Par une métaphore qui doit être bien naturelle à l'homme, puisqu'elle
se retrouve dans les langues modernes comme dans cette langue
primitive, les littérateurs indiens donnent aux différentes
impressions morales produites par les genres divers de leur poésie, le
nom de _goût_ ou _saveur_; ils y ajoutent l'assimilation des
différents genres de littérature aux différentes teintes de couleurs
qui affectent diversement les yeux. Ainsi le sombre azur, qu'on
suppose la couleur du dieu père et conservateur des êtres, _Wichnou_,
est aussi la couleur de l'amour. Le blanc est le symbole de la gaieté,
parce que le sourire des bouches des femmes laisse éclater cette
couleur entre leurs lèvres sur les dents semblables aux perles. Cette
couleur appartient au demi-dieu _Rama_, divinité qui préside au
bonheur, depuis que, dans les fables de la mythologie indienne, Rama
a retrouvé son épouse adorée, la belle _Sita_, dont nous verrons
bientôt la touchante histoire. La colère a pour emblème le rouge
pourpre, image du sang répandu. Cette couleur appartient à _Siva_,
dieu de la guerre et de la destruction des êtres. L'héroïsme magnanime
a pour couleur le rouge clair ou le rose, symbole de la divinité du
coeur, représentée par _Indra_, le roi des dieux secondaires. Le gris,
couleur de la cendre, de la terre nue, de la mer terne sous les
nuages, est le symbole de la tristesse; le noir, de la terreur et des
enfers. Le jaune, couleur où se fondent dans un éclat de lumière
adoucie par une splendeur dorée les autres nuances, est le symbole du
surnaturel; il est réservé à _Brama_, le dieu créateur.
Ainsi, par une analogie aussi morale que physique entre les
impressions de l'oeil et les impressions de l'esprit, analogie tout à
fait conforme à l'harmonie que la nature a établie entre nos
différents sens, et entre ces différents sens et notre âme, il y a
dans cette littérature une gamme de style, comme une gamme de
couleurs, et comme une gamme de sons; en sorte que les genres de style
adoptés par tel ou tel écrivain peuvent se caractériser d'un mot, en
style bleu, style rouge, style rose, style jaune, style gris, comme
nous caractérisons nous-mêmes, par une analogie d'une autre espèce,
nos genres de style, en style élevé, style bas, style brûlant, style
tempéré, tant l'esprit humain a besoin d'images pour se faire
comprendre.
Cette assimilation des styles aux couleurs qui impressionnent les
yeux, ou aux saveurs qui impressionnent le palais, dénote dans l'Inde
primitive une réflexion déjà très-exercée des choses littéraires. Un
peuple enfant n'invente pas de telles analogies. L'Inde admet
également, dans la classification de ses genres de style, l'analogie
empruntée aux saveurs qui flattent ou blessent le palais: ainsi, dans
les écrivains indiens de cette époque, le sucre est le symbole de la
douceur; l'amertume du sel est celui de la colère.