LA CASUISTIQUE DU VOL.--«C’est un des caractères de la Casuistique des
Jésuites, dit Paul Bert avec amertume, de toujours prendre parti pour le
pécheur.»
Il faudrait généraliser. Il n’est pas juste de faire honneur aux
Jésuites d’une initiative qui appartient au christianisme lui-même. La
théologie morale règle les rapports de l’homme avec Dieu; elle est un
commentaire du Décalogue et des articles qu’au Décalogue ajouta
l’Évangile. Il n’y a pas devant l’Église des crimes, des délits, des
infractions; il n’y a que des péchés. Quel que soit le péché, le
repentir l’efface; et le rôle du prêtre est de provoquer le repentir
dont l’absolution n’est que le sceau ou la signature. Tous les
sacrements, le chrétien se les confère à lui-même par sa volonté d’y
participer; le prêtre est moins un dispensateur qu’un témoin. S’il
prenait, en ces conjonctures si graves pour un croyant, parti contre le
pécheur qui se veut absous, il serait un juge d’instruction, un
procureur, un sergent d’armes ou un bourreau, non pas un prêtre. Il faut
comprendre les matières dont on traite, être théologien, s’il s’agit de
théologie. Paul Bert était un cuistre.
Le cuistre, qui est un imbécile, est aussi un ignorant. Savoir sans
comprendre, c’est ignorer. Il était si facile, à ce moment du discours,
de se souvenir du mot de l’Évangile sur la joie que cause au ciel la
venue au bien d’un pécheur. Le christianisme est essentiellement la
religion des faibles, des humbles, des malades. Or, qu’est-ce qu’un
pécheur? Demandez-le à la science, à celle d’aujourd’hui même: un
malade. Il n’y a pas des honnêtes et des malhonnêtes gens; il y a des
gens malades et des gens sains, avec toutes nuances qui se peuvent
imaginer dans l’intervalle. Prendre parti pour le pécheur, c’est prendre
parti pour le malade; c’est se faire médecin. Aux temps de la foi, on
appelait les prêtres les médecins des âmes. Tout cela est logique.
Mais Paul Bert, écho bégayant des Jansénistes, veut dire encore autre
chose: que les casuistes, par l’analyse quasi-scientifique des actes, en
étaient arrivés à excuser presque tous les actes mauvais. Avec un tel
système, s’écrient les procureurs, on ne pourrait plus guillotiner
personne! On le peut toujours et on le fait toujours, et le
christianisme autoritaire, toujours maître des consciences, suggérera
encore longtemps de bons arguments pour défendre les idées d’expiation
et de châtiment. Mais ces idées que les casuistes ont, sans le vouloir,
sincèrement contribué à affaiblir, ne sont désormais regardées que comme
des conceptions de l’esprit sans aucune racine dans la réalité sociale.
Le droit de punir n’est plus un droit: c’est une sottise. Non pas que
l’on conseille un surcroît d’indulgence pour les malades dangereux, tout
au contraire; mais il faudrait que la besogne fût faite sans apparat, et
que l’élaboration du bulletin de prison ne demandât pas plus de
cérémonies que celle du bulletin d’hôpital.
Prendre parti pour le pécheur? Furent-ils donc les précurseurs de la
science, ces sombres réactionnaires? Oui. Le casuisme a été un élément
de dissolution morale. Au commandement: «Le bien d’autrui ne
prendras--ni retiendras sciemment,» ils ont répliqué par le fameux
_distinguo_ qui sonna pendant des siècles comme un ricanement. Toute la
liberté de l’esprit moderne est contenue en germe dans ce _distinguo_
qui fait tant rire les imbéciles. Le _distinguo_, c’est le nom enfantin
de la dissociation. Il n’y a pas d’absolu, il faut à chaque pas, le long
du chemin des idées, proférer ce _distinguo_ fatidique. Avec ce vocable
ridicule, voilà la naissance de l’analyse. Le Pour et le Contre naissent
tout armés de cette dent de Dragon et se jettent l’un sur l’autre pour
une lutte éternelle, cependant que de chaque goutte de leur sang versé
naissent les nuances, les arguments, les contradictions et toutes les
vérités aux yeux fous.
Il y en a beaucoup, de ces vérités, mais il n’y a pas de Vérité; alors
il faut distinguer. La psychologie est faite de distinctions, et la
politique, et l’art même de vivre. Un acte change de valeur selon qu’il
est commis par un homme, une femme, un enfant, dans une chambre close,
dans la rue, sur le radeau de _la Méduse_, à la guerre, dans une fête,
et ainsi de même pendant plusieurs centaines de mots. Mais chacun de ces
mots peut être modifié par l’époque, par le pays où on le prononce, par
le milieu et le moment; et l’on obtient une série de relativités qui
s’avance vers l’infini. On a classifié les actes sous quelques clefs;
c’est une méthode. En réalité, un acte humain est unique de son espèce;
il ne peut être jugé que par un jugement qui le qualifie spécialement.
