III

La gloire est un fait pur et simple, et non un fait de justice. Il n’y a

aucun rapport exact entre le mérite d’un écrivain (on se limite à

l’examen de la gloire littéraire) et sa réputation parmi les hommes.

Pour compenser, dans le sens du hasard et, si l’on veut, de l’injustice,

la survie du livre depuis quatre cents ans, la critique a imaginé un

système hiérarchique, qui divise les écrivains en castes, depuis l’idiot

jusqu’au génie. Cela a l’air solide et sérieux; c’est arbitraire,

puisque les jugements esthétiques ou moraux ne sont que des sensations

généralisées. Le jugement littéraire rejoint ainsi, jusqu’à s’y

confondre, le jugement religieux.

L’immortalité terrestre et l’autre, celle qui évolue idéalement au delà

de la vie réelle, sont des conceptions de même ordre, nées d’une cause

unique: l’impossibilité pour la pensée de se penser inexistante.

Descartes n’a fait que poser un axiome physiologique et d’une vérité

humaine si absolue qu’elle eût été comprise par les plus anciens et les

plus humbles peuples. «Je pense, donc je suis,» c’est la traduction en

paroles d’un état cellulaire. Tout cerveau qui vit pense cela, même

inconscient. La minute vécue est une éternité; elle n’a ni commencement,

ni fin; elle est ce qu’elle est, elle est absolue. Cependant le

désaccord est complet entre la vérité cérébrale et la vérité matérielle;

l’organe meurt, par lequel l’homme se pense immortel et l’absolu est

vaincu par la réalité. Le désaccord est complet, évident, indéniable;

cependant, il est inexplicable. Devant une telle contradiction,

l’hypothèse prend quelque force d’une dualité, et d’ailleurs le

laboratoire affirme la différence essentielle du travail musculaire et

du travail cérébral. Le ploiement de l’avant-bras et même d’une phalange

détermine un dégagement d’acide carbonique; l’activité cérébrale, tous

les muscles étant au repos, n’inscrit aucune trace de combustion. Cela

ne dit pas que les organes de la pensée soient immatériels; on les

touche, on les pèse et on les mesure; mais ils sont d’une matérialité

particulière et dont on ne connaît pas encore les réactions vitales.

Inexplicable en théorie, le désaccord entre la pensée et la chair

s’explique donc en fait par une différence au moins de construction

moléculaire; ce sont deux états, dont l’un n’a de l’autre qu’une

connaissance superficielle, et la chair va se dissoudre que la pensée se

pense toujours éternelle.

Il y a donc deux immortalités: l’immortalité subjective, que tout homme

se décerne volontiers et même nécessairement; l’immortalité objective,

celle dont Pratinas a été frustré, celle qui est un fait. La première,

religieuse ou littéraire, ne comporte plus, après ce que nous en avons

dit, et à défaut de précises analyses, que des réflexions

philosophiques, c’est-à-dire vagues; l’immortalité objective est un

sujet de dissertation moins abstrait. On y ferait même entrer toute

l’histoire, avec un peu de bonne volonté; mais la littérature française

forme une longue et une assez brillante cavalcade.

Les mots, dès qu’ils embrassent, sous leurs ailes, une certaine étendue

de réalité perceptible, cèdent volontiers leur formule. La gloire, c’est

la vie dans la mémoire des hommes. Mais de quels hommes, mais quelle

vie?

