LES PÉCHÉS DE LA CHAIR.--Il n’y a guère une page des _Provinciales_ qui
n’incline un bon esprit à avoir de l’amitié pour les Jésuites. Puisqu’il
s’agit de la liberté charnelle, prenons la lettre neuvième[12]:
[12] Édit. Louandre.
«Mais (dit le Jésuite) ce qui nous a donné le plus de peine a été de
régler les conversations entre les hommes et les femmes: car nos pères
sont plus réservés sur ce qui regarde la chasteté. Ce n’est pas qu’ils
ne traitent des questions assez curieuses et assez indulgentes, et
principalement pour les personnes mariées ou fiancées. J’appris sur cela
les questions les plus extraordinaires qu’on puisse s’imaginer. Il m’en
donna de quoi remplir plusieurs lettres: mais je ne veux pas seulement
en marquer les citations, parce que vous faites voir mes lettres à
toutes sortes de personnes; et je ne voudrais pas donner l’occasion de
cette lecture à ceux qui n’y chercheraient que leur divertissement.
«La seule chose que je puisse vous marquer de ce qu’il me montra dans
leurs livres, même françois, est ce que vous pouvez voir dans la Somme
des péchés du père Bauny, p. 165, de certaines privautés qu’il y
explique, pourvu qu’on dirige bien son intention, comme à _passer pour
galant_: et vous serez surpris d’y trouver, p. 148, un principe de
morale touchant le pouvoir qu’il dit que les filles ont de disposer de
leur virginité sans leurs parents. Voici ses termes: «Quand cela se fait
du consentement de la fille, quoique le père ait sujet de s’en plaindre,
ce n’est pas néanmoins que la dite fille ou celui à qui elle s’est
prostituée lui aient fait aucun tort, ou violé pour son égard la
justice: car la fille est en possession de sa virginité, aussi bien que
de son corps; elle en peut faire ce que bon lui semble, à l’exclusion de
la mort ou du retranchement de ses membres.» Jugez par là du reste...
«Voilà tout ce que je puis dire de tout ce que j’entendis, et qui dura
si longtemps que je fus obligé de prier enfin le père de changer de
matière...»
Voici donc les Jésuites accusés de défendre la liberté. Ce n’est pas la
_Fronde_, ou un féministe hardi, ou un philosophe impie qui proclame les
droits de la femme à disposer de son corps, c’est un obscur Jésuite du
XVIIe siècle, c’est le P. Bauny; mais, avec lui, c’est toute l’Église.
Car ce fut une des gloires du christianisme, et l’une des plus sûres, de
briser la terrible puissance paternelle qui faisait de chaque Romain un
tyran et un bourreau. La domination des parents cesse à l’heure où
fonctionne la conscience individuelle. Une fille a le droit de se
marier, dès qu’elle est nubile. Ce qui constitue le sacrement de
mariage, ce sera le consentement mutuel des fiancés, et cela seul. Le
reste n’est que cérémonial. Comme Pascal se rapetisse et qu’il devient
médiocre sous cette grandeur d’une loi de la nature érigée en sacrement
par des sages qui trouvèrent ce moyen de faire respecter les ordres
méconnus de la vie!
Hommes d’action, les Jésuites estiment peu les vertus inactives, comme
la chasteté; optimistes, ils mettent au-dessus de tous les biens la
conservation de l’existence. Dans son Commentaire sur le prophète
Daniel, Cornelius a Lapide dit avec tact: «La chaste Suzanne a agi en
femme héroïque; mais, dans un tel péril d’infamie et de mort, elle
pouvait se borner à tout endurer des deux vieillards sans consentir ni
coopérer à rien intérieurement, parce que l’existence et la réputation
valent mieux que la chasteté... De jeunes et chastes vierges se croient
coupables si elles ne luttent et ne résistent de toutes leurs forces et
par leurs cris, tandis qu’il suffit de détester et d’exécrer l’acte
auquel on est forcé.» Les filles et femmes ont toujours été de cet avis.
Elles savent que le monde, à qui les actes sont indifférents, n’est
sensible qu’au scandale. Une fille à demi violée et délivrée à temps de
son agresseur est perdue de réputation; celle qui a tout subi portes
closes demeure comme intacte. Cela revient à dire qu’entre deux maux,
fidèle au chemin de velours, le Jésuite conseille de choisir le moindre.
