XIII

L’ÉQUIVOQUE ET LA RESTRICTION MENTALE.--Ce sont des surnoms honnêtes ou

puérils du mensonge. Les casuistes ont bien connu que les hommes ne

pouvaient tenir société sans recourir au mensonge; mais, n’osant

contrevenir directement à un précepte du Décalogue, ils imaginèrent des

subterfuges. La méthode des Jésuites comporte quantité de caches, de

portes dissimulées, de trappes, toute une machinerie vraiment

déplaisante. Un terrain uni et solide convient mieux, avec des murailles

sans surprises, aux jeux de la discussion. Mais ils étaient pris entre

leur foi théologique et leur scepticisme moral; de là ces pans de

tapisserie qui s’ouvrent pour permettre au conspirateur de dépister les

alguazils aussi bien que les «familiers»; car ils furent toujours un peu

traités comme les ennemis du genre humain: l’Inquisition d’Espagne

inquiétait Escobar pour la sévérité de sa doctrine cependant que Pascal

le bafouait pour son relâchement. Pascal le savait: et cela prouve bien

que son fameux mot, «vérité en deçà--erreur au delà», représente, non

pas la constatation d’un philosophe, mais la plainte d’un chrétien.

Pascal est d’avis qu’on ne doit jamais mentir; Arnauld, qui le

fournissait de citations tronquées, était «tutioriste», sinon

l’inventeur du mot et de la doctrine. Les casuistes de la Compagnie,

plus déliés, d’esprit souriant, ne pouvaient consentir à répéter

éternellement aux hommes: le mensonge est toujours un péché. Défendre

toujours le mensonge, cela équivalait, selon leur justice ingénieuse, à

damner toute l’humanité, puisque les sociétés humaines ne sont possibles

que par le mensonge, puisque, pour tout dire, le mensonge est le grand

lien social[19].

[19] Voir sur le rôle du mensonge le chapitre intitulé _les Femmes et

le langage_, dans la deuxième partie du présent ouvrage.

Je crois qu’il ne faut pas reculer devant le mot. Pourquoi équivoquer

comme saint Augustin et distinguer entre «mentir» et «cacher la vérité»?

Il est vrai que cette distinction, si elle est mauvaise verbalement, est

juste moralement. Il y a bien des sortes de mensonges. Il y a surtout

ceux qui sont innocents et ceux qui poignardent. Moïse n’en défend

qu’un, le faux témoignage. Le P. de Condren, un oratorien qui ne passait

pas pour un ami de la morale facile, a établi très dignement ce qu’on

pourrait appeler le droit au mensonge. Il use, comme saint Augustin, de

deux termes, mais choisis avec finesse: «Toute la difficulté vient de ce

qu’on confond le mensonge avec la fiction, de ce qu’on comprend sous le

nom de ce péché odieux toutes les apparences qui se peuvent donner

légitimement sans violer ni la justice, ni la charité, ni la simplicité,

ni aucune autre vertu.» A cette objection que «nos paroles sont les

signes naturels de nos pensées; et que, par conséquent, c’est un péché

contre nature, quand elles ne sont pas conformes», il répond «que les

paroles sont signes libres et volontaires de nos intentions plutôt que

de nos pensées... L’homme a droit et même obligation de défendre son

honneur et ses biens, et tout ce qui appartient au prochain, de ses

paroles aussi bien que de ses mains[20]». Cette distinction entre le

mensonge et la fiction, si ingénieuse (comme le remarque le P. Daniel),

les Jésuites ne semblent pas l’avoir goûtée. Ils admettent que déguiser

la vérité est toujours un mensonge, et leur art n’intervient que pour

composer des formules qui permettent à la fois de ne pas mentir et de ne

pas dire la vérité. En cela, il faut l’avouer, leur art est misérable.

