Comment la gloire, d’abord réservée aux rois et aux guerriers chantés
par les poètes, a-t-elle fini par être attribuée aux poètes plus encore
qu’aux héros de leurs poèmes, c’est un fait de civilisation dont
l’origine exacte n’aurait pas beaucoup d’intérêt. Il serait plus curieux
d’apprendre par suite de quelle modification dans les mœurs ou de quel
agrandissement de l’égoïsme et de la vanité, à l’idée de pérennité du
nom et de l’œuvre vint s’adjoindre l’idée compliquée de justice. Un
dramaturge athénien, si son œuvre était bafouée par le peuple, à quelle
époque de la civilisation grecque eut-il l’audace d’en appeler à la
postérité? Connaît-on de très anciens textes où se lisent de pareilles
récriminations? La sensibilité s’est tellement accrue qu’il n’est plus à
cette heure de poétereau dédaigné qui ne songe à la justice des
générations futures; l’_exegi monumentum_ d’Horace et de Malherbe s’est
démocratisé, mais comment croire que la vanité des auteurs ait eu un
commencement? Il faut l’admettre cependant, pour se tenir dans la
logique des développements successifs du caractère humain. La gloire
littéraire ne fut d’abord que le sentiment de la durée future de la
réputation présente; sentiment légitime et qui concorde assez bien avec
les faits, car les déchéances absolues sont presque aussi rares que les
réhabilitations solides. A ce moment, c’est une probabilité
scientifique. Eschyle croit que la relation qui existe de son vivant
entre les _Suppliantes_ et l’opinion publique se maintiendra équivalente
au cours des âges. Eschyle a raison; mais non, s’il fait le même rêve
pour les _Danaïdes_ et les _Égyptiens_. Cependant Pratinas se voit dans
l’avenir l’un des rivaux d’Eschyle, et Pratinas n’est plus qu’un mot, à
peine un nom. L’idée de gloire, même en sa forme la plus ancienne et la
plus légitime, contiendrait donc l’idée de justice au moins par
prétérition, puisque sa non-réalisation nous suggère l’idée d’injustice.
Mais il ne faut pas faire raisonner d’après notre sensibilité des hommes
d’une civilisation aussi ancienne. Pratinas se fût peut-être soumis au
destin: il eût peut-être qualifié de fait pur et simple ce que nous nous
plaisons à nommer injustice. L’idée de justice étant soumise aux
variations de la sensibilité, est des plus instables. La plupart des
faits que nous rangeons aujourd’hui dans la catégorie de l’injustice,
les Grecs la laissaient dans la catégorie du destin; à d’autres, que
nous jetons dans la fosse sous le nom de malheurs ou de fatalité, ils
s’ingéniaient à y trouver des remèdes. En principe, quand un peuple
rétrécit la catégorie destinée au profit de la catégorie injustice,
c’est qu’il commence à s’avouer sa propre décadence: l’extrême état de
sensibilité à l’injustice se traduit par le bâillon du Zaina, qui ne
respire qu’à travers un voile pour ne détruire aucune vie[25]. État de
dégradation intellectuelle vers lequel marche aussi l’humanité
européenne, où les végétariens mystiques furent les précurseurs des
socialistes sentimentaux. N’avons-nous pas déjà les «frères inférieurs»
et n’entendons-nous pas louer les machines qui épargnent aux animaux
d’exercer leurs muscles? Pleurer sur l’esclave, qui tourne la roue, ou
sur le poète qui chante dans le désert, signe de dépravation: car
l’esclave qui tourne la roue, c’est qu’il aime la vie plus qu’il ne
souffre de son labeur, et le poète qui roucoule dans un trou comme le
crapaud, c’est que sa chanson est un agréable exercice physiologique.
[25] BARTH, _Religions de l’Inde_, dans _l’Encyclopédie des Sciences
religieuses_.
Les lois physiques, que des savants promulguèrent ou constatèrent, sont
des aveux d’ignorance. Quand on ne peut expliquer un mécanisme, on
affirme que ses mouvements s’opèrent en vertu d’une loi. Les corps
tombent en vertu de la loi de la pesanteur; cela équivaut, dans le
sérieux, à la bouffonne _virtus dormitiva_. Les catégories sont des
aveux d’impuissance. Jeter un fait dans l’abîme destin ou dans le tiroir
injustice, c’est renoncer à l’exercice des plus naturelles facultés
analytiques. Les _Lusiades_ furent sauvées parce que Camoëns savait très
bien nager, et le premier traité de Newton sur la lumière et les
couleurs fut perdu parce que son petit chien, Diamant, renversa un
flambeau. Présentés ainsi, ces deux événements ne rentrent plus ni dans
la catégorie Providence ni dans la catégorie Fatalité; ce sont des faits
inqualifiables, des faits comme il s’en est produit des milliers, sans
que les hommes y aient trouvé prétexte à l’enthousiasme ou à la colère.