Ce n’est pas héroïque. Sans doute, mais l’humanité n’est pas faite de
héros, et les héros, d’ailleurs, se créent leur propre morale. Il s’agit
de vie pratique, et de mettre en garde les hommes contre les grands
principes abstraits qui ne sont que des pièges où se gardent de choir
ceux qui les formulent. Il n’est de louche aventurier qui ne se vante du
_potius mori quam fœdari_. J’aime mieux cette comédienne qui, à ce
propos, disait en souriant--tout le contraire. Mais quand le déshonneur
est secret et qu’il s’accompagne d’un plaisir, il serait bien sot
d’aller préférer la mort ou l’infamie publique. C’est ce qu’affirme le
P. Taberna: «Une jeune fille ne pèche point si, dans un péril de mort ou
d’infamie, elle reste purement passive et n’emploie point tous les
moyens dont elle peut disposer pour chasser le séducteur, comme de le
tuer et d’appeler le voisinage.» La malheureuse sera bien avancée de
lire dans tous les journaux le récit de sa victoire ou d’avoir à
paraître en Cour d’assises avec l’air qui convient à une victime modeste
de l’érotisme! Il est difficile de trouver les casuistes en défaut,
surtout les derniers venus, qui ont profité des observations antérieures
et d’une plus large observation des mœurs. Ils connaissent la nature
humaine, savent la puissance des préjugés. Ni dupes, ni hypocrites, ils
ne consentent pas à prêcher une morale inapplicable, ils aiment mieux
être utiles que d’acquérir par le facile moyen de l’écriture une
réputation de stoïcisme et d’intégrité.
Fort en avant sur leur temps, mais surtout sur le nôtre, ils défendent
avec persévérance le droit de chacun à user et à abuser de soi-même.
Ainsi Sanchez, quand il accepte, en son célèbre traité _De Matrimonio_,
la légitimité de certains baisers hardis et précis. On sait qu’il y met
une restriction: c’est qu’ils ne seront qu’un prélude et que l’acte
naturel désaltérera les incendies de la chair. Les physiologistes,
successeurs des casuistes, sont en général du même avis sur cette
question secrète; ceux qui se réservent le font pour des motifs où du
moins la morale n’a rien à voir. Souvenons-nous des vers de Baudelaire.
La morale écartée, il reste la matière d’une discussion peut-être
gastronomique. Henri IV avait des goûts sauvages. Le tort des casuistes,
ce n’est pas leur complaisance; elle est fort sommaire, quoi qu’on ait
dit[13]; c’est leur subtilité. Le péché devient topographique. On se
croit au jeu de l’oie (de la petite oie): voici la prison, et le puits.
Assis dans sa chaise de marbre, froid comme la pierre qui le glace,
Sanchez discute le plan de la bataille. Il connaît les chemins ouverts
et les chemins creux. Ici, il y a une belle prairie, et là un bourbier.
Il est magnifique et serein. Il sait tout et méprise tout. Quand la
farce érotique a épuisé ses jeux, il referme les rideaux sur les deux
petites marionnettes obscènes, et sa face pâle n’est émue ni de dégoût,
ni de pitié.
[13] Sanchez fut censuré, pour sa sévérité, par l’Inquisition, organe
modérateur et non de persécution systématique, comme on a réussi à
le faire croire au public. Au XVIIIe siècle, les Jésuites, à propos
d’un des leurs, livré au bras séculier par l’autorité
inquisitoriale, firent publier un petit traité contre l’Inquisition,
dont la version française a pour titre: _Le Manuel des Inquisiteurs_
ou _Abrégé de l’ouvrage intitulé: Directorium Inquisitorum composé
vers 1358 par Nicolas Eymeric_, etc., à Lisbonne, 1761.
Alexandre Dumas, dans sa _Question du divorce_, s’élève, avec son
hypocrisie de vieux viveur fourbu, contre cette tolérance délicate des
théologiens qui veulent bien que la femme, étourdie et non satisfaite de
la ruée brutale de l’homme, achève à sa guise ce qu’un contact égoïste
et trop rude n’a fait qu’ébaucher. Que voilà donc encore de la morale
mal placée! Pourquoi ne pas laisser les hommes et les femmes juges de
leurs plaisirs et nochers de leur barque! Mais le casuiste ici n’est que
l’écho de la plainte des femmes. Les hommes croient connaître les
femmes, et cela arrive. Mais qui connaît les hommes? Qui, hormis le
confesseur ou le médecin, a entendu le gémissement de la femme toujours
trompée? Sa lenteur à s’émouvoir la laisse d’un pas en arrière, et
l’homme ne tourne jamais la tête. Tantale, toutes les nuits, sent la
caresse vaine d’un plaisir ironique. Il reste à la victime,--quoi? Ça,
l’adultère, ou le désespoir. Car on ne laisse pas sa froideur
tranquille, la tentation revient avec la certitude d’un accès de fièvre;
tout l’organisme va être encore secoué, tordu, tendu: et la flèche
éternellement se brise et tombe.
