IV

LA PHILOSOPHIE DES JÉSUITES.--Elle se résume bien dans le titre de

l’ouvrage du P. de Sarrasa, _l’Art de se tranquilliser dans tous les

événements de la vie_[1]. L’intérieur du tome n’est pas moins édifiant:

«Pour parvenir à une joye constante et durable, il faut faire choix d’un

chemin que l’on puisse faire avec plaisir. Il faut bien se garder de

donner dans des détours et dans des voyes épineuses, qui répandent du

désagrément sur le voyage que l’on doit faire pour arriver au pays de la

joye...» Et il nous sert l’exemple du marin qui, s’il n’a échappé

qu’avec peine à la tempête, se réjouit sans doute d’être arrivé au port,

mais garde en son bonheur présent l’amertume d’un fâcheux souvenir. «De

là je conclus que, pour rendre notre joye durable, nous devons choisir

des moyens auxquels un certain contentement soit attaché[2].» Voilà bien

la philosophie des Jésuites: le chemin de velours.

[1] On suit l’édition française de Strasbourg, 1752. Sarrasa était un

Espagnol des Flandres, né à Nieuport en 1618. Son livre parut en

1664, à Anvers, chez Jean Meursius, sous ce vrai titre qui a été

médiocrement traduit: _Ars semper gaudendi_.

[2] Page 7.

Sarrasa n’est point sot d’ailleurs. Il sait que tels qui feignent de

fuir les plaisirs ont avec eux des rendez-vous secrets. «Ceux qui de

jour paraissent les plus chastes et les plus remplis de pudeur sont de

nuit, quand personne ne les voit, les plus impudiques et courent après

toutes les voluptés auxquelles le jour n’est pas favorable[3].» Il n’est

dupe de rien, pas même des scrupules de conscience, leur attribuant une

origine purement physique: «Si la mauvaise constitution du sang cause

des scrupules, il faut la rendre plus fluide. C’est par là qu’on ôte la

nourriture aux scrupules. Nous n’avons pas besoin de donner ici les

remèdes qui sont bons à cela. Ce serait empiéter sur les droits de mes

sieurs les médecins.» Il déconseille le jeûne, les mortifications, les

longues veillées de prières. «L’estomac vide, dit-il prestement, cause

dans les scrupuleux le même effet que la bourse vide cause dans les

autres. L’un et l’autre affaiblit l’âme et dérange l’imagination[4].»

Sarrasa sait qu’une bonne conscience accompagne nécessairement une bonne

santé. Ce Jésuite s’intéresserait aujourd’hui à la psychophysiologie. Il

aurait suivi le cours de M. Ribot au collège de France.

[3] Page 228.

[4] Page 369.

C’est d’ailleurs un médiocre. Il n’en est peut-être que plus

représentatif. On ne verrait pas bien au contraire par quel moyen

rattacher Baltasar Gracian à l’esprit jésuite, s’il n’avait, lui aussi,

étendu sous nos pieds un tapis fleuri et doux. Voyez cet art de jouir de

la vie ramassé en quelques lignes:

«_Ne point vivre à la haste._--Savoir partager son temps, c’est savoir

jouir de la vie. Il reste beaucoup de vie à plusieurs, mais la félicité

de la vie leur manque. Ils gaspillent les plaisirs (car ils n’en

jouissent pas), et quand ils ont été bien avant, ils voudraient pouvoir

retourner en arrière. Ce sont des postillons de la vie, qui ajoutent à

la course précipitée du temps l’impétuosité de leur esprit. Ils

voudraient dévorer en un jour ce qu’ils pourraient à peine digérer en

toute leur vie. Ils vivent dans les plaisirs comme gens qui les veulent

tous goûter par avance. Ils mangent les années à venir, et comme ils

font tout à la haste, ils ont bientôt tout fait. Le désir même de savoir

doit être modéré pour ne pas savoir imparfaitement les choses. Il y a

plus de jours que de prospérité. Haste-toi de faire et jouis à loisir.

Les affaires valent mieux faites qu’à faire et le contentement qui dure

est meilleur que celui qui finit[5].»

[5] _L’Homme de Cour_, traduction Amelot de la Houssaye, maxime

CLXXIV.--Il n’y a pas d’ouvrage de Baltasar Gracian ainsi appelé.

Amelot a réuni sous ce titre les maximes de l’_Oraculo Manual y Arte

de Prudencia_ à quelques fragments du _Heroe_ et du _Discreto_.

