VI

PASCAL ET LA SCIENCE.--Pascal n’était pas destiné à la dévotion. Mais

dès qu’il y fut entré, sa logique le poussa aux extrêmes. «Sa sœur, dit

Tallemant, religieuse à Port-Royal de Paris, lui donna de la familiarité

avec les Jansénistes: il le devint lui-même.» Comme Pascal, Jacqueline

était une précoce. Dès douze ans elle faisait des vers; elle jouait la

comédie, et très fûtée. _Le Prince déguisé_, de Scudéry, où elle brilla

devant Richelieu, lui valut la grâce de son père. Le cardinal la prit

sur ses genoux, lui disant: «Tu es trop aimable, on ne peut rien te

refuser.» Pascal avait alors onze ans. Euclide allait lui tomber sous la

main. Il lut et il comprit. C’est là le miracle; mais il ne découvrit

pas la géométrie, comme l’enseigne la légende. Le Pailleur, qui reçut la

confidence de la stupeur d’Étienne Pascal, était mathématicien et

débauché, homme intègre d’ailleurs. On voit le milieu. Il est honnête

sans rigidité.

Les Arnauld étaient plus singuliers. Robert, M. d’Andilly, était

médiocre en tout, sauf en amour. Sa femme a conté leurs nuits, d’où

Tallemant suppose qu’elle n’a pu les conter qu’à un galant: «Cet homme

(M. d’Andilly) était un des plus grands abatteurs de bois qu’on pût

trouver, mais il faisait cela de la façon la plus incommode du monde. Il

la poussait la nuit, «_Cataut! Cataut!_», la réveillait en lui disant:

«C’est pour l’acquit de ma conscience.» Puis, avant que d’en venir plus

avant, il faisait une prière à Dieu, pour sanctifier l’œuvre de la

chair, et cela le prenait quelquefois six ou sept fois en une nuit[6].»

La pauvre femme en mourut. M. d’Andilly, empêché de courir par ses

principes religieux, devint «frôleur»; «il allait voir les femmes et les

embrassait charitablement un gros quart d’heure.» Il était brusque et

même brutal, donnait des coups de poing en parlant. Voilà un des

fondateurs du Jansénisme. Il se jeta à la macération par terreur de

l’enfer.

[6] TALLEMANT, 2e édit. de Monmerqué, IV, 68.

Antoine, dont le surnom qui en fait le Grand Arnauld semble une

dérision, avait une tête scolastique. C’était un fort disputeur; tout

lui était bon: la logique, la grammaire, la théologie, la philosophie,

la science, la galanterie. Il attaqua en même temps les Jésuites et les

Protestants; mais sa grande haine était pour les novateurs. La science

l’importunait. Après avoir vilipendé Descartes, Huygens et Malebranche,

il s’attaqua à Pascal, mais par la douceur. Il tendit des filets

onctueux. Pascal englué, il le travailla, l’amollit, lui enleva sa foi

en l’intelligence et sa confiance dans la volonté. Tout aux mains

d’Arnauld et de Dieu, Pascal en arriva à se reprocher comme du temps

perdu les rares instants que, dans une poussée de son génie, il donnait

encore à la science! Le Jansénisme ne serait qu’un accident dans

l’histoire des aberrations humaines s’il n’avait dévoré une si belle

proie. Mais cela compte d’avoir réduit à l’état de diseur de chapelets

le plus bel esprit scientifique du XVIIe siècle. Cette victoire ne

permet pas qu’on oublie Port-Royal.

Comme il faut du ridicule au début de toutes les hérésies; comme, pour

décider Luther, il faut qu’il entende un prêtre romain travestir à

l’autel les paroles de la consécration et dire: _Panis es et panis

manebis_, il faut, pour déterminer le jansénisme, la vue de la trop

belle gorge de Mme de Guéméné. Tallemant en fait le conte: «Voici

l’origine de cette secte, qu’on appelle les Jansénistes, et qui fait

aujourd’hui tant de bruit. La marquise de Sablé dit un jour à la

princesse de Guéméné: «qu’aller au bal, avoir la gorge découverte et

communier souvent ne s’accordent guère bien ensemble;» et la princesse

lui avant répondu que son directeur, le P. Nouet, jésuite, le trouvait

bon, la marquise la pria de lui faire mettre cela par écrit, après lui

avoir promis de ne le montrer à personne. L’autre lui apporta cet écrit;

mais la marquise le montra à Arnauld, qui fit sur cela le livre de _la

Fréquente Communion_.» Voilà l’homme qui mania Pascal; il avait de

l’adresse et ce génie du polémiste de profiter de toute occasion.