M. Stapfer[31] a essayé le dénombrement des œuvres qui, du XVIe au

XVIIIe siècle, sont restées ce que l’on appelle _rester_ en langage de

critique professionnel. Ce chapitre intitulé avec esprit (avec un esprit

un peu janséniste) «le petit nombre des élus» serait bref, s’il n’était

qu’un catalogue. En somme, et on peut admettre cela provisoirement, de

tous les écrivains français des trois derniers siècles, vingt-cinq ou

trente auraient atteint ce qu’on appelle la gloire; mais de ces trente,

à peine si la plupart sont autre chose qu’un nom. Quelle vie et de quels

hommes? M. Stapfer songe à des œuvres qu’un Français d’aujourd’hui, «de

culture moyenne», peut avoir, tel jour de pluie, la fantaisie

d’entr’ouvrir. Il est impossible d’accomplir une sérieuse analyse si

l’on admet dans son raisonnement des expressions comme «culture

moyenne». Un homme de «culture moyenne» peut fort bien se plaire à

Saint-Simon et ne posséder chez soi ni un Pascal, ni un Bossuet, ni un

Corneille, ni un Malherbe. On peut lire et relire Pascal et goûter peu

Rabelais. Mais ces amateurs de lecture difficile sont des professeurs,

des ecclésiastiques, des avocats, des hommes qui, s’ils n’écrivent

eux-mêmes, tiennent aux lettres par leur métier et la nécessité de se

maintenir en contact avec la période classique de la littérature

française. Et où ont-ils appris que Boileau est un meilleur poète que

Théophile ou Tristan? Au collège, car c’est par le collège que la gloire

littéraire se maintient dans le souvenir ennuyé des générations

distraites. Il n’y a pas de «culture moyenne» appréciable et figurable

par une courbe flexible; mais il y a des programmes. Villiers de

l’Isle-Adam avait inventé la «Machine à gloire»; il y a au Ministère de

l’Instruction publique une salle où, sur la porte, on devrait lire:

«Bureau de la Gloire.» C’est là que se réunit le Conseil Supérieur qui

élabore le programme des études. Ce programme est la gaveuse qui produit

les cultures moyennes; les noms absents de ce programme seront

éternellement inconnus des générations dont il sera le guide paternel.

Mais la conscience d’un éducateur ne peut imposer à des enfants la

connaissance d’écrivains dont la moralité n’est pas universellement

admise. Molière était fort immoral en son temps et c’est ce qui fit son

succès près d’un public qui n’avait que le choix, à ses jours de

repentance, entre les plus éloquents ou les plus habiles sermonaires.

C’est à mesure qu’il a été moins compris que Molière, peu à peu, est

devenu un moraliste. A mesure que les sensibilités successives se sont

différenciées davantage de la sensibilité du XVIIe siècle, la

grossièreté a perdu de sa puanteur et on a fini par trouver de la

délicatesse à des saillies qui, mises au ton d’aujourd’hui, nous

donneraient de la gêne. Molière, bien plus brutal encore dans le fond

qu’à la surface, jouit de ce qu’on pourrait appeler la moralité acquise.

C’est un phénomène inévitable d’accommodation. Il fallait ou sacrifier

Molière ou démontrer la beauté de son génie philosophique.

[31] Ouvrage cité, p. 103.

Son mot, qui n’est qu’un mot, «Pour l’amour de l’humanité», a été creusé

et labouré par les commentateurs ainsi qu’une boule d’ivoire qui, au

tour, finit par se résoudre en un réseau de cercles enchevêtrés; ce

n’est qu’un hochet pour les bébés. Comment va-t-on concilier _les Femmes

savantes_ et le Féminisme? Il y aura là un travail de cirque fort

curieux à suivre. Dans ses _Réflexions sur les Femmes_, si pénétrantes

et d’une si belle langue, Mme de Lambert dit que cette comédie,

d’ailleurs odieuse, fut cause que l’instruction chez les filles parut

comme une inconvenance, une impudeur, une sorte d’obscénité: d’où la

folie de plaisirs purement sensuels où les femmes inclinèrent, n’ayant

plus d’autres ressources que la chère et l’amour. On s’en tirera en

considérant séparément l’idée féminisme et l’idée _Femmes savantes_, en

épiloguant sur le mot «savant», qui a pris récemment une signification

très précise. Le savant, au XVIIe siècle, c’est le curieux non seulement

des sciences, mais des lettres, c’est l’esprit inquiet des nouveautés et

qui discute des tourbillons sans négliger Vaugelas. Mme de Sévigné était

une «femme savante» et aussi Ninon. Sans doute, il fallait sauver

l’œuvre de Molière; elle en valait la peine. Mais n’aurait-on pu le

faire avec plus d’honnêteté et plus de lucidité?

Tenté sur Rabelais et sur Montaigne, le même travail de mise au point a

moins bien réussi. Rabelais surtout a découragé les naïvetés les plus

têtues et, faute de pouvoir moissonner de vertueuses gerbes en son

abbaye de bon plaisir, on rangea Pantagruel parmi les vagues précurseurs

des idées modernes, ce qui n’a aucun sens appréciable, les idées

modernes étant fort contradictoires. La Fontaine s’est prêté aux

caprices des moralistes avec cette indifférence au bien et au mal qui

fut le propre de son tempérament uniquement sensuel; et quant à Racine,

dont l’œuvre serait épouvantable, si elle n’était rédigée en une langue

froide et abstraite comme l’algèbre, la dévotion janséniste de ses

derniers jours a permis de trouver des intonations pieuses même à ses

plus délirantes chansons de luxure et de cruauté[32]. Pourquoi ce soin

n’a-t-il pas été porté jusque sur un Saint-Amand ou sur un Théophile? On

trouve là l’influence de Boileau, qu’il est encore dangereux de

contredire quand on recherche une certaine qualité de réputation.