Qu’Eschyle ait survécu et que Pratinas soit mort, ce sont des aventures
comme il en arrive à la guerre; il y en a de plus scandaleuses, mais ni
les unes ni les autres ne se doivent juger d’après la notion puérile
d’une justice distributive. Si la justice est blessée parce que Florus
surnage dans le naufrage où périrent Varius et Calvus, c’est la justice
qui a tort; ce n’était point là sa place.
Cependant, comme elle s’est agrégée à l’idée de paradis, l’idée de
justice est devenue la parasite de l’idée de gloire. A l’immortalité que
Tahiti jouait à pile ou face, on substitua jadis, croyant bien faire,
l’immortalité providentielle; mais pour ce qui est de la gloire, du
moins, nous savons que la Providence, si elle ne tire pas au sort le nom
des élus, se détermine par des motifs peut-être inavouables. Pour
injuste que soit l’homme, par nature et par goût, il est moins injuste
que le Dieu qu’il a créé: ainsi des hommes chastes procréent d’obscènes
littératures, comme le faisait remarquer Ausone, avec à propos; ainsi
l’œuvre du véritable génie est toujours inférieure au cerveau qui
l’enfanta. La civilisation a mis dans la gloire un peu de méthode,
provisoirement.
Même dans l’ordre spirituel, les hommes ont presque toujours été en
désaccord avec les décisions de leurs dieux. La plupart des saints
d’autrefois furent créés par le peuple malgré les prêtres; au cours des
siècles, le catalogue des saints et le catalogue des grands hommes se
sont différenciés, au point de ne plus bientôt porter un seul nom
commun. Presque tous les hommes vénérables de ce siècle, presque tous
ceux dont l’argile contenait des veines ou des traces d’or sont des
réprouvés. Nous vivons aux temps de Prométhée. Quand la Providence
gouverna seule la terre, pendant l’interrègne de l’humanité, elle fit de
telles hécatombes que l’intelligence manqua de périr. En l’an 950, le
fils d’un serf d’Aurillac, le jeune Gerbert, concentre en lui presque
toute la tradition européenne; il est à lui seul la civilisation. Quel
moment dans l’histoire! Les hommes, par un instinct admirable, en firent
leur maître: il fut le pape Silvestre II. Mort, on commença de bâtir,
sur cette colonne qui avait soutenu le monde, la légende qui devait
aboutir au _Faust_ de Gœthe. Telle est la gloire, que Gerbert est
inconnu. Mais il n’est pas inconnu comme Pythagore; on a pu écrire sa
vie, on a conservé ses écrits. Si Gerbert n’est pas un de nos grands
hommes aujourd’hui, il le sera peut-être demain; il a gardé intactes
toutes ses possibilités de résurrection. C’est que, pour laisser de côté
l’idée paradoxale de Providence, depuis Gerbert, nous n’avons presque
pas changé de civilisation.
Lorsque les Chrétiens arrivèrent au pouvoir, ils ne conservèrent, outre
ce que le hasard épargna, que les livres nécessaires à l’enseignement
scolaire. Il est resté de l’Antiquité ce qui serait resté du XVIIe
siècle, si les professeurs de la vieille Université, joints aux Jésuites
et aux Minimes, avaient eu un droit de vie et de mort sur le livre.
Ajoutant La Fontaine au catalogue de Boileau, ils brûlaient le reste.
Les Chrétiens brûlèrent beaucoup, malgré leurs protestations d’amour: et
ce qu’ils ne brûlèrent pas, ils l’amendèrent. C’est à eux que l’on doit
l’image, presque burlesque, d’un Virgile chaste. L’inachèvement
authentique de l’Énéide fut un bon prétexte aux coupures et aux
grattages; les libraires, chargés de la besogne, y furent d’ailleurs
inintelligents et paresseux. Mais la grande cause de la disparition de
presque toute la littérature païenne fut plus générale. Un jour vint où
on la jugea sans intérêt: dès les premiers siècles, son cercle avait
commencé de se rétrécir. Une sainte Cécile pouvait-elle se plaire à
Gallus? Cette délicieuse et héroïque romaine (qu’on retrouva au siècle
dernier couchée en poussière dans sa robe sanglante) ayant changé de
religion changea de cœur. Les femmes cessèrent de lire Gallus, et Gallus
a péri presque tout.
