III

GÉNÉALOGIE DU JANSÉNISME.--Comme toutes les hérésies, ces actes de foi

paradoxaux et démesurés, le Jansénisme naquit inattendu; c’est-à-dire

qu’aux hérésies comme aux révolutions de la politique ou de l’art il

faut un prétexte. Entre deux partis extrêmes, il y a toujours une

opinion moyenne. On y rencontre, parmi une foule indécise et peureuse,

quelques esprits trop critiques et qu’une passion unique n’incline pas;

mais que la sensibilité de cette foule se trouve soudain blessée et la

raison de cette élite soudain froissée, voilà des équilibres rompus. On

a vu, lors d’une récente affaire, ces tombées brusques de la flèche, qui

font songer aux balances du Dr Crookes impressionnées par l’inconscient.

Le Jansénisme fut une affaire tellement semblable à la nôtre que c’en

est humiliant. Les Jésuites, également innocents de l’une et de l’autre,

pâtirent jadis et naguère. Cependant, la première histoire, bien plus

désintéressée, fut bien plus bête. Il serait impossible de s’y distraire

à cette heure, si elle n’avait fait deux victimes, Pascal et Racine, et

si elle n’était devenue ainsi, au cours des années, l’une des phases les

plus détestables de la longue folie humaine.

Calviniste, l’aïeul des Arnauld, Antoine, fut touché de la grâce lors de

la Saint-Barthélemy. Il abjura prudemment et mourut, léguant à ses

enfants une foi équivoque où l’amour de Genève le disputait à la crainte

de Rome. Les Arnauld avaient pour ami Duverger de Hauranne, abbé de

Saint-Cyran, et ce Duverger maniait à sa guise l’esprit d’un certain

Hollandais nommé Corneille Jansénius, évêque d’Ypres. Ce pauvre homme,

s’imaginant avoir découvert la véritable doctrine de saint Augustin,

rédigea sa trouvaille en un considérable in-folio nommé _Augustinus_. En

ce temps-là on lisait les livres de théologie; c’était la nourriture de

ces esprits qui aujourd’hui se repaissent avec ardeur de métaphysique

sociale. Rome condamna. Antoine Arnauld approuva. Un brave homme,

Nicolas Cornet, eut pitié des fidèles et voulut leur épargner l’énorme

tome. Par son génie, l’_Augustinus_ fut résumé en cinq propositions,

lesquelles, dépouillées du jargon théologique, se réduisent à cette

incontestable vérité: l’homme n’est pas libre, tous ses actes sont

déterminés.

Mais il aurait paru un peu hardi de supprimer ainsi toute religion,

toute morale, et telle n’était l’intention, ni de Jansénius, ni

d’Arnauld, ni de leurs maîtres Augustin et Calvin.

Le déterminisme est tempéré par la grâce. Il y a le bien et le mal.

Livré à lui-même, l’homme suit son penchant, qui l’incline au mal;

secouru par la grâce, il va au bien, avec une égale sûreté. Cette grâce,

dont dépend la vertu et le salut éternel, il n’est pas au pouvoir de

l’homme de lui résister; la grâce est toujours _nécessitante_.

Cette notion de la grâce n’est pas absurde, si on la réduit à des

proportions humaines, Dieu éliminé. La grâce alors c’est la force, c’est

le talent, c’est le génie, c’est la beauté, l’esprit ou la belle humeur.

La grâce est un fait, Renan employa plusieurs fois ce mot fort à propos.

Mais, retirant la liberté à l’homme, saint Augustin et ses interprètes

l’avaient laissée à Dieu. On arrivait ainsi à la notion d’un être,

infini et tout puissant, créant expressément des êtres voués à la

douleur éternelle. Nulle illusion n’était laissée aux hommes ni sur

eux-mêmes ni sur le maître de leurs âmes. Tout effort vers le bien était

inutile; une longue vie de dévouement et de foi était nulle devant le

nouveau Baal. Ceux qui devaient être dévorés, Dieu les avait choisis et

marqués de toute éternité.

Rien ne blesse un homme civilisé comme la négation de son libre arbitre.

La science elle-même échouera à détruire cette notion que l’humanité

juge essentielle. Quand les hommes se croyaient destinés à la vie

éternelle, la question était bien plus importante. Les Jésuites, prenant

le parti de la liberté, ne faisaient que se ranger à l’opinion commune.

Si Pascal n’eût pas fait dévier la polémique vers les cas de conscience

et le casuisme, il était vaincu, malgré qu’il eût beaucoup plus d’esprit

que le P. Nouet. Tout le monde était à peu près d’accord en France pour

admettre que la grâce suffisante n’est refusée à personne, que le Christ

est mort pour tous les hommes et que le ciel est ouvert à toutes les

bonnes volontés. Cette religion modérée est compatible avec la

civilisation; elle peut devenir aimable, si le clergé est fin et doux. A

la porte fermée du calvinisme, les Jésuites avaient depuis longtemps

opposé la porte ouverte et, de la naissance à cette porte bienheureuse,

étendu pour les âmes délicates un beau tapis. La voie douloureuse était

devenue _le chemin de velours_.

Le chemin de velours; Nouvelles dissociations d'idées · 第 25 / 72 题