LE PROBABILISME.--Rédigé en termes d’école, stricts et obscurs, le
probabilisme paraît d’abord une doctrine singulière. La voici en langage
clair. Les probabilistes déclarent tout d’abord que la vérité est fort
difficile à connaître: à côté de ce qui passe pour vrai, il y a ce qui
approche de la vérité, et à des degrés variables. Il y a des opinions
très probables, il y en a de probables, il y en a de moins probables;
elles sont très sûres, sûres, plus ou moins sûres. Sommes-nous tenus de
suivre toujours la plus sûre et la plus probable? Voilà toute la
question. Si l’on répond par l’affirmative, c’est que l’on détient la
vérité. Qu’est-ce que la vérité? En dehors, disent les théologiens, des
matières de la foi, il n’y a que des opinions. La plus sûre,
aujourd’hui, était méprisée hier et le sera demain. Le probabilisme
favorise la liberté, le jeu de la vie. En réalité, nous n’agissons
jamais avec, comme moteur, la certitude; c’est la croyance, la confiance
qui nous permet l’acte. S’il fallait, avant le geste, acquérir la notion
précise de ses conséquences, toute vie de relation nous serait rendue
impossible. Pour s’en tenir au point de vue théologique, si l’opinion la
plus sûre doit toujours être suivie, cela restreint jusqu’à
l’étouffement la prison morale. Nous n’avons plus le choix qu’entre la
non-activité et une seule activité bien déterminée. C’est ce que voulait
Port-Royal en préconisant ce qu’ils appelaient le _tutiorisme_; cela
concordait logiquement avec leurs idées sur la prédestination et la
grâce. Après avoir ôté à l’homme la liberté théorique, ils devaient
vouloir lui enlever la liberté pratique. Un Janséniste, par des voies
opposées, en arrivait au même état d’esprit qui suscitait le Jésuite;
par impossibilité d’agir, il se jetait au cloître, comme le Jésuite dans
les rets de la compagnie par impossibilité de vouloir: l’un avait une
maladie des centres nerveux, l’autre une maladie de l’appareil moteur.
La raison par laquelle Antoine Escobar, tant moqué, défend le
probabilisme est admirable:
«C’est, dit-il, que l’homme ne peut acquérir des choses une certitude
pleine et entière.» Comment même essayer de réfuter cela? Et comment
a-t-on osé jeter le ridicule sur une opinion aussi saine formulée en un
langage si simple et si sûr? Ce qui nous semble la vérité n’est qu’une
manière de voir les choses; relativement aux choses, une manière d’être
vues. Et peut-être la vie n’est-elle qu’un pur phénoménalisme et nos
sensations une suite d’illusions créatrices de leurs causes apparentes.
Sans aller jusque-là (quoique cela soit permis et logique), on doit s’en
tenir au doute. Affirmer la vérité métaphysique, morale ou pratique,
c’est faire acte d’imposteur ou de prophète, mais les termes sont
équivalents.
L’affirmation de la vérité morale, en particulier, ne peut être qu’un
geste théologique. Le kantisme est une hérésie chrétienne, et qui a bien
gardé, en les renforçant, les caractères essentiels du christianisme.
Sans un dieu moral, c’est-à-dire libre et conscient, il n’y a de morale
humaine que celle de l’empirisme. La morale est l’expression de la
volonté de l’absolu, ou rien, ou un code d’usages. Dieu écarté, la
morale tombe, comme un cérémonial de cour à la chute de la royauté.
Le probabilisme mène jusque-là. La haine des protestants chrétiens et
kantiens (des nuances) est donc toute naturelle contre une telle
méthode[17]. Poussée à fond, elle eût abouti à la liberté, c’est-à-dire
à la suprématie de la force. C’est contraire absolument aux principes
chrétiens qui commandent de détruire les aristocraties en leur imposant
la morale qui fait les bons esclaves, les bons citoyens. Aussi, comme
l’on comprend bien l’émotion de Paul Bert[18] interprète de la
médiocrité universitaire et parlementaire, à célébrer ces mots sublimes,
conscience, vérité, justice, ces mots «saints»! La conscience morale,
pour cet esprit simple, est absolue. Elle ne comporte aucun degré. Tous
les hommes ont une notion égale et lucide du Devoir. Il y a le bien et
le mal; et ces deux couleurs ne comptent aucun aveugle. Il s’exalte, il
s’enivre de ses paroles comme d’une bave: il en arrive à proclamer le
libre arbitre, à déclarer que ceux qui mettent en doute la certitude
morale sont des malfaiteurs. Pour lui, il n’a jamais éprouvé aucune
hésitation: le bien est à gauche et le mal est à droite. Il n’y a pas de
cas de conscience. Une voix intérieure, une voie impeccable, une voix
impérative, nous dicte toujours notre devoir. Douter de cela, c’est
douter de la dignité humaine. Ah! le bon type d’imbécile! Qu’on me donne
un tome d’Escobar, qu’on me permette de relire la page où cet homme
véridique avoue «qu’il n’est pas donné à l’homme d’acquérir des choses
une certitude pleine et entière».
[17] Il y a une édition du _Syllabus_ imprimée à Genève par les soins
de quelque ministre, qui est bien intéressante.
Les quatre premiers articles sont approuvés pleinement. Ce sont ceux
qui condamnent toute la philosophie moderne; et il s’écrie à
l’article LVI: «_Anathème à qui dira_: Les Lois de la morale n’ont
pas besoin de la sanction divine, et il n’est pas du tout nécessaire
que les lois humaines soient conformes au droit naturel, ou qu’elles
reçoivent de Dieu la force obligatoire.» Il s’écrie: _Bon article!_
Je crois bien: c’est le garrot. Le _Syllabus_ est d’ailleurs un des
plus beaux morceaux d’éloquence qui soient en aucune littérature.
Comme la formule _Anathème_, etc., n’est pas répétée à chaque
article, on en peut lire des pages entières, avec une véritable
volupté intellectuelle:
«LIX. Le droit réside dans le fait matériel; tous les devoirs des
hommes sont un mot vide de sens, et tous les faits humains
constituent un droit.»
«LX. L’autorité n’est pas autre chose que le résultat du nombre et
des forces naturelles.
Cela est plus clair et plus beau en latin:
_LX. Auctoritas nihil aliud est nisi numeri et materialium virium
summa._
_LXI. Fortunata facti injustitia nullum juris sanctitati detrimentum
offert._
L’article II si tranchant, du bon Spinoza:
_Neganda est omnis Dei actio in homines et mundum._
[18] En son livre, dont je n’ai pas encore cité le titre: _la Morale
des Jésuites_. Paris, 1880.--Ce livre ne se compose guère que d’une
préface et de trois discours prononcés à la Chambre en juin et
juillet 1879. Le reste, près de 600 pages sur 700, est une
traduction de passages choisis (avec un certain sens polémique) dans
les œuvres des casuistes.