GÉNÉALOGIE DU JANSÉNISME.--Comme toutes les hérésies, ces actes de foi
paradoxaux et démesurés, le Jansénisme naquit inattendu; c’est-à-dire
qu’aux hérésies comme aux révolutions de la politique ou de l’art il
faut un prétexte. Entre deux partis extrêmes, il y a toujours une
opinion moyenne. On y rencontre, parmi une foule indécise et peureuse,
quelques esprits trop critiques et qu’une passion unique n’incline pas;
mais que la sensibilité de cette foule se trouve soudain blessée et la
raison de cette élite soudain froissée, voilà des équilibres rompus. On
a vu, lors d’une récente affaire, ces tombées brusques de la flèche, qui
font songer aux balances du Dr Crookes impressionnées par l’inconscient.
Le Jansénisme fut une affaire tellement semblable à la nôtre que c’en
est humiliant. Les Jésuites, également innocents de l’une et de l’autre,
pâtirent jadis et naguère. Cependant, la première histoire, bien plus
désintéressée, fut bien plus bête. Il serait impossible de s’y distraire
à cette heure, si elle n’avait fait deux victimes, Pascal et Racine, et
si elle n’était devenue ainsi, au cours des années, l’une des phases les
plus détestables de la longue folie humaine.
Calviniste, l’aïeul des Arnauld, Antoine, fut touché de la grâce lors de
la Saint-Barthélemy. Il abjura prudemment et mourut, léguant à ses
enfants une foi équivoque où l’amour de Genève le disputait à la crainte
de Rome. Les Arnauld avaient pour ami Duverger de Hauranne, abbé de
Saint-Cyran, et ce Duverger maniait à sa guise l’esprit d’un certain
Hollandais nommé Corneille Jansénius, évêque d’Ypres. Ce pauvre homme,
s’imaginant avoir découvert la véritable doctrine de saint Augustin,
rédigea sa trouvaille en un considérable in-folio nommé _Augustinus_. En
ce temps-là on lisait les livres de théologie; c’était la nourriture de
ces esprits qui aujourd’hui se repaissent avec ardeur de métaphysique
sociale. Rome condamna. Antoine Arnauld approuva. Un brave homme,
Nicolas Cornet, eut pitié des fidèles et voulut leur épargner l’énorme
tome. Par son génie, l’_Augustinus_ fut résumé en cinq propositions,
lesquelles, dépouillées du jargon théologique, se réduisent à cette
incontestable vérité: l’homme n’est pas libre, tous ses actes sont
déterminés.
Mais il aurait paru un peu hardi de supprimer ainsi toute religion,
toute morale, et telle n’était l’intention, ni de Jansénius, ni
d’Arnauld, ni de leurs maîtres Augustin et Calvin.
Le déterminisme est tempéré par la grâce. Il y a le bien et le mal.
Livré à lui-même, l’homme suit son penchant, qui l’incline au mal;
secouru par la grâce, il va au bien, avec une égale sûreté. Cette grâce,
dont dépend la vertu et le salut éternel, il n’est pas au pouvoir de
l’homme de lui résister; la grâce est toujours _nécessitante_.
Cette notion de la grâce n’est pas absurde, si on la réduit à des
proportions humaines, Dieu éliminé. La grâce alors c’est la force, c’est
le talent, c’est le génie, c’est la beauté, l’esprit ou la belle humeur.
La grâce est un fait, Renan employa plusieurs fois ce mot fort à propos.
Mais, retirant la liberté à l’homme, saint Augustin et ses interprètes
l’avaient laissée à Dieu. On arrivait ainsi à la notion d’un être,
infini et tout puissant, créant expressément des êtres voués à la
douleur éternelle. Nulle illusion n’était laissée aux hommes ni sur
eux-mêmes ni sur le maître de leurs âmes. Tout effort vers le bien était
inutile; une longue vie de dévouement et de foi était nulle devant le
nouveau Baal. Ceux qui devaient être dévorés, Dieu les avait choisis et
marqués de toute éternité.
Rien ne blesse un homme civilisé comme la négation de son libre arbitre.
La science elle-même échouera à détruire cette notion que l’humanité
juge essentielle. Quand les hommes se croyaient destinés à la vie
éternelle, la question était bien plus importante. Les Jésuites, prenant
le parti de la liberté, ne faisaient que se ranger à l’opinion commune.
Si Pascal n’eût pas fait dévier la polémique vers les cas de conscience
et le casuisme, il était vaincu, malgré qu’il eût beaucoup plus d’esprit
que le P. Nouet. Tout le monde était à peu près d’accord en France pour
admettre que la grâce suffisante n’est refusée à personne, que le Christ
est mort pour tous les hommes et que le ciel est ouvert à toutes les
bonnes volontés. Cette religion modérée est compatible avec la
civilisation; elle peut devenir aimable, si le clergé est fin et doux. A
la porte fermée du calvinisme, les Jésuites avaient depuis longtemps
opposé la porte ouverte et, de la naissance à cette porte bienheureuse,
étendu pour les âmes délicates un beau tapis. La voie douloureuse était
devenue _le chemin de velours_.