Il y a dans le théâtre indien, ajoutent les commentateurs, une
singularité que n'offre aucun théâtre moderne, et qui atteste assez le
prodigieux développement de l'éducation publique chez ces peuples,
c'est que les personnages parlent plusieurs idiomes dans le même
drame. Ils s'y servent même de deux langues mortes, le _sanscrit_,
dialecte sacré réservé aux acteurs qui représentent les héros ou les
dieux, et une autre langue antique aussi, mais non sacrée, réservée
aux femmes qui représentent les héroïnes du drame.
Le nombre immense des spectateurs comprenant, comme à Athènes ou à
Rome, le peuple entier d'une ville, excluait les théâtres murés pour
ces représentations. Le lieu de la scène était ordinairement, ou un
site choisi en rase campagne, ou une cour du palais des princes. Un
livre dans lequel on donne aux poëtes indiens les règles de l'action
et de la décoration de leur scène, décrit ainsi l'appareil de ces
représentations. On verra par cette description combien il y avait peu
de barbarie dans cette antiquité du haut Orient.
«Le portique de la salle dans laquelle les danses auront lieu sera
élégant et spacieux, couvert d'une draperie soutenue par de riches
pilastres, auxquels des guirlandes seront suspendues. Le maître du
palais s'assoira au centre sur un trône. À sa gauche se placeront les
personnes de sa famille habitant son intérieur, et à sa droite les
personnes distinguées par leur naissance. Derrière ce double rang de
droite et de gauche, s'assoiront les principaux officiers de l'État ou
du palais: les poëtes, les astrologues, les médecins, les savants,
prendront place au centre derrière le trône. Des femmes tenant des
éventails, secouant des plumes de paon, et toutes remarquables par
leur beauté et la grâce de leurs formes, environnent le maître. Des
gens portant des baguettes pour maintenir l'ordre prendront des postes
différents, et des hommes armés garderont les avenues. Lorsque tout le
monde sera assis, les acteurs entreront, chanteront certains airs: la
principale danseuse soulèvera le rideau et se montrera; puis, après
avoir semé des fleurs dans l'assemblée, elle déploiera son talent et
les grâces de son art.»