La gloire est un fait pur et simple, et non un fait de justice. Il n’y a
aucun rapport exact entre le mérite d’un écrivain (on se limite à
l’examen de la gloire littéraire) et sa réputation parmi les hommes.
Pour compenser, dans le sens du hasard et, si l’on veut, de l’injustice,
la survie du livre depuis quatre cents ans, la critique a imaginé un
système hiérarchique, qui divise les écrivains en castes, depuis l’idiot
jusqu’au génie. Cela a l’air solide et sérieux; c’est arbitraire,
puisque les jugements esthétiques ou moraux ne sont que des sensations
généralisées. Le jugement littéraire rejoint ainsi, jusqu’à s’y
confondre, le jugement religieux.
L’immortalité terrestre et l’autre, celle qui évolue idéalement au delà
de la vie réelle, sont des conceptions de même ordre, nées d’une cause
unique: l’impossibilité pour la pensée de se penser inexistante.
Descartes n’a fait que poser un axiome physiologique et d’une vérité
humaine si absolue qu’elle eût été comprise par les plus anciens et les
plus humbles peuples. «Je pense, donc je suis,» c’est la traduction en
paroles d’un état cellulaire. Tout cerveau qui vit pense cela, même
inconscient. La minute vécue est une éternité; elle n’a ni commencement,
ni fin; elle est ce qu’elle est, elle est absolue. Cependant le
désaccord est complet entre la vérité cérébrale et la vérité matérielle;
l’organe meurt, par lequel l’homme se pense immortel et l’absolu est
vaincu par la réalité. Le désaccord est complet, évident, indéniable;
cependant, il est inexplicable. Devant une telle contradiction,
l’hypothèse prend quelque force d’une dualité, et d’ailleurs le
laboratoire affirme la différence essentielle du travail musculaire et
du travail cérébral. Le ploiement de l’avant-bras et même d’une phalange
détermine un dégagement d’acide carbonique; l’activité cérébrale, tous
les muscles étant au repos, n’inscrit aucune trace de combustion. Cela
ne dit pas que les organes de la pensée soient immatériels; on les
touche, on les pèse et on les mesure; mais ils sont d’une matérialité
particulière et dont on ne connaît pas encore les réactions vitales.
Inexplicable en théorie, le désaccord entre la pensée et la chair
s’explique donc en fait par une différence au moins de construction
moléculaire; ce sont deux états, dont l’un n’a de l’autre qu’une
connaissance superficielle, et la chair va se dissoudre que la pensée se
pense toujours éternelle.
Il y a donc deux immortalités: l’immortalité subjective, que tout homme
se décerne volontiers et même nécessairement; l’immortalité objective,
celle dont Pratinas a été frustré, celle qui est un fait. La première,
religieuse ou littéraire, ne comporte plus, après ce que nous en avons
dit, et à défaut de précises analyses, que des réflexions
philosophiques, c’est-à-dire vagues; l’immortalité objective est un
sujet de dissertation moins abstrait. On y ferait même entrer toute
l’histoire, avec un peu de bonne volonté; mais la littérature française
forme une longue et une assez brillante cavalcade.
Les mots, dès qu’ils embrassent, sous leurs ailes, une certaine étendue
de réalité perceptible, cèdent volontiers leur formule. La gloire, c’est
la vie dans la mémoire des hommes. Mais de quels hommes, mais quelle
vie?
M. Stapfer[31] a essayé le dénombrement des œuvres qui, du XVIe au
XVIIIe siècle, sont restées ce que l’on appelle _rester_ en langage de
critique professionnel. Ce chapitre intitulé avec esprit (avec un esprit
un peu janséniste) «le petit nombre des élus» serait bref, s’il n’était
qu’un catalogue. En somme, et on peut admettre cela provisoirement, de
tous les écrivains français des trois derniers siècles, vingt-cinq ou
trente auraient atteint ce qu’on appelle la gloire; mais de ces trente,
à peine si la plupart sont autre chose qu’un nom. Quelle vie et de quels
hommes? M. Stapfer songe à des œuvres qu’un Français d’aujourd’hui, «de
culture moyenne», peut avoir, tel jour de pluie, la fantaisie
d’entr’ouvrir. Il est impossible d’accomplir une sérieuse analyse si
l’on admet dans son raisonnement des expressions comme «culture
moyenne». Un homme de «culture moyenne» peut fort bien se plaire à
Saint-Simon et ne posséder chez soi ni un Pascal, ni un Bossuet, ni un
Corneille, ni un Malherbe. On peut lire et relire Pascal et goûter peu
Rabelais. Mais ces amateurs de lecture difficile sont des professeurs,
des ecclésiastiques, des avocats, des hommes qui, s’ils n’écrivent
eux-mêmes, tiennent aux lettres par leur métier et la nécessité de se
maintenir en contact avec la période classique de la littérature
française. Et où ont-ils appris que Boileau est un meilleur poète que
Théophile ou Tristan? Au collège, car c’est par le collège que la gloire
littéraire se maintient dans le souvenir ennuyé des générations
distraites. Il n’y a pas de «culture moyenne» appréciable et figurable
par une courbe flexible; mais il y a des programmes. Villiers de
l’Isle-Adam avait inventé la «Machine à gloire»; il y a au Ministère de
l’Instruction publique une salle où, sur la porte, on devrait lire:
«Bureau de la Gloire.» C’est là que se réunit le Conseil Supérieur qui
élabore le programme des études. Ce programme est la gaveuse qui produit
les cultures moyennes; les noms absents de ce programme seront
éternellement inconnus des générations dont il sera le guide paternel.
