XII

LE PROBABILISME.--Rédigé en termes d’école, stricts et obscurs, le

probabilisme paraît d’abord une doctrine singulière. La voici en langage

clair. Les probabilistes déclarent tout d’abord que la vérité est fort

difficile à connaître: à côté de ce qui passe pour vrai, il y a ce qui

approche de la vérité, et à des degrés variables. Il y a des opinions

très probables, il y en a de probables, il y en a de moins probables;

elles sont très sûres, sûres, plus ou moins sûres. Sommes-nous tenus de

suivre toujours la plus sûre et la plus probable? Voilà toute la

question. Si l’on répond par l’affirmative, c’est que l’on détient la

vérité. Qu’est-ce que la vérité? En dehors, disent les théologiens, des

matières de la foi, il n’y a que des opinions. La plus sûre,

aujourd’hui, était méprisée hier et le sera demain. Le probabilisme

favorise la liberté, le jeu de la vie. En réalité, nous n’agissons

jamais avec, comme moteur, la certitude; c’est la croyance, la confiance

qui nous permet l’acte. S’il fallait, avant le geste, acquérir la notion

précise de ses conséquences, toute vie de relation nous serait rendue

impossible. Pour s’en tenir au point de vue théologique, si l’opinion la

plus sûre doit toujours être suivie, cela restreint jusqu’à

l’étouffement la prison morale. Nous n’avons plus le choix qu’entre la

non-activité et une seule activité bien déterminée. C’est ce que voulait

Port-Royal en préconisant ce qu’ils appelaient le _tutiorisme_; cela

concordait logiquement avec leurs idées sur la prédestination et la

grâce. Après avoir ôté à l’homme la liberté théorique, ils devaient

vouloir lui enlever la liberté pratique. Un Janséniste, par des voies

opposées, en arrivait au même état d’esprit qui suscitait le Jésuite;

par impossibilité d’agir, il se jetait au cloître, comme le Jésuite dans

les rets de la compagnie par impossibilité de vouloir: l’un avait une

maladie des centres nerveux, l’autre une maladie de l’appareil moteur.

La raison par laquelle Antoine Escobar, tant moqué, défend le

probabilisme est admirable:

«C’est, dit-il, que l’homme ne peut acquérir des choses une certitude

pleine et entière.» Comment même essayer de réfuter cela? Et comment

a-t-on osé jeter le ridicule sur une opinion aussi saine formulée en un

langage si simple et si sûr? Ce qui nous semble la vérité n’est qu’une

manière de voir les choses; relativement aux choses, une manière d’être

vues. Et peut-être la vie n’est-elle qu’un pur phénoménalisme et nos

sensations une suite d’illusions créatrices de leurs causes apparentes.

Sans aller jusque-là (quoique cela soit permis et logique), on doit s’en

tenir au doute. Affirmer la vérité métaphysique, morale ou pratique,

c’est faire acte d’imposteur ou de prophète, mais les termes sont

équivalents.

L’affirmation de la vérité morale, en particulier, ne peut être qu’un

geste théologique. Le kantisme est une hérésie chrétienne, et qui a bien

gardé, en les renforçant, les caractères essentiels du christianisme.

Sans un dieu moral, c’est-à-dire libre et conscient, il n’y a de morale

humaine que celle de l’empirisme. La morale est l’expression de la

volonté de l’absolu, ou rien, ou un code d’usages. Dieu écarté, la

morale tombe, comme un cérémonial de cour à la chute de la royauté.

Le probabilisme mène jusque-là. La haine des protestants chrétiens et

kantiens (des nuances) est donc toute naturelle contre une telle

méthode[17]. Poussée à fond, elle eût abouti à la liberté, c’est-à-dire

à la suprématie de la force. C’est contraire absolument aux principes

chrétiens qui commandent de détruire les aristocraties en leur imposant

la morale qui fait les bons esclaves, les bons citoyens. Aussi, comme

l’on comprend bien l’émotion de Paul Bert[18] interprète de la

médiocrité universitaire et parlementaire, à célébrer ces mots sublimes,

conscience, vérité, justice, ces mots «saints»! La conscience morale,

pour cet esprit simple, est absolue. Elle ne comporte aucun degré. Tous

les hommes ont une notion égale et lucide du Devoir. Il y a le bien et

le mal; et ces deux couleurs ne comptent aucun aveugle. Il s’exalte, il

s’enivre de ses paroles comme d’une bave: il en arrive à proclamer le

libre arbitre, à déclarer que ceux qui mettent en doute la certitude

morale sont des malfaiteurs. Pour lui, il n’a jamais éprouvé aucune

hésitation: le bien est à gauche et le mal est à droite. Il n’y a pas de

cas de conscience. Une voix intérieure, une voie impeccable, une voix

impérative, nous dicte toujours notre devoir. Douter de cela, c’est

douter de la dignité humaine. Ah! le bon type d’imbécile! Qu’on me donne

un tome d’Escobar, qu’on me permette de relire la page où cet homme

véridique avoue «qu’il n’est pas donné à l’homme d’acquérir des choses

une certitude pleine et entière».

[17] Il y a une édition du _Syllabus_ imprimée à Genève par les soins

de quelque ministre, qui est bien intéressante.

Les quatre premiers articles sont approuvés pleinement. Ce sont ceux

qui condamnent toute la philosophie moderne; et il s’écrie à

l’article LVI: «_Anathème à qui dira_: Les Lois de la morale n’ont

pas besoin de la sanction divine, et il n’est pas du tout nécessaire

que les lois humaines soient conformes au droit naturel, ou qu’elles

reçoivent de Dieu la force obligatoire.» Il s’écrie: _Bon article!_

Je crois bien: c’est le garrot. Le _Syllabus_ est d’ailleurs un des

plus beaux morceaux d’éloquence qui soient en aucune littérature.

Comme la formule _Anathème_, etc., n’est pas répétée à chaque

article, on en peut lire des pages entières, avec une véritable

volupté intellectuelle:

«LIX. Le droit réside dans le fait matériel; tous les devoirs des

hommes sont un mot vide de sens, et tous les faits humains

constituent un droit.»

«LX. L’autorité n’est pas autre chose que le résultat du nombre et

des forces naturelles.

Cela est plus clair et plus beau en latin:

_LX. Auctoritas nihil aliud est nisi numeri et materialium virium

summa._

_LXI. Fortunata facti injustitia nullum juris sanctitati detrimentum

offert._

L’article II si tranchant, du bon Spinoza:

_Neganda est omnis Dei actio in homines et mundum._

[18] En son livre, dont je n’ai pas encore cité le titre: _la Morale

des Jésuites_. Paris, 1880.--Ce livre ne se compose guère que d’une

préface et de trois discours prononcés à la Chambre en juin et

juillet 1879. Le reste, près de 600 pages sur 700, est une

traduction de passages choisis (avec un certain sens polémique) dans

les œuvres des casuistes.

Le chemin de velours; Nouvelles dissociations d'idées · 第 32 / 72 题