IX

LA CASUISTIQUE DU VOL.--«C’est un des caractères de la Casuistique des

Jésuites, dit Paul Bert avec amertume, de toujours prendre parti pour le

pécheur.»

Il faudrait généraliser. Il n’est pas juste de faire honneur aux

Jésuites d’une initiative qui appartient au christianisme lui-même. La

théologie morale règle les rapports de l’homme avec Dieu; elle est un

commentaire du Décalogue et des articles qu’au Décalogue ajouta

l’Évangile. Il n’y a pas devant l’Église des crimes, des délits, des

infractions; il n’y a que des péchés. Quel que soit le péché, le

repentir l’efface; et le rôle du prêtre est de provoquer le repentir

dont l’absolution n’est que le sceau ou la signature. Tous les

sacrements, le chrétien se les confère à lui-même par sa volonté d’y

participer; le prêtre est moins un dispensateur qu’un témoin. S’il

prenait, en ces conjonctures si graves pour un croyant, parti contre le

pécheur qui se veut absous, il serait un juge d’instruction, un

procureur, un sergent d’armes ou un bourreau, non pas un prêtre. Il faut

comprendre les matières dont on traite, être théologien, s’il s’agit de

théologie. Paul Bert était un cuistre.

Le cuistre, qui est un imbécile, est aussi un ignorant. Savoir sans

comprendre, c’est ignorer. Il était si facile, à ce moment du discours,

de se souvenir du mot de l’Évangile sur la joie que cause au ciel la

venue au bien d’un pécheur. Le christianisme est essentiellement la

religion des faibles, des humbles, des malades. Or, qu’est-ce qu’un

pécheur? Demandez-le à la science, à celle d’aujourd’hui même: un

malade. Il n’y a pas des honnêtes et des malhonnêtes gens; il y a des

gens malades et des gens sains, avec toutes nuances qui se peuvent

imaginer dans l’intervalle. Prendre parti pour le pécheur, c’est prendre

parti pour le malade; c’est se faire médecin. Aux temps de la foi, on

appelait les prêtres les médecins des âmes. Tout cela est logique.

Mais Paul Bert, écho bégayant des Jansénistes, veut dire encore autre

chose: que les casuistes, par l’analyse quasi-scientifique des actes, en

étaient arrivés à excuser presque tous les actes mauvais. Avec un tel

système, s’écrient les procureurs, on ne pourrait plus guillotiner

personne! On le peut toujours et on le fait toujours, et le

christianisme autoritaire, toujours maître des consciences, suggérera

encore longtemps de bons arguments pour défendre les idées d’expiation

et de châtiment. Mais ces idées que les casuistes ont, sans le vouloir,

sincèrement contribué à affaiblir, ne sont désormais regardées que comme

des conceptions de l’esprit sans aucune racine dans la réalité sociale.

Le droit de punir n’est plus un droit: c’est une sottise. Non pas que

l’on conseille un surcroît d’indulgence pour les malades dangereux, tout

au contraire; mais il faudrait que la besogne fût faite sans apparat, et

que l’élaboration du bulletin de prison ne demandât pas plus de

cérémonies que celle du bulletin d’hôpital.

Prendre parti pour le pécheur? Furent-ils donc les précurseurs de la

science, ces sombres réactionnaires? Oui. Le casuisme a été un élément

de dissolution morale. Au commandement: «Le bien d’autrui ne

prendras--ni retiendras sciemment,» ils ont répliqué par le fameux

_distinguo_ qui sonna pendant des siècles comme un ricanement. Toute la

liberté de l’esprit moderne est contenue en germe dans ce _distinguo_

qui fait tant rire les imbéciles. Le _distinguo_, c’est le nom enfantin

de la dissociation. Il n’y a pas d’absolu, il faut à chaque pas, le long

du chemin des idées, proférer ce _distinguo_ fatidique. Avec ce vocable

ridicule, voilà la naissance de l’analyse. Le Pour et le Contre naissent

tout armés de cette dent de Dragon et se jettent l’un sur l’autre pour

une lutte éternelle, cependant que de chaque goutte de leur sang versé

naissent les nuances, les arguments, les contradictions et toutes les

vérités aux yeux fous.

Il y en a beaucoup, de ces vérités, mais il n’y a pas de Vérité; alors

il faut distinguer. La psychologie est faite de distinctions, et la

politique, et l’art même de vivre. Un acte change de valeur selon qu’il

est commis par un homme, une femme, un enfant, dans une chambre close,

dans la rue, sur le radeau de _la Méduse_, à la guerre, dans une fête,

et ainsi de même pendant plusieurs centaines de mots. Mais chacun de ces

mots peut être modifié par l’époque, par le pays où on le prononce, par

le milieu et le moment; et l’on obtient une série de relativités qui

s’avance vers l’infini. On a classifié les actes sous quelques clefs;

c’est une méthode. En réalité, un acte humain est unique de son espèce;

il ne peut être jugé que par un jugement qui le qualifie spécialement.