Mais la conscience d’un éducateur ne peut imposer à des enfants la
connaissance d’écrivains dont la moralité n’est pas universellement
admise. Molière était fort immoral en son temps et c’est ce qui fit son
succès près d’un public qui n’avait que le choix, à ses jours de
repentance, entre les plus éloquents ou les plus habiles sermonaires.
C’est à mesure qu’il a été moins compris que Molière, peu à peu, est
devenu un moraliste. A mesure que les sensibilités successives se sont
différenciées davantage de la sensibilité du XVIIe siècle, la
grossièreté a perdu de sa puanteur et on a fini par trouver de la
délicatesse à des saillies qui, mises au ton d’aujourd’hui, nous
donneraient de la gêne. Molière, bien plus brutal encore dans le fond
qu’à la surface, jouit de ce qu’on pourrait appeler la moralité acquise.
C’est un phénomène inévitable d’accommodation. Il fallait ou sacrifier
Molière ou démontrer la beauté de son génie philosophique.
[31] Ouvrage cité, p. 103.
Son mot, qui n’est qu’un mot, «Pour l’amour de l’humanité», a été creusé
et labouré par les commentateurs ainsi qu’une boule d’ivoire qui, au
tour, finit par se résoudre en un réseau de cercles enchevêtrés; ce
n’est qu’un hochet pour les bébés. Comment va-t-on concilier _les Femmes
savantes_ et le Féminisme? Il y aura là un travail de cirque fort
curieux à suivre. Dans ses _Réflexions sur les Femmes_, si pénétrantes
et d’une si belle langue, Mme de Lambert dit que cette comédie,
d’ailleurs odieuse, fut cause que l’instruction chez les filles parut
comme une inconvenance, une impudeur, une sorte d’obscénité: d’où la
folie de plaisirs purement sensuels où les femmes inclinèrent, n’ayant
plus d’autres ressources que la chère et l’amour. On s’en tirera en
considérant séparément l’idée féminisme et l’idée _Femmes savantes_, en
épiloguant sur le mot «savant», qui a pris récemment une signification
très précise. Le savant, au XVIIe siècle, c’est le curieux non seulement
des sciences, mais des lettres, c’est l’esprit inquiet des nouveautés et
qui discute des tourbillons sans négliger Vaugelas. Mme de Sévigné était
une «femme savante» et aussi Ninon. Sans doute, il fallait sauver
l’œuvre de Molière; elle en valait la peine. Mais n’aurait-on pu le
faire avec plus d’honnêteté et plus de lucidité?
Tenté sur Rabelais et sur Montaigne, le même travail de mise au point a
moins bien réussi. Rabelais surtout a découragé les naïvetés les plus
têtues et, faute de pouvoir moissonner de vertueuses gerbes en son
abbaye de bon plaisir, on rangea Pantagruel parmi les vagues précurseurs
des idées modernes, ce qui n’a aucun sens appréciable, les idées
modernes étant fort contradictoires. La Fontaine s’est prêté aux
caprices des moralistes avec cette indifférence au bien et au mal qui
fut le propre de son tempérament uniquement sensuel; et quant à Racine,
dont l’œuvre serait épouvantable, si elle n’était rédigée en une langue
froide et abstraite comme l’algèbre, la dévotion janséniste de ses
derniers jours a permis de trouver des intonations pieuses même à ses
plus délirantes chansons de luxure et de cruauté[32]. Pourquoi ce soin
n’a-t-il pas été porté jusque sur un Saint-Amand ou sur un Théophile? On
trouve là l’influence de Boileau, qu’il est encore dangereux de
contredire quand on recherche une certaine qualité de réputation.