Pour lire _les Pensées_ avec toute la douleur qu’elles exigent, il faut

regarder Pascal au fond d’une basse-fosse. La foi le mure mieux que des

pierres et le détient mieux que des chaînes; la foi lui cache le jour,

lui refuse l’air. Il devient à moitié fou; la terre s’ouvre devant lui

et il voit sortir de la fente des flammes et des diables. Les amulettes

vulgaires de l’Église ne lui suffisent pas; il lui en faut de

particulières pour rassurer son tremblement. Arnauld, avec la bêtise du

fanatique, juge que son œuvre est bonne, et sourit. Pascal subit ce

sourire; il l’aime; c’est sa seule lumière. Sous cet encouragement, il

tente une apologie du christianisme. On croit trouver dans _les

Pensées_, à côté des raisons du chrétien, les traces d’une raison très

libre. C’est une illusion. Tout ce qui supporte cette interprétation

n’est qu’objection provisoire ou ironie. Pas une ligne, si l’on veut

respecter le Pascal chrétien, ne doit se retourner contre la citadelle

qu’il défend. Tout ce qui est demeuré de l’apologie interrompue attaque

le libre examen, la liberté, la nature, la science. En lisant,

souvenez-vous que celui qui a écrit votre lecture croyait sans

défaillance à Dieu, à l’âme, à l’enfer, au ciel, à la prédestination, à

l’inutilité des œuvres, à la grâce nécessitante. S’il vous dit: «Vérité

en deçà des Pyrénées, erreur au delà,» il n’allègue que les vérités

humaines qu’il méprise et qui ne sont pour lui que des erreurs; car il

croit à la Vérité, à l’absolu, à la prédestination, au ciel et à

l’enfer. Ce n’est pas un homme qui se construit des preuves en rempart

contre les assauts du doute. Il est assuré, il a la foi. Sa seule

inquiétude, c’est de savoir s’il a la grâce; s’il avait la grâce, tout

lui serait égal, parce que la grâce, dès qu’elle est, elle est toujours

nécessitante.

Mais s’il était permis de repousser le registre de l’ironie, de

transposer, selon le mode naturel, ces profondes mélodies

philosophiques! S’il était permis de considérer les objections comme des

aveux de l’inconscient! Et enfin, si l’on osait rejeter de ces pages

tout le dogme et tout l’amour, toutes ces effusions qui montent vers

rien, toute cette théologie qui tourne en procession autour du néant!

Une telle œuvre ne serait plus l’œuvre du Pascal chrétien, du prisonnier

d’Arnauld. Peut-être serait-elle l’œuvre du Pascal vrai, du fils sévère

de Montaigne, du frère intellectuel de Descartes? On a imaginé un

recueil arbitraire qui s’appelle _Montaigne chrétien_. Cela nous paraît

bouffon, parce que Montaigne n’était pas chrétien, et aussi parce que le

christianisme ne manque vraiment pas d’apologistes. Un Pascal philosophe

serait moins absurde, parce que _les Pensées_ sont l’œuvre d’un

converti, d’un déchu, et que l’on peut supposer sous la couche

chrétienne un granit originel. Décrépir _les Pensées_, ce serait

peut-être ôter le badigeon qui recouvre des pierres sculptées. On

verrait ce que Pascal aurait pensé si, au lieu de se retirer à

Port-Royal, il avait été rejoindre Descartes en Hollande.

La conversion de Pascal ne fut pas un calcul. Il montra toujours une

grande droiture, même dans _les Provinciales_, dont les mensonges sont

imputables aux seuls Jansénistes. Le P. Daniel l’a reconnu volontiers[7]

et les manuscrits de Tallemant sont venus confirmer le fait[8]: «Ces

Messieurs de Port-Royal lui donnaient la matière et il la disposait à sa

fantaisie.» Si cela avait été un calcul, il n’aurait pas été mauvais, au

point de vue du monde. La conversion de Pascal tourmenta son génie et

augmenta sa réputation. Les Jansénistes, sûrs qu’il leur appartenait et

qu’il ne recommencerait pas, vantèrent sa précocité jusqu’au ridicule.

L’histoire de l’invention de la géométrie faisait rire ceux qui savent

ce que c’est que la géométrie. Descartes lui contestait la découverte de

la pesanteur de l’air, assurant que l’expérience du Puy-de-Dôme n’avait

été faite que sur ses propres indications et à sa prière. Port-Royal

soigna la gloire de son protégé et c’est peut-être à cause de Pascal

qu’Arnauld imagina de quereller Descartes. C’était l’enfant d’adoption

d’une secte assez puissante pour résister au pape et soutenue par tout

le protestantisme étranger. Il y a là-dessus une bien jolie anecdote

dans le P. Daniel[9]. Comme on s’étonnait, dans une société, de la fable

de la géométrie, quelqu’un dit «que c’était encore très peu de chose que

cette hyperbole, quelque outrée qu’elle parût, pour reconnoître les

obligations qu’ils lui avoient pour les Lettres au Provincial. Tout le

monde en demeura d’accord; et on avoua qu’on ne pouvoit pas païer en

meilleure monnoie les services que M. P... avoit rendus à ces

Messieurs». Je sais bien que le P. Daniel est suspect[10]; mais il ne

l’est pas plus que «ces Messieurs». Pascal d’ailleurs méprisait la

gloire. Toutes ces querelles passaient au-dessus de sa tête. Pendant ce

temps-là, prosterné aux pieds du crucifix, il «s’abêtissait».

[7] _Voyage dans le monde de Descartes_. Éd. de la Haye, 1739, p. 183.

[8] _Loc. cit._

[9] _Loc. cit._

[10] Son livre est toutefois bien curieux et l’un des meilleurs

exposés du cartésianisme total.

Le chemin de velours; Nouvelles dissociations d'idées · 第 27 / 72 题