Ce fragment appartient bien à la philosophie des Jésuites. Baltasar

Gracian est un grand écrivain, quelque chose peut-être comme le

Machiavel de la vie pratique. Il abonde en maximes serrées, nettes,

tranchantes:

«Ce n’est pas le doreur qui fait un Dieu, c’est l’adorateur.

«Il n’y a pas de plus grande seigneurie que celle de soi-même.»

Il est dur, hautain, ironique. Voici quelque chose de si fort qu’on ose

à peine le transcrire, en un temps sentimental:

«_Connaître les gens heureux, pour s’en servir, et les malheureux pour

s’en écarter._--D’ordinaire le malheur est un effet de la folie: et il

n’y a point de contagion plus dangereuse que celle des malheureux. Il ne

faut jamais ouvrir la porte au moindre mal, car il en vient toujours

d’autres après, et même de plus grands, qui sont en embuscade. La vraie

science au jeu est de savoir _écarter_. La plus basse de la couleur qui

tourne vaut mieux que la plus haute de la partie précédente.»

Voilà, semble-t-il, un excellent commentaire du _gloria victis_, cette

imprudente devise des chrétiens, des lâches et des maladroits. L’école

de ce jésuite est celle de la dignité et de la force. Il est donc

prudent de ne pas insister,--ne fût-ce que pour suivre mieux son

précepte.

L’ordre des Jésuites a compté beaucoup d’hommes remarquables, et peu de

grands hommes. Cela se comprend. Quand ils ont paru, le génie n’était

plus religieux. Les trois maîtres de l’intelligence au XVIe siècle

évoluent au-dessus de la religion. Ni Érasme, ni Rabelais, ni Montaigne

ne prirent parti dans les querelles de la Réforme. Cela se passait sous

leurs pieds, comme dans les galeries d’une fourmilière. Hommes de foi et

rien de plus, Luther et Calvin avaient les cervelles de leur état,

cervelle de moine, cervelle de curé. La plupart des Jésuites ont des

cervelles de curé; il serait sot de s’en étonner. Ce sont des prêtres

plus avisés que le vulgaire clerc, mais prêtres avant tout et bornés par

leur croyance. Leur épanouissement est au XVIIe siècle. Ils sont partout

et fleurissent partout. A Pascal qui les calomnie s’oppose, en Espagne,

Gracian qui les illustre. Aucun Janséniste de bataille, Pascal excepté,

n’est supérieur aux polémistes de la compagnie. Mais les grands esprits

manquent ici et là: Descartes n’avait pas d’opinion sur la grâce.

Le Jésuite est un être optimiste de sa nature. Son but est le bonheur.

Il y croit et le veut, non pas seulement après la mort, mais aujourd’hui

même. Ce bonheur, qu’il poursuit et qu’il atteint, est le bonheur

passif: n’avoir plus de volonté. De là l’obéissance.

Mais ceci n’est pas nouveau. Depuis qu’il y a des sectes, le sectateur

est un être d’obéissance. La constitution de tous les moines et frères

d’Orient et d’Occident est fondée sur l’obéissance. Ni le sectateur ni

le moine cependant ne sont des passifs. Le moine est souvent un révolté;

l’orgueil le travaille; il souffre de ses liens plus que de ses

privations. Il y eut des schismes de Franciscains, du vivant même de

saint François; tous les grands ordres religieux se sont coupés en

groupes rivaux; seuls les Jésuites sont restés unis et uniques. C’est

qu’ils ont su transformer la vieille obéissance monacale et trouvé la

volupté suprême là où les autres n’avaient senti que les nœuds de la

corde. Le point capital de la psychologie du Jésuite est là.

L’homme se figure être libre et tire de cette illusion de la joie et de

la fierté.

Cependant tous nos actes, quelle qu’en soit l’apparence, sont des actes

d’obéissance. Le motif le plus fort l’emporte toujours. Des philosophes

se sont imaginé que nous pouvions créer des motifs. Si c’est _ex

nihilo_, rien de plus absurde; si ces motifs sont des combinaisons de

motifs préexistants au moment de la décision, la règle générale leur est

applicable. Dans la combinaison où entrent des motifs de diverses

natures, les motifs homogènes se grouperont nécessairement pour former

des principes déterminants. Qu’il soit une somme, qu’il soit une unité,

que les poids soient d’un bloc ou en poudre, le plateau qu’il écrase

cède. Il détermine parce qu’il doit déterminer. Il se fait obéir parce

qu’il est le plus fort. Toute la psychologie se réduit au principe

d’identité et tous les raisonnements à la formule: a = a.