Heureux de trouver leur tâche limitée et déterminée par une autorité
célèbre, les éducateurs arrêtèrent, dès que sa longueur fut décente, le
catalogue des gloires. Leur entreprise était de critique morale bien
plus que de critique littéraire; un seul livre, les _Fables_, par
exemple, leur eût suffi, album où déposer les aphorismes sournois du
vieux catéchisme. L’idéal de l’éducateur est le _Coran_, les mêmes pages
contenant un exemple d’écriture, un modèle de style, un code religieux
et un manuel de morale.
[32] Ceci était écrit quand a paru l’ouvrage de M. Louis Proal, _le
Crime et le suicide passionnels_ (F. Alcan, 1900), où, à propos des
drames sexuels de cour d’assises, Racine est, comme référence et
point de comparaison, cité toutes les dix pages. On ne veut pas dire
quel moment de passion et de folie luxurieuse fut le grand siècle.
On peut donc conclure qu’en réalité il n’y a pas de gloire littéraire.
Les grands écrivains sont proposés à notre admiration non comme
écrivains, mais comme moralistes. La gloire littéraire est une illusion.
Cependant, tout en réservant pour des usages scolaires quelques-uns des
meilleurs génies français, les historiens de la littérature ont dû
motiver leurs choix, feindre des préoccupations d’art. Un Nisard rédigea
une histoire de la littérature française où il n’est à peu près question
que de morale; on trouva une telle préoccupation noble, mais trop
exclusive. Les manuels ordinaires entremêlent adroitement les deux
ordres; il faut qu’un enfant ne sache pas bien si La Fontaine leur est
prescrit comme un grand poète ou comme un bonhomme qui enseigna la
prévoyance, comme l’auteur de _Philémon et Baucis_ ou comme le
précurseur de Franklin. Munis des quatre règles de la littérature, les
professeurs ont examiné les talents, et ils les ont classés; ils ont
décerné des prix et des mentions honorables. Il y a le premier ordre et
il y a des ordres échelonnés jusqu’au quatrième et au cinquième; la
littérature française est devenue hiérarchique comme une maison de
rapport. «Villon, me dit un jour l’un de ces arpenteurs, n’est pas de
premier ordre.» Il faut nuancer l’admiration selon les sept notes de la
gamme universitaire: de sérieux flûtistes excellent à ce jeu.
Il ne s’agit pas de contester le palmarès de la gloire ni d’en proposer
une rédaction nouvelle. Tel qu’il est, il répond à son usage; il peut
avoir l’utilité des classifications arbitraires de la botanique. Il ne
s’agit pas de l’amender; il s’agit de le déchirer.
Que Racine soit un meilleur poète que Tristan l’Hermite et
qu’_Iphigénie_ l’emporte sur _Marianne_, voilà deux propositions
inégalement vraies; car on pourrait tout aussi bien nous donner à
comparer ceci, qui est de Racine:
Que c’est une chose charmante
De voir cet étang gracieux
Où, comme en un lit précieux,
L’onde est toujours calme et dormante!
Quelles richesses admirables
N’ont point ces nageurs marquetés,
Ces poissons aux dos argentés,
Sur leurs écailles agréables[33]!
à cela, qui est de Tristan:
Auprès de cette grotte sombre
Où l’on respire un air si doux,
L’onde lutte avec les cailloux,
Et la lumière avecque l’ombre.
Ces flots, lassés de l’exercice
Qu’ils ont fait dessus ce gravier,
Se reposent dans ce vivier,
Où mourut autrefois Narcisse...
L’ombre de cette fleur vermeille
Et celle de ces joncs pendans
Paraissent estre là-dedans
Les songes de l’eau qui sommeille...[34]
[33] _L’Étang_. Cette pièce fait partie de la suite des cinq odes où
Racine célébra Port-Royal-des-Champs: _l’Étang_, _les Prairies_,
_les Bois_, _les Troupeaux_, _les Jardins_.
[34] _Le Promenoir des deux Amans_.
