catégorie
physiologique différente. Une œuvre est belle pour ceux à qui elle donne
des émotions. La sensibilité est incorruptible, aussi bien celle du
populaire que celle des cénacles; elle est incorruptible comme le goût
et comme l’odorat. Jadis on avait imaginé un goût en soi, un goût absolu
qu’on adorait dans un temple. Rien de plus ridicule; et rien de plus
tyrannique. Laissons les hommes chercher librement leurs plaisirs. Les
uns veulent qu’on leur torde les entrailles; d’autres, qu’on leur
débouche la rate; d’autres, qu’on leur perce le cœur. Il faut des
instruments divers pour chacune de ces opérations; l’art est une
chirurgie dont la trousse est riche et une pharmacopée aux fioles de
toutes formes et de toutes odeurs.
On parle très sérieusement--c’est-à-dire sans rire--d’initier le peuple
à l’art. En termes moins vagues, correspondant à une certaine réalité
scientifique, il s’agirait de façonner ainsi la physiologie du commun
des hommes que l’émotion au lieu d’aboutir au centre génital se diffusât
vers le centre esthétique. L’entreprise n’est pas des moindres. Pauvre
peuple! Comme on se joue de lui et qu’ils sont stupides, en leur bonté,
ses maîtres intellectuels! Ils croient vraiment que le goût de la
peinture, de la musique, de la poésie, cela s’apprend comme
l’orthographe ou la géographie! Et quand cela serait, et quand on aurait
donné quelques admirations à quelques ouvriers? Quelle importance cela
a-t-il que le peuple n’admire pas ce que nous admirons? Il aurait tout
aussi bien le droit d’exiger de nous le partage de ses enthousiasmes. Il
n’y a pas d’absolu esthétique. Ce qui est beau, c’est ce qui nous émeut;
mais nous ne pouvons être émus que dans la mesure de notre réceptivité
émotionnelle et selon l’état de notre système nerveux. L’insensibilité à
ce que nous nommons la beauté, idée très complexe dès qu’on s’éloigne de
la plastique humaine, ne serait en somme que le témoignage d’un
organisme sain, d’un cerveau normal, où les courants nerveux vont droit
leur but, sans déviations. Mais cet état semble rare. Tous les hommes
sont aptes à recevoir certaines émotions esthétiques, et tous en sont
avides; mais presque aucun ne se soucie de la qualité de cette émotion.
Être ému, voilà l’important. Nul monument depuis les cathédrales, et
peut-être depuis les pyramides, n’a remué comme la tour Eiffel la
sensibilité esthétique de l’humanité. Devant tant de ferraille en
hauteur, la bêtise elle-même est devenue lyrique, la sottise a médité,
l’étourderie a rêvé; il tombait de là comme un orage d’émotions. On
chercha à le détourner; il était trop tard, le succès était venu. Plus
une œuvre reçoit d’admirations, plus elle se fait belle pour la foule.
Elle se fait belle et presque vivante; des ondes émotionnelles s’en
détachent et viennent, ainsi que des vagues, déferler sur le peuple
enivré et haletant; l’organisme tout entier est en fête; stupide et
beau, le génie de l’espèce sourit dans l’ombre.
Tel est le rôle social de l’art. Il est immense. Il y a un oiseau
d’Australie qui se bâtit pour nid une large cabane où il sème tout ce
qu’il trouve de cailloux brillants; le mâle, parmi cette mosaïque, danse
un grave menuet devant sa compagne troublée; et c’est l’art surpris à
son obscure naissance, au moment où il est lié étroitement à l’expansion
de l’instinct génital. Un caillou rouge donne une émotion à un oiseau,
et cette émotion surexcite son désir. Tel est le rôle social de l’art.
Il faut que le peuple admire--et par peuple, ici j’entends l’ensemble
des hommes,--il faut qu’il éprouve des émotions esthétiques, il faut que
ses nerfs tremblent sous de longues vibrations, il faut que ses amours
soient riches et compliquées: mais qu’importe d’où vient le nuage,
pourvu qu’il pleuve!
Je n’ai voulu que montrer la légitimité de toute émotion esthétique,
quelle que soit sa source, et de tout succès, quelle que soit sa
qualité; mais on me croira volontiers si j’avoue que je garde mes
préférences pour telle forme de l’art, pour telle expression de beauté.
Je m’écarte en ceci du sentiment commun, que je ne crois pas utile de
généraliser des opinions, d’enseigner des admirations. Forcer d’admirer
est aussi méchant que de forcer d’entrer. C’est à chaque homme de se
donner l’émotion qui lui est nécessaire et la morale qui lui convient.
L’âne d’Apulée voudrait bien brouter des roses parce qu’il reprendrait
aussitôt la forme humaine. C’est une très bonne idée de brouter des
roses, c’est une méthode de délivrance.
1901.