Nous n’avons donc pas besoin de prononcer de vœux pour vivre dans

l’obéissance. C’est notre état naturel. Mais celui même qui n’est pas

dupe de l’illusion générale est dupe de l’illusion personnelle. Il est

rare que l’acte soit déterminé instantanément, sans conflit; qu’il y ait

un seul motif, ou, parmi d’autres, un motif assez puissant pour écraser

aussitôt tous les autres, assez éclatant pour les éclipser dans la

seconde. Les conflits sont la règle; tant qu’ils durent, nous jouissons

de l’angoisse et du plaisir, selon les tempéraments, d’avoir à prendre

une décision. L’angoisse est sans doute un signe de dégénérescence; le

plaisir, un signe de santé. Il n’y a pas de cas de conscience pour un

esprit normal, ni d’idée de devoir, ni de remords, autant de tares ou de

fêlures. Plus la décision se fait attendre, plus l’état devient

désagréable et plus l’esprit est malsain: mais aussi plus est vive

l’illusion de la liberté. L’idée du libre arbitre est essentiellement

une idée de malade. Une intelligence bien portante n’a pas le temps de

tirer du conflit une telle conclusion; c’est la besogne des

valétudinaires.

Cela, nous le sommes tous plus ou moins; et les moins malades vivent

encore malaises, opprimés par une religion étrangère à leur race. Tous

les efforts des Européens pour adapter à leur organisme les dogmes

chrétiens ont été inutiles. Même sous la forme romaine, la moins

dangereuse, ils restent un obstacle à la force, c’est-à-dire à la beauté

de la vie. Le christianisme est une machine à donner des remords, parce

que c’est une machine à diminuer la souplesse et à refréner la

spontanéité des réactions vitales. On peut parler objectivement du

christianisme, puisque c’est une des religions qui sont pratiquées par

des races étrangères à leur naissance. Et c’est même la seule qui,

rejetée comme impraticable par ses créateurs, ait en même temps trouvé

du crédit dans le monde. Quel triomphe pour les Juifs d’avoir forgé pour

la multitude des Philistins un pareil instrument de dégénérescence! Il

est vrai qu’ils ne le firent pas exprès; mais les grandes choses ne sont

jamais le fruit de la volonté consciente. L’invention, fort curieuse, et

qui a réussi, doit donc rester à leur honneur.

Partout où les Protestants ont eu le dessous en Europe dans leurs

tentatives de réaction évangélique, ils se sont réclamés de ce qu’ils

nomment la tolérance. Leur argument est que la religion serait un fait

de conscience. Son domaine serait l’intimité. On croit comme on aime et

l’homme n’est point coupable des mouvements de son cœur. Cette

déclaration peut être vraie, relativement à notre état sentimental; mais

si l’on cherchait une preuve de la fausseté, c’est-à-dire de l’illogisme

du christianisme, elle la fournirait par la même occasion. Loin

d’appartenir au domaine de la conscience, la vraie religion est un fait

purement social, purement extérieur. Les processions, les chants, les

jonchées de fleurs, tout ce qui est fête, joie et prodigalité, voilà les

formes de la religion normale. Le reste est plaisir morose et

passe-temps de malade. La prière même doit être publique et sa

manifestation la plus saine est le don et l’ex-voto. Quand une religion

est professée par la race qui la créa, elle est sociale au même degré

que toutes les autres coutumes; elle ne compte pas plus d’hérétiques que

n’en comptent les usages nuptiaux ou mortuaires. Mais si c’est un apport

de conquérants ou de missionnaires, tôt ou tard les hérédités soumises

se révoltent. Ce n’est pas la conscience, c’est la chair qui regimbe,

sur les bords de la Seine, contre un dogmatisme venu de Jérusalem. A la

moindre défaillance du clergé le rire gagne les fidèles, ou la colère;

on se demande les uns aux autres: Pourquoi? Des espérances

particulières, douteuses ou timorées, donnent naissance à toutes sortes

de petites hérésies; la religion intérieure est créée, et inaugurée la

période de dissolution religieuse.