Sans doute, Pascal, sur ce point comme sur tous les autres, a exagéré et

même dénaturé la pensée des casuistes. Sanchez dit quelque part: «Ce

n’est pas mentir que d’user de termes ambigus en les faisant entendre en

un autre sens qu’on ne les entend soi-même.» Et il ajoute: «Il n’y a pas

là mensonge proprement dit, mais l’usage de ces termes n’en doit pas

moins être défendu, à moins qu’il n’y ait une cause légitime qui nous

donne droit d’en user.» «Je veux maintenant, dit le Jésuite, vous parler

des facilités que nous avons apportées pour faire éviter les péchés dans

les conversations et dans les intrigues du monde. Une chose des plus

embarrassantes qui s’y trouve est d’éviter le mensonge, et surtout quand

on voudrait bien faire accroire une chose fausse. C’est à quoi sert

admirablement notre doctrine des équivoques par laquelle il est permis

d’user de termes ambigus, en les faisant entendre en un autre sens qu’on

ne les entend soi-même, comme dit Sanchez[21].» On voit combien il est

dangereux d’aller chercher dans _les Provinciales_ des arguments contre

les casuistes. Le plan de cette lettre, particulièrement calomnieuse,

fut fourni à Pascal par Nicole. La polémique anti-cléricale vit depuis

deux siècles et demi sur quelques citations équivoques par quoi Pascal

raille l’équivoque. C’est un des plus curieux exemples de tromperie qui

soient au monde. Il semble pourtant que les Jansénistes auraient pu

demeurer dans l’exactitude sans risques pour leur cause, car c’est un

point où les Jésuites sont extrêmement faibles, et même ridicules.

Cependant que l’on examine telle formule d’Emmanuel Sa: «Toute personne

qui n’est pas interrogée légitimement peut répondre qu’elle ne sait rien

de ce qu’on lui demande, en sous-entendant _de façon qu’elle soit

obligée de le dire_.» Le moyen est médiocre comme sauvegarde de la

liberté; mais il n’est pas monstrueux. Il est vrai que les pamphlétaires

suppriment dans la proposition le «n’est pas interrogé légitimement». Et

ainsi de même en toutes les propositions analogues. Si Castro Palao

commence par ces mots une dissertation sur l’équivoque: «Toutes les fois

qu’il se présente un juste sujet de déguiser la vérité...», on biffe

cette prémotion, et la suite semble le préambule d’un code de bandits.

[20] Cité par le P. DANIEL. _Réponse aux Lettres Provinciales de L. de

Montalte, ou Entretiens de Cléandre et d’Eudoxe_. A Bruxelles, 1697,

pages 371-373.

[21] DANIEL, _op. cit._, pages 277-80.

Il reste que les hommes sont imbéciles et qu’il ne faut point leur

parler nuances et subtilités. L’affirmation grossière, voilà ce qui

convient au peuple,--et par peuple, comme disait Mme de Lambert,

j’entends tout ce qui pense bassement et communément. Tous ceux qui,

répugnant à admettre la légitimité pure et simple du mensonge, se

trouveront dans le cas d’expliquer que «toute vérité n’est pas bonne à

dire», tomberont dans les maladresses où les Jésuites ont trébuché. A

chaque instant, dans la vie, et non pas seulement pour le mensonge, on

se trouve pris entre «Tu ne dois pas...» et «Il faut...». Que l’on

appelle cela cas de conscience ou conflit moral, peu importe; mais une

solution est nécessaire, puisque l’action est nécessaire. On se voit

donc obligé, quand on a posé une morale trop sévère, de la ruiner peu à

peu par des complaisances, pour permettre le jeu, de plus en plus

complexe, de la vie. Les Jésuites, sans s’en douter, travaillèrent

contre la morale chrétienne dans le même sens que les poètes, les

conteurs, les philosophes et les savants. Mais leur malheur, et la cause

du mépris qu’ils ont subi, est qu’ils le firent sans franchise et

parfois sans dignité. Ils ont rongé comme des rats le vaisseau qui les

portait; croyant le rendre plus léger et plus habile à vaincre les

courants, ils l’ont criblé de trous par où est monté le bouillonnement

de la mer. A force de finesse, de logique, de bon vouloir, ils ont été

inintelligents. On peut les dédaigner, puisqu’ils ne sont plus bons à

rien, puisqu’ils sont rentrés dans le rang, mais non les maudire. Quand

le vaisseau de la vieille morale chrétienne sombrera tout à fait, qu’une

voix s’élève pour dire la litanie des Sa, des Suarez, des Escobar, pour

nommer ces démolisseurs stupides et patients qui ont travaillé pendant

des siècles à préparer le naufrage de la nef de saint Pierre. Calvin

voulait les tuer ou, «si cela ne se peut commodément faire», ajoute-t-il

naïvement, les écraser sous le mensonge et la calomnie: «Jesuite vero,

qui se maxime nobis opponunt, aut necandi, aut, si hoc commodo fieri non

potest, ejiciendi, aut certe mendaciis et calumniis opprimendi sunt.»

Voilà une haine que je ne comprends guère, à moins qu’on n’y mêle Calvin

lui-même et tous les fanatiques, et peut-être tous les croyants; mais

cela serait l’humanité entière, car combien y a-t-il d’hommes libres? Le

point de vue est donc détestable. Ce n’est pas sur leurs croyances qu’il

faut juger les hommes, ni sur leur manière d’interpréter dogmatiquement

la morale. Il y a d’autres contacts pour la sensibilité; l’esprit a

d’autres antennes.

Le chemin de velours; Nouvelles dissociations d'idées · 第 33 / 72 题