Les lois ne sont que de grossiers moyens de police; elles assurent la
justice en cultivant l’iniquité.
Mais il ne faut pas être trop sérieux, même sur de telles questions.
L’humanité prête beaucoup à rire et surtout ses conducteurs, qui sont de
véritables personnages de comédie. Sans doute, pour guider les hommes
vers leur obscure destinée, il ne faut pas être trop intelligent.
L’intelligence est un don qui ressemble à un fardeau; son poids paralyse
l’activité. Cependant il y a une certaine bêtise, dépassant la commune
mesure, dont il est permis de s’étonner même si l’on fait profession de
ne s’étonner de rien. Guidés par certains jugements de M. Magnaud, des
hommes politiques ont songé à excuser absolument le vol par nécessité;
je crois même qu’ils appellent cela «le délit nécessaire». C’est du
jargon, mais leur idée se comprend. Ces mêmes hommes, les mêmes
exactement, à la même heure exactement, condamnent comme immorales les
propositions indulgentes des Jésuites sur le vol. Voici ce que disait,
il y a plus de deux cent cinquante ans, à l’époque où l’on commençait à
discuter le _Discours de la Méthode_, un obscur jésuite, le P. Pierre
Alagon, dans son _Abrégé de la Somme de saint Thomas_:
«D.--Est-il permis à quelqu’un de voler, à cause de la nécessité où il
se trouve?
«R.--Cela lui est permis, en secret, soit ouvertement, s’il n’a pas
d’autre moyen de subvenir à son besoin. Ce n’est ni vol, ni rapine,
parce qu’alors, selon le droit naturel, toutes choses sont communes.»
Ce passage est fort remarquable. C’est une doctrine, et celle même de
l’ancienne Église, de celle qui n’obéissait pas encore aux ordres des
rationalistes et des protestants. Elle passa dans l’enseignement des
séminaires et on la trouve en des catéchismes, en celui du diocèse de
Verdun (1860) que des débats politiques ont rendu célèbre, vers 1876, et
plus tard au temps de Jules Ferry, sous le titre de Catéchisme de
Marotte, le rédacteur. Marotte disait:
«D.--Est-on toujours coupable de vol quand on prend le bien d’autrui?
«R.--Non; il peut arriver que celui dont on prend le bien n’ait pas le
droit de s’y opposer; ce qui a lieu, par exemple, lorsque celui qui
prend le bien d’autrui est dans une nécessité extrême, et qu’il se borne
à prendre ce dont il a besoin pour en sortir.»
A la réimpression du volume, l’évêque de Verdun eut la lâcheté de faire
sauter ce paragraphe; pour bénéficier à son tour des faveurs de l’État,
son successeur va le rétablir.
Se souvient-on de ces femmes, l’une condamnée, l’autre préventivement
soumise à des semaines de prison, pour un vol de pois écossés, pour un
vol de pain? Elles eussent reçu des compliments peut-être, si la
doctrine des Jésuites avait été formulée quelques mois plus tôt en
projet de loi. Les théologiens, et d’abord ceux de la Compagnie de
Jésus, ont devancé de deux ou trois siècles les plus audacieux
défenseurs de la plèbe. C’est pourquoi les anciennes monarchies, en
leurs crises de despotisme, les taxaient d’anarchie et les
proscrivaient.
Peut-être les monarchies avaient-elles raison. Il faut vivre, et la vie
ne peut se maintenir que par l’injustice. Quand les maîtres sont au
pouvoir, les coups retombent sur les esclaves; si l’État est gouverné
par la coalition des esclaves, c’est contre les maîtres que l’injustice
est déchaînée. La lutte est de droit: et toute lutte suppose des
alternatives de vainqueurs et de vaincus. Toute doctrine, soit
d’autorité, soit d’anarchie, se trouve quelque jour la doctrine du
règne. L’heure est aux Jésuites, à leur morale facile, et on les chasse!
Personne ne veut plus marcher que sur le chemin de velours, et on
tourmente ceux qui l’ont établi! Rien n’est blessant comme une faute de
logique.
Ce qui est énorme, par-dessus tout, c’est qu’on ait réussi à faire
accepter comme un bienfait au peuple des misérables la substitution de
la dureté aveugle du Code à l’indulgente doctrine de l’excuse. Le Code
ne demande pas: avez-vous faim? avez-vous des enfants à nourrir?
avez-vous volé un pauvre ou un riche, un artisan ou un avare? Le Code ne
demande rien. Il condamne. Du fagot que la vieille a récolté pour faire
bouillir sa dernière soupe, il lui rompt les reins avec sérénité.
