Un autre drame de l'Eschyle indien, Bavahbouti est une tragédie
historique et mythologique sur le héros demi-dieu Rama. Nous allons
l'analyser rapidement, en citant seulement les fragments
caractéristiques du style de ce grand poëte. Un orteil des bas-reliefs
du Parthénon donne une plus juste idée du génie de Phidias que le
plus long commentaire sur le statuaire.
La scène s'ouvre par un dialogue conjugal, comparable au Cantique des
cantiques de Salomon, entre le demi-dieu _Rama_ et sa jeune épouse
_Sita_.
Un sage intervient; il promène Rama et la charmante Sita dans une
galerie de tableaux qui représentent leur heureuse enfance, et les
chastes amours qui ont précédé leur union. Sita et Rama s'extasient
ensemble sur les scènes reproduites par le pinceau:
«Jours heureux pour moi,» s'écrie Rama à l'aspect de ces peintures,
«quand un père vénéré vivait encore, quand la tendresse d'une mère
veillait attentivement sur mon existence, quand tout était plaisir
pour mon jeune âge... Voyez... Voilà que ma jeune épouse, la belle
Sita, attire l'admiration de ma mère... Le sourire est sur ses lèvres,
sa bouche entr'ouverte laisse éclater des dents aussi blanches que les
calices allongés du jasmin; de longues nattes de cheveux souples, et
doux au toucher comme la soie, répandent un crépuscule sur ses joues;
tous ses membres, élégants de formes, gracieux de mouvements, ont la
blancheur et la flexibilité des rayons de la lune glissant dans le
vague des airs!
--«Voyez cet autre tableau,» lui dit Sita; «il représente l'instant où
vous vous revêtez de l'habit de pénitence parmi les saints cénobites.»
--«Oui,» réplique le héros, «cet état de vie austère que les anciens
rois de notre race adoptaient pour se sanctifier quand ils avaient
abdiqué l'empire en faveur de leurs enfants, nous l'avons adopté à la
fleur de notre âge, nous avons été heureux de languir dans ces
ermitages au fond des forêts, pour nous former à la sagesse sous des
maîtres inspirés des dieux.
«Nous arrivons ensemble,» continue-t-il en s'adressant à sa chère
Sita, «à ce site au milieu des montagnes du midi de l'Inde, sur le
bord des ruisseaux tombant des rochers où habitent les saints
anachorètes; ils préparent pour leurs hôtes le plat de riz sauvage. Te
souvient-il, ô mon amour, de notre humble et fortunée cabane sur le
bord du torrent qui brille là aux rayons du soleil à travers les
branches? là nous ne sentions plus, tant nous étions heureux, que le
temps nous échappait...»
Des tableaux tragiques représentant les dangers dont Rama a sauvé son
amante Sita s'offrent ici à leurs yeux, réveillent leurs souvenirs,
font couler leurs larmes rendues délicieuses par le contraste avec le
bonheur présent.
Rama et son épouse se retirent dans un pavillon au milieu du jardin;
là, une scène de chaste amour conjugal: les expressions brûlent comme
le feu consacré qui dévore l'encens sans laisser de cendre. La
Sulamite de la Bible n'a pas d'enlacements d'ailes ou de roucoulements
de colombe plus saintement langoureux. Le poëte indien surpasse
Tibulle dans ses plus beaux vers, mais c'est un Tibulle sacré. Le
scrupule des langues modernes jette un voile sur ces épanchements des
deux époux.
Pendant que Sita dort, et qu'elle balbutie en rêvant avec terreur sur
le bras du roi le nom de son cher Rama, celui-ci la regarde dormir:
«Elle rêve que je l'ai quittée,» dit-il, «ou bien la vue de ces
peintures qui retracent nos malheurs a troublé ses esprits... Ah!
qu'il est heureux celui qui, dans la peine comme dans le bonheur, peut
compter sur une tendresse éprouvée, dont le coeur repose avec
confiance sur le coeur d'un autre dans toutes les fortunes, et qui, au
déclin même de son âge, comme à la fleur de sa vie, jouit des douceurs
d'une consolante union!»