Dans le livre intéressant qu’il rédigea sur ce sujet[26], M. Stapfer n’a
pas tenu compte des changements de civilisation. Pour expliquer la perte
de tant de livres anciens, il n’a songé qu’au hasard. Le hasard est un
masque; et c’est précisément le devoir de l’historien de le soulever ou
de le déchirer. Du VIe siècle à nos jours, il y eut encore une
modification partielle dans la civilisation, au XVe siècle. Vers ce
temps, l’ancienne littérature commença de ne plus émouvoir beaucoup le
public: les romans, les miracles, les contes parurent tout à coup
vieillis; on cessa de les copier, de les réciter; on les imprima peu, un
seul manuscrit a conservé _Aucassin et Nicolette_, qui est quelque chose
comme le Daphnis et Chloé du Moyen Age. Des accidents épouvantent le
poète et même le critique, plus froid, dont la rigueur est logique, du
moment que l’on veut bien séparer de l’idée sentimentale de justice
l’idée, purement historique, de survivance littéraire. Jusqu’ici, et je
reprends l’allusion au rôle conservateur de la civilisation moderne,
l’imprimerie a protégé les écrivains contre la destruction, mais le rôle
sérieux de l’imprimerie ne porte encore que sur quatre siècles. Cette
invention lointaine apparaîtra un jour telle que contemporaine à la fois
de Rabelais et de Victor Hugo. Quand il se sera écoulé entre nous et un
moment donné du futur un temps égal à celui qui nous sépare de la
naissance d’Eschyle, dans deux mille trois cent soixante-quinze ans,
quelle influence l’imprimerie aura-t-elle eue sur la conservation des
livres? Peut-être aucune. Tout ce qui n’aura pas valu la peine d’être
réimprimé, c’est-à-dire tout, moins quelques épaves heureuses, aura
disparu, et d’autant plus vite que la substance matérielle des œuvres
est devenue plus précaire. La découverte même d’un papier inaltérable ne
serait pas une cause absolue de survie, à cause de la tentation
d’employer à mille autres usages ce papier trop solide. Ainsi la valeur
du parchemin a souvent déterminé le sacrifice d’un manuscrit; ainsi les
objets d’art en or vont nécessairement à la fonte quand la mode a
changé. La matière qui conserverait le mieux les livres devrait être
inaltérable, mais fragile, un peu cassante, pour n’être bonne à rien
sortie de sa reliure: une telle découverte ne serait-elle pas un fléau?
[26] _Des Réputations littéraires. Essai de morale et d’histoire_.
Première série. Paris, Hachette, 1893.
Pour l’œuvre des quatre derniers siècles et pour ce qui, vers 1450,
restait indemne de l’œuvre antérieure, et pour ce qui s’est retrouvé
depuis en des poussières, l’imprimerie a été, jusqu’ici, un mémorable
bienfait. Nous ne sommes pas obligés d’accepter les opinions de jadis;
les livres sont là et, rares ou communs, nous les pouvons découvrir et
lire. De la gloire et de l’opprobre que Boileau distribua à ses
contemporains nous sommes les juges surpris et cléments. Martial a
déshonoré des poètes qui furent peut-être un Saint-Amant ou un Scudéry;
mais nous avons sous les yeux les pièces du dossier des Satires, et nul
professeur ami des bonnes mœurs et des éternels principes ne peut plus
nous imposer ses médiocres haines. Un homme d’esprit a remarqué que
Boileau traite les écrivains qui lui déplaisent à peu près comme nous
les assassins avérés ou les suborneurs de petites filles; mais grâce à
la durée imprévue des livres, ces vieilles injures ne sont rien de plus
pour les juges que la vitupération d’un avocat. J’ai Sanlecque à portée
de la main, et même Cottin et même Coras; s’ils sont médiocres, je ne le
dirai que d’après ma libre impression personnelle.
