XIX.

Ici la scène change tout à coup de décoration et d'aspect; le poëte,

pour amener le dénoûment, la reconnaissance des fils et du père, le

second couronnement de Sita, remonte de douze ans le cours du temps et

des événements. On entend de loin, derrière un rideau de forêts et sur

les rives du fleuve, les cris de détresse et les gémissements de la

jeune épouse abandonnée, qui vient de mettre au monde les deux jumeaux

recueillis par les brahmanes et adoptés par les nymphes sacrées.

Rama, ému de pitié et d'amour, se croit en proie à un rêve: «Roi!»

lui dit le sage anachorète, «ne comprenez-vous pas qu'on vous apprend

ici d'une manière détournée, en action et non en récit, la naissance

de ces deux enfants vos fils?

«Faites taire les instruments de musique et les voix,» dit-il aux

acteurs, «et que tous les spectateurs contemplent les merveilles qui

vont éclater par la puissance du dieu!» Sita paraît soulevée et portée

par les eaux du Gange, tout entourée de ses divinités protectrices!

«Recevez,» disent ces divinités à Rama, «une épouse chaste et fidèle!»

Le père, la mère, l'époux, l'épouse, les fils, se reconnaissent,

s'embrassent et s'abîment dans leur félicité et dans leur

reconnaissance.

Le directeur du spectacle s'avance sur la scène sous le costume du

saint anachorète à qui le héros doit le bonheur d'avoir retrouvé ses

fils et son épouse:

«Rama,» dit-il au héros, «pouvons-nous encore quelque chose pour votre

bonheur?»

Rama se lève.

«Pieux solitaire,» répond-il, «je n'ai plus qu'une prière à vous

adresser: Puissent les chants inspirés qui célèbrent cette histoire

charmer et purifier les âmes des spectateurs! que, semblables à

l'amour d'une mère pour ses enfants, ils allègent nos peines! que,

pareils aux eaux purifiantes du Gange, ces chants lavent nos péchés!

Puissent l'imagination dramatique et le goût délicat du poëte lui

assurer la gloire due au grand maître de son art poétique, et

puisse-t-il nous initier toujours davantage dans cette science mille

fois plus sublime et plus sainte, qui nous donne la connaissance des

perfections de l'Être unique en qui se résument tous les êtres: Dieu!»

La scène s'évanouit après ces paroles, et le peuple édifié sort du

spectacle comme d'un temple, où le plaisir même sert de mobile à la

religion et à la vertu.

* * * * *

Telles étaient les représentations scéniques de l'Inde primitive,

pendant que le reste de l'Asie, à l'exception de la Chine, l'Afrique,

l'Europe, la Grèce, Rome et les Gaules balbutiaient encore la langue

de la philosophie, de la poésie et des arts; quoi qu'en ait dit

Voltaire, le jour moral s'est levé en Orient comme le jour céleste.

Cours familier de Littérature - Volume 01 · 第 335 / 339 题