L’ÉQUIVOQUE ET LA RESTRICTION MENTALE.--Ce sont des surnoms honnêtes ou
puérils du mensonge. Les casuistes ont bien connu que les hommes ne
pouvaient tenir société sans recourir au mensonge; mais, n’osant
contrevenir directement à un précepte du Décalogue, ils imaginèrent des
subterfuges. La méthode des Jésuites comporte quantité de caches, de
portes dissimulées, de trappes, toute une machinerie vraiment
déplaisante. Un terrain uni et solide convient mieux, avec des murailles
sans surprises, aux jeux de la discussion. Mais ils étaient pris entre
leur foi théologique et leur scepticisme moral; de là ces pans de
tapisserie qui s’ouvrent pour permettre au conspirateur de dépister les
alguazils aussi bien que les «familiers»; car ils furent toujours un peu
traités comme les ennemis du genre humain: l’Inquisition d’Espagne
inquiétait Escobar pour la sévérité de sa doctrine cependant que Pascal
le bafouait pour son relâchement. Pascal le savait: et cela prouve bien
que son fameux mot, «vérité en deçà--erreur au delà», représente, non
pas la constatation d’un philosophe, mais la plainte d’un chrétien.
Pascal est d’avis qu’on ne doit jamais mentir; Arnauld, qui le
fournissait de citations tronquées, était «tutioriste», sinon
l’inventeur du mot et de la doctrine. Les casuistes de la Compagnie,
plus déliés, d’esprit souriant, ne pouvaient consentir à répéter
éternellement aux hommes: le mensonge est toujours un péché. Défendre
toujours le mensonge, cela équivalait, selon leur justice ingénieuse, à
damner toute l’humanité, puisque les sociétés humaines ne sont possibles
que par le mensonge, puisque, pour tout dire, le mensonge est le grand
lien social[19].
[19] Voir sur le rôle du mensonge le chapitre intitulé _les Femmes et
le langage_, dans la deuxième partie du présent ouvrage.
Je crois qu’il ne faut pas reculer devant le mot. Pourquoi équivoquer
comme saint Augustin et distinguer entre «mentir» et «cacher la vérité»?
Il est vrai que cette distinction, si elle est mauvaise verbalement, est
juste moralement. Il y a bien des sortes de mensonges. Il y a surtout
ceux qui sont innocents et ceux qui poignardent. Moïse n’en défend
qu’un, le faux témoignage. Le P. de Condren, un oratorien qui ne passait
pas pour un ami de la morale facile, a établi très dignement ce qu’on
pourrait appeler le droit au mensonge. Il use, comme saint Augustin, de
deux termes, mais choisis avec finesse: «Toute la difficulté vient de ce
qu’on confond le mensonge avec la fiction, de ce qu’on comprend sous le
nom de ce péché odieux toutes les apparences qui se peuvent donner
légitimement sans violer ni la justice, ni la charité, ni la simplicité,
ni aucune autre vertu.» A cette objection que «nos paroles sont les
signes naturels de nos pensées; et que, par conséquent, c’est un péché
contre nature, quand elles ne sont pas conformes», il répond «que les
paroles sont signes libres et volontaires de nos intentions plutôt que
de nos pensées... L’homme a droit et même obligation de défendre son
honneur et ses biens, et tout ce qui appartient au prochain, de ses
paroles aussi bien que de ses mains[20]». Cette distinction entre le
mensonge et la fiction, si ingénieuse (comme le remarque le P. Daniel),
les Jésuites ne semblent pas l’avoir goûtée. Ils admettent que déguiser
la vérité est toujours un mensonge, et leur art n’intervient que pour
composer des formules qui permettent à la fois de ne pas mentir et de ne
pas dire la vérité. En cela, il faut l’avouer, leur art est misérable.
Sans doute, Pascal, sur ce point comme sur tous les autres, a exagéré et
même dénaturé la pensée des casuistes. Sanchez dit quelque part: «Ce
n’est pas mentir que d’user de termes ambigus en les faisant entendre en
un autre sens qu’on ne les entend soi-même.» Et il ajoute: «Il n’y a pas
là mensonge proprement dit, mais l’usage de ces termes n’en doit pas
moins être défendu, à moins qu’il n’y ait une cause légitime qui nous
donne droit d’en user.» «Je veux maintenant, dit le Jésuite, vous parler
des facilités que nous avons apportées pour faire éviter les péchés dans
les conversations et dans les intrigues du monde. Une chose des plus
embarrassantes qui s’y trouve est d’éviter le mensonge, et surtout quand
on voudrait bien faire accroire une chose fausse. C’est à quoi sert
admirablement notre doctrine des équivoques par laquelle il est permis
d’user de termes ambigus, en les faisant entendre en un autre sens qu’on
ne les entend soi-même, comme dit Sanchez[21].» On voit combien il est
dangereux d’aller chercher dans _les Provinciales_ des arguments contre
les casuistes. Le plan de cette lettre, particulièrement calomnieuse,
fut fourni à Pascal par Nicole. La polémique anti-cléricale vit depuis
deux siècles et demi sur quelques citations équivoques par quoi Pascal
raille l’équivoque. C’est un des plus curieux exemples de tromperie qui
soient au monde. Il semble pourtant que les Jansénistes auraient pu
demeurer dans l’exactitude sans risques pour leur cause, car c’est un
point où les Jésuites sont extrêmement faibles, et même ridicules.
