LA GLOIRE ET L’IDÉE D’IMMORTALITÉ

I

L’idée de gloire n’est pas des plus difficiles à résoudre. On la peut

identifier avec l’idée générale d’immortalité, dont elle n’est qu’une

des formes secondaires, et des plus naïves; elle n’en diffère que par la

substitution de la vanité à l’orgueil. Là, nous avons l’idée de durée

fortifiée par l’orgueil d’un être qui se croit une importance

immortelle, mais consent à jouir sans fracas d’une pérennité absolue;

ici, la vanité, remplaçant l’orgueil, écarte l’idée d’absolu, ou, se

déclarant incapable de l’atteindre, s’accroche à un désir, d’éternité

sans doute, mais d’éternité objective, sensible à autrui, d’éternité un

peu de parade et qui perd en bruit répandu par le monde ce que

l’immortalité absolue gagne en profondeur et en orgueilleuse humilité.

Les mots abstraits définissent mal une idée abstraite; il vaut mieux

s’en rapporter à l’opinion commune. La gloire, on sait ce que c’est; la

gloire littéraire, tout écrivain se l’imagine. Rien de plus clair que

ces sortes d’illusions; rien de plus clair que le désir ou que l’amour.

Les définitions, où les dictionnaires seuls sont obligés, contiennent de

réalité ce que contient de vie obscure et grouillante un filet relevé

mal à propos de la mer où il attendait sa proie; des varechs s’y tordent

et de grêles bêtes y meuvent leurs pattes translucides, et voici toutes

sortes d’hélices ou de valves qu’une sensibilité mécanique tient

forcloses, mais la réalité, qui était un gros poisson, a, d’un coup de

queue, passé par-dessus bord. En général, les phrases nettes et claires

n’ont aucun sens, ce sont des gestes affirmatifs qui suggèrent

l’obéissance, et voilà tout. L’esprit humain est si complexe et les

choses sont si enchevêtrées les unes dans les autres que, pour expliquer

un brin de paille, il faudrait démonter tout l’univers; et il n’est dans

aucune langue aucun mot de race sur lequel une intelligence lucide ne

puisse bâtir un traité de psychologie, une histoire du monde, un roman,

un poème, un drame, selon les jours et la qualité de la température. La

définition, c’est le sac de farine comprimée et qui tient dans un dé.

Que pouvons-nous faire de cela, si nous n’explorons pas les mers

antarctiques? Il est plus à propos de passer au microscope une pincée de

farine et d’y chercher avec patience parmi le son le vivant amyle. Dans

les résidus laissés par l’analyse de l’idée d’immortalité, on trouvera

l’idée de gloire à l’état brillant de paillette.

L’homme se croit encore la dernière œuvre de la force créatrice. Darwin,

corroborant la Bible, n’a fait qu’au sixième jour sortir des limbes le

couple humain. Et les savants les plus qualifiés en sont là, et cela

permet ces écrits douteux où l’on célèbre les équivoques accordailles de

la Science et de la Foi. Mais le darwinisme va s’évanouir devant des

notions plus précises. Demain nous ne serons plus tenus de croire que la

génitrice du monde, ayant organisé sans idées morales les espèces

inférieures, inventa l’homme pour déposer dans son cerveau un principe

dont elle s’était fort bien passée elle-même au cours de ses travaux

préparatoires. Si l’homme n’est plus la dernière venue des créatures, si

l’homme est un animal fort ancien dans l’histoire de la vie, si la fleur

de l’arbre vital est, non pas Adam, mais la Colombe, toute la

métaphysique de la morale va crouler. Quoi, après ce chef-d’œuvre,

l’Homme, Il (ou Elle, selon le mot nul que l’on suppose) s’est abaissé à

faire l’oiseau! Quoi, la grue après l’ancêtre d’Abraham! Cela est ainsi.