Je sais bien que je compare le meilleur de Tristan avec le pire de
Racine; mais Tristan tout de même avait son jardin, si Racine avait son
domaine, et parfois il y fait bon. Déchirons donc le palmarès afin
d’ignorer que Tristan L’Hermite est un poète «à la versification
ridicule»[35], et que le plaisir que nous pouvons tirer de sa rencontre
ne soit pas gâté par avance, et que nous osions, comme lui, dire à sa
muse:
Fay moy boire aux creux de tes mains,
Si l’eau n’en dissout point la neige.
[35] VAPEREAU, _Dictionnaire des Littératures_.
C’est l’inconvénient des méthodes comparatives. Les critiques, ayant élu
comme idéal le grand poète d’un siècle, n’estiment plus les autres que
comme des précurseurs ou des disciples[36]. On juge les écrivains
d’après ce qu’ils ne sont pas, et souvent faute d’avoir su comprendre
leur génie particulier et souvent faute de les avoir interrogés
eux-mêmes. Pratinas en vérité est mieux traité: il jouit du silence.
[36] Une excellente thèse de doctorat sur Tristan L’Hermite, par M.
N.-M. Bernadin, porte précisément ce titre: _Un Précurseur de
Racine_.
Mais il est mort, et il s’agit de vivre. Vivre, de quelle vie et en la
mémoire de quels hommes? La vie est un fait physique. Un livre n’est pas
mort qui existe à l’état de tome dans une bibliothèque; et peut-être que
c’est une gloire plus enviable d’être inconnu à la manière de Théophile
que d’être célèbre à la manière de Jean-Baptiste Rousseau? La gloire,
quand elle n’est que classique, est peut-être l’une des formes les plus
dures de l’humiliation. Avoir rêvé de passionner les hommes et les
femmes et n’être plus que le pensum triste qui retient en prison un
écolier distrait! Est-il cependant d’universelles réputations qui ne
soient point classiques? Très peu, et alors elles ont une autre tare.
C’est pour ce qu’ils contiennent de malpropre qu’on lit les romans
saugrenus de Rétif[37], les contes syphilitiques de Voltaire, et cette
ennuyeuse _Manon Lescaut_, si gauchement adaptée de l’anglais. Les
livres de jadis n’ont plus de public, si par public il faut entendre les
hommes désintéressés qui lisent uniquement pour leur plaisir, et goûtent
ce qu’un livre contient d’art et de pensée, mais ils ont des lecteurs
encore, et ils en ont tous.
[37] De Rétif, il faut cependant retenir le tome Ier, celui-là seul,
de _Monsieur Nicolas_.
Il n’y a de livre mort que le livre perdu; tous les autres vivent, et
presque de la même vie, et plus ils sont anciens, plus cette vie devient
intense, devenant plus précieuse. La gloire littéraire est nominale; la
vie littéraire est personnelle. Il n’est pas un poète du prodigieux
XVIIe siècle qui ne ressuscite chaque jour entre les mains pieuses d’un
curieux. Bossuet n’est pas plus feuilleté que ce _Recueil_ de Pierre du
Marteau[38]; et, à tout prendre, la _Plainte du cheval Pégase aux
chevaux de la petite Écurie, par Monsieur de Benserade_, est d’une
lecture plus agréable et moins dangereuse que le _Discours sur
l’histoire universelle_: le moralisme pompeux est-il tant supérieur au
burlesque badin? Toute plante de la montagne offre un égal intérêt au
botaniste ingénu. Pour lui l’euphorbe n’est pas célèbre ni la bourrache
ridicule (elle a d’ailleurs les plus beaux yeux du monde) et il emplit
sa gibecière jusqu’à ce qu’elle refuse un dernier brin d’herbe. La
gloire littéraire est une invention à l’usage des enfants qui préparent
leurs examens; il importe peu à l’explorateur de l’esprit de jadis que
ce vers plaisant soit d’un inconnu ou cette forte pensée d’un méprisé.
Un homme et son œuvre, cela est d’intérêt si différent! L’homme est une
physiologie qui n’a de valeur que dans le milieu où elle a évolué;
l’œuvre, quelle qu’elle soit, peut conserver, au cours des siècles, un
pouvoir abstrait. Il ne faut pas s’exagérer ce pouvoir ni s’en faire une
tyrannie. Une pensée n’est guère autre chose qu’une fleur desséchée;
mais l’homme a péri et la fleur reste couchée dans son herbier; elle est
le témoin d’une vie disparue, le signe d’une sensibilité abolie.
[38] _Recueil de quelques pièces nouvelles et galantes, tant en prose
qu’en vers_. A Cologne, 1667.