Cependant que l’on examine telle formule d’Emmanuel Sa: «Toute personne
qui n’est pas interrogée légitimement peut répondre qu’elle ne sait rien
de ce qu’on lui demande, en sous-entendant _de façon qu’elle soit
obligée de le dire_.» Le moyen est médiocre comme sauvegarde de la
liberté; mais il n’est pas monstrueux. Il est vrai que les pamphlétaires
suppriment dans la proposition le «n’est pas interrogé légitimement». Et
ainsi de même en toutes les propositions analogues. Si Castro Palao
commence par ces mots une dissertation sur l’équivoque: «Toutes les fois
qu’il se présente un juste sujet de déguiser la vérité...», on biffe
cette prémotion, et la suite semble le préambule d’un code de bandits.
[20] Cité par le P. DANIEL. _Réponse aux Lettres Provinciales de L. de
Montalte, ou Entretiens de Cléandre et d’Eudoxe_. A Bruxelles, 1697,
pages 371-373.
[21] DANIEL, _op. cit._, pages 277-80.
Il reste que les hommes sont imbéciles et qu’il ne faut point leur
parler nuances et subtilités. L’affirmation grossière, voilà ce qui
convient au peuple,--et par peuple, comme disait Mme de Lambert,
j’entends tout ce qui pense bassement et communément. Tous ceux qui,
répugnant à admettre la légitimité pure et simple du mensonge, se
trouveront dans le cas d’expliquer que «toute vérité n’est pas bonne à
dire», tomberont dans les maladresses où les Jésuites ont trébuché. A
chaque instant, dans la vie, et non pas seulement pour le mensonge, on
se trouve pris entre «Tu ne dois pas...» et «Il faut...». Que l’on
appelle cela cas de conscience ou conflit moral, peu importe; mais une
solution est nécessaire, puisque l’action est nécessaire. On se voit
donc obligé, quand on a posé une morale trop sévère, de la ruiner peu à
peu par des complaisances, pour permettre le jeu, de plus en plus
complexe, de la vie. Les Jésuites, sans s’en douter, travaillèrent
contre la morale chrétienne dans le même sens que les poètes, les
conteurs, les philosophes et les savants. Mais leur malheur, et la cause
du mépris qu’ils ont subi, est qu’ils le firent sans franchise et
parfois sans dignité. Ils ont rongé comme des rats le vaisseau qui les
portait; croyant le rendre plus léger et plus habile à vaincre les
courants, ils l’ont criblé de trous par où est monté le bouillonnement
de la mer. A force de finesse, de logique, de bon vouloir, ils ont été
inintelligents. On peut les dédaigner, puisqu’ils ne sont plus bons à
rien, puisqu’ils sont rentrés dans le rang, mais non les maudire. Quand
le vaisseau de la vieille morale chrétienne sombrera tout à fait, qu’une
voix s’élève pour dire la litanie des Sa, des Suarez, des Escobar, pour
nommer ces démolisseurs stupides et patients qui ont travaillé pendant
des siècles à préparer le naufrage de la nef de saint Pierre. Calvin
voulait les tuer ou, «si cela ne se peut commodément faire», ajoute-t-il
naïvement, les écraser sous le mensonge et la calomnie: «Jesuite vero,
qui se maxime nobis opponunt, aut necandi, aut, si hoc commodo fieri non
potest, ejiciendi, aut certe mendaciis et calumniis opprimendi sunt.»
Voilà une haine que je ne comprends guère, à moins qu’on n’y mêle Calvin
lui-même et tous les fanatiques, et peut-être tous les croyants; mais
cela serait l’humanité entière, car combien y a-t-il d’hommes libres? Le
point de vue est donc détestable. Ce n’est pas sur leurs croyances qu’il
faut juger les hommes, ni sur leur manière d’interpréter dogmatiquement
la morale. Il y a d’autres contacts pour la sensibilité; l’esprit a
d’autres antennes.