Ces représentations étaient rares, car les deux plus grands poëtes
dramatiques de l'Inde, _Kalidasa_ et _Bavahbouti_, n'ont composé
chacun que trois drames.
«Si Kalidasa est l'Euripide de l'Inde, il est un Euripide sobre,
chaste, naïf, exempt des défauts d'affectation dont l'Euripide grec
abonde. Bavahbouti, au contraire, est le plus énergique et le plus
majestueux des poëtes dramatiques de sa race; on peut le nommer
l'Eschyle du même théâtre. Kalidasa, se rapprochant de la noble et
douce pureté de Sophocle, n'a rien de cette dégénérescence, de cette
vulgarité d'intrigues qu'Euripide semble emprunter d'avance au roman
moderne plutôt qu'à l'antique épopée. Quant à Bavahbouti, majestueux,
grand, élevé comme ces forêts du Gondwana, dont l'ombre terrible se
balança sur son berceau, vous le diriez sorti des mains de la nature,
comme le Moïse de Michel-Ange s'élança de la pensée du sculpteur. En
vain la conscience agitée se replie sur elle-même; Bavahbouti va y
chercher le crime et le remords, qu'il traîne au grand jour. Tel un
guerrier redoutable arracherait aux profondeurs du sanctuaire le
criminel qui voudrait y chercher un asile. Dans la poésie de
Bavahbouti, mugissent et se calment tour à tour les orages de toutes
les passions, que sa main puissante sait éveiller et assoupir. Il
vivait, comme on le voit dans l'histoire du Kachmir, dont Wilson a
publié des extraits, vers l'année 720, à la cour du souverain d'Agra.
Jamais accents plus passionnés n'émanèrent de l'âme humaine; aussi le
nomma-t-on _Srikantha_, l'homme dont la bouche est le temple de
l'éloquence. Le père de Bhavhabouti était un brahmane appartenant à
cette illustre race, dont l'origine se perdait dans les temps
héroïques. Sa famille habitait la province de l'Inde que nous appelons
aujourd'hui le Décan, à l'occident des hautes montagnes et des vastes
forêts qui versèrent leur ombre et leurs terreurs sacrées sur l'âme du
jeune poëte.»