Heureux de trouver leur tâche limitée et déterminée par une autorité

célèbre, les éducateurs arrêtèrent, dès que sa longueur fut décente, le

catalogue des gloires. Leur entreprise était de critique morale bien

plus que de critique littéraire; un seul livre, les _Fables_, par

exemple, leur eût suffi, album où déposer les aphorismes sournois du

vieux catéchisme. L’idéal de l’éducateur est le _Coran_, les mêmes pages

contenant un exemple d’écriture, un modèle de style, un code religieux

et un manuel de morale.

[32] Ceci était écrit quand a paru l’ouvrage de M. Louis Proal, _le

Crime et le suicide passionnels_ (F. Alcan, 1900), où, à propos des

drames sexuels de cour d’assises, Racine est, comme référence et

point de comparaison, cité toutes les dix pages. On ne veut pas dire

quel moment de passion et de folie luxurieuse fut le grand siècle.

On peut donc conclure qu’en réalité il n’y a pas de gloire littéraire.

Les grands écrivains sont proposés à notre admiration non comme

écrivains, mais comme moralistes. La gloire littéraire est une illusion.

Cependant, tout en réservant pour des usages scolaires quelques-uns des

meilleurs génies français, les historiens de la littérature ont dû

motiver leurs choix, feindre des préoccupations d’art. Un Nisard rédigea

une histoire de la littérature française où il n’est à peu près question

que de morale; on trouva une telle préoccupation noble, mais trop

exclusive. Les manuels ordinaires entremêlent adroitement les deux

ordres; il faut qu’un enfant ne sache pas bien si La Fontaine leur est

prescrit comme un grand poète ou comme un bonhomme qui enseigna la

prévoyance, comme l’auteur de _Philémon et Baucis_ ou comme le

précurseur de Franklin. Munis des quatre règles de la littérature, les

professeurs ont examiné les talents, et ils les ont classés; ils ont

décerné des prix et des mentions honorables. Il y a le premier ordre et

il y a des ordres échelonnés jusqu’au quatrième et au cinquième; la

littérature française est devenue hiérarchique comme une maison de

rapport. «Villon, me dit un jour l’un de ces arpenteurs, n’est pas de

premier ordre.» Il faut nuancer l’admiration selon les sept notes de la

gamme universitaire: de sérieux flûtistes excellent à ce jeu.

Il ne s’agit pas de contester le palmarès de la gloire ni d’en proposer

une rédaction nouvelle. Tel qu’il est, il répond à son usage; il peut

avoir l’utilité des classifications arbitraires de la botanique. Il ne

s’agit pas de l’amender; il s’agit de le déchirer.

Que Racine soit un meilleur poète que Tristan l’Hermite et

qu’_Iphigénie_ l’emporte sur _Marianne_, voilà deux propositions

inégalement vraies; car on pourrait tout aussi bien nous donner à

comparer ceci, qui est de Racine:

Que c’est une chose charmante

De voir cet étang gracieux

Où, comme en un lit précieux,

L’onde est toujours calme et dormante!

Quelles richesses admirables

N’ont point ces nageurs marquetés,

Ces poissons aux dos argentés,

Sur leurs écailles agréables[33]!

à cela, qui est de Tristan:

Auprès de cette grotte sombre

Où l’on respire un air si doux,

L’onde lutte avec les cailloux,

Et la lumière avecque l’ombre.

Ces flots, lassés de l’exercice

Qu’ils ont fait dessus ce gravier,

Se reposent dans ce vivier,

Où mourut autrefois Narcisse...

L’ombre de cette fleur vermeille

Et celle de ces joncs pendans

Paraissent estre là-dedans

Les songes de l’eau qui sommeille...[34]

[33] _L’Étang_. Cette pièce fait partie de la suite des cinq odes où

Racine célébra Port-Royal-des-Champs: _l’Étang_, _les Prairies_,

_les Bois_, _les Troupeaux_, _les Jardins_.

[34] _Le Promenoir des deux Amans_.

Je sais bien que je compare le meilleur de Tristan avec le pire de

Racine; mais Tristan tout de même avait son jardin, si Racine avait son

domaine, et parfois il y fait bon. Déchirons donc le palmarès afin

d’ignorer que Tristan L’Hermite est un poète «à la versification

ridicule»[35], et que le plaisir que nous pouvons tirer de sa rencontre

ne soit pas gâté par avance, et que nous osions, comme lui, dire à sa

muse:

Fay moy boire aux creux de tes mains,

Si l’eau n’en dissout point la neige.

