LES CASUISTES ET LA MORALE EXPÉRIMENTALE.--Le protestantisme est une
réaction chrétienne contre la liberté de vivre, condition essentielle de
la liberté de penser. Pascal a donc séduit les protestants. Ils ont cru
qu’il apportait plus de christianisme. Si cela est vrai, et si les
Jésuites, au contraire, représentaient moins de christianisme, ce sont
les Jésuites dont un esprit sain devrait se faire le champion. Mais cela
n’est pas sûr. Les Jésuites sont tout aussi chrétiens que les
Jansénistes, mais moins durement et avec plus de lumières. La partialité
des protestants a une autre cause, et fort juste: c’est que les Jésuites
ont préservé le monde latin du fléau de la Réforme. Maintenant qu’ils ne
sont plus bons à rien et qu’ils se sont protestantisés comme le reste du
clergé catholique, on peut leur rendre cette justice sans avoir l’air de
les flatter. Tout en frondant Rome, Port-Royal restait fort attaché au
pape. La sympathie des protestants fut indirecte; elle s’attacha aux
Jansénistes, en haine des Jésuites. Et cela continue, à un moment où,
devant l’ironie supérieure de la science, toutes les croyances
religieuses sont égales, et tous les dogmes. Un protestant libéral ne
peut pas s’imaginer à quel point, vu à la lumière du laboratoire, il est
identique au Jésuite ou au Capucin. L’analyse révèle une surprenante
parité de matières grises et la même population cérébrale: décalogue
commun, métaphysique commune, entités mâles et femelles procréant les
mêmes superstitions morales. Une critique générale du christianisme
distinguerait à peine de passagères variétés entre les frères de la
grande famille, si on n’était obligé de remarquer les antipathies qui
les divisent et qui les classent.
Ceci est un point de départ pour une étude plus profonde. Il faut
renforcer les microscopes, et les réactifs. Alors on découvre que les
superstitions morales des deux clans évoluent selon des principes
contradictoires, l’abstrait et le concret. La morale du christianisme
pur, protestantisme ou jansénisme, repose tout entière sur
l’abstraction; la morale du christianisme mitigé, la morale du
catholicisme, partie des mêmes principes, s’est modifiée libéralement
selon les ressources de la méthode expérimentale.
Sans doute son origine, qui est un commandement divin, a restreint le
champ d’évolution; elle n’a pu se mouvoir que selon une piste fermée.
Partie de Dieu, elle revient à Dieu. Mais entre les deux bornes, elle a
divagué avec une certaine élégance.
Il y avait au XVe siècle un astronome nommé Regiomontanus, qui savait
tout ce que l’on pouvait savoir de son temps; et cela différait peu de
ce que l’on sait aujourd’hui. Mais il ignorait ou voulait ignorer le
point capital de l’Astronomie. Il plantait la terre au milieu du monde,
ce qui rendait ses admirables calculs d’une effroyable complexité. Si, à
la place de la terre, il eût fixé le soleil, ses courbes se
redressaient, ses nœuds se dénouaient, ses orbites se désenchevêtraient.
Il ne put ou il n’osa. Les casuistes de la compagnie de Jésus me font
toujours penser à Regiomontanus. Ils se sont bien doutés que la morale
est une science fort aléatoire et toute relative; mais ils n’ont jamais
osé laisser leurs doutes affaiblir leurs principes. Ils posent d’abord
le précepte: la terre est le centre du monde. Puis ils raisonnent comme
s’il n’y avait pas de centre, ou comme si le centre du monde et de la
morale se déplaçait sans cesse au gré des passions ou des milieux
humains. Le Jésuite espagnol absout le duel et le Jésuite français le
condamne. Vérité en deçà, erreur au delà. La maxime de Pascal montre la
corde de son ironie pour en fouetter les Jésuites. Mais Pascal n’a pas
eu le dernier mot, et son châtiment est qu’on lui fasse gloire de
l’aphorisme pyrrhonien dont il cinglait ses adversaires. Deux siècles de
main-mise protestante sur notre histoire, notre littérature, notre
morale traditionnelle ne nous empêcheront pas de dire très nettement
notre pensée à la face des imbéciles et des fanatiques; et si c’est
Escobar lui-même qui défend la liberté de la vie, nous ne rirons plus
d’Escobar.
Un publiciste qui batailla contre les Jésuites[11], Charles Sauvestre, a
très bien vu que, dans leur morale, il n’y a presque plus rien
d’évangélique. Cette morale, qui nie la morale absolue, n’est autre
chose qu’une suite de conseils critiques pour toutes les circonstances
de la vie. Plus de principes, dirait-on, mais une perpétuelle
accommodation aux événements. Ceci est exagéré. Comme on l’a déjà
observé, jamais aucun casuiste n’a oublié le texte des commandements de
Dieu; ils les écrivent en tête de chacune de leurs pages. Les principes
demeurent, mais les situations changent. Pour les appliquer à un cas
particulier, il faut les traiter comme ces vêtements de famille qu’on
allongeait ou qu’on repliait selon la taille du nouveau venu. Pour être
bon à quelque chose, il faut qu’un principe soit maniable. «Tu ne
voleras point.» Quoi, jamais?--Jamais! Et vous voilà dans l’absurdité,
car je vais vous citer cinquante anecdotes où vous reconnaîtrez que le
vol fut légitime et même nécessaire. La morale qu’il faut violer pour
vivre, ce n’est plus qu’un instrument de tyrannie entre les mains du
plus fort. Il faut imaginer une accommodation qui la rende pratique.
C’est ce que les Jésuites essayèrent assez gauchement, mais avec une
bonne foi que prouve leur naïveté. En règle avec des principes
chrétiens, ils élaborèrent des jugements qui ne sont que la constatation
des coutumes morales, et plutôt qu’un code, un guide. Un célèbre manuel,
encore réimprimé, porte ce titre archaïque: «Le Guide du pécheur.» Voilà
la morale ramenée à des proportions honnêtes, à sa place parmi les
usages mondains.
[11] Tous les ordres religieux et le clergé séculier ont fourni des
casuistes. Le plus célèbre, Alphonse de Liguori, n’était pas
Jésuite; si peu qu’il fonda un ordre rival, les Rédemptoristes.
Lorsqu’on dit cela à la Chambre des députés, lors du grand débat de
1879, il y eut des «exclamations à gauche».