Les travaux de M. Quinton[22] ne vont plus permettre d’en douter. Il

devient certain que l’intelligence humaine, loin d’être le but de la

création, n’en est qu’un accident, et que les idées morales ne sont que

des végétations parasites nées d’un excès de nutrition. Les phénomènes

intelligence, conscience morale, et tous les titres de noblesse énumérés

dans le parchemin, auraient pu, sans doute, apparaître chez n’importe

quelle autre espèce; les oiseaux, dont l’évolution n’est pas finie, n’en

seront peut-être pas exemptés. Leur système artériel est bien supérieur

à celui de l’homme, plus simple et plus solide; ils peuvent manger sans

s’interrompre de respirer; ils volent, ils parlent, ils peuvent réciter

les Droits de l’homme ou le Symbole de Nicée, exercices suprêmes de bien

des hommes. L’oiseau, roi chronologique de la création, est demeuré

jusqu’ici, et malgré ses perfectionnements, un animal; la série des

oiseaux ne semble pas, pour l’intelligence, supérieure à la série des

mammifères, où l’homme figure à titre d’inexplicable exception. On ne

pourrait donc considérer l’intelligence comme une finalité que si

chacune des espèces animales était rigoureusement déterminée et fixe.

C’est l’opinion, au moins provisoire, de M. Quinton. Les espèces, depuis

qu’elles sont espèces, depuis que les individus qui la composent se

reproduisent en des êtres identiques à eux-mêmes, les espèces, telles

que définies, par ces syllabes, _espèce_, peuvent disparaître; elles ne

peuvent plus se modifier. L’homme a très certainement passé par des

états divers où il n’était pas un homme; mais du jour où l’homme a

produit un homme, l’humanité était immuable. Il est donc possible que

l’intelligence humaine, au lieu d’être un accident, une dérogation, ait

été déterminée, dès l’origine, comme la main humaine, comme les pieds

humains, comme les cheveux humains. Elle aurait donc, dans l’univers, un

rôle normal et logique, et son excès même, le génie, ne serait plus

qu’une exubérance de force. Mais il resterait à expliquer la stupidité

de l’oiseau; serait-ce le témoignage de la dégénérescence intellectuelle

des forces créatrices? L’opinion la plus probable est que l’intelligence

est une excroissance comme la galle du chêne; quel est l’insecte qui

nous a fait cette piqûre? Nous ne le saurons jamais.

[22] _Communication à l’Académie des Sciences_, 13 avril 1896,

certifiée et précisée par des travaux ultérieurs que M. Quinton m’a

expliqués. Sans appareil scientifique, voici, d’après de précieuses

conversations, quel serait l’ordre général d’apparition des animaux,

à partir des poissons, en ne tenant compte que de celles qui sont

encore représentées:

I. Poissons IV. Mammifères V. Oiseaux

II. Batraciens

III. Reptiles

a. _Monotrèmes_

b. _Marsupiaux_

c. _Édentés_

d. _Rongeurs_

e. _Insectivores_

f. ...

g. ...

...

x. _Primates_: (Lémures, Singes,

Hommes.)

y. _Carnivores_: (derniers venus:

Renard Bleu, Ours blanc.)

z. _Ruminants_: (dernier venu:

Renne.)

Les rapports de cette liste avec une question quelconque de

philosophie générale sont évidents pour qui sait associer les idées.

Voltaire en eût tressailli de joie. D’autre part, je tiens à

l’honneur d’avoir été le premier à annoncer au grand public ces vues

nouvelles de la science, qui auront logiquement une magnifique

fécondité de conséquences. Antérieurement, j’y ai fait une allusion

moins précise, notamment dans la _Wiener Rundschau_ du 1er mai 1899.