Les lois ne sont que de grossiers moyens de police; elles assurent la

justice en cultivant l’iniquité.

Mais il ne faut pas être trop sérieux, même sur de telles questions.

L’humanité prête beaucoup à rire et surtout ses conducteurs, qui sont de

véritables personnages de comédie. Sans doute, pour guider les hommes

vers leur obscure destinée, il ne faut pas être trop intelligent.

L’intelligence est un don qui ressemble à un fardeau; son poids paralyse

l’activité. Cependant il y a une certaine bêtise, dépassant la commune

mesure, dont il est permis de s’étonner même si l’on fait profession de

ne s’étonner de rien. Guidés par certains jugements de M. Magnaud, des

hommes politiques ont songé à excuser absolument le vol par nécessité;

je crois même qu’ils appellent cela «le délit nécessaire». C’est du

jargon, mais leur idée se comprend. Ces mêmes hommes, les mêmes

exactement, à la même heure exactement, condamnent comme immorales les

propositions indulgentes des Jésuites sur le vol. Voici ce que disait,

il y a plus de deux cent cinquante ans, à l’époque où l’on commençait à

discuter le _Discours de la Méthode_, un obscur jésuite, le P. Pierre

Alagon, dans son _Abrégé de la Somme de saint Thomas_:

«D.--Est-il permis à quelqu’un de voler, à cause de la nécessité où il

se trouve?

«R.--Cela lui est permis, en secret, soit ouvertement, s’il n’a pas

d’autre moyen de subvenir à son besoin. Ce n’est ni vol, ni rapine,

parce qu’alors, selon le droit naturel, toutes choses sont communes.»

Ce passage est fort remarquable. C’est une doctrine, et celle même de

l’ancienne Église, de celle qui n’obéissait pas encore aux ordres des

rationalistes et des protestants. Elle passa dans l’enseignement des

séminaires et on la trouve en des catéchismes, en celui du diocèse de

Verdun (1860) que des débats politiques ont rendu célèbre, vers 1876, et

plus tard au temps de Jules Ferry, sous le titre de Catéchisme de

Marotte, le rédacteur. Marotte disait:

«D.--Est-on toujours coupable de vol quand on prend le bien d’autrui?

«R.--Non; il peut arriver que celui dont on prend le bien n’ait pas le

droit de s’y opposer; ce qui a lieu, par exemple, lorsque celui qui

prend le bien d’autrui est dans une nécessité extrême, et qu’il se borne

à prendre ce dont il a besoin pour en sortir.»

A la réimpression du volume, l’évêque de Verdun eut la lâcheté de faire

sauter ce paragraphe; pour bénéficier à son tour des faveurs de l’État,

son successeur va le rétablir.

Se souvient-on de ces femmes, l’une condamnée, l’autre préventivement

soumise à des semaines de prison, pour un vol de pois écossés, pour un

vol de pain? Elles eussent reçu des compliments peut-être, si la

doctrine des Jésuites avait été formulée quelques mois plus tôt en

projet de loi. Les théologiens, et d’abord ceux de la Compagnie de

Jésus, ont devancé de deux ou trois siècles les plus audacieux

défenseurs de la plèbe. C’est pourquoi les anciennes monarchies, en

leurs crises de despotisme, les taxaient d’anarchie et les

proscrivaient.

Peut-être les monarchies avaient-elles raison. Il faut vivre, et la vie

ne peut se maintenir que par l’injustice. Quand les maîtres sont au

pouvoir, les coups retombent sur les esclaves; si l’État est gouverné

par la coalition des esclaves, c’est contre les maîtres que l’injustice

est déchaînée. La lutte est de droit: et toute lutte suppose des

alternatives de vainqueurs et de vaincus. Toute doctrine, soit

d’autorité, soit d’anarchie, se trouve quelque jour la doctrine du

règne. L’heure est aux Jésuites, à leur morale facile, et on les chasse!

Personne ne veut plus marcher que sur le chemin de velours, et on

tourmente ceux qui l’ont établi! Rien n’est blessant comme une faute de

logique.

Ce qui est énorme, par-dessus tout, c’est qu’on ait réussi à faire

accepter comme un bienfait au peuple des misérables la substitution de

la dureté aveugle du Code à l’indulgente doctrine de l’excuse. Le Code

ne demande pas: avez-vous faim? avez-vous des enfants à nourrir?

avez-vous volé un pauvre ou un riche, un artisan ou un avare? Le Code ne

demande rien. Il condamne. Du fagot que la vieille a récolté pour faire

bouillir sa dernière soupe, il lui rompt les reins avec sérénité.