[35] VAPEREAU, _Dictionnaire des Littératures_.

C’est l’inconvénient des méthodes comparatives. Les critiques, ayant élu

comme idéal le grand poète d’un siècle, n’estiment plus les autres que

comme des précurseurs ou des disciples[36]. On juge les écrivains

d’après ce qu’ils ne sont pas, et souvent faute d’avoir su comprendre

leur génie particulier et souvent faute de les avoir interrogés

eux-mêmes. Pratinas en vérité est mieux traité: il jouit du silence.

[36] Une excellente thèse de doctorat sur Tristan L’Hermite, par M.

N.-M. Bernadin, porte précisément ce titre: _Un Précurseur de

Racine_.

Mais il est mort, et il s’agit de vivre. Vivre, de quelle vie et en la

mémoire de quels hommes? La vie est un fait physique. Un livre n’est pas

mort qui existe à l’état de tome dans une bibliothèque; et peut-être que

c’est une gloire plus enviable d’être inconnu à la manière de Théophile

que d’être célèbre à la manière de Jean-Baptiste Rousseau? La gloire,

quand elle n’est que classique, est peut-être l’une des formes les plus

dures de l’humiliation. Avoir rêvé de passionner les hommes et les

femmes et n’être plus que le pensum triste qui retient en prison un

écolier distrait! Est-il cependant d’universelles réputations qui ne

soient point classiques? Très peu, et alors elles ont une autre tare.

C’est pour ce qu’ils contiennent de malpropre qu’on lit les romans

saugrenus de Rétif[37], les contes syphilitiques de Voltaire, et cette

ennuyeuse _Manon Lescaut_, si gauchement adaptée de l’anglais. Les

livres de jadis n’ont plus de public, si par public il faut entendre les

hommes désintéressés qui lisent uniquement pour leur plaisir, et goûtent

ce qu’un livre contient d’art et de pensée, mais ils ont des lecteurs

encore, et ils en ont tous.

[37] De Rétif, il faut cependant retenir le tome Ier, celui-là seul,

de _Monsieur Nicolas_.

Il n’y a de livre mort que le livre perdu; tous les autres vivent, et

presque de la même vie, et plus ils sont anciens, plus cette vie devient

intense, devenant plus précieuse. La gloire littéraire est nominale; la

vie littéraire est personnelle. Il n’est pas un poète du prodigieux

XVIIe siècle qui ne ressuscite chaque jour entre les mains pieuses d’un

curieux. Bossuet n’est pas plus feuilleté que ce _Recueil_ de Pierre du

Marteau[38]; et, à tout prendre, la _Plainte du cheval Pégase aux

chevaux de la petite Écurie, par Monsieur de Benserade_, est d’une

lecture plus agréable et moins dangereuse que le _Discours sur

l’histoire universelle_: le moralisme pompeux est-il tant supérieur au

burlesque badin? Toute plante de la montagne offre un égal intérêt au

botaniste ingénu. Pour lui l’euphorbe n’est pas célèbre ni la bourrache

ridicule (elle a d’ailleurs les plus beaux yeux du monde) et il emplit

sa gibecière jusqu’à ce qu’elle refuse un dernier brin d’herbe. La

gloire littéraire est une invention à l’usage des enfants qui préparent

leurs examens; il importe peu à l’explorateur de l’esprit de jadis que

ce vers plaisant soit d’un inconnu ou cette forte pensée d’un méprisé.

Un homme et son œuvre, cela est d’intérêt si différent! L’homme est une

physiologie qui n’a de valeur que dans le milieu où elle a évolué;

l’œuvre, quelle qu’elle soit, peut conserver, au cours des siècles, un

pouvoir abstrait. Il ne faut pas s’exagérer ce pouvoir ni s’en faire une

tyrannie. Une pensée n’est guère autre chose qu’une fleur desséchée;

mais l’homme a péri et la fleur reste couchée dans son herbier; elle est

le témoin d’une vie disparue, le signe d’une sensibilité abolie.

[38] _Recueil de quelques pièces nouvelles et galantes, tant en prose

qu’en vers_. A Cologne, 1667.