Que l’intelligence soit, comme le croyait Taine, un produit normal du

cerveau, ou qu’elle soit une maladie, cela importe peu, d’autant plus

qu’une tare qui se transmet telle quelle de génération en génération

finit par perdre ses caractères pathologiques; elle fait partie

intégrale et normale de l’organisme[23]. Cependant son origine

accidentelle se trouve corroborée par ceci: excellent instrument pour

les combinaisons aprioristes, l’intelligence est, spécialement

dirait-on, inapte à percevoir les réalités. C’est à cette infirmité que

sont dues les métaphysiques, les religions et les morales. Comme le

monde extérieur ne peut arriver à la conscience qu’en épousant avec

scrupule tous les replis de la poche et tous ses détours, il arrive

qu’en croyant avoir une image du monde nous n’avons qu’une image de

nous-mêmes. Certains redressements sont possibles; l’analyse des

phénomènes de la vision nous a fait admettre cela; par la comparaison de

nos sensations et de nos idées avec ce que nous pouvons comprendre des

sensations et des idées d’autrui, on arrive à déterminer des moyennes

probables: mais surtout des moyennes négatives. On dresserait plus

facilement une liste des non-vérités qu’une liste des vérités. Affirmer

que telle religion est fausse ne dénote plus une grande hardiesse

d’esprit ni même beaucoup d’esprit; la véracité d’aucune religion n’est

plus un sujet de controverse que pour les différents clergés européens

dont c’est le gagne-pain ou pour ces rationalistes attardés qui guettent

toujours, comme leur maître Kant, l’heure propice et lucrative des

conversions opportunes. Mais à la question naïve de ces esprits qui ont

horreur du vide, comme la nature du XVIIe siècle: Par quoi

remplacez-vous cela? Nul ne peut répondre. Il suffit, et c’est assez

beau, d’avoir transmué en non-vérité, une vérité. Le métier supérieur de

la critique, ce n’est pas même, comme le proclamait Pierre Bayle, de

semer des doutes; il faut aller plus loin, il faut détruire, il faut

incendier. L’intelligence est un instrument excellent de négation; il

est temps de l’utiliser, et de cesser de vouloir élever des palais avec

des pioches et des torches.

[23] On peut ainsi concevoir l’intelligence comme une forme initiale

de l’instinct. L’intelligence humaine serait destinée à se

cristalliser en instinct, comme cela est advenu pour l’intelligence

des autres espèces animales. La conscience disparaîtrait, laissant

toute liberté à l’acte inconscient nécessairement parfait dans les

limites de sa fin. L’homme conscient est un écolier qui se révélera

maître le jour où il sera devenu une machine délicate, mais sûre,

comme le castor, comme l’abeille.

L’histoire de l’idée d’immortalité est un bon exemple de notre

impuissance congénitale à percevoir les réalités autrement que réformées

et retravaillées par l’entendement. L’idée d’immortalité est née de la

croyance au double. Pendant le sommeil, et alors que le corps est

inerte, il y a une partie de l’homme qui se meut, qui voyage, qui

combat, qui mange, jouit ou souffre, exerce tous les phénomènes de la

vie; cette partie de l’homme, ce double de l’homme, ce corps astral,

survit à la décomposition du corps matériel dont il conserve les usages

et les besoins. Telle est sans doute l’origine de la croyance à ce que

nous appelons, depuis l’hellénisme, l’immortalité de l’âme; à un stade

plus ancien, la religion égyptienne est basée sur la théorie du double:

c’est pour les doubles et non pour les âmes qu’on dispose des

nourritures réelles, et plus tard symboliques, dans les tombeaux. Mais

la religion égyptienne est déjà surchargée de l’idée de justice,

d’équilibre; on pèse les doubles dans les balances du bien et du mal; la

métaphysique de la morale a obscurci l’idée primitive d’immortalité, qui

n’est autre chose que l’idée pure de durée indéfinie.

Pour les théologiens, pour les philosophes, s’il y en a encore à

professer ces honnêtes doctrines, pour le commun des hommes, l’idée

d’immortalité ou de vie future est intimement liée à l’idée de justice.

Le bonheur éternel est une compensation accordée aux douleurs humaines;

il y a aussi, mais alors pour les seuls théologiens, de personnels

supplices, par quoi sont punis les manquements aux ordres des prêtres;

et ces tourments sont encore pour les bons un surcroît de récompense et

une garantie contre la promiscuité. Il y a là une sélection

aristocratique, mais basée sur l’idée de bon et de mauvais, au lieu de

l’être sur l’idée de force et de faiblesse. Ces étranges renversements

des valeurs mettaient Nietzsche fort en colère; il faut les accepter au

moins comme des conséquences transitoires de la sensibilité de l’homme

civilisé. L’homme primitif, dont les nerfs vibrent peu et dont

l’intelligence est passive, ressent la souffrance, quoique amortie, mais

ne ressent pas l’injustice, qui est souffrance morale. Pour retrouver un

pareil état, il faut franchir les régions moyennes et interroger un

Gœthe, un Taine ou un Nietzsche, les hommes chez qui l’intelligence a

enfin vaincu, par son excès même, et repoussé les supplications de la

pitié et les tentations sentimentales de la justice. Si l’idée

d’immortalité était née dans une intelligence supérieure, elle n’aurait

différé que par plus de logique, des conceptions brutales de l’humanité

primitive.