En devenant intérieure et individuelle, la religion suscite dans les

esprits une inquiétude particulière, le scrupule. Toute maladie appelle

des spécialistes. Quand il porte sur la croyance, le scrupule est soigné

par le théologien; quand il s’attaque aux actes, on a recours au

casuiste. Les Jésuites surgirent au bon moment pour devenir les médecins

et les chirurgiens de la maladie religieuse.

Mais ces médecins se recrutaient parmi les hommes les plus malades, les

plus hésitants et les plus scrupuleux, les plus religieux. Avant de

soigner les autres, ils avaient besoin d’un remède énergique. Ignace de

Loyola vint et leur offrit l’obéissance passive, le _perinde ac

cadaver_. Ce philtre sauva des milliers d’hommes valeureux auxquels il

ne manquait pour agir que l’impulsion d’une volonté. Témoins de la lutte

que se livraient en eux-mêmes des motifs contradictoires, ils se

sentaient impuissants à susciter un vainqueur. En abdiquant ce soin, en

acceptant comme principe un mobile extérieur à leur conscience, n’ayant

plus qu’à obéir sans scrupule, les scrupuleux furent des hommes

d’action.

Quel homme extraordinaire que ce Loyola, quel créateur d’énergie, et

quel génie psychologique! Nul avant lui n’a compris, et nul peut-être

depuis, que ce qui fait la faiblesse de l’homme, c’est sa volonté

propre. Un homme sans volonté, s’il est bien portant et de moyenne

intelligence, est apte à presque toutes les besognes, à presque tous les

emplois. Dans une race, tous les individus sont égaux comme instruments,

et les plus mauvais sont encore capables d’un bon service. La tare est

la conscience qui crée l’indécision, la paresse, la gaucherie, et qui

altère la volonté. Or, une volonté malade rend l’homme impropre à

l’action et en fait un être dangereux pour soi et pour autrui. La

conscience ôtée, tous les hommes seraient utilisables, comme les

chevaux, comme les chiens ou les rennes. Mais l’état d’homme est lié à

l’existence de la conscience. L’homme est un animal qui a le privilège

de se regarder agir; et plus il est ancien dans la civilisation, plus il

est cultivé, plus il se regarde avec complaisance. Il semble aussi que

l’intelligence, qui est fort variable, se maintienne dans un certain

rapport avec la conscience psychologique, qui est également variable. Il

ne s’agit donc pas d’abolir la conscience, ce qui d’ailleurs est

impossible, mais d’éluder sa mauvaise influence. La conscience contamine

la volonté, principe ou avant-coureur de l’acte; on amputera la volonté

propre pour greffer à sa place, dans la série, une volonté extérieure.

Un homme nouveau est créé.

Quel est son état? Nous pouvons l’apprécier sans avoir vécu sous la

domination du vœu d’obéissance. Il n’est aucun homme, si puissant qu’il

soit, ou si volontaire, qui ne l’ait éprouvé parfois. Que l’on songe à

la sensation des premières heures de chemin de fer lors d’un voyage

entrepris sans soucis, par caprice. La volonté est abolie par le fait

même de son inutilité provisoire, aucun acte n’étant permis; n’ayant

aucun conflit à surveiller, la conscience sommeille: le plaisir que nous

goûtons alors est évidemment celui que nous donne l’absence de

responsabilité dans le mouvement. Ce plaisir est pour beaucoup dans le

goût des voyages; il pousse même aux voyages factices, dont les chevaux

de bois sont le type. Agir et vivre dans le désintéressement de celui

qui n’agit pas, c’est peut-être le bonheur parfait.

On s’étonne qu’il y ait en France cinquante ou soixante mille religieux.

Si peu, cela prouve la force de résistance de la race et sa jeunesse. Au

Thibet et en Mongolie, la moitié des hommes sont religieux; il y a des

monastères de six et huit mille moines. Nul opium n’est comparable au

vœu d’obéissance; nul esclavage d’amour heureux ne donne une pareille

béatitude.

Mais le Jésuite n’est ni un moine bouddhiste, ni même un Chartreux; le

Jésuite est un homme d’action. Sa volupté n’est pas celle du fumeur

d’opium; elle n’est pas non plus celle du passager, ni celle du voyageur

souriant au paysage; c’est plutôt celle du soldat de carrière et de

goût, d’un soldat qui serait doux, fin, souriant, ferme à son devoir,

d’obéissance passive, joyeuse et discrète.

