VII

LES CASUISTES ET LA MORALE EXPÉRIMENTALE.--Le protestantisme est une

réaction chrétienne contre la liberté de vivre, condition essentielle de

la liberté de penser. Pascal a donc séduit les protestants. Ils ont cru

qu’il apportait plus de christianisme. Si cela est vrai, et si les

Jésuites, au contraire, représentaient moins de christianisme, ce sont

les Jésuites dont un esprit sain devrait se faire le champion. Mais cela

n’est pas sûr. Les Jésuites sont tout aussi chrétiens que les

Jansénistes, mais moins durement et avec plus de lumières. La partialité

des protestants a une autre cause, et fort juste: c’est que les Jésuites

ont préservé le monde latin du fléau de la Réforme. Maintenant qu’ils ne

sont plus bons à rien et qu’ils se sont protestantisés comme le reste du

clergé catholique, on peut leur rendre cette justice sans avoir l’air de

les flatter. Tout en frondant Rome, Port-Royal restait fort attaché au

pape. La sympathie des protestants fut indirecte; elle s’attacha aux

Jansénistes, en haine des Jésuites. Et cela continue, à un moment où,

devant l’ironie supérieure de la science, toutes les croyances

religieuses sont égales, et tous les dogmes. Un protestant libéral ne

peut pas s’imaginer à quel point, vu à la lumière du laboratoire, il est

identique au Jésuite ou au Capucin. L’analyse révèle une surprenante

parité de matières grises et la même population cérébrale: décalogue

commun, métaphysique commune, entités mâles et femelles procréant les

mêmes superstitions morales. Une critique générale du christianisme

distinguerait à peine de passagères variétés entre les frères de la

grande famille, si on n’était obligé de remarquer les antipathies qui

les divisent et qui les classent.

Ceci est un point de départ pour une étude plus profonde. Il faut

renforcer les microscopes, et les réactifs. Alors on découvre que les

superstitions morales des deux clans évoluent selon des principes

contradictoires, l’abstrait et le concret. La morale du christianisme

pur, protestantisme ou jansénisme, repose tout entière sur

l’abstraction; la morale du christianisme mitigé, la morale du

catholicisme, partie des mêmes principes, s’est modifiée libéralement

selon les ressources de la méthode expérimentale.

Sans doute son origine, qui est un commandement divin, a restreint le

champ d’évolution; elle n’a pu se mouvoir que selon une piste fermée.

Partie de Dieu, elle revient à Dieu. Mais entre les deux bornes, elle a

divagué avec une certaine élégance.

Il y avait au XVe siècle un astronome nommé Regiomontanus, qui savait

tout ce que l’on pouvait savoir de son temps; et cela différait peu de

ce que l’on sait aujourd’hui. Mais il ignorait ou voulait ignorer le

point capital de l’Astronomie. Il plantait la terre au milieu du monde,

ce qui rendait ses admirables calculs d’une effroyable complexité. Si, à

la place de la terre, il eût fixé le soleil, ses courbes se

redressaient, ses nœuds se dénouaient, ses orbites se désenchevêtraient.

Il ne put ou il n’osa. Les casuistes de la compagnie de Jésus me font

toujours penser à Regiomontanus. Ils se sont bien doutés que la morale

est une science fort aléatoire et toute relative; mais ils n’ont jamais

osé laisser leurs doutes affaiblir leurs principes. Ils posent d’abord

le précepte: la terre est le centre du monde. Puis ils raisonnent comme

s’il n’y avait pas de centre, ou comme si le centre du monde et de la

morale se déplaçait sans cesse au gré des passions ou des milieux

humains. Le Jésuite espagnol absout le duel et le Jésuite français le

condamne. Vérité en deçà, erreur au delà. La maxime de Pascal montre la

corde de son ironie pour en fouetter les Jésuites. Mais Pascal n’a pas

eu le dernier mot, et son châtiment est qu’on lui fasse gloire de

l’aphorisme pyrrhonien dont il cinglait ses adversaires. Deux siècles de

main-mise protestante sur notre histoire, notre littérature, notre

morale traditionnelle ne nous empêcheront pas de dire très nettement

notre pensée à la face des imbéciles et des fanatiques; et si c’est

Escobar lui-même qui défend la liberté de la vie, nous ne rirons plus

d’Escobar.

Un publiciste qui batailla contre les Jésuites[11], Charles Sauvestre, a

très bien vu que, dans leur morale, il n’y a presque plus rien

d’évangélique. Cette morale, qui nie la morale absolue, n’est autre

chose qu’une suite de conseils critiques pour toutes les circonstances

de la vie. Plus de principes, dirait-on, mais une perpétuelle

accommodation aux événements. Ceci est exagéré. Comme on l’a déjà

observé, jamais aucun casuiste n’a oublié le texte des commandements de

Dieu; ils les écrivent en tête de chacune de leurs pages. Les principes

demeurent, mais les situations changent. Pour les appliquer à un cas

particulier, il faut les traiter comme ces vêtements de famille qu’on

allongeait ou qu’on repliait selon la taille du nouveau venu. Pour être

bon à quelque chose, il faut qu’un principe soit maniable. «Tu ne

voleras point.» Quoi, jamais?--Jamais! Et vous voilà dans l’absurdité,

car je vais vous citer cinquante anecdotes où vous reconnaîtrez que le

vol fut légitime et même nécessaire. La morale qu’il faut violer pour

vivre, ce n’est plus qu’un instrument de tyrannie entre les mains du

plus fort. Il faut imaginer une accommodation qui la rende pratique.

C’est ce que les Jésuites essayèrent assez gauchement, mais avec une

bonne foi que prouve leur naïveté. En règle avec des principes

chrétiens, ils élaborèrent des jugements qui ne sont que la constatation

des coutumes morales, et plutôt qu’un code, un guide. Un célèbre manuel,

encore réimprimé, porte ce titre archaïque: «Le Guide du pécheur.» Voilà

la morale ramenée à des proportions honnêtes, à sa place parmi les

usages mondains.

[11] Tous les ordres religieux et le clergé séculier ont fourni des

casuistes. Le plus célèbre, Alphonse de Liguori, n’était pas

Jésuite; si peu qu’il fonda un ordre rival, les Rédemptoristes.

Lorsqu’on dit cela à la Chambre des députés, lors du grand débat de

1879, il y eut des «exclamations à gauche».

Le chemin de velours; Nouvelles dissociations d'idées · 第 28 / 72 题