M. Marillier a recueilli et coordonné tout ce qui, dans les croyances

des non-civilisés, touche à la survivance de l’âme[24]; il résulte de

l’ensemble des faits que l’idée de justice n’a aucunement coopéré à la

conception de l’idée d’immortalité. Il y eut peu de découvertes plus

importantes pour l’histoire des croyances humaines. L’idée d’immortalité

fut d’abord, comme ose le dire M. Marillier, une idée purement

scientifique; elle est le grossissement et le prolongement d’un fait,

mal observé, mais d’un fait. La vie future est la suite de la vie

présente, et elle comporte les mêmes usages, les mêmes plaisirs, les

mêmes déboires. Ce monde a, lui aussi, un double: l’autre monde. Les

méchants et les bons, les forts et les faibles y continuent leur état.

Parfois la vie, sans que ses éléments changent de relation, y est plus

clémente; parfois dans les mêmes conditions, pire. Si la vie future est

considérée comme meilleure ou comme pire, elle est la même pour tous.

Meilleure, c’est l’égalité parfaite dans les jouissances médiocres qui

sont l’idéal moyen aussi bien du civilisé que du sauvage. Les tribus de

la Nouvelle-Guinée, anémiées par la faim, rêvent de manger du sagou à

discrétion pendant toute l’éternité. Comme on pourrait découvrir, même

dans ce paradis égalitaire, une assez vague idée de compensation, donc

de justice, il faut aller plus loin, à Java, où le paradis, sans doute à

cause d’un excessif péage, n’était accessible qu’aux riches; chez ces

résignés, où seuls les rois, les prêtres et les nobles étaient sauvés; à

Bornéo, où l’au-delà, divisé en sept cercles, correspondait aux sept

divisions de la hiérarchie sociale. En un autre coin de la grande île,

«toute personne qu’un homme tue en ce monde devient son esclave dans

l’autre». Voilà un paradis nettement basé sur l’idée de force et une

croyance qui se rit un peu de l’impératif catégorique. Non seulement le

faible n’est pas «compensé», mais sa faiblesse et sa souffrance peuvent,

par le caprice du fort, être portées à l’infini; le tueur s’est acquis

un profil immortel. Des sociétés où il y a de la poésie, de l’art, des

rires, de l’amour, vivent encore avec une telle morale; on peut en être

contristé, on n’en est pas surpris, car il est évident que voici contre

les étrangers un terrible élément de résistance. Cela a ses

inconvénients: de temps en temps, à Bornéo, une troupe de jeunes Dayaks,

qui n’ont pas encore tué, se précipite dans une ville et tue; ayant

ainsi gagné la vie éternelle et un esclave, ils se tiennent plus

tranquilles. Chez les Shans, exterminé par un éléphant, on est privé de

paradis; mangé par un tigre, on devient tigre; les femmes mortes en

couche deviennent des lamies et hantent les tombes, pieds retournés,

talons en avant. Aux Mariannes, il y a un paradis et un enfer; la mort

violente conduit en enfer, la mort naturelle conduit en paradis: ces

peuples étaient de toute éternité voués à l’esclavage. En une autre

région de l’Océanie, le sort de l’âme est joué par la famille du défunt

à pair ou impair: impair, c’est l’anéantissement; pair, le bonheur

éternel. A Tahiti, les âmes aveugles s’en vont au hasard, sortant des

corps, vers une plaine où il y a deux pierres: l’une, si on la touche

d’abord, donne la vie immortelle, l’autre l’éternelle mort. Ceci est une

absurdité presque sublime; c’est grandiose et terrible ainsi que la

prédestination. Saint Augustin la plaçait dans la nuit d’avant la

naissance; les Tahitiens la situaient dans les ténèbres d’après la mort.

Le protestantisme, auquel ces pauvres gens se sont adonnés depuis, ne

les a pas beaucoup changés de croyances; en général, le plus grand

effort d’un novateur religieux ou philosophe est de mettre, et

réciproquement, à la fin ce qui se trouvait au commencement.

[24] _La Survivance de l’âme et l’idée de justice chez les peuples non

civilisés_, Paris, Leroux, 1894.

En s’agrégeant à l’idée d’immortalité, l’idée de justice en a donc

singulièrement troublé le caractère originel; elle a même contaminé

l’idée d’immortalité terrestre, l’idée de gloire.

Le chemin de velours; Nouvelles dissociations d'idées · 第 36 / 72 题