Cette aventure est si commune qu’un médecin, il y a une vingtaine
d’années, a repris la thèse du casuiste. Mais il place l’adjutoire avant
l’acte, et c’est à l’homme qu’il en confie le soin[14]. Mais dire qu’il
y a des hommes à qui il faut rédiger de telles ordonnances! Il y en a,
et beaucoup. Et ce sont les meilleurs, les plus sains: la volupté est
une création humaine, un art délicat où quelques-uns seulement sont
aptes, comme à la musique ou à la peinture. La nature ne s’inquiète pas
du plaisir; l’acte lui suffit. Mais les théologiens croyaient le
contraire et que la participation effective de la femme était
indispensable à la fécondation[15]. De là leur condescendance.
Cependant, si la volupté n’est pas nécessaire à la fécondation, et même
fort inutile le plus souvent, elle l’est à l’intégrité du système
nerveux. Parti d’un principe faux, le casuiste a trouvé une conséquence
tolérable. D’ailleurs, les femmes demandaient l’absolution et non la
permission: le casuiste souvent écrit sous la dictée de la femme.
[14] _Petit Bréviaire de l’amour expérimental_, par le Dr Jules Guyot.
[15] C’est encore aujourd’hui un préjugé populaire.
Il ne faut pas croire ce que disent les pamphlétaires. Les questions de
cet ordre, et le catalogue en est long et fastidieux, n’ont pas été
traitées par les casuistes «avec une complaisance particulière». Elles
viennent à leur rang dans les manuels de théologie morale, et plus d’un
lecteur sournois aura trouvé que la place leur est mesurée avec
parcimonie. Dans l’ouvrage de Sanchez sur le mariage, la discussion des
cas érotiques tient en quelques pages noyées en deux énormes tomes. Et
cependant, comme le dit Liguori, «c’est la matière la plus fréquente et
la plus abondante de la confession». C’est souvent la seule, comme c’est
l’unique conversation des mâles vulgaires et l’unique rêve de presque
toutes les femmes. Le théologien aborde ce chapitre avec le sang-froid
du physiologiste qui entre dans la région du sixième sens. Sans doute,
ils auraient pu, non le passer sous silence, mais l’abréger encore ou le
restreindre à des généralités. Cette méthode eût été sévère, car elle
aurait équivalu à prohiber tout ce qui est inutile à la fin directe du
mariage, la procréation. Si la confession a parfois été pour les femmes
une école de volupté, qui s’en plaindra, né en dehors du protestantisme
ou du jansénisme?
Pourquoi les casuistes ont-ils étudié les cas de conscience de l’amour?
Mais pourquoi y a-t-il en vente, à cette heure, trente ou quarante
ouvrages de médecine vulgarisatrice où les rapports sexuels sont
examinés avec beaucoup moins de décence que dans Sanchez ou dans
Liguori? C’est qu’autrefois les hommes songeaient à leur salut et
qu’aujourd’hui ils songent à leur santé. Et ils voulaient conquérir leur
salut comme aujourd’hui conserver leur santé, sans se priver d’aucun de
leurs plaisirs. Les casuistes les rassuraient; les médecins les
réconfortent. C’est en ces matières surtout que l’humanité entend rester
immuable; car elle sent bien que, guérie de ses vices, elle se
trouverait du coup guérie de la vie, c’est-à-dire du plaisir de vivre.
Il faut donc rire des sots qui prétendent trouver en des in-folios
latins l’origine de la corruption de nos mœurs. L’indignation contre la
casuistique de l’amour signale un hypocrite ou un coquebin. Elle ne peut
être prise au sérieux dans un pays qui possède, avec l’Italie, la
littérature la plus libre de l’Europe et la plus délicieusement
érotique.
Il y a tant d’autres questions sur lesquelles on pourrait se mettre
d’accord pour détester les Jésuites! Mais il semble qu’on ait choisi
pour les accabler celles de leurs idées ou de leurs méthodes qui
obtiennent nécessairement l’assentiment d’un esprit dénué de tout
fanatisme. C’est peut-être que les motifs sérieux d’exclusion que l’on
pourrait proférer contre la compagnie de Jésus seraient également
valables contre les autres sectes chrétiennes. Je comprends qu’on dise
nettement comme Nietzsche: Le christianisme, voilà l’ennemi. Toute autre
formule est un acte de foi religieuse.