Le Code a raison. Il est fait précisément pour protéger la civilisation
contre la barbarie, ceux qui possèdent contre ceux qui ne possèdent pas.
Il est le piège à loups où l’on trouve parfois une bête innocente; mais
qu’importe, si la veille il a pris un loup et si le lendemain il prend
encore un loup. Scientifiquement, il faudrait un Code pour chaque
individu; mais cela compliquerait un peu les sociétés. Paul Bert voulait
que l’on appelât les lois: commandements de l’État en pendant aux
commandements de l’Église. Les faux savants sont toujours tarés de
mysticisme. Celui-là croyait que le code, œuvre de la raison, peut
s’opposer au catéchisme, œuvre de la foi. Ses successeurs se voient
forcés d’emprunter à l’œuvre de foi un article qu’ils repoussaient il y
a vingt ans au nom de la raison. Ces deux domaines ne sont pas bien
déterminés. L’incroyant n’est pas toujours celui qui fait profession de
ne pas croire. Quand donc saura-t-on que l’irréligion est une religion?
X
PRETIUM STUPRI.--Le soin des casuistes s’étend à toutes les
circonstances de la vie sociale. Ils traitent des plus minimes
questions, de celles que dédaignent les moralistes abstraits, de celles
qui suggèrent aujourd’hui tant de chroniques et de petites pièces de
théâtre. La pièce à _thèse_ n’est qu’un cas de conscience dialogué; ce
genre, qui est une négation impuissante de l’art, a son origine directe
dans ces _thèses_ de morale et de théologie dont on allait jadis écouter
en apparat la discussion solennelle. J’en ai une petite collection,
françaises du XVIIe siècle, allemandes du XVIIIe où les matières les
plus imprévues sont brassées par des érudits naïfs armés de grec et
d’hébreu. Comme il est naturel, beaucoup de ces petits in-quartos
disputent des rapports sexuels, de la pudeur, de la fornication, de la
nudité. Les unes sont catholiques; les autres, luthériennes; mais d’un
esprit au fond peu différent. Le protestantisme a eu ses casuistes, que
nous ignorons; ils ne sont pas moins singuliers que les nôtres et
presque aussi impudents. Voici une _Commentatio de nuditate capitis,
pectoris, ventris, pudendorum et pedum_, une _Disquisitio theologica de
tactibus impudicis_. Ces livrets en mauvais latin d’école se débitaient
aux curieux plutôt qu’aux savants: Beverland s’était fait en ce genre
une réputation équivoque et l’on ne savait plus s’il rédigeait en
théologien ou en libertin ses extraordinaires _Lucubrationes_.
Il y a donc toute une littérature qui gravite autour du casuisme; elle
est presque toujours inférieure à celle même des casuistes, parce
qu’elle substitue au sens pratique de la vie une vaine science
littérale. Le casuiste, surtout s’il est de la Compagnie, ne s’occupe
que du présent; sa tâche est de concilier la loi et les mœurs, d’adoucir
ce qu’il y a de trop pénible en certains devoirs de nature ou de
profession. Il a trouvé des excuses aux voleurs, il n’en manquera pas
pour les prostituées. Elles exercent un métier déshonnête; sans doute,
et qui le nie? Mais c’est leur métier, et le propre d’un métier, est
qu’il doit nourrir. Tamburini (le nom convient à cette exégèse
bouffonne) reconnaît donc la légitimité du «prix du stupre». On accorde
ici à ce mot un sens étendu, _stuprum_ ayant en latin de casuiste le
sens de fornication, de gré ou de force, avec une vierge. Il s’agit des
complaisances d’une femme qui vit d’être aimable. Elle a le droit d’en
exiger le prix, si tel est le contrat verbal ou tacite passé entre les
parties. Juge de paix, Tamburini taxerait les nuits et les moments;
Jésuite bénin, qu’il serait aimé des tristes voyageuses qui de Cythère
reviennent les mains vides! On devrait imprimer son portrait avec sa
consultation autour, colorié dans le goût d’Épinal. Des piétés
canoniseraient cet honnête homme. Car Tamburini ne fait rire que par
excès d’honnêteté et de logique. A toute peine son salaire, dit-il avec
simplicité; et il ajoute: au péché de cette fille qui se prostitue et au
tien, mâle misérable qui profites de sa pauvreté, pourquoi veux-tu
encore ajouter la filouterie? Paie, puisque tu as promis de payer; et,
restant pécheur, sois du moins pécheur honorable.