Le Code a raison. Il est fait précisément pour protéger la civilisation

contre la barbarie, ceux qui possèdent contre ceux qui ne possèdent pas.

Il est le piège à loups où l’on trouve parfois une bête innocente; mais

qu’importe, si la veille il a pris un loup et si le lendemain il prend

encore un loup. Scientifiquement, il faudrait un Code pour chaque

individu; mais cela compliquerait un peu les sociétés. Paul Bert voulait

que l’on appelât les lois: commandements de l’État en pendant aux

commandements de l’Église. Les faux savants sont toujours tarés de

mysticisme. Celui-là croyait que le code, œuvre de la raison, peut

s’opposer au catéchisme, œuvre de la foi. Ses successeurs se voient

forcés d’emprunter à l’œuvre de foi un article qu’ils repoussaient il y

a vingt ans au nom de la raison. Ces deux domaines ne sont pas bien

déterminés. L’incroyant n’est pas toujours celui qui fait profession de

ne pas croire. Quand donc saura-t-on que l’irréligion est une religion?

X

PRETIUM STUPRI.--Le soin des casuistes s’étend à toutes les

circonstances de la vie sociale. Ils traitent des plus minimes

questions, de celles que dédaignent les moralistes abstraits, de celles

qui suggèrent aujourd’hui tant de chroniques et de petites pièces de

théâtre. La pièce à _thèse_ n’est qu’un cas de conscience dialogué; ce

genre, qui est une négation impuissante de l’art, a son origine directe

dans ces _thèses_ de morale et de théologie dont on allait jadis écouter

en apparat la discussion solennelle. J’en ai une petite collection,

françaises du XVIIe siècle, allemandes du XVIIIe où les matières les

plus imprévues sont brassées par des érudits naïfs armés de grec et

d’hébreu. Comme il est naturel, beaucoup de ces petits in-quartos

disputent des rapports sexuels, de la pudeur, de la fornication, de la

nudité. Les unes sont catholiques; les autres, luthériennes; mais d’un

esprit au fond peu différent. Le protestantisme a eu ses casuistes, que

nous ignorons; ils ne sont pas moins singuliers que les nôtres et

presque aussi impudents. Voici une _Commentatio de nuditate capitis,

pectoris, ventris, pudendorum et pedum_, une _Disquisitio theologica de

tactibus impudicis_. Ces livrets en mauvais latin d’école se débitaient

aux curieux plutôt qu’aux savants: Beverland s’était fait en ce genre

une réputation équivoque et l’on ne savait plus s’il rédigeait en

théologien ou en libertin ses extraordinaires _Lucubrationes_.

Il y a donc toute une littérature qui gravite autour du casuisme; elle

est presque toujours inférieure à celle même des casuistes, parce

qu’elle substitue au sens pratique de la vie une vaine science

littérale. Le casuiste, surtout s’il est de la Compagnie, ne s’occupe

que du présent; sa tâche est de concilier la loi et les mœurs, d’adoucir

ce qu’il y a de trop pénible en certains devoirs de nature ou de

profession. Il a trouvé des excuses aux voleurs, il n’en manquera pas

pour les prostituées. Elles exercent un métier déshonnête; sans doute,

et qui le nie? Mais c’est leur métier, et le propre d’un métier, est

qu’il doit nourrir. Tamburini (le nom convient à cette exégèse

bouffonne) reconnaît donc la légitimité du «prix du stupre». On accorde

ici à ce mot un sens étendu, _stuprum_ ayant en latin de casuiste le

sens de fornication, de gré ou de force, avec une vierge. Il s’agit des

complaisances d’une femme qui vit d’être aimable. Elle a le droit d’en

exiger le prix, si tel est le contrat verbal ou tacite passé entre les

parties. Juge de paix, Tamburini taxerait les nuits et les moments;

Jésuite bénin, qu’il serait aimé des tristes voyageuses qui de Cythère

reviennent les mains vides! On devrait imprimer son portrait avec sa

consultation autour, colorié dans le goût d’Épinal. Des piétés

canoniseraient cet honnête homme. Car Tamburini ne fait rire que par

excès d’honnêteté et de logique. A toute peine son salaire, dit-il avec

simplicité; et il ajoute: au péché de cette fille qui se prostitue et au

tien, mâle misérable qui profites de sa pauvreté, pourquoi veux-tu

encore ajouter la filouterie? Paie, puisque tu as promis de payer; et,

restant pécheur, sois du moins pécheur honorable.

Le chemin de velours; Nouvelles dissociations d'idées · 第 30 / 72 题