Pour marcher sans glisser sur le chemin de velours, il faut s’être

libéré les épaules du fardeau de la volonté.

V

LE PÉCHÉ PHILOSOPHIQUE.--Il ne faut jamais s’attendre à trouver un génie

complet, un dieu. L’homme est un homme, c’est-à-dire un animal dont la

seule supériorité sur les autres animaux est la diversité des aptitudes.

Cette supériorité fait supposer qu’il y aura des contradictions. Le

génie augmente une aptitude, dessèche les autres. Pascal, génie de

science, de rigidité, de raisonnement, de clairvoyance logique, devient,

s’il aborde la théologie, construction de subtilité, le plus morose des

fanatiques. Sa théologie s’enchaîne comme la géométrie. Le malheureux,

dans la droiture de sa logique, traite selon les principes d’Euclide une

matière variable, obscure, modelée sur la psychologie instable des

hommes.

A ses coups de boutoir, le Jésuite biaise. Comment ferait-il? Il est en

l’air, mal appuyé, mal en défense, armé d’une épée de hasard,--contre un

adversaire emmuré dans la cotte de mailles du syllogisme, ferme sur ses

étriers, mobile, porté çà et là soudain par la fougue de son cheval,

Mauvaise-Foi, et pointant Donc, sa lance de douze coudées.

Mettons que Pascal s’amuse. Il joue au chat et à la souris. A chaque

partie de jeu, il croque un Jésuite, pour finir. Il le croque, si nous

le permettons. Je crois bien qu’il en est des _Provinciales_ comme de la

plupart des anciens livres célèbres; on les admire de confiance et on

s’y amuse par prétérition.

«Nous soutenons donc, dit le Jésuite (IVe Lettre), comme un principe

indubitable «qu’une action ne peut être imputée à péché, si Dieu ne nous

donne, avant que de la commettre, la connaissance du mal, qui y est, et

une inspiration qui nous excite à l’éviter.» M’entendez-vous maintenant?

«Étonné d’un tel discours...» C’est Pascal qui reprend, mais c’est nous

qui sommes étonnés, car la sentence du Jésuite est des plus nobles et

des plus humaines. Elle équivaut à dire que, pour être coupable, il faut

avoir agi avec discernement, avec la conscience de violer une loi

morale, une loi divine, une loi civile. Mais Pascal pense en géomètre;

il sépare l’acte de l’acteur, juge que, tracé de travers par un aveugle

ou par un voyant, le cercle n’en est pas moins déformé. Il faut refaire

la figure, mais d’abord couper la main malhabile, afin de parer à de

futures erreurs.

Cette quatrième _Provinciale_, si elle n’était lugubre, serait bête

comme une parade de Tabarin. Quelle humiliation pour l’esprit humain de

voir un Pascal tombé si bas que d’être obligé, pour triompher,

d’imaginer un adversaire stupide! Mais le Jésuite obtus, qui tremble

sous la grande lance, dès qu’il parle, on est de son avis. Il ne croit

pas, cet homme simple, que le Dieu qu’il sert veuille condamner les

coupables sans les entendre, ni qu’il y ait des coupables là où il y a

des ignorants et des pauvres d’esprit.

Qu’elle est démodée, cette ironie chrétienne des _Provinciales_! Par

exemple (Lettre IVe):

«Béni soyez-vous, mon père, qui justifiez ainsi les gens! Les autres

apprennent à guérir les âmes par des austérités pénibles; mais vous

montrez que celles qu’on aurait crues le plus désespérément malades se

portent bien. O la bonne voie pour être heureux en ce monde et en

l’autre! J’avais toujours pensé qu’on péchait d’autant plus qu’on

pensait moins à Dieu; mais, à ce que je vois, quand on a pu gagner une

fois sur soi de n’y plus penser du tout, toutes choses deviennent pures

pour l’avenir.»

Otez l’ironie, et ce morceau est parfait. Mais ôter l’ironie, c’est

prendre l’envers de la pensée de Pascal. On obtient du Nietzsche:

«Quand on a pu gagner une fois sur soi de ne plus penser du tout à Dieu,

toutes choses deviennent pures pour l’avenir.» Ainsi parlait

Zarathoustra.