Lorsqu’on regarde dans la galerie d’Apollon ces onyx et ces corindons
façonnés en conques et en coupes et ces ors où le burin a écrit des
fleurs et ces émaux violents, va-t-on, avant d’oser se réjouir, demander
quel est le nom de l’artisan de tels joyaux? La question cependant
serait vaine. L’œuvre vit et le nom est mort. Qu’importe le nom!
«Moi, qui ne désire pas la gloire,» écrivait Flaubert. Il parlait de la
postérité, de ces temps futurs, et par conséquent inexistants, auxquels
tant de médiocres énergies sacrifient l’heure présente, cette réalité
unique. Aucun des livres de Flaubert ne pouvant servir de prétexte à un
enseignement moral, Flaubert fut sage. Il ne désirait et il n’aura pas
la gloire, à moins que _Madame Bovary_ ne conserve pendant le prochain
siècle sa réputation équivoque et ne s’inscrive, dans la tradition des
adolescents, parmi les célèbres mauvais livres. Cela est peu probable,
puisque _Mademoiselle de Maupin_ est déjà d’une lecture pénible. Mais ce
qu’on ne peut dire au futur ni de lui ni d’aucun écrivain de la dernière
moitié du siècle, on peut le dire au passé. Gautier et Flaubert ont
connu la gloire, celle qu’ils se décernèrent eux-mêmes dans l’invincible
conscience de leur génie. La gloire, c’est une sensation de vie et de
force; un sylvain la goûterait dans un tronc d’arbre.
Qu’il est plaisant d’écouter le professeur éloquent dont la parole
déclare: «Ce livre ne restera pas.» Mais aucun livre ne reste, et
cependant tous les livres restent. Connaît-on _Palemon, fable bocagère
et pastorale_, par le sieur Frenicle[39]? Eh bien, ce livre est resté
puisque je viens de le lire, et que j’en ressuscite un vers, qui n’est
pas laid:
O que j’eus de plaisir à la voir toute nue!
[39] A Paris, chez Jacques Dugast, aux Gants couronnez, 1632.
Il est temps que l’homme apprenne enfin à se résigner au néant, et même
à jouir de cette idée dont la douceur est incomparable. Les écrivains
pourraient donner l’exemple au peuple en abandonnant résolument leurs
vaniteux espoirs. Ils laisseront un nom qui ornera pendant quelques
siècles les catalogues et des œuvres qui dureront ce que vivra la
matière qui les supporte. C’est un beau privilège au prix duquel ils
devraient consentir à taire leurs doléances. Et quand même cette
illusoire éternité leur serait refusée, aussi bien que toute gloire
présente, pourquoi cela diminuerait-il leur activité? C’est au passant
et non à l’humanité future que le cerisier sauvage offre ses fruits; et
si personne ne passe, comme il s’est couvert de neige au printemps il
s’empourpre quand vient l’été. La vie est un fait personnel, immédiat et
qui s’écoule dans la minute même où elle est sentie. Adjoindre à cette
minute les siècles à venir, c’est raisonner mal, car le présent seul
existe, et il faut rester dans la logique pour être encore un homme.
Soyons un peu moins primitifs et ne nous figurons pas que le prochain
siècle sera le «double» du présent et que nos œuvres y garderont la
position qu’elles occupent aujourd’hui, ou une position pire. La manière
dont nous comprenons _Bérénice_ affligerait Racine, et Molière
soufflerait volontiers les chandelles les soirs qu’on s’ennuie tant au
_Misanthrope_. Les livres n’ont qu’un temps; arbre, arbustes ou pauvres
herbes, ils meurent ayant parfois semé leurs pareils, et la vraie gloire
ce serait de provoquer une œuvre sous l’ombre de laquelle on serait
étouffé; ce serait la vraie gloire parce que cela rentrerait dans les
plus nobles conditions de la vie. Les témoins du passé ne sont jamais
que des paradoxes; ils ont commencé à languir quelques années, ou moins,
après leur naissance, et leur vieillesse se traîne triste et ridée parmi
les hommes qui ne les comprennent plus, ni ne les aiment. Souhaiter
l’immortalité, c’est désirer de vivre éternellement dans l’état des
_Struldbruggs_ de Swift.
«Tel est le détail qu’on me fit au sujet des Immortels de ce
pays...»--et le sentiment de l’homme continue de se révolter contre
l’idée de destruction, et l’écrivain tremble à l’idée de pérennelle
obscurité. Il faut à notre sensibilité une toute petite lumière dans le
lointain, parmi les arbres qui bordent notre vue. Cela rassure les
muscles, cela calme le pouls.
1900