Lorsqu’on regarde dans la galerie d’Apollon ces onyx et ces corindons

façonnés en conques et en coupes et ces ors où le burin a écrit des

fleurs et ces émaux violents, va-t-on, avant d’oser se réjouir, demander

quel est le nom de l’artisan de tels joyaux? La question cependant

serait vaine. L’œuvre vit et le nom est mort. Qu’importe le nom!

«Moi, qui ne désire pas la gloire,» écrivait Flaubert. Il parlait de la

postérité, de ces temps futurs, et par conséquent inexistants, auxquels

tant de médiocres énergies sacrifient l’heure présente, cette réalité

unique. Aucun des livres de Flaubert ne pouvant servir de prétexte à un

enseignement moral, Flaubert fut sage. Il ne désirait et il n’aura pas

la gloire, à moins que _Madame Bovary_ ne conserve pendant le prochain

siècle sa réputation équivoque et ne s’inscrive, dans la tradition des

adolescents, parmi les célèbres mauvais livres. Cela est peu probable,

puisque _Mademoiselle de Maupin_ est déjà d’une lecture pénible. Mais ce

qu’on ne peut dire au futur ni de lui ni d’aucun écrivain de la dernière

moitié du siècle, on peut le dire au passé. Gautier et Flaubert ont

connu la gloire, celle qu’ils se décernèrent eux-mêmes dans l’invincible

conscience de leur génie. La gloire, c’est une sensation de vie et de

force; un sylvain la goûterait dans un tronc d’arbre.

Qu’il est plaisant d’écouter le professeur éloquent dont la parole

déclare: «Ce livre ne restera pas.» Mais aucun livre ne reste, et

cependant tous les livres restent. Connaît-on _Palemon, fable bocagère

et pastorale_, par le sieur Frenicle[39]? Eh bien, ce livre est resté

puisque je viens de le lire, et que j’en ressuscite un vers, qui n’est

pas laid:

O que j’eus de plaisir à la voir toute nue!

[39] A Paris, chez Jacques Dugast, aux Gants couronnez, 1632.

Il est temps que l’homme apprenne enfin à se résigner au néant, et même

à jouir de cette idée dont la douceur est incomparable. Les écrivains

pourraient donner l’exemple au peuple en abandonnant résolument leurs

vaniteux espoirs. Ils laisseront un nom qui ornera pendant quelques

siècles les catalogues et des œuvres qui dureront ce que vivra la

matière qui les supporte. C’est un beau privilège au prix duquel ils

devraient consentir à taire leurs doléances. Et quand même cette

illusoire éternité leur serait refusée, aussi bien que toute gloire

présente, pourquoi cela diminuerait-il leur activité? C’est au passant

et non à l’humanité future que le cerisier sauvage offre ses fruits; et

si personne ne passe, comme il s’est couvert de neige au printemps il

s’empourpre quand vient l’été. La vie est un fait personnel, immédiat et

qui s’écoule dans la minute même où elle est sentie. Adjoindre à cette

minute les siècles à venir, c’est raisonner mal, car le présent seul

existe, et il faut rester dans la logique pour être encore un homme.

Soyons un peu moins primitifs et ne nous figurons pas que le prochain

siècle sera le «double» du présent et que nos œuvres y garderont la

position qu’elles occupent aujourd’hui, ou une position pire. La manière

dont nous comprenons _Bérénice_ affligerait Racine, et Molière

soufflerait volontiers les chandelles les soirs qu’on s’ennuie tant au

_Misanthrope_. Les livres n’ont qu’un temps; arbre, arbustes ou pauvres

herbes, ils meurent ayant parfois semé leurs pareils, et la vraie gloire

ce serait de provoquer une œuvre sous l’ombre de laquelle on serait

étouffé; ce serait la vraie gloire parce que cela rentrerait dans les

plus nobles conditions de la vie. Les témoins du passé ne sont jamais

que des paradoxes; ils ont commencé à languir quelques années, ou moins,

après leur naissance, et leur vieillesse se traîne triste et ridée parmi

les hommes qui ne les comprennent plus, ni ne les aiment. Souhaiter

l’immortalité, c’est désirer de vivre éternellement dans l’état des

_Struldbruggs_ de Swift.

«Tel est le détail qu’on me fit au sujet des Immortels de ce

pays...»--et le sentiment de l’homme continue de se révolter contre

l’idée de destruction, et l’écrivain tremble à l’idée de pérennelle

obscurité. Il faut à notre sensibilité une toute petite lumière dans le

lointain, parmi les arbres qui bordent notre vue. Cela rassure les

muscles, cela calme le pouls.

1900

Le chemin de velours; Nouvelles dissociations d'idées · 第 38 / 72 题