Le péché par ignorance, atténué ou effacé, c’est ce que l’on a raillé

longtemps sous le nom de «péché philosophique». Les ennemis des Jésuites

y trouvent encore un bon prétexte à d’hypocrites indignations; cependant

que, reprenant les principes méprisés de Suarez et d’Escobar, ils

donnent à l’ignorance invincible le nom plus nouveau et moins pur

d’irresponsabilité.

Transporté dans le domaine des codes, le péché philosophique n’est autre

chose que le crime ou le délit perpétré avec inconscience ou

demi-conscience.

Les Jésuites ne croyaient guère à la responsabilité du pécheur; pas plus

que le philosophe d’aujourd’hui ne croit à la responsabilité du

criminel. Mais le théologien pouvait excuser le pécheur et l’absoudre,

ce que le philosophe ne peut conseiller à la loi envers le criminel. Les

conclusions diffèrent; les principes sont les mêmes.

Il serait bien étonnant que, pendant deux ou trois siècles, des

centaines d’hommes d’étude eussent remué toute la psychologie du pécheur

sans en tirer quelques idées neuves et justes. Les Jésuites ont fait en

ce domaine beaucoup de petites découvertes. Une des meilleures fut

précisément celle de l’ignorance invincible. Établir l’irresponsabilité

morale de l’homme, à l’heure même où l’on donnait une volonté aux bêtes,

où les fables propageaient la vieille légende de leur supériorité, à

l’heure où l’on faisait encore des procès criminels aux animaux

nuisibles, excommuniés par les évêques, proclamer qu’en beaucoup de cas

il peut y avoir péché ou délit sans coupable, ce fut un acte d’audace

intellectuelle et de probité scientifique.

L’axiome théologique du P. de Rhodez «que le péché ne saurait être plus

grand que la conscience ne le dicte», ce serait peut-être un bon point

de départ pour une discussion philosophique sur la Loi. On arriverait,

il semble, à cette conclusion, que, loin de proclamer tous les hommes

égaux devant elle, il faudrait dire: «Les hommes sont inégalement

responsables devant la loi.» C’est d’ailleurs le principe des

circonstances atténuantes, de l’excuse, de la loi de sursis. Mais les

Jésuites allaient bien plus loin, jusqu’à dire que la loi morale doit se

désintéresser des cas inguérissables, des consciences invinciblement

obscures. Comme ils partent de l’observation, de l’examen critique de la

vie, ils ne se trompent presque jamais. Ceux qui parlent de la loi, de

l’impératif, de l’absolu, les aprioristes en un mot, se trompent presque

toujours et si leur dogme coïncide avec la réalité, c’est par hasard, et

parce que tout arrive.

La multiplicité des cas de conscience discutés par les casuistes montre

clairement qu’à leur idée il y a autant de morales que d’individus ou du

moins que de groupes de caractères ou de tempéraments. La morale

vulgaire, chrétienne (puisqu’il n’en est pas d’autre), est un frein que

l’on serre indifféremment aux montées et aux descentes. Quelques-uns

s’en trouvent assurés; d’autres paralysés. Les victimes du vice ne sont

peut-être pas plus nombreuses que les victimes de la vertu. Mais cette

idée de vertu, quelle bulle! N’est-il pas clair qu’un accès de colère

serait pour un flegmatique un acte de vertu, c’est-à-dire de réaction,

et pareillement un acte de débauche, pour un frigide? Et tout au

contraire la tempérance sera l’effort et la vertu des fougueux, mais des

fougueux seuls. Voilà le double point de vue, avec ses nuances et

combinaisons comme à une rose des vents, pour regarder les actes humains

et en juger. La morale abstraite est rétrograde; elle rejette les hommes

d’aujourd’hui vers l’imitation d’un caractère ancien. Parce qu’un

charpentier de Judée, tout de rêves et de paroles, fuyait les femmes ou

ne les voulait que servantes, on a imaginé que l’amour est un crime; et

parce qu’il vivait en parasite, que l’argent est mauvais; et parce qu’il

était humble d’origine, que l’orgueil de race et de famille est

ridicule; et ainsi, il y a les sept péchés capitaux que d’autres

appellent maintenant les sept vertus théologales, et réciproquement.

Mais il ne faut pas créer par esprit de contradiction un absolu

antinomique à l’absolu chrétien. Il n’y a que des accidents. Il y a des

cas de conscience; il n’y a pas de morale; il a des maladies, et

quelques remèdes.

Le chemin de velours; Nouvelles dissociations d'idées · 第 26 / 72 题