Ici la scène change tout à coup de décoration et d'aspect; le poëte,
pour amener le dénoûment, la reconnaissance des fils et du père, le
second couronnement de Sita, remonte de douze ans le cours du temps et
des événements. On entend de loin, derrière un rideau de forêts et sur
les rives du fleuve, les cris de détresse et les gémissements de la
jeune épouse abandonnée, qui vient de mettre au monde les deux jumeaux
recueillis par les brahmanes et adoptés par les nymphes sacrées.
Rama, ému de pitié et d'amour, se croit en proie à un rêve: «Roi!»
lui dit le sage anachorète, «ne comprenez-vous pas qu'on vous apprend
ici d'une manière détournée, en action et non en récit, la naissance
de ces deux enfants vos fils?
«Faites taire les instruments de musique et les voix,» dit-il aux
acteurs, «et que tous les spectateurs contemplent les merveilles qui
vont éclater par la puissance du dieu!» Sita paraît soulevée et portée
par les eaux du Gange, tout entourée de ses divinités protectrices!
«Recevez,» disent ces divinités à Rama, «une épouse chaste et fidèle!»
Le père, la mère, l'époux, l'épouse, les fils, se reconnaissent,
s'embrassent et s'abîment dans leur félicité et dans leur
reconnaissance.
Le directeur du spectacle s'avance sur la scène sous le costume du
saint anachorète à qui le héros doit le bonheur d'avoir retrouvé ses
fils et son épouse:
«Rama,» dit-il au héros, «pouvons-nous encore quelque chose pour votre
bonheur?»
Rama se lève.
«Pieux solitaire,» répond-il, «je n'ai plus qu'une prière à vous
adresser: Puissent les chants inspirés qui célèbrent cette histoire
charmer et purifier les âmes des spectateurs! que, semblables à
l'amour d'une mère pour ses enfants, ils allègent nos peines! que,
pareils aux eaux purifiantes du Gange, ces chants lavent nos péchés!
Puissent l'imagination dramatique et le goût délicat du poëte lui
assurer la gloire due au grand maître de son art poétique, et
puisse-t-il nous initier toujours davantage dans cette science mille
fois plus sublime et plus sainte, qui nous donne la connaissance des
perfections de l'Être unique en qui se résument tous les êtres: Dieu!»
La scène s'évanouit après ces paroles, et le peuple édifié sort du
spectacle comme d'un temple, où le plaisir même sert de mobile à la
religion et à la vertu.
* * * * *
Telles étaient les représentations scéniques de l'Inde primitive,
pendant que le reste de l'Asie, à l'exception de la Chine, l'Afrique,
l'Europe, la Grèce, Rome et les Gaules balbutiaient encore la langue
de la philosophie, de la poésie et des arts; quoi qu'en ait dit
Voltaire, le jour moral s'est levé en Orient comme le jour céleste.