On a rédigé un essai de catalogue des livres perdus[27]; le nombre en
monte à cinq ou six cents, et encore, pour atteindre ce chiffre, faut-il
compter certains ouvrages qui ne sont qu’égarés et quelques éditions
d’œuvres réimprimées plusieurs fois. Y avait-il parmi ces livres perdus
des pages vraiment dignes de larmes? Cela est peu probable, d’après les
épitaphes de ces tombes. Ce n’étaient sans doute ni d’autres _Maximes_
ni d’autres _Phèdres_, ni même d’autres _Alaric_ que: _Herménégilde_,
tragédie, par Gaspard Olivier (1601); les _Poétiques Trophées_, par Jean
Figon de Montélimard (1556) ou le _Courtisan amoureux_ (1582), ou le
_Friant Dessert des femmes mondaines_ (1643). Mais qui sait? Cependant
le _Coupe-Cul des Moines_, ou la _Seringue spirituelle_ inspirent de
médiocres regrets, et pareillement les _Estranges et espouvantables
Amours d’un diable déguisé en gentilhomme et d’une damoiselle de
Bretagne_. Une perte plus évidente, c’est celle de plusieurs _Almanachs_
rédigés par Rabelais, mais cela ne va pas encore très loin. Que des
doigts trop fiévreux aient usé prématurément les premières éditions de
l’_Astrée_, des _Aventures du baron de Fæneste_, des _Odes_ de
Ronsard[28], cela prouve seulement le succès immédiat de ces œuvres qui
ne cessèrent durant plus d’un demi-siècle d’être en les mains de tous
les curieux; et on en dirait autant des éditions originales des premiers
romans d’Alexandre Dumas, qui ne peuvent être rangées, en grande partie,
parmi les livres perdus[29]. Mais que l’on puisse relever les
inscriptions d’un cimetière, cela prouve du moins que les morts qu’elles
signalent eurent un nom et une gloire, même passagère. Les vrais livres
perdus sont ceux dont nul ne pourrait, aujourd’hui, même soupçonner le
titre. Cette poussière anonyme ne remplirait pas sans doute un bien
grand ossuaire; mais avec les manuscrits perdus on construirait une
nécropole.
[27] _Livres perdus. Essai bibliographique sur les livres devenus
introuvables_, par Philomneste Junior; Bruxelles, 1882.
[28] L’édition de 1550 contenant les _Odes_ et le _Bocage_ s’est
retrouvée en 1882, à la vente P. G. P., où, malgré sa rareté, elle
ne fut vendue que cent francs.
[29] Ces éditions de cabinet de lecture, tirées à trois cents
exemplaires, et moins, se sont nécessairement usées en proportion de
leur succès.
Il n’est pas probable que de la littérature française du Moyen Age
beaucoup plus de la centième partie ait survécu aux changements de la
mode. Presque tout le théâtre a disparu. Le nombre des auteurs devait
être immense en un temps où l’écrivain était son propre éditeur, le
poète son propre récitateur, le dramaturge son propre acteur. En un
certain sens, l’imprimerie fut un obstacle aux lettres; elle opérait une
sélection et jetait le mépris sur les écrits qui n’avaient pu parvenir à
passer sous la presse. Cette situation dure encore, mais atténuée par le
bas prix de la typographie mécanique. L’invention dont on nous menace,
d’un appareil à imprimer chez soi, multiplierait par trois ou quatre le
nombre des livres nouveaux; et nous retrouverions les conditions du
Moyen Age: tous ceux qui ont quelques lettres--et d’autres, comme
maintenant--oseraient la petite élucubration qu’on glisse à ses amis
avant de l’offrir au public. Tout progrès finit par se nier lui-même;
arrivé à son maximum d’expansion, il tend à rétablir l’état primitif
auquel il s’était substitué.
Le changement de civilisation, de l’antiquité au Moyen Age, fut
intellectuel et de sentiment plutôt que matériel. Les mêmes métiers se
prolongent dans les mêmes conditions primitives; la libraire au temps de
Rutebeuf est celle qui vendait, toutes fraîches et vives, les odes
d’Horace. Aux deux époques, qui sont pareillement des époques de
plénitude, la littérature fut pareillement abondante. Il n’en reste à
peu près rien. Toute la poésie latine, d’Ennius à Sidoine Apollinaire,
tient en deux volumes in-folio[30], mais presque tout le second tome est
donné aux poètes chrétiens. Les Grecs n’ont pas été moins maltraités.
Antoine avait fait cadeau à Cléopâtre de la bibliothèque de Pergame, qui
se composait de deux cent mille ouvrages grecs à un seul exemplaire: la
littérature grecque, dans l’édition Didot, tient en soixante et un
volumes; on y ajoutera, sans beaucoup grossir le nombre des feuillets,
tel traité d’Aristote, Hérondas, Bacchylide. Il en fut de la littérature
comme d’une armée décimée; on enterra les morts et les survivants sont
des héros. On peut juger de la valeur absolue, mais non de la valeur
relative de ce qui reste: ici, nous retrouvons Pratinas; il nous
enseigne que la gloire est un fait.
[30] _Opera et fragmenta veterorum poetarum latinorum_. Londres, 1713.