Sita elle-même, envoyée par une divinité bienfaisante pour offrir un
sacrifice dans la forêt, paraît en ce moment sur la scène. Elle ignore
que ses deux jumeaux _Cousa_ et _Lava_, qu'elle a enfantés sur les
rives du Gange, et qui lui ont été enlevés aussitôt après
l'enfantement, vivent dans ces solitudes, déjà âgés de douze ans.
L'éléphant favori sur lequel elle était tout à l'heure montée va périr
sous l'assaut d'un autre éléphant monstrueux qui l'attaque sur les
bords du fleuve. Aux cris des femmes, Rama s'élance et sauve
l'éléphant de la reine, mais sans reconnaître encore Sita: les dieux
la rendent invisible. Rama lui parle comme dans un songe indécis:
«Sita!» lui dit-il, «mon bras vient d'exaucer ton voeu; ton éléphant
favori, celui qui, dans les premiers ébats de son enfance, allongeait
sa trompe adroite et délicate pour saisir autour de tes oreilles les
fibres du lotus qui leur servaient de pendants parfumés, maintenant il
défie le puissant monarque de la forêt! Vois par quelles agaceries il
cherche à gagner l'amour de sa compagne, comme il aspire avec sa
trompe l'onde embaumée par la pluie de fleurs des lotus du rivage!
comme il en rafraîchit d'une suave ondée le corps de sa compagne!
comme il arrache les larges feuilles de la plante humide, et l'élève
au-dessus de sa tête pour la garantir des ardeurs du soleil!» (Ils
s'éloignent.) Sita, restée seule, gémit sur l'absence de ses enfants.
«Ce petit éléphant,» dit-elle, «me rappelle le souvenir de mes
fils!... Comment ai-je mérité un si cruel destin? Quelle faute ai-je
commise pour qu'ils ne connaissent jamais les embrassements d'un père?
ces aimables enfants au visage attrayant et doux, ombragé de longs
cheveux bouclés, la bouche ouverte aux tendres sourires, quand entre
leurs lèvres fraîches et vermeilles brillent deux rangées de perles
pareilles aux boutons de jasmin qui vont éclore!»
Rama, pour qui elle est invisible, poursuit ses souvenirs et ses
plaintes dans la forêt. «Laissez-le pleurer, disent ses serviteurs;
ceux qui souffrent doivent parler de leurs souffrances. Le coeur trop
plein qui s'épanche en paroles reçoit du soulagement. Le lac qui se
gonfle ne dévaste pas ses rives, quand ses ondes, en se soulevant,
trouvent un écoulement pour les recevoir!»
L'épouse invisible assiste ainsi aux regrets et au délire de l'époux
dont elle est séparée; la scène se prolonge toujours de plus en plus
pathétique. Rama, dans son délire, ordonne à son écuyer de pousser son
char vers le temple où il doit sacrifier aux dieux. Il emporte avec
lui la statue adorée qui lui représente sa chère Sita.