Au quatrième acte, le poëte introduit sur la scène le vieillard roi,
père de Sita. Ses lamentations sur le sort de sa fille ont autant de
douleur et plus de piété que celles de Priam ou d'Hécube dans les
tragédies grecques:
«Le chagrin, comme une scie aux dents aiguës, déchire sans cesse mon
coeur. Toutes les fois que je pense à ma fille, mes douleurs se
renouvellent: c'est comme un fleuve toujours plein, dont la source ne
tarit point. Qu'il est malheureux que ni l'âge, ni l'infortune, ni les
austérités de la pénitence n'aient pu délivrer mon âme de ce corps qui
l'accable! Je n'ose pas non plus éteindre en moi cette étincelle de
vie; car l'enfer le plus profond, où ne brille jamais le soleil,
attend le misérable qui porte sur lui une main homicide. Mes années
s'écoulent, et, en dépit du temps, rappelées à toute heure par le
souvenir, mes douleurs me survivent à moi-même... Hélas! ma chère
Sita, faut-il que toutes tes vertus n'aient pas détourné ce destin
rigoureux! Toujours à ma mémoire se représentent tes charmes
enfantins, ton visage frais comme le lotus, orné tour à tour de
sourires ou de larmes, tes premiers efforts pour exprimer ta pensée
par des paroles. Fille du sacrifice, quel est aujourd'hui ton triste
partage! Ô Terre, déesse toute-puissante, et toi, brillant Soleil,
dieu de ma race, sages et saints, qui deviez la protéger, cruels,
pourquoi avez-vous abandonné Sita à son destin?...»
* * * * *
Les enfants paraissent devant l'aïeul et l'aïeule: À mesure que ces
beaux enfants s'avancent vers nous,» se disent-ils, «ils entraînent
vers eux notre âme endurcie par les années, comme la baguette d'aimant
attire une masse de fer.»
L'aïeul embrasse l'enfant. «Comme il me rappelle Rama!» se dit-elle:
«il lui ressemble en tout, et par sa taille, et par son teint foncé,
semblable à la feuille noire qui flotte sur le torrent, et par sa voix
forte, pénétrante comme le cri du canard sauvage, au moment où il
rassemble avec joie les tiges du lotus. Sa peau surtout est ferme au
toucher comme celle de Rama, dure comme la coupe qui contient les
graines du lotus... Mais son air... Ne me trompé-je pas? (À Djanaka.)
Voyez-le vous-même: ce regard vif, animé, parlant, n'est-il pas celui
de Sita?»
L'interrogation des vieux parents et les réponses naïves des enfants
sont dignes d'Éliacin dans notre _Athalie_.
Des soldats accourent pour disputer aux enfants un cheval échappé,
destiné au sacrifice. L'un des fils de Rama protège l'animal, et fait
face aux soldats; il tend son arc sous une grêle de flèches, et
s'écrie en tirant les siennes, seul contre tous! «Ah! voilà enfin la
gloire! Mon arc retentissant frémit et résonne comme le nuage grondant
que la foudre froisse et déchire, il s'étend, il s'élargit sous
l'effort de mes deux bras, comme la bouche énorme d'Yama s'ouvrant
pour dévorer les nations!»
Le combat s'engage, la description rappelle celle des combats les plus
gigantesques d'Homère.
Un témoin s'écrie, en le regardant: «Il me rappelle Rama, tel qu'il
était dans sa jeunesse, lorsqu'il lançait ses flèches contre les
esprits impurs.
«Je suis honteux, quand je considère sa valeur. Il reste immobile,
quoique autour de lui gronde la tempête du combat... Dans l'air
obscurci par les nuages d'une poussière épaisse, le glaive flamboyant
brille comme l'éclair. Les chars se précipitent avec un bruit horrible
que grossit encore le tintement des sonnettes qui les décorent; les
éléphants monstrueux s'avancent, semblables aux nuages qui portent la
foudre, enveloppés de l'obscurité orageuse de la bataille. Le héros
les défie, et son cri de guerre est entendu par-dessus le roulement
des tambours, plus fort, plus répété que la clameur de l'éléphant
sauvage, retentissant dans les bois de la montagne. On se presse sur
lui; la fureur, la crainte agitent toutes les têtes qui se
rapprochent. Il tire son arc... Tremblants, comme si la bouche d'Yama
s'ouvrait pour dévorer le monde, nos gens frémissent, ils
chancellent, ils fuient; hâtons-nous... en avant! volons à son
secours!--Ce jeune homme doit posséder des armes célestes, dit un
autre:
«Cela est vrai, répond un troisième; car voyez, par un changement
terrible qui est effrayant pour l'oeil, l'obscurité succède à l'éclair
éblouissant. Comme une armée en peinture, nos gens s'arrêtent
immobiles, à mesure que le charme irrésistible subjugue leurs sens:
dans le ciel, en ce moment, flottent de noires vapeurs amoncelées et
massives, comme les pics du Vindhya. Les ténèbres, sortant des
cavernes de l'enfer, s'étendent de tous côtés. Pareilles à l'airain en
fusion, des flammes rouges, par intervalles, percent l'obscurité, et
le vent mugit au loin, comme si c'était le vent de la fin du monde.»
Un héros s'élance pour combattre corps à corps l'enfant, fils de Rama.
«Leur fureur va éclater; tous leurs membres palpitent, agités par la
colère; leurs yeux remplis de sang brillent comme le lotus rouge;
leurs joues pâles, leurs fronts plissés, ressemblent à la lune teinte
de taches jaunâtres, ou bien au lotus, lorsque sur sa fleur flétrie
l'abeille noire étend ses ailes frémissantes!» Pindare n'a pas plus
de flamme, Homère ou Dante plus d'images.