IX.

Par une métaphore qui doit être bien naturelle à l'homme, puisqu'elle

se retrouve dans les langues modernes comme dans cette langue

primitive, les littérateurs indiens donnent aux différentes

impressions morales produites par les genres divers de leur poésie, le

nom de _goût_ ou _saveur_; ils y ajoutent l'assimilation des

différents genres de littérature aux différentes teintes de couleurs

qui affectent diversement les yeux. Ainsi le sombre azur, qu'on

suppose la couleur du dieu père et conservateur des êtres, _Wichnou_,

est aussi la couleur de l'amour. Le blanc est le symbole de la gaieté,

parce que le sourire des bouches des femmes laisse éclater cette

couleur entre leurs lèvres sur les dents semblables aux perles. Cette

couleur appartient au demi-dieu _Rama_, divinité qui préside au

bonheur, depuis que, dans les fables de la mythologie indienne, Rama

a retrouvé son épouse adorée, la belle _Sita_, dont nous verrons

bientôt la touchante histoire. La colère a pour emblème le rouge

pourpre, image du sang répandu. Cette couleur appartient à _Siva_,

dieu de la guerre et de la destruction des êtres. L'héroïsme magnanime

a pour couleur le rouge clair ou le rose, symbole de la divinité du

coeur, représentée par _Indra_, le roi des dieux secondaires. Le gris,

couleur de la cendre, de la terre nue, de la mer terne sous les

nuages, est le symbole de la tristesse; le noir, de la terreur et des

enfers. Le jaune, couleur où se fondent dans un éclat de lumière

adoucie par une splendeur dorée les autres nuances, est le symbole du

surnaturel; il est réservé à _Brama_, le dieu créateur.

Ainsi, par une analogie aussi morale que physique entre les

impressions de l'oeil et les impressions de l'esprit, analogie tout à

fait conforme à l'harmonie que la nature a établie entre nos

différents sens, et entre ces différents sens et notre âme, il y a

dans cette littérature une gamme de style, comme une gamme de

couleurs, et comme une gamme de sons; en sorte que les genres de style

adoptés par tel ou tel écrivain peuvent se caractériser d'un mot, en

style bleu, style rouge, style rose, style jaune, style gris, comme

nous caractérisons nous-mêmes, par une analogie d'une autre espèce,

nos genres de style, en style élevé, style bas, style brûlant, style

tempéré, tant l'esprit humain a besoin d'images pour se faire

comprendre.

Cette assimilation des styles aux couleurs qui impressionnent les

yeux, ou aux saveurs qui impressionnent le palais, dénote dans l'Inde

primitive une réflexion déjà très-exercée des choses littéraires. Un

peuple enfant n'invente pas de telles analogies. L'Inde admet

également, dans la classification de ses genres de style, l'analogie

empruntée aux saveurs qui flattent ou blessent le palais: ainsi, dans

les écrivains indiens de cette époque, le sucre est le symbole de la

douceur; l'amertume du sel est celui de la colère.

Cours familier de Littérature - Volume